A propos des livres de Fabre, Hincker et Sève,
EUROCOMMUNISME Santiago Carrillo et Pietro Ingrao L'évolution politique et théorique qui a conduit les plus importants partis communistes des pays capitalistes jusqu'au prétendu "eurocommunisme" , a débuté il y a plus de vingt ans et remonte ainsi directement, par plusieurs aspects, aux années 1935/36. Dans les années 70, cette évolution a connu de nouveaux développements significatifs avec le tournant du PC espagnol, I' "'italianisation" du PCF qui a culminé lors de son XX|lème Congrès, le lancement des thèses de Berlinguer sur le "compromis historique". Ces derniers mois l'ont vu encore s'accentuer davantage avec l'intégration partielle du PCI à une majorité de gouvernement, la légalisation et la participation du PCE aux élections et la préparation du PCF à l'échéance d'une possible arrivée au pouvoir d'un gouvernement d'Union de la gauche. Même en Angleterre, où il reste confiné à un rôle marginal, le PC a relancé un vif débat avec son nouveau document sur "la voie britannique vers le socialisme" C'est dans ce contexte que viennent de paraître, entre le début mars et la fin mai, trois livres qui, au-delà de leur contenu, constituent des points de référence importants. Il s'agit des ouvrages suivants : Les communistes et l'Etat (Editions sociales), travail collectif de trois membres du PCF, Jean Fabre, François Hincker et Lucien Sève ; le désormais fameux "Eurocomunismo" y Estado (L'"eurocommunisme" et l'Etat) de Santiago Carrillo (Grupo editorial Grijalbo) ; Masse e potere (Les masses et le pouvoir) de Pietro Ingrao (Editori riuniti). Sur certaines questions, les trois ouvrages reflètent des points de vue différents et, de façon générale, les concepts et la terminologie utilisés ne sont pas identiques. Ainsi, les auteurs français, plus préoccupés de tracer une ligne de continuité au moins relative, insistent sur la valadité persistante de la conception marxiste de l'Etat. Dans leurs analyses concrètes, ils dénoncent, à plusieurs reprises, le caractère de plus en plus répressif de l'Etat, tandis que le dirigeant du PCI met davantage en relief les aspects particuliers, "nouveaux", de la République née de la Résistance et sanctionnée dans la Constitution de 1947. Cela est le reflet de la différence des situa-
Livio MAITAN tions dans lesquelles ont opéré les deux partis, dans les vingt dernières années. Le PCl a pu non seulement maintenir, mais aussi renforcer ses positions au sein des institutions bourgeoises représentatives; le PCF, au contraire, à la suite de la défaite de 1958 et de l'avénement du régime présidentiel, a vu rétrécir sa marge de manœuvre institutionnelle. Quant au livre de Carrillo, il laisse transparaître plus nettement l'intention de son auteur de jouer le rôle de l'enfant terrible décidé à enfreindre les tabous les plus sacrés de la vieille orthodoxie, ce qui lui a justement valu les attaques virulentes du Saint Office du Kremlin (1). Ces différences, plus ou moins importantes, ne diminuent cependant pas la portée d'une homogénéisation politique et théorique croissante, dont est désormais issue une nouvelle tendance, relativement organique, du mouvement ouvrier international. La définition de cette tendance comme "eurocommuniste" au-delà de l'approximation géographique (il a été justement noté que le PC japonais, par bien des aspects, entre dans cette catégorie), nous semble au fond acceptable si l'on prend en considération soit la genèse historique de cette tendance, soit la volonté de ses promoteurs - quelles que soient encore les résistances du PCF - de faire émerger une alternative, à l'échelle continentale, aussi bien face à l'Europe du Marché commun, et de la social-démocratie, que face aux "modèles" de l'URSS et des pays de sa sphère d'influence. Les lignes générales d'une conception commune "Les partis du courant eurocommuniste, écrit Santiago Carrillo (p. 141), sont d'accord sur la nécessité d'aller vers le socialisme au moyen de la démocratie, du pluripartisme, du parlement et des institutions représentatives, de la souveraineté populaire régulièrement exercée au travers du suffrage universel, de syndicats indépendants de l'Etat et des partis, de la liberté pour l'opposition, des droits de l'Homme, des libertés religieuses, culturelles, scientifiques, artistiques, et des formes de participation populaire les plus larges, à tous les niveaux et dans toutes les ramifications de l'activité sociale. Parallèlement, ces partis revendiquent leur totale indépendan-
ce par rapport à tout éventuel centre dirigeant international et par rapport aux Etats socialistes, sans pour autant cesser d'être internationalistes. Ils accordent une grande attention à la solidarité avec les pays du Tiers-Monde qui luttent contre le colonialisme, le néocolonialisme et pour la démocratisation croissante des relations internationales." La définition est assez claire. Tentons cependant de synthétiser les éléments centraux sur lesquels elle se fonde et qui apparaissent également dans les contributions des auteurs du PCF et du PCI. 1 - Au niveau théorique, la possibilité d'un passage pacifique au socialisme a été examinée à diverses reprises par les grands théoriciens du mouvement ouvrier, depuis le discours de Marx de 1872 et la préface d'Engels de 1895 aux "Luttes de classes en France" , jusqu'à l'hypothèse émise par Lénine d'un "développement pacifique de la révolution" en avril 1917. 2 - L'Etat auquel se référaient les généralisations de Marx et d'Engels et celles de Lénine était très différent de celui de la société capitaliste contemporaine qui intervient dans des domaines toujours plus vastes et qui ne peut plus être caractérisé avant tout comme un appareil de répression. 3 - Au cours des dernières décennies, le cadre international a connu une évolution défavorable aux forces de conservation capitalistes et impérialistes. Les trois auteurs français vont jusqu'à écrire : "Les forces du socialisme à travers le monde l'emportent déjà sur celles du capitalisme" (p.58). 4 - Le caractère chaque fois plus oppressif du capitalisme monopoliste - sur le plan socio-économique comme sur le plan politique - a déterminé un antagonisme toujours plus marqué entre les groupes monopolistes et tout le reste de la société (cf. Carrillo p. 33 et "Les communistes et l'Etat" p. 130). "Seul est réellement intéressé à la domination des monopoles, écrivent de leur côté les trois auteurs français, le petit nombre des privilégiés du régime, depuis la bourgeoisie d'affaires jusqu'à la pègre. " Des théorisations analogues, bien que présentées sous une forme moins simpliste, étaient déjà avancées par le PCI dans les années 50 et 60. 5 - De la "contradiction principale" existant entre les groupes monopolistes et les forces antimonopolistes, découle l'hypothèse stratégique d'une phase où est surtout atteint le pouvoir des monopoles et où est réalisée une démocratisation de la structure économique et des institutions politiques, accompagnée d'une modification progressive du rapport de forces entre les classes. Pour le PCI, il s'agit plus précisément d'une "nouvelle étape de la révolution démocratique et antifasciste"; pour le PCE, de l'étape de "démocratie politique et économique" (p. 99); pour le PCF, de la phase d'application du Programme commun, c'est-à-dire de la traduction pratique d'une "conception globale de la démocratie politique, économique, sociale dans une première étape qui s'oppose et succède immédiatement au pouvoir monopoliste, et qui devra résorber son héritage dramatique par une action antimonopoliste décidée" (p. 155). Dans les années 60, le PCI avait précisé le contenu de cette phase en introduisant, par la bouche du secrétaire général de l'époque, Luigi Longo, la notion de "profit juste" (c'est-à-dire de profit non monopóliste) ; aujourd'hui, il est précisé que pour toute une période, les monopoles subsisteront et que les intérêts des sociétés multinationales seront respectés (cf. les auteurs français p. 174; Carrillo p. 135 ; il faut noter d'autre part que dans son programme électoral de 1976, le PCI a éliminé toute exigence de nationalisation). 6 - La nouvelle phase démocratique - au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on disait de "démocratie progressive" - se fondera sur l'hégémonie d'un "nouveau bloc historique", composé de toutes les forces non monopolistes. Comme on le sait, l'expression "bloc historique" a été introduite par le PCI sur la base d'une interprétation abusive de Gramsci, et elle est désormais acceptée par Carrillo. Pour des raisons spécifiques, le PCF continue à exprimer des réserves sur le terme mais il se retrouve d'accord sur la substance. Par ailleurs, dans le livre du Secrétaire général du PCE, apparaît la conception d'une "nouvelle formation politique, liée à la conception de l'hégémonie du bloc des forces du travail et de la culture dans la société"; celle-ci devrait se traduire par "quelque chose comme une confédération des partis politiques et organisations sociales diverses, qui agirait selon le consensus et en respectant la personnalité et l'indépendance de chacun" (p. 130). En d'autres termes, il s'agirait d'une formation à mi-chemin entre l'actuelle Union de la gauche en France et le Front démocratique populaire italien de 1948. 7 - Les processus économiques et sociaux de la phase en question se dérouleront en même temps qu'une transformation démocratique de l'Etat, dans tous ses rouages. Le passage consécutif au socialisme se déroulera par la transformation graduelle, sans rupture violente ni destruction des appareils préexistants. Carrillo est le plus explicite lorsqu'il affirme "la possibilité, la nécessité de développer une lutte sur les différents terrains pour renverser la fonction des appareils idéologiques d'Etat, pour les utiliser contre la société capitaliste", et pour réaliser ainsi la "transformation des appareils coercitifs eux-mêmes" (pp. 66/67). On trouve des concepts analogues dans les contributions des théoriciens du PCI et du PCF. En outre, selon les eurocommunistes, l'un des éléments essentiels de la transformation de l'Etat et de la société résidera dans l'utilisation privilégiée du secteur de l'économie étatisée comme secteur pilote de l'économie dans son ensemble. Dans une telle perspective, la violence révolutionnaire ne joue plus aucun rôle. Tout au plus évoque-t-on l'éventualité d'une violence à fonction défensive si les classes dominantes, pour leur part, recourent à l'action armée (cf. Fabre, Hincker et Sève, p. 107 ; Carrillo pp. 98, 119 et 168 ; quant au PCI, il a déjà eu recours à cette thématique dans la polémique des années 56/57). 8 - L'action de réforme et de démocratisation prendra une dimension continentale dans le cadre de la réalité du Marché commun et de son élargissement projeté à d'autres pays, dont l'Espagne. Le PCI a été le premier à se placer sur ce terrain en poursuivant l'objectif de la "démocratisation" des institutions et des mécanisme communautaires. Pendant des années, le PCF a pris une position différente - d'opposition au Marché commun, d'un point de vue empreint d'un conservatisme national (2) - mais, petit à petit, il s'est rendu, non sans quelques retours de flamme, aux arguments stratégiques des Italiens. De son côté, Carrillo - qui a exprimé des réserves face à la
conception du socialisme dans un seul pays mais sans en tirer de conséquences - a affirmé : "Notre objectif est celui d'une Europe indépendante de l'URSS et des USA, d'une Europe des peuples orientée vers le socialisme, au sein de laquelle notre pays conserve sa personnalité propre" (p. 134). Les déformations de Marx et de Lénine La plupart des analyses et des conceptions qui constituent le patrimoine de l'eurocommunisme, présentes de diverses manières dans les textes des différents partis communistes depuis de longues années, a déjà fait l'objet d'une critique systématique de la part des marxistes révolutionnaires. Dans le cadre de cet article, il n'est pas possible de traiter tous les problèmes qui s'y rapportent (3). Nous nous limiterons donc ici à quelques points sur lesquels se concentre ou se concentrera essentiellement la polémique. En premier lieu, les textes de Marx, Engels et Lénine auxquels font référence les trois livres dont nous traitons, avaient déjà été utilisés à l'époque du XX® Congrès du PC de l'URSS, aussi bien par les porte-parole de la bureaucratie soviétique que par les membres des PC. Nous ne pouvons que reprendre ce que nous avions écrit à l'époque en réclamant entre autres, de nos interlocuteurs, un peu plus de rigueur dans le maniement des textes (qu'ils tiennent compte, en particulier, qu'il existe deux versions du discours de Marx; qu'ils ne passent pas sous silence le fait que la préface d'Engels de 1895 a été falsifiée par la social-démocratie). On ne peut nier, surtout, comme Lénine n'avait pas manqué de le souligner que Marx avait avancé son hypothèse de voie pacifique pour des pays comme l'Angleterre et les Etats-Unis sur la base d'une considération précise : dans ces pays n'existaient alors ni militarisme ni bureaucratie, c'est-à-dire deux institutions typiques qui, selon Marx, rendent indispensable d'utiliser la violence révolutionnaire pour la conquête du pouvoir. Les eurocommunistes pensent-ils que l'Espagne, l'Italie et la France sont miraculeusement retournées à la condition de l'Angleterre et des Etats-Unis au milieu du siècle dernier ? Cela ne découle pas de leur analyse non plus (Carrillo, par exemple, souligne avec force et à juste titre le poids décisif qu'a encore l'armée dans la vie politique espagnole). Quant à l'analogie avec la thèse de Lénine en avril 1917faisons abstraction ici du fait que l'hypothèse ne s'est pas réalisée - elle est dénuée de tout fondement. En fait, Lénine se référait à une évolution pacifique, non dans le cadre des institutions d'une démocratie bourgeoise, mais dans le cadre des soviets, organismes de démocratie révolutionnaire qui exprimaient l'existence d'une situation généralisée de double pouvoir. "Expliquer aux masses" , écrivait-il à ce moment-là, "que les soviets de députés ouvriers sont la seule forme possible de gouvernement révolutionnaire... Aucune république parlementaire (retourner à une telle situation, après les soviets de députés ouvriers serait un pas en arrière), mais une république des soviets... "Il faut un beau toupet pour faire de ce Lénine là le précurseur du néoréformisme eurocommuniste! (4) Il est significatif, enfin, pour en rester toujours aux rappels des textes classiques, que nos auteurs français et espagnols se réfèrent à des passages de la préface d'Engels déjà mentionnée, qui pendant des années a été le cheval de bataille des réfcrmistes de la 11° Internationale; et les auteurs eurocommunistes nous la proposent à nouveau exactement dans le même esprit que l'interprétation fournie par les révisionnistes sociaux-démocrates (cf. Les communistes et l'Etat, pp. 44/45 et 56; "Eurocomunismo" y Estado , p. 118/122). Les eurocommunistes auraient-ils oublié le fait historique que c'est précisément à partir des déductions pratiques qui ont été faites - frauduleusement - du fameux texte d'Engels, qu'une grande partie du mouvement ouvrier s'est embourbé dans le parlementarisme, s'est intégrée dans les rouages du système, a capitulé honteusement devant l'impérialisme en août 1914 ? Ou bien doit-on s'attendre qu'un jour prochain, un eurocommuniste plus conséquent nous proposera de réviser radicalement l'interprétation des évènements de l'année 1914 fournie par Lénine ? En second lieu, on est frappé par un aspect, pour le moins particulier, de la démarche des théoriciens néoréformistes. Ces derniers, qui prétendent appliquer de façon plus "concrète" la méthode marxiste, se préoccupent très peu de tirer les leçons de l'expérience historique réelle et dans la mesure où ils ne peuvent éviter de prendre en considération des batailles révolutionnaires décisives, ils cherchent avant tout à nous en démontrer le caractère spécifique et unique. Ils passent sous silence que non seulement Lénine, mais toute l'Internationale communiste avaient tiré de la Révolution russe des indications stratégiques et méthodologiques qui ne s'appliquaient pas qu'à des pays arriérés comme la Russie. Carrillo confirme, pour ainsi dire, en positif la valeur spécifique de l'expérience russe de 1917 lorsqu'il déclare que la dictature du prolétariat, dans l'acception léniniste du terme, pourrait encore se révéler nécessaire pour les "pays non-développés" (p. 195) et il accuse "d'aboyer à la lune" ceux qui réclament un développement pluraliste et parlementaire, par exemple pour le Vietnam, le Laos et d'autres zones du tiersmonde (p.25). Quant au fait que la voie pacifique n'a jamais pu être expérimentée, Carrillo rétorque que cela ne démontre rien (p. 189). Pourtant, si l'on ne veut pas en rester à des considérations de pur bon sens, il faut se demander si la variante "pacifique" ne s'est pas vérifiée à cause de facteurs tout à fait spécifiques ou conjoncturels, ou bien, au contraire, pour des raisons plus profondes et permanentes. Nous croyons, pour notre part, que Marx, Engels, Lénine, Rosa Luxembourg, Trotski et le Kautsky de la meilleure époque avaient donné dans ce domaine des réponses claires et diamétralement opposées à celle qui est implicite dans les théorisations eurocommunistes. Soit dit en passant, la tendance qui prévaut parmi les eurocommunistes, c'est celle d'une réduction du marxisme et du léninisme à une méthode d'analyse et à une énonciation de concepts extrêmement généraux, alors que le marxisme et le léninisme sont aussi - et non accessoirement - un ensemble organique de généralisations, au niveau socio-économique comme au niveau plus strictement politique, produits d'une analyse ponctuelle des tendances historiques à l'œuvre et de l'appréhension des tendances fondamentales du développement (5).
Les leçons de quelques expériences historiques La réponse aux théoriciens eurocommunistes devient plus concrète si on pose une triple série d'interrogations. Avant tout, la stratégie proposée - une phase de démocratie avancée distincte d'une phase socialiste - ne constitue en rien une innovation, même si la théorisation en est aujourd'hui plus explicite et plus systématique. En dernière analyse, la conception des fronts populaires des années 30 et à fortiori celle de la démocratie progressive de 1944-47, allaient dans la même direction (d'ailleurs, ce sont les eurocommunistes qui revendiquent cette continuité dans leur orientation). Mais cette hypothèse stratégique ne s'est jamais traduite en pratique, bien qu'elle ait été avancée au cours de crises pré-révolutionnaires ou de périodes de grande tension politique et sociale et par des partis qui disposaient de la majorité de la classe ouvrière et de secteurs substantiels d'autres couches sociales non capitalistes. Que ce soit en Espagne et en France, en 1936, que ce soit encore en France et en Italie, dans l'immédiat après-guerre, cette ligne a conduit à l'impasse et, ensuite, à la défaite ou, pour le moins, à la stabilisation conservatrice. Pourquoi donc, aucun de nos auteurs ne se préoccupe-t-il de tirer un bilan, même sommaire, de ces évènements? Pourquoi préfèrent-ils, tout au plus, concentrer leur attention sur des points secondaires, comme les effets qu'aurait pu avoir une participation directe des PC aux gouvernements de Front populaire de 1936 ? (6) Deuxième question: pourquoi nos auteurs ne réfléchissent-ils pas non plus sur une expérience plus voisine, celle de l'Union populaire chilienne ? Pourtant, l'analogie ne manquerait pas d'intérêt. Pour appartenir à la catégorie des pays dépendants de l'impérialisme, le Chili de 1970 n'en disposait pas moins d'une structure économique et sociale relativement développée, où l'économie industrielle urbaine prévalait sur le secteur agricole et où la classe ouvrière était consistante et concentrée. Il possédait des institutions démocratiques bourgeoises profondément enracinées et une organisation politique moderne comptant avec la présence de forts partis politiques et de puissants syndicats suvriers, avec une riche tradition de mouvements étudiants et de mouvements des autres couches sociales opprimées. Sa bourgeoisie n'était pas totalement imperméable aux courants réformistes (après tout la démocratie chrétienne avait permis qu'Allende accède à la présidence grâce à ses votes, lors de la session plénière du Parlement) pas plus que l'armée, célébrée jusqu'au 10 septembre 1973 - la veille du coup d'Etat! - comme "démocratique" et étrangère au "golpisme" par un dirigeant du PC chilien, Volodia Teitelboim, dans une fameuse interview à L'Unita. Ce n'est pas pour rien qu'entre 1970 et 1973, le PCI, le PCE et le PCF rivalisaient d'ardeur pour exalter la signification de l'expérience chilienne comme une expérience pilote de démocratie avancée, prélude d'une transition pacifique au socialisme. On dira que Berlinguer l'a tirée, la leçon du Chili et en ce même septembre dramatique de 1973. Malheureusement, il est allé dans la mauvaise direction. Au lieu d'exercer une réflexion autocritique sur la viabilité de la voie pacifique, sur la perspective de transformation de l'Etat de l'intérieur de l'Etat, le dirigeant du PCI est arrivé à la conclusion qu'il était nécessaire d'éviter l'affrontement avec la classe dominante et qu'il fallait rechercher un compromis à long terme, qualififé à ce titre de "compromis historique". En d'autres termes, afin de ne pas courir de risques, il valait mieux renoncer, pour l'instant, à poser le problème du pouvoir et du passage au socialisme... La troisième série d'interrogations concerne un problème que n'ignorent d'ailleurs ni le livre de Fabre, Hincker et Sève, ni le livre de Carrillo (p. 121 et p.32, respectivement). II s'agit de la tendance de fond qui opère depuis les origines du capitalisme monopoliste et qui s'accentue au fur et à mesure que se développent la concentration et l'interpénétration toujours plus étroite entre l'Etat et l'économie: les institutions représentatives de la démocratie bourgeoise tendent à se vider de leur substance et la souveraineté populaire, proclamée dans les constitutions, tend à se restreindre dans les faits. Là se trouve la base objective de la tendance - discutée et parfois confusément interprétée - à la formation d'Etats forts qui est d'autant plus stimulée lorsque, dans le contexte d'une crise globale, les mécanismes "normaux" d'imposition de l'hégémonie bourgeoise perdent de leur efficacité. Si l'on considère les décisions politiques et économiques de fond au cours de ces trente dernières années - l'adhésion au plan Marshall et les conséquences qui en ont découlé, la conclusion du Pacte atlantique, les guerres déclenchées par l'impérialisme en Corée, en Algérie et au Vietnam - il est difficile de contester que celles-ci ont été prises en dehors des institutions théoriquement détentrices de la souveraineté, ainsi presque toujours réduites au rôle d'instruments d'enregistrement a posteriori. En vertu de quel miracle, de tels organismes pourraient-ils changer de nature, au point de garantir l'instauration d'une "démocratie avancée" et ensuite le passage au socialisme ? Transformer l'Etat de l'intérieur? On nous rétorquera que surtout à partir de 1968, dont les eurocommunistes reconnaissent désormais la portée déchirante (Les communistes et l'Etat, p. 103/104 et "Eurocomunismo" y Estado pp. 67/68), les institutions ont subi, à tous les niveaux, une crise toujours plus profonde et ne sont pas restées imperméables aux pressions provenant du mouvement de masse. En effet, les modifications des rapports de force sociaux se sont - partiellement - reflétées au niveau institutionnel, se concrétisant aussi sur le plan législatif (par exemple, le statut des travailleurs est une cristallisation du changement des rapports de forces dans les usines italiennes et a donné aux ouvriers des garanties formelles dont ils ne jouissaient pas auparavant). De plus, ce sont justement les conquêtes partielles arrachées dans le cadre institutionnel qui ont contribué - en Italie, en particulier en 1975-76, par exemple - à polariser l'attention de la classe ouvrière sur les élections, qui semblaient fournir le terrain le plus propice pour imposer une solution politique globale dont la crise économique réclamait, plus péremptoirement que jamais, la nécessité. En d'autres termes, les structures de la démocratie bourgeoise faisaient preuve, une nouvelle fois, d'une force d'attraction et d'une
souplesse qui, en dernière analyse, confirmaient leur fonctionnalité dans le sens de la préservation, même dans les moments les plus critiques, des mécanismes du système capitaliste et de l'absorbtion des pressions du mouvement de masse. De manière générale, il ne faut pas perdre de vue le caractère relatif et momentané des tendances et des phénomènes indiqués: aux périodes de "démocratisation" institutionnelle succèdent inévitablement des périodes de reflux, de nivellement et d'intégration des conquêtes des masses. L'expérience italienne de l'après 47, l'expérience française de la même époque et encore davantage, celle de 1958 se passent dans ce domaine de tout commentaire. Comme nous l'avons déjà vu, c'est surtout Carrillo qui souligne la possibilité de transformation de l'Etat de l'intérieur comme corollaire de la crise sans précédent, en particulier des appareils idéologiques: "Si nous mettons largement en valeur le rôle, finalement décisif, des appareils idéologiques de l'Etat capitaliste, il en découle que le retournement en leur contraire de ces appareils, loin de constituer un obstacle, favorise les processus en cours; il constitue une partie capitale de toute stratégie révolutionnaire moderne" (p. 43). L'argumentation n'est pas sans fondement dans la mesure où la crise politico-idéologique de la bourgeoisie a effectivement atteint un niveau sans précédent dans certains pays, mais en fin de compte, elle est spécieuse et unilatérale. En fait, des expériences récentes ont confirmé que, même plongé dans les crises les plus bouleversantes, l'appareil d'Etat des classes dominantes dispose de recours inépuisables dont il peut toujours se servir avec succès aussi longtemps qu'il n'est pas balayé (exemple: le Portugal en novembre 1975). En second lieu, l'hypothèse d'une utilisation, systématique et prolongée dans le temps, des appareils idéologiques, en vue de la transformation des appareils répressifs, est absurde pour la simple raison que le contrôle sur les premiers est largement conditionné par le contrôle sur les seconds (par le pouvoir de direction étatique, en général). Enfin, il ne faut pas confondre la possibilité - réelle - d'exploiter, au bon moment, les contradictions de l'adversaire et de son appareil, et la possibilité -utopique - d'opérer, sans violence révolutionnaire, une mutation qualitative de la nature de classe des instruments de gestion du pouvoir. Dans ce domaine aussi, l'expérience historique va dans une seule direction: ceux qui se font des illusions sur la possibilité de transformer l'appareil d'Etat de l'intérieur, quelles que soient leurs intentions subjectives au départ, finissent par subir des conditionnements irréversibles et, partant, par s'adapter aux mécanismes du système. Carrillo et compagnie croient-ils donc que, dès le début, les sociaux-démocrates traditionnels avaient l'intention de s'intégrer dans les structures du capitalisme et d'en devenir les gérants loyaux comme disait Léon Blum ? Et comment les PC peuvent-ils oublier les décisions qu'ils ont dû prendre ou celles auxquelles ils ont souscrit lorsqu'ils faisaient partie du gouvernement ! Le PCF n'a-t-il pas dû participer - et au premier rang avec son ministre de l'Aviation, Charles Tillon - aux bombardements aériens de l'Algérie en 1945 ? Ses théoriciens ne doivent-ils pas reconnaître aujourd'hui les conditionnements que le Parti a subi ? Est-ce qu'un bilan semblable n'a pas été fait nor. plus par les dirigeants du PCI, par exemple par Scoccimarro, ministre des Finances dans un gouvernement de coalition, qui s'est trouvé dans l'impossibilité de prendre des mesures qu'il estimait urgentes et sur lesquelles d'autres ministres se déclaraient, en principe, d'accord ? Du reste, Carrillo offre involontairement une indication sur la logique de sa politique - avant même que la stratégie proposée ne commence à entrer en pratique. Animé du zèle du rabatteur pour le "nouveau bloc historique" , il se pose le problème de la conquête des officiers, des policiers et des dirigeants d'entreprise et il va jusqu'à s'efforcer de leur fournir une "nouvelle" idéologie. Mais loin d'être nouvelle, cette idéologie n'est qu'une réédition, à peine amendée, de l'ancienne. Carrillo conçoit pour l'armée et la police des fonctions analogues à celles qu'elles ont actuellement, et ce non seulement dans la phase démocratique mais aussi dans la phase socialiste; il garantit aux officiers le maintien de leur "prestige social" sur la base de leurs capacités "technicoscientifiques". En d'autres termes, il prévoit la survivance d'un corps séparé, exerçant des fonctions de direction et jouissant d'une situation de privilège. Quant aux dirigeants d'entreprise, ils pourront jouir de "la satisfaction intérieure de quelqu'un dont l'utilité sociale du travail est reconnue, non seulement par un groupe monopoliste, mais par l'ensemble de la collectivité". (pp. 87/90 et 104). Il n'y a donc pas lieu de trop s'enthousiasmer pour la perspective d'une société dans laquelle subsistent de pareilles "valeurs" ! Une conception métahistorique de la démocratie Derrière les thèses néoréformistes des PC se trouve, en dernière instance, une conception métahistorique de la démocratie qui a bien peu de choses à voir avec le marxisme. Au contraire des théoriciens du PCI qui parviennent en partie à camoufler la substance de leur révisionnisme derrière une certaine sophistication conceptuelle et teminologique, Carrillo a le mérite d'être plus explicite : "En réalité, écrit-il, la démocratie, sous une forme ou sous une autre, est antérieure à l'existence de la bourgeoisie comme telle et elle survivra à la société de classes, à l'Etat, au socialisme" (p. 186). En d'autres termes, il existe une démocratie au-dessus des conflits sociaux, au-dessus de l'Histoire. L'inévitable corollaire est que les institutions démocratiques sont conçues comme des formes qui peuvent se remplir de plusieurs contenus. Nous ne savons pas si Carrillo est convaincu de dire des choses originales et particulièrement audacieuses. La vérité est qu'il ne fait que reprendre des problématiques et des lignes directrices qui, depuis près d'un siècle, ont caractérisé le mode de pensée social-démocrate et le radicalisme petit-bourgeois. Ce qu'il veut vendre sous une nouvelle étiquette n'est qu'une vieille marchandise, irrémédiablement avariée ! Mais l'analogie avec les conceptions traditionnelles de la social-démocratie s'impose aussi sur un autre plan. Le passage "pacifique" à la nouvelle phase "démocratique" et, de là, au socialisme, est considéré comme étant possible en raison de la maturation progressive des conditions objectives et parce qu'il existe désormais une "plénitude" de ces conditions,
pour reprendre une expression classique de la social-démocratie. C'est dans ce cadre d'ensemble que s'insère le pluralisme gradualiste. Celui-ci, comme il apparait dans tous les textes que nous analysons, n'est pas seulement politico-idéologique mais aussi économique et social (non seulement pluralité des partis et des institutions politiques, mais encore pluralité des secteurs économiques, des classes et des groupes sociaux plus ou moins intégrés au nouveau "bloc historique"). "Le dépassement des différences sociales - nous enseigne à nouveau Carrillo - suivra un processus naturel ; il ne sera pas le résultat de mesures coercitives, mais celui du développement des forces productives et des services sociaux..." (p. 103) Cette conception évolutionniste comporte, entre autres, une incompréhension de certaines réalités sociales et d'une dynamique politique potentielle. Le cadre, simpliste sur le plan analytique, qui nous est présenté - celui d'une polarisation extrême entre une poignée de monopolistes, d'une part, et la quasi totalité de la population, d'autre part, a pour conséquence une sous-estimation du fait qu'existent des couches intermédiaires (sans parler des couches capitalistes non monopolistes), conditionnées par des intérêts concrets et alignées derrière les partis de la classe dominante, pas seulement parce qu'elles seraient victimes d'une mystification politico-idéologique. Il en découle une dédramatisation arbitraire des conflits auxquels la classe ouvrière devra faire face pour imposer sa propre hégémonie et conquérir le pouvoir. Au niveau international, l'orientation gradualiste ne comporte pas seulement une adhésion acritique à la conception de la "coexistence pacifique" , mais, plus concrètement, elle amène à ignorer ou sousestimer totalement les conséquences explosives qu'aurait l'avènement au pouvoir de la classe ouvrière dans un pays d'Europe occidentale. En fait, s'ouvrirait alors une phase de confrontations dramatiques avec la bourgeoisie internationale, dont l'issue ne pourrait être que l'extension de la révolution à d'autres pays ou une restauration capitaliste dans le pays temporairement sorti de l'orbite du système. Du point de vue de la méthode, disons pour conclure qu'une conception mécaniciste de type néopositiviste, étrangère au matérialisme dialectique marxiste, affleure dans la pensée des eurocommunistes. (7) L'analyse d'ingrao Nous nous sommes jusqu'à présent concentrés presque exclusivement sur le texte de Fabre, Hincker, Sève et sur celui de Carrillo. Les théorisations du PCI sur les problèmes soulevés ici se trouvent déjà dans une quantité de documents, articles et discours écrits au cours des 20 dernières années, c'est-à-dire bien avant celles des autres PC. L'intérêt du livre d'Ingrao réside, d'une part, dans la position assumée pendant longtemps par son auteur dans le débat interne du PCI et, d'autre part, dans le fait que certaines analyses sont conduites avec plus de rigueur, certaines positions exprimées avec plus de précision et moins de préoccupations tactiques ou démagogiques, certaines exigences - avant tout celle de la démocratie à la base - saisies avec plus de finesse. Dans l'introduction - qui est l'écrit le plus récent du volume (8) -, l'auteur éclaire cette attitude spécifique du PCI face à l'Etat que nous avons déjà mentionnée. Il repousse "la thèse de la continuité entre le vieil Etat et le nouvel Etat républicain". Il énonce la thèse "de la rupture opérée par la Résistance, de l'ère nouvelle qui s'est ouverte avec la défaite du fascisme et qui a modifié les équilibres sociaux, la condition et la conscience des larges masses et qui a déterminé l'établissement de nouvelles 'institutions' dans la société civile et dans l'Etat" (p. 10). Toujours dans l'introduction, ce leit-motiv du togliattisme est ultérieurement éclairée : "Que cela plaise ou non, dans le cadre des normes définies par la Constitution se trouve la conscience de la scission intrinsèque à la société capitaliste et l'indication d'un programme de recomposition sociale qui déplace les bases de classe de l'Etat" (p. 38). Il est plus intéressant de s'attacher à la signification de tout ce discours qu'au caractère arbitraire de l'interprétation donnée. Plus on fait ressortir la rupture entre l'Etat bourgeois historique (fasciste et préfasciste) et l'Etat bourgeois républicain, plus on peut établir facilement la continuité, l'évolution sans rupture catastrophique de la réalité actuelle à la "nouvelle phase de la révolution démocratique et antifasciste" , prémices du passage au socialisme. Un troisième passage permet de compléter ce cadre: "Dans l'attitude face aux assemblées électives (et avant tout face au Parlement) se trouve une des nouveautés réelles de la stratégie actuelle du Parti communiste et de la manière dont il essaie de construire une issue démocratique à la contradiction de classe qui déchire la société. C'est justement là que réside le point nouveau et délicat. La représentation politique élective ne peut pas ne pas exprimer - avec toutes les distorsions que nous avons connues et dénoncées - les différents niveaux de contradictions qui traversent la société et qui trouvent leur hypothèse de médiation dans les partis. Définir dans la forme de l'assemblée représentative un moment pratiquement essentiel (même s'il n'est pas unique) d'une telle conflictualité et de son développement, signifie l'acceptation d'un cadre déterminé pour la dialectique de classe " (p. 383). Rarement, la portée réelle de la voie "pacifique", dans sa spécificité de voie parlementaire, n'a été exprimée plus rigoureusement, en mettant si nettement en relief le nœud du problème: "la dialectique de classe" , à savoir, la lutte de classe doit avoir pour cadre privilégié l'institution de la démocratie bourgeoise représentative. Un autre passage ne manque pas d'intérêt pour définir synthétiquement la ligne directrice de l'analyse et de la stratégie du PCI. "Nous lions notre stratégie actuelle - lit-on dans un écrit de février de l'an passé - à ces mutations qui ont changé le cadre des groupes sociaux susceptibles de s'engager dans la transformation socialiste, et qui, par conséquent, nous posent péremptoirement la question des formes concrètes de la conscience, au travers desquelles peut se former un bloc de pouvoir guidé par la classe ouvrière. Notre analyse nous dit que la participation des nouveaux groupes sociaux à la lutte pour le socialisme n'advient pas sous des formes de conscience et d'organisation qui ont été propres à la partie la plus avancée de la classe ouvrière. Mais ces groupes sociaux peuvent avancer vers une nouvelle société, même s'ils le font sous leurs propres drapeaux (telle est la potentialité nouvelle). C'est aussi une conséquence de la chute des barrières historiques et des changements qui ont été introduits par les grandes batailles
du progrès qui se sont déroulées au niveau mondial en ce dernier demi-siècle... Nous posons donc pour hypothèse que nous pouvons changer l'arc des sujets engagés dans une bataille pour le socialisme et la forme de leur agrégation". De cette manière, poursuit Ingrao, les valeurs du nouveau pluralisme se trouvent placées "dans la profondeur de la société: dans le processus productif, dans les rapports et dans les luttes qui s'y développent" (pp. 240/241). Plus clairement que dans le texte des auteurs du PCF et que dans le livre de Carrillo, il apparaît ainsi que gradualisme pluraliste politique et gradualisme pluraliste social s'interpénètrent, comme nous l'avons déjà signalé. Ingrao est doté d'une honnêteté intellectuelle suffisante pour reconnaître qu'une telle orientation "est fondée sur une nouvelle formulation des concepts d'hégémonie et de bloc historique, selon une trame qui va au-delà de Lénine" (et au-delà de Gramsci). On dira que la pensée d'Ingrao ressort appauvrie si on fait abstraction de ce qui a été chez lui un thème permanent pendant de nombreuses années et qui n'a trouvé finalement qu'un écho partiel dans les thèses officielles du PCI. Selon Ingrao, l'essentiel est d'établir "un lien organique entre la démocratie représentative et la démocratie de base, lien qui favorise la projection permanente du mouvement populaire au sein de l'Etat en le transformant" (p. 91); (voir encore pp. 309 et 385/386). Il est intéressant de noter comment Ingrao, dans un discours de janvier 1968, avait fourni des indications assez précises sur les objectifs que le mouvement de la base aurait dû et pu se donner dans le cadre d'une stratégie de réformes de structures et de politique du plan, avec pour finalité "la rénovation de l'Etat" (p.27)/272). En gros, il s'agit des objectifs qui seront réalisés à la suite de la grande vague de 1969 (conquête par les ouvriers de conditions de lutte plus favorables dans les usines, maturation d'une conscience plus avancée, développement du pouvoir contractuel des syndicats, discussion et affirmation des "orientations" ouvrières sur les choix productifs, sur l'atmosphère et les conditions de travail dans l'entreprise, etc.); et ceci plaide en faveur de l'intuition politique de l'auteur. Mais le problème qui n'a pas été résolu, ni en 69, ni dans les années suivantes, c'est celui d'une perspective politique globale. Il en est ainsi (ce point central n'est pas souligné dans les écrits d'Ingrao), non pas - ou non seulement - à cause d'erreurs ou de sous-estimations partielles, mais pour une raison bien plus fondamentale. Dans une période de grande crise politique et sociale, des mouvements de masse peuvent dans le cadre du système, arracher des conquêtes partielles importantes, mais dans ce même cadre, sur le plan institutionnel existant, il ne peut pas y avoir d'issue politique en termes de pouvoir. C'est précisément sur ce plan que la conception d'Ingrao d'une complémentarité entre démocratie institutionnelle et démocratie de base, révèle toute son inadéquation, mettant à nu dans la pratique ce que les formules peuvent dissimuler, c'est-à-dire l'inéluctabilité de la subordination de la seconde à la première dès qu'on accepte le cadre du système, et dévoile par conséquent le caractère non fonctionnel de toute la construction du point de vue de la conquête et de la gestion consécutive du pouvoir. (9)
Grâce à sa capacité d'analyse et à son expérience, Ingrao est en mesure de nous donner parfois une image vivante des mécanismes réels, du fonctionnement réel des institutions de la République "née de la Résistance". Avec des termes qui touchent juste, il dénonce la réduction du parlement à "un rôle de compensation sectorielle" ', c'est-à-dire d'attention accordée prioritairement à des intérêts de secteur ou de clientèle. Vers la fin de l'ouvrage, il offre un morceau d'anthologie: "Si l'on voulait être schématique, on pourrait affirmer que, durant les dernières décennies, on a assisté à un processus contradictoire d'extension des pouvoirs de l'Etat et d'érosion des pouvoirs de l'Etat: le pouvoir déterminant des grandes concentrations industrielles n'a cessé de croître et en même temps la sphère d'intervention de la machine étatique, prise au sens le plus large, s'est étendue. En ce sens, il n'est pas très exact d'adopter l'expression "érosion"': ce n'est pas tant que l'Etat a "perdu" un pouvoir préexistant à celui des grands groupes industriels, mais plutôt que s'est développé un processus de détermination du caractère de l'intervention étatique. "Bien que lasocialisation du processus productif s'accentue à travers l'élargissement de l'intervention de l'Etat dans les mécanismes directs de la production, le pouvoir politique, d'une certaine façon, tend à se corporatiser : il tend à se réduire - dans son efficace - à des tâches de compensation sectorielle. Les décisions essentielles, qui réclament toujours un engagement plus important de l'Etat, sont prises par des concentrations monopolistes (aujourd'hui souvent à caractère international) sans que la machine étatique se risque à y intervenir (même lorsqu'il s'agit d'entreprises à participation publique) et, au même moment, se multiplie et se complique l'action des appareils politiques destinés à contrebalancer et à médier, en aval, les conséquences pour le tissu social et politique des décisions prises, en amont, par les grandes concentrations monopolistes. Au milieu d'une telle intrication, il reste un espace pour l'activité des assemblées électives, mais son aire tend à se limiter à cette action subalterne" (p.329) La citation est longue mais il valait la peine de la donner, pour les indications ponctuelles qu'elle fournit sur le fonctionnement de l'Etat. La rigueur de l'analyse fait apparaître encore plus incongrue - disons encore plus utopique - l'hypothèse de transformation graduelle et d'utilisation d'un pareil Etat dans l'intérêt de la classe ouvrière et pour le passage au socialisme. Dans l'introduction, le problème est à nouveau posé: "Plus l'économie se socialise, plus l'économie pénètre l'Etat et en transforme les fonctions, les appareils, plus il semble que l'Etat se trouve gêné pour reconstruire le bloc de ses tâches et devienne presque incapable de tirer son propre bilan "(p. 24). Encore une fois, il ne s'agit pas, comme parait le penser Ingrao, d'une "contradiction singulière" Il s'agit de l'un des nœuds essentiels que ne peuvent pas trancher les fauteurs de la "continuité" des structures institutionnelles, de la transformation et non de la rupture et de la reconstruction ex novo de l'appareil de l'Etat. L'Etat contemporain assume - c'est une constatation banale aujourd'hui -
des fonctions multiples et toujours plus vastes, sur tous les plans. Mais il ne le fait pas dans l'abstrait, sur la base d'exigences objectivement valables, dans l'intérêt général du "pays" ou de la "nation", mais bien pour répondre à la nécessité concrète et organique de fonctionnement du système, pour assurer - à travers des déséquilibres et des crises - la continuité du processus d'accumulation. Comment est-il possible de penser qu'un tel appareil soit susceptible de se transformer graduellement et pacifiquement et de servir des buts diamétralement opposés, de se remplir d'un contenu de classe antagonique à celui en fonction duquel il s'est structuré ? Nous vérifions ainsi quelle est, en dernière analyse, la principale aberration théorique du néoréformisme eurocommuniste. Ingrao la fait apparaître avec d'autant plus d'acuité qu'il est davantage rigoureux dans l'analyse et explicite lorsqu'il pose le problème de la dialectique entre masses et institution (ce n'est pas par hasard que son livre s'intitule: Les masses et le pouvoir). Répétons-le : de façon générale apparatt impraticable l'hypothèse selon laquelle les instances politiques formées historiquement pour assurer l'ascension et l'hégémonie d'une classe exploiteuse, détentrice des moyens de production, pourraient servir à l'avènement du pouvoir d'une autre classe et à la gestion de ce pouvoir par cette classe qualitativement distincte, qui ne devra plus s'imposer comme minorité exploiteuse. Plus précisément aujourd'hui, comment penser qu'un tel appareil puisse réaliser cette planification organique de l'économie, qui apparaît toujours plus nécessaire et dont la condition sine qua non est une active et directe participation des masses ? Les conceptions néoréformistes - à l'instar des conceptions réformistes classiques - se placent ainsi à l'encontre de la problématique des structures de type soviétique, centrale chez Marx à partir de la Commune de Paris et dans toute la pensée léniniste. Fabre, Hincker et Sève n'hésitent pas à avancer l'idée curieuse selon laquelle les soviets conviendraient pour les pays où le prolétariat était peu nombreux. En réalité, si le passage au socialisme est conçu dans une optique gradualiste, la notion de crise révolutionnaire diaparaît ou se vide de son contenu, comme celle de saut qualitatif révolutionnaire et, par conséquent, la base objective des organismes de type soviétique s'évanouit. Les marxistes révolutionnaires sont au contraire convaincus que la problématique soviétique n'a en rien été dépassée : seule une organisation de ce type est effectivement en mesure de valoriser, dans un cadre de démocratie révolutionnaire, l'énorme potentiel du mouvement des masses et d'assurer avec succès - par une pénétration plus profonde dans le tissu social, par une plus grande flexibilité - l'exercice réel du pouvoir par la classe ouvrière et ses alliés. Et par sa genèse et par son fonctionnement, elle est susceptible, plus que toute autre organisation ou toute autre instance, d'éviter le conditionnement des masses par les classes dominantes, leurs institutions et leur idéologie. Il n'est pas sans signification que des organismes de type soviétique, quand bien même sous une forme embryonnaire, surgissent fréquemment dans les périodes de grande crise politique et sociale et de montée de la classe ouvrière. Le Portugal, malgré toutes ses énormes limites, en a été l'exemple le plus récent. Pourquoi les eurocommunistes ne réfléchissent-ils pas à cette expérience qui a montré comment, même plongé dans une situation de désagrégation avancée de ses appareils et en présence d'une institution représentative où les partis ouvriers sont en majorité, un Etat bourgeois parvient à imposer une restauration, aussi relative soit-elle, et comment il y parvient justement dans la mesure où il réussit à frapper ou à étouffer dans l'œuf les organismes susceptibles de stimuler au maximum la mobilisation et l'organisation révolutionnaire des masses et à faire rentrer la dialectique politique dans le lit des institutions traditionnelles? Toutes les contradictions théoriques et politiques du néoréformisme des eurocommunistes sont réductibles à une contradiction de fond, qui, en dernière analyse, provoquera leur crise. Ils proposent une stratégie organiquement réformiste dans une phase où - particulièrement dans les pays où opèrent les principaux partis communistes - des solutions révolutionnaires sont nécessaires et possibles. Paradoxalement, la contradiction existe aussi par rapport aux prémisses analytiques des eurocommunistes. En fait, ils ne peuvent pas appréhender le caractère structurel et global de la crise du système dans la phase actuelle; les trois auteurs français affirment: "Ce n'est pas seulement une politique, voire un régime qui sont en cause, c'est le système social lui-même qui atteint ses limites historiques. " (p. 8) Mais, tout en partant de cette prémisse, ils avancent l'hypothèse stratégique d'une phase "démocratique" dans laquelle continuent à opérer les mécanismes économiques du système capitaliste et les structures politiques de la démocratie bourgeoise (les monopoles, souvenons-nous, ne devront pas être éliminés, au moins pour une certaine période). La perspective socialiste est renvoyée à un futur indéfini. Cela ne constitue-t-il pas un contraste frappant entre les prémisses et la conclusion ?
Le 28 juin 1977 NOTES • 1) Nous ne traitons pas ici de la partie du livre de Carrillo concernant la critique du stalinisme et du régime bureaucratique de l'URSS. Consulter à ce sujet l'article d'Ernest Mandel: Santiago Carrillo et la nature de l'URSS, ainsi que les extraits du livre de Carrillo dans Inprecor, n°6 du 12 mai 1977. 2) Les concessions au chauvinisme constituent un trait permanent de la politique du PCF qui utilise toujours le slogan, indécemment cocardier, du "socialisme aux couleurs de la France" 3) Pour l'analyse de l'expérience du PCI, qui a précédé celles des autres PC, nous renvoyons à notre livre: PCI, 1945-1969: Stalinismo et opportunismo (Samona e Savelli, 1969). 4) Fabre, Hincker et Sève (p. 49) n'hésitent pas à citer un passage de Lénine sur la nécessité de "savoir compléter et corriger les vieilles formules" , sans dire que Lénine ne faisait pas référence, dans ce cas, à la violence révolutionnaire mais bien à la formule de "dictature démocratique des ouvriers et des paysans", que de nombreux vieux bolchéviks continuaient
à défendre bien que, à l'évidence, elle ait été dépassée par la dynamique des évènements. 5) Fabre, Hincker et Sève écrivent: "Ce que Marx, Engels, Lénine ont universellement établi, c'est la nature foncièrement oppressive de la machine d'Etat bourgeoise, la nécessité de la conquête révolutionnaire, puis de la défense sans faiblesse du pouvoir, la nécessité de transformer radicalement le caractère de classe de l'Etat et, à partir de là, des rapports de production et de toute la vie sociale afin de commencer à édifier la société sans classes - et c'est le rôle dirigeant de la classe ouvrière dans toutes ces transformations" (p. 63). Si l'on tient compte que par " conquête révolutionnaire" les trois auteurs entendent "voie pacifique" et que Marx a parlé non de transformation mais de destruction de l'appareil de l'Etat bourgeois, la transcription abusive de la théorie marxiste et léniniste qui est opérée ici, n'apparait que trop évidente. 6) C'est Carrillo qui avance l'hypothèse d'un cours différent PHILIPPINES
Le régime Marco
face aux guérilla
de la révolution espagnole, si les communistes étaient entrés dès le début dans le gouvernement, et qui fait une allusion analogue en ce qui concerne la France (pp. 153/154). 7) Soit dit en passant, un élément de l'appareil conceptuel traditionnel de la social-démocratie - rejeté à juste titre par le marxisme révolutionnaire - réapparaît dans le récent ouvrage de Carrillo. Il s'agit de l'analogie entre les formes de passage de la domination féodale à la domination capitaliste et les formes de passage du capitalisme au socialisme. (pp. 62 et 107). 8) Le livre d'Ingrao est une collection d'écrits et de discours faits entre 1964 et 1977. Ingrao est actuellement président de la Chambre des députés. 9) La conception d'Ingrao n'est pas sans quelque similitude, dans son inspiration générale, avec les positions de ces réformistes qui, au lendemain de la révolution russe, préconisaien une combinaison entre institutions parlementaires et organismes de type soviétique.
Paul PETITJEAN