Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ISRAEL

Des soldats israéliens refusent de servir dans les territoires occupés

· Inprecor n° 100, 27 avril 1981 · p. 31-32 · 2 119 mots

Palestine et Israël

En juin 1979, 27 lycéens adressaient une Lettre ouverte au ministre de la Défense israélien, Ezer Weizman, pour l'informer qu'ils refusaient de faire leur service militaire dans les territoires occupés : « Du fait de notre opposition à l'occupation (de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza) et à l'oppression du peuple palestinien, nous, signataires de cette lettre, à la veille de notre départ pour le service militaire, déclarons que nous refuserons Nous sommes convaincus qu'en refusant de le faire nous servons la cause de la paix entre le peuple juif et le peuple arabe pa-

Après leur incorporation, plusieurs signataires de cette lettre - Dani Amir, Oron Adar, Guy Pilavsky - furent à plusieurs reprises mis au « trou » pour 35 jours. C'est avec l'emprisonnement du soldat Gadi Algazi que l'affaire commença à faire beaucoup de bruit. Membre « Groupe des 27 », celui-ci a subi des - suite à son refus d'aller faire ses classes « au-delà de la Ligne verte », c'est-à-dire jours de prison. Nullement abattu par cette pluie de sanctions, Gadi Elgazi écrivit au ministre de la Défense : « Je me trouve placé devant le choix suivant : agir selon ma conscience ou contre elle ; les autorités militaires sont confrontées à un choix semblable: me laisser servir avec ma conscience, ou essayer de me faire violer mes propres principes. En ce qui me concerne, je suis prêt à payer le prix qu'il faudra pour agir selon ma consciendialectique sans faille, les autorités militaires le trainèrent devant un tribunal militaire et, au début de l'année 1981, il fut condamné à un an de prison. « Libérez Gadi Elgazi !» est devenu le cri de ralliement du « Groupe des 27 » et - bien au-delà - de tous ceux qui éprouvent de la sympathie pour l'action courageuse de ces jeunes Israéliens.

« UN EXCELLENT SOLDAT »

Fin janvier 1981, nous avons rencontré à Tel-Aviv trois animateurs et animatrices du « Groupe des 27 » : Dorit Shikenski, Guy Pilavsky, Oron Adar. Nous les avons interrogés, pour commencer, sur les origines de leur mouvement : « Au départ, nous étions un groupe de lycéens qui nous rencontrions toutes les semaines pour discuter de thèmes politiques divers. Bien sûr, le moment de notre incorporation approchant, nous avons été amenés à aborder la question de l'armée, de son rôle vis-à-vis de la population arabe. Certains suggéraient que nous refusions de servir dans quelque communauté arabe que ce soit — village, ville arabe, etc. -, d'autres que nous irions où l'on voudrait nous envoyer, mais que nous refuserions d'obéir si l'on nous commandait de tirer sur des Arabes. Finalement, la majorité d'entre nous s'accorda sur la proposition de refuser de servir dans les territoires occupés. D'autres se sont joints à nous par la suite, ; c'est ainsi qu'est né le "Groupe

L'appel des « 27 » évoqué plus haut fut publié dans quelques journaux ; des intellectuels, des artistes signèrent une pétition en faveur de ces « objecteurs » d'un type nouveau. Des anti-sionistes, bien sûr, mais aussi, plus largement, des représentants de la « Gauche » intellectuelle, liés au Mapam (1), par exemple. Mais tant que l'on en restait au stade des déclarations d'intention, l'affaire ne faisait pas grand bruit. Mais quand le premier des « 27 », Dani Amir, fut incorporé et refusa de franchir la « Ligne verte », qu'il fut jeté au « trou » pour 35 jours, la presse commença à en parler davantage.

Guy raconte la suite des événements : « A l'issue des 35 jours, Dani fut libéré, et on lui demanda s'il était prêt, alors, à aller faire ses classes en Cisjordanie. Il refusa une nouvelle fois et regagna la prison pour 35 jours; ce scénario se renouvela trois fois de suite. A la suite de quoi une sorte de compromis tacite fut passé entre Dani et l'autorité militaire : symboliquement, il accepterait de franchir la "Ligne

Men échange de la promesse qu'il effectuerait ensuite son service militaire dans les frontières du "Petit Israël". »

Par la suite, les choses se sont produites plus ou moins de la même façon avec Oron Adar. Les autorités militaires n'ont pas manqué, en ces diverses occade faire valoir que les centres de formation des recrues se trouvaient presque tous au-delà de la « Ligne verte » (et pourquoi diable ???) et qu'ainsi, pour de simples « raisons techniques », la revendication des « 27 » était irréaliste. Guy Pilavski et Gadi Elgazi, toujours selon la même procédure, firent trois fois 35 jours de « trou », à la suite de quoi Guy fut réformé et Gadi demeura en prison.

« Pourquoi, avec lui, le "compromis" n'a-t-il pas marché ? » demandons-nous. «Parce qu'il voulait absolument faire son

ISRAEL service militaire, mais pas dans les territoires occupés. Son procès a eu un grand retentissement. Un des juges de la Cour suprême devant laquelle Gadi avait fait appel a déclaré qu'à son avis l'armée ne devrait pas l'envoyer dans les territoires occupés, parce que des soldats comme lui, dans ces territoires, risqueraient de contaminer le reste de la troupe !

« Une autre raison qui place l'autorité militaire dans l'embarras, c'est qu'avant que l'action du "Groupe des 27" ne pose directement ce problème en termes politiques, d'autres soldats, individuellement, avaient demandé à servir dans les frontiè-

"Petit Israël" et avaient obtenu satisfaction ; mais il s'agissait-là d'arrange-

"sous la table" , entre des individus qui ne propageaient pas la chose, et l'armée. Il fallut donc que l'armée reconnaisse que, si elle adoptait une attitude répressive vis-à-vis des "27", c'était uniquement parce que ceux-ci agissaient au grand jour et posaient le problème en termes politiques...»

« BIEN MEILLEUR QUE NOUS N'AURIONS CRU... »

Si l'armée a réagi avec vigueur et colére à cet acte d'insubordination collective, dans la population en revanche, ce ne fut pas le tollé auquel on aurait pu s'attendre.

« Les réactions ont été bien meilleures que nous aurions pu nous y attendre, commentent Guy et ses amis. D'abord parce que le problème s'est trouvé posé en termes "humains", comme celui d'un soldat de 19 ans, un bon soldat au dire de ses officiers, qui se retrouve en prison à cause de ses convictions intimes... Ensuite, cela tient à la situation politique. On assiste à une certaine radicalisation en Israël : de plus en plus de gens doutent que l'occupation de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza doive se poursuivre n'importe quel prix. Ils sont donc plus réceptifs qu'auparavant aux scrupules que peut éprouver une jeune soldat juif à tirer

« Il y a quelques jours, poursuit Guy, nous avons organisé un meeting à Jérusalem. Il y avant 400 ou 500 personnes. Nous avons eu une discussion intéressante avec un professeur de l'Université de Jérusalem qui raisonnait - de façon symptômatique - comme suit : votre cause est sympathique, mais je suis contre la façon

1. Parti de la « Gauche sioniste » qui fait partie du bloc dirigé par le Parti travailliste.

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crée un terrain propice aux "bavures" (jets de grenades lacrymogènes dans des classes à Bet Jalla, "coups de feu tirés en l'air" qui atteignent des enfants et des écoliers, etc.). La façon dont les autorités tolèrent ces "bavures" fait vent placés face au dilemme suivant : "Jusqu'où accepter d'aller ?" C'est que chacun d'entre eux y est astreint à jouer le rôle d'un oppresseur. Sans doute la gamme des ordres auxquels il faut obéir est-elle vaste : du barrage routier à l'injonction de tirer sur une foule de manifestants, mais dans tous les cas le pour priver ceux qui en sont victimes des droits de l'homme élémentaires, l'occupation c'est l'oppression, et l'oppression ne résout aucun problème : elle ne débouche pas sur la paix, mais sur la guerre. Elle ne débouchera sur aucune papart à cette occupation. C'est pourquoi nous avons décidé de ne pas servir dans dont vous refusez de vous plier à la loi. j'ai vu de l'armée m'a convaincu que la

LE « GROUPE DES 27 » déportations, qu'elles tendent à devenir la norme.

principe est le même : opprimer.

cification, mais sur de nouveaux affrontements et de nouveaux heurts.

les territoires occupés. » Ces lois sont nécessaires, si l'on veut, par exemple, pouvoir les appliquer contre le Gush Emounin (2). Ce professeur est un représentant typique des secteurs "libéraux " du Parti travailliste ».

Sur ce point, la discussion va s'animer quelque peu. « Il ne faudrait pas, pourtant, exagérer la portée de ce changement de mentalité dans la population israélienne vis-à-vis de l'occupation, corrige Guy. Non seulement la plupart des Israéliens ne veulent pas rendre les territoires occupés, mais de surcroît le fait que l'on descende des Arabes ne leur pose pas de problème particulier. Cette catégorie de fascistes primitifs est bien plus répandue qu'on ne pourrait le croire. Le peu que Hebron, Cisjordanie, Israel renforce la repression. (DR)

« La réalité de l'occupation - barrages routiers, perquisitions, couvre-feu, humiliations, bastonnades, châtiments collectifs —, tout cela

« Tous les soldats israéliens qui servent dans les territoires occupés se trou-

« L'occupation, c'est le déni de toute liberté humaine, l'usage de la force

« Nous sommes parvenus à la conclusion que nous ne pouvions prendre

(Extrait d'un tract du « Groupe des 27 »)

plupart des soldats projettent de la même façon toute leur agressivité rentrée contre les Arabes. Ils transposent sur ce plan toutes les frustrations liées à la difficulté de vivre en Israël aujourd'hui, avec la crise économique qui y sévit...

« C'est une des raisons pour lesquelles ce qui se passe aujourd'hui dans les territoires occupés est absolument révoltant. Il n'est pas nécessaire d'être un gauchiste farouche pour se demander comment, après ce que les Juifs ont connu en

Europe, des soldats juifs peuvent tirer sans hésiter sur des écoliers. Cela, la télé l'a montré, tout le monde le sait. On sait aussi que le monde entier le sait — récemment une délégation américaine a visité les territoires occupés et déclaré à son retour que ce qui s'y passait était comparable à ce que l'on connaît en Amérique du Sud, en Afrique du Sud - et c'est un facteur qui pèse aussi sur l'état d'esprit des gens.

« Le mythe de "l'occupation humaine" laborieusement construit après la guerre de 1967 est en train de s'effondrer.

« Presque tous les soldats vont dans les territoires occupés, ajoute Dorit. Ils voient ce qui s'y passe, ils racontent ensuite. Cela aussi a un impact, cela explique que les réactions à notre initiative n'aient pas été, globalement, si mauvaises que cela. »

« NOUS NE SOMMES PAS DES PACIFISTES » Lorsqu'on leur demande s'ils considèrent leur mouvement comme directement politique ou s'il repose sur une base essentiellement humanitaire et morale, les porte-parole " 27 » répondent que l'on ne peut instaurer une telle séparation : on ne peut s'indigner au plan moral de ce que les soldats israéliens tirent sur des enfants arabes sans poser le problème politique de l'occupation. Sans doute le capital de sympathie qu'a pu recueillir le groupe des « 27 » repose-t-il essentiellement sur des réactions morales ; mais qui sait s'il ne traduit pas aussi des phénomènes de radicalisation en profondeur ?

A notre dernière question concernant les relations éventuelles du « Groupe des 27 » avec des mouvements de soldats dans d'autres pays, Guy apporte une réponse très éclairante : « Nous avons reçu des lettres d'encouragement, des pétitions de mouvements de soldats de divers pays, d'Espagne, de Norvège par exemple. Mais il me semble qu'il y a de grandes différences entre la plupart de ces mouvements et le nôtre. D'abord parce qu'ils sont souvent pacifistes. Nous ne le sommes pas. Certains d'entre nous seraient de bons soldats dans d'autres armées. Ensuite, une grande différence avec les mouvements qui sont apparus dans l'armée américaine lors de la guerre du Vietnam est la suivante : pour l'essentiel, ces GI's se mobilisaient parce qu'ils ne voulaient pas mourir ; si les soldats américains n'étaient pas morts au Vietnam comme ils y mourraient, on n'aurait pas eu, sans doute, cette vague de radicalisation parmi les GI's.

« Notre problème est autre : nous ne disons pas que rien au monde ne vaut la peine qu'on y laisse sa peau ; nous disons que cette occupation est injuste, nous ne voulons pas y participer. Notre choix, donc, pour l'essentiel, est politique. » •

2. Le Bloc de la foi, groupe d'extrême droite qui combine le fanatisme religieux avec l'idéologie fasciste et exige la « judaïsation » de tous les territoires occupés. Il a un poids considérable dans le gouvernement actuel.

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