Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CHINE

Un marxiste-révolutionnaire dans la Révolution chinoise

· Inprecor n° 100, 27 avril 1981 · p. 33-34 · 1 809 mots

Chine URSS et Russie IVe Internationale Stalinisme

C'est en 1957 que Wang Fan-hsi rédige ses Mémoires (1). Alors âgé de 40 ans, Wang n'écrit pas à proprement parler de biographie. Sa vie personnelle s'efface devant la description des événements auxquels il participe : il ne nous dit presque rien de son enfance et l'on n'apprend qu'incidement qu'il s'est marié, d'abord en URSS, puis avec sa deuxième femme en Chine, qu'il a eu une fille, morte en bas âge. Wang, pour l'essentiel, témoigne de ce qu'il a vécu en tant que communiste confronté à l'échec de la Révolution chinoise de 1925-1927, gagné à l'Opposition de Gauche durant son séjour à Moscou, militant clandestin et hôte des geôles du du Kuo-min-tang (KMT) à son retour dans les villes du sud de la Chine. Le récit s'interrompt à la veille du renversement du régime du Kuo-min-tang et de la proclamation de la nouvelle République populaire de Chine, lorsque Wang est envoyé par son organisation de Shanghai établir un centre de coordination à Hong-Kong, d'où il sera rapidement expulsé pour se retrouver exilé dans colonie portugaise de Macao. Wang ne brosse qu'un très rapide tableau des activités, au sein du prolétariat de Shanghai, des militants trotskystes restés en Chine continentale et du raid secret et massif mené en décembre 1952 par la police politique du Parti communiste chinois (PCC) contre leur organisation.

La vie militante de Wang Fan-hsi, jusqu'aux années 1950, couvre plus de deux décennies décisives dans l'histoire de la Chine contemporaine : la montée et la défaite de la Deuxième Révolution chinoise, la guerre sino-japonaise développement des zones libérées tenues par le PCC - la guerre civile entre le Kuo-min-tang de Tchang Kai-chek et le PCC... Wang ne cherche pas à traîter systématiquement de ces événements majeurs et, bien souvent, il n'évoque que très brièvement les épisodes qu'il n'a pas lui-même vécus. Pourtant, le lecteur apprend beaucoup, au fil des pages, sur la Chine d'alors, sa vie politique et sociale. Surtout, le témoignage apporté par Wang est à bien des égards original et met en lumière des aspects peu connus, voire toire du mouvement communiste chinois.

L'itinéraire politique de Wang, c'est d'abord celui d'un jeune lycéen de province confronté, avec retard, à l'onde de choc suscitée par le Mouvement du 4 mai 1919, vaste protestation anti-impérialiste qui donne naissance à une nouvelle intelligentsia ouverte aux idées modernes, rebelle au confucianisme traditionnel. Puis celui de l'étudiant qui finit par choisir son camp - la révolution —, rejetant la voie réformiste et élitiste de certains militants du Mouvement du 4 mai et rejoignant en 1926 les rangs du PCC à l'Université de Pékin, dans le nord de la Chine encore contrôlée par les seigneurs de la guerre, alors que le sud du pays est en pleine ébulition. Outre des pages vivantes sur les activités du PCC, forcé à la clandestinité dans le nord de la Chine, on découvre dans les premiers chapitres deux des éléments qui forment la trame du livre : la perplexité puis l'inquiétude croissante de Wang devant la faiblesse des soubassements théoriques du communisme chipar l'empirisme de la société et d'une génération activiste jetée très tôt dans la tourmente militante ; son attachement à la personnalité de Ch'en Tu-hsiu, père du Mouvement du 4 mai puis premier secrétaire général du PCC, principale figure de l'Opposition de Gauche en avant de se retirer de l'activité politique, peu avant sa mort en 1942.

L'itinéraire de Wang, c'est aussi celui qui l'amène à Moscou - d'octobre 1927 à l'été 1929 - et au trotskisme, après une visite exhaltante dans les métropoles révolutionnaires troublées du sud de la Chine, alors que s'aggravaient les tensions entre le mouvement ouvrier et Tchang Kai-chek, et après le spectacle désolant du PCC répétant à Wuhan, en 1927, avec le « Kuo-min-tang de gauche » la même erreur opportuniste qui avait peu auparavant si cher à Shanghai avec le « Kuo-min-tang de droite ». Son séjour en URSS est pour Wang, envoyé violence des affrontements qui déchirent le parti soviétique, les responsabilités de la direction de l'Internationale dans la débacle en Chine, les thèses de l'Opposition malgré la censure; l'occasion de découvrir que la majorité du Comite central n'a pas toujours raison comme on lui avait appris. Cette expérience fait de antibureaucratique mouvement trotskiste. Il en sera de même pour bon nombre des étudiants chinois années-là en URSS. Wang évalue à 200 ou 300 le nombre de ceux qui deviennent des oppositionnels, chiffre beaucoup plus considérable que tout ce qui a jamais été admis officiellement par Toronto-Melbourne, 1980, 282, p.

CHINE Moscou. Le témoignage de Wang sur petite communauté chinoise de Moscou, en ces années-charnières, est d'ailleurs l'une des parties les plus originale de ses Mémoires.

Un autre élément majeur de la trame du livre de Wang apparaît pour la première fois dans les chapitres sur son séjour à Moscou: la constitution fraction Wang Ming et son lien étroit à la fraction stalinienne en URSS. Wang Ming n'a pas de passé militant en Chine même quand il adhère - en Russie - au PCC. Bureaucrate arriviste, il finit par prendre de la section soviétique du PCC grâce à l'appui de Pavel Mif (placé à la tête de l'Université Sun Yat-sen en remplacement de l'oppositionnel Karl Radek). C'est de là qu'il partira à l'assaut du pouvoir au sein du PCC, fort du soutien que lui accorde Moscou.

L'épisode en dit long sur le type de politique utilisé par Staline le contrôle des partis communistes nationaux : il joue en effet la carte de Wang Ming contre l'ensemble des dirigeants historiques du PCC, même ceux qui ont cherché à appliquer loyalement les directives venues de Moscou. Il éclaire aussi la nature du long conflit fractionnel qui oppose, tout au long des années 1930 (et jusque dans les années 1940) les « 28 bolcheviks » de Wang Ming à l'aile maoïste du PCC : la résistance des communistes « indigènes » à l'entreprise de mise au pas organisationnelle et politique du PCC menée par Staline grâce à son homme-lige. L'échec de Wang Ming sera

Staline, malgré le fait que la direction maoïste restera profondément stalinisme et ne rompra jamais ouvertement avec la bureaucratie soviétique, avant 1960 du moins. donne dans son livre une description saisissante de la personalité de Wang Ming, ainsi que de nombreux exemples du conflit de pratiques ou des oppositions de lignes qui se manifestent entre sa fraction et celle de Mao, et c'est là l'un des mérites de son ouvrage.

De retour en Chine, à l'automne 1929, Wang Fan-hsi travaille un temps auprès de Zhou Enlai, avant d'étre exclu du PCC pour ses convictions trotskistes. Il relate alors les difficultées rencontrées dans l'unification des quatre groupes

1. Wang Fan-hsi, Chinese Revolutionary, Oxford University Press,

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trotskistes qui existent en 1930, processus d'unification qui ne sera débloqué que par une vigoureuse intervention épistolaire de Trotsky en défense de Chen Tu-hsiu, dénoncé par certains pour son opportunisme passé et ses thèses sur la « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie ». C'est Poccasion pour Wang d'engager un véritable plaidoyer contre le dogmatisme, le sectarisme et l'esprit de fraction. On peut regretter que certains des débats théoriques qui ont agité les milieux trotskistes dans les années 1930 et 1940 ne soient pas décrits avec plus de précision, mais le souci de Wang de tirer la leçon des divisions épuisantes qui ont paralysé à plusieurs reprises le mouvement trotskiste chinois est particulièrement attachant. L'expérience du dogmatisme fractionnel l'amène bien souvent à juger les dirigeants de l'époque plus en fonetion de leurs qualités humaid'engagement révolutionnaire, de modestie, rigueur personnelle, qu'en fonction des thèses politiques avancées à tel ou tel moment.

La répression frappe durement les noyaux militants trotskistes chinois, et Wang connaît plusieurs long séjours dans les prisons du Kuo-min-tang, la torture et l'isolement complet. Les pages dans lesquelles il décrit l'évolution des méthodes répressives du régime de Tchang Kaï-chek sont instructives à plus d'un titre. Comme sont émouvantes ces pages où il décrit le dévouement de militants obligés d'agir dans des conditions très difficiles, Une campagne d'affiches murales à Pékin en 1974. (DR)

sans soutien financier et vivant d'expé-

Le mouvement trotskiste a marqué de son sceau l'évolution mouvement national, des débats littéraiet du mouvement syndical, notamment à Shanghaï. Il a connu des succès significatifs. Mais il n'a jamais réussi à construire une organisation à même de résister durablement à la répression et à même de concurrencer le PCC. Il y a à cela des explications objectives, dont la moindre n'est pas la faiblesse internationale du mouvement trotskiste. Mais Wang s'attache à tirer un premier bilan critique de l'échec ultime de son organisation (ainsi que de celle de P'eng Shu-tse, car le mouvement est à nouveau divisé en deux après 1941). Ce bilan n'est ici encore que partiel et il le précisera dans un texte de 1973 dont le traducteur de ses Mémoires, Greg Benton, cite des passages dans l'introduction du livre ; mais il est déjà sans complaisance. Il lie notamment la paralysie militante qui se manifeste à partir de la fin des années 1930 à l'incapacité du mouvement à s'intégrer à la guérilla rurale qui s'étend à l'initiative du PCC contre l'occupation japonaise. Seuls quelques militants trotskistes constitueront, indépendamment de leurs organisations, deux groupes de guérilla dont l'un - fort de 2 000 soldats selon Wang a été détruit par le PCC, et l'autre par les Japonais.

Ce n'est, du fait de leur isolement entre autres, que très tardivement que les organisations trotskistes ont pris conscience de ce que le Parti communiste chinois et l'Armée rouge étaient engagés dans une offensive contre le Kuo-min-tang qui devait les porter au pouvoir. Et, à lire les pages où Wang décrit les débats qui traversent le mouvement, à la fin 1948 et en 1949, on se rend compte que le gros des militants trotskistes d'alors n'était toujours pas conscient que la victoire d'Octobre 1949 était celle d'une révolution sociale majeure et non seulement celle d'un parti et d'une armée.

Wang Fa-hsi à écrit, en 1957, son livre pour un public très restreint, formé avant tout d'amis et de camarades rescapés ; jusqu'à l'édition chinoise de HongKong en 1978, il n'existait qu'une vingtaine d'exemplaires difficilement ronéotypés de ses Mémoires. Pourtant, et bien qu'il ne s'étende pas sur une série de questions et d'événements importants, le livre de Wang peut-être lu par un public très large grâce à la simplicité de son ton, à l'honnêteté de qualité de ses descriptions. Il est heureux qu'il existe enfin une édition anglaise de ses mémoires, même si son prix prohibitif pour beaucoup. Il reste à souhaiter qu'il paraisse dans une édition plus populaire et en d'autres langues : c'est une pierre indispensable à la connaissance de l'histoire du mouvement communiste chinois et à celle du mouvement trotskiste mondial.

Pierre ROUSSET 24 février 1981.

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