Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SENEGAL

L'héritier de Senghor à la recherche d'un consensus

· Inprecor n° 100, 27 avril 1981 · p. 25-29, 29-30 · 5 611 mots

Syndicalisme France Afrique Économie mondiale

E bre 1980 son intention de démissionner au profit de son

N annonçant d'abord dans la presse française en novem-

/ Premier ministre Abdou Diouf, le président sénégalais

Léopold Sédar Senghor, au pouvoir depuis l'Indépendance, en

1960, exprimait ainsi son profond attachement au système néocolonial et son goût prononcé pour les manœuvres politiques.

Des dispositions constitutionnelles introduites en 1976 permettent une telle succession sans recours aux élections, en prévoyant - en cas de décès, de démission ou d'empêchement

François CAZALS

Sypho NELANGUEL

Mais, au-delà de ces manœuvres anti-démocratiques, c'est sur un fond faillite économique, de mise sous tutelle de l'Etat sénégalais par ses créanciers, et d'incapacité de l'opposition à s'opposer aux mesures d'austérité gouvernementales et aux recompositions politiques au sein du pouvoir, que se réalise la succession de

2001, ODYSSEE DE L'AUSTERITE

Il y a seulement quelques années,

Léopold Senghor promettait de faire son pays « en l'an 2001, une "Grèce noire"» et proclamait que l'objectif de son parti était de « créer, avant 2001, une société sénégalaise socialiste et démocratique ». Ces promesses de fin de millénaire s'accompagnaient d'affirmations démagogiques dont est truffé le Ve Plan économique concernant la création de dizaines de milliers d'emplois et la résolution des problèmes du sous-développement.

Depuis lors, le ton a beaucoup changé et la situation économique s'est considérablement dégradée. Les promesses de plein emploi se sont envolées. Et, au cours de l'été 1979, Abdou Diouf, alors Premier ministre, se précipitait à Paris pour obtenir de Giscard une aide financière supplémentaire. Tout en affirmant avoir trouvé en France une « oreille favorable », il précisait néanmoins que à l'avenir se son gouvernement devrait montrer « digne de la coopération francosénégalaise en pratiquant une bonne et rigoureuse gestion ». Mais cela n'a pas suffi à redresser la situation économique.

L'Etat sénégalais, accumulant une dette extérieure de plus de 3 milliards de francs français, se trouve fin 1980 au bord de la banqueroute (1). Seuls les apports de la

France, de la Banque Mondiale et du

Fonds monétaire international (FMI) lui sauveront la mise. En contrepartie, le gou-

L'héritier de Senghor

mier ministre. rival d'Abdou Diouf. vernement sénégalais adopte en mai 1980 un Plan dit de redressement, directement inspiré par le FMI. Ce Plan, qui se propose d'accroître « l'épargne publique ... par un contrôle plus sévère des dépenses courantes et une plus grande rationalisation de la fiscalité », veut combiner pour atteindre ses objectifs « les apports extérieurs » avec « l'orientation nouvelle des investissements publics vers les investissements industriels » (2).

Mais, pour que cette politique soit acceptée par les masses populaires, encore fallait-il la coupler à un changement minimum de personnel politique et à la recherche d'un « consensus » avec l'opposition pouvant garantir ainsi la « paix sociale ». C'est ce qui a précipité la passation de pouvoir à Abdou Diouf, même si la composition de la nouvelle équipe gouvernementale ne diffère guère de la précédente.

Le nouveau président de la République sénégalaise, Abdou Diouf, a fait ses classes dans la gestion du régime néocolonial pendant dix ans, il se veut l'homme providentiel d'une politique économique faite d'un certain rigorisme gestionnaire et d'attaques contre le niveau de vie des masses populaires, et dont la substance est synthétisée par le Plan défini sous l'égide du FMI. Le grand commis de l'Etat qu'il prétend être a déjà présidé à la liquidation de plusieurs entreprises publiques comme l'ONCAD (Office national de commercialisation de l'arachide) et à l'adoption de mesures quelque peu symboliques de réduction du budget de fonctionnement de l'appareil d'Etat (fermetures d'ambassades, réduction du parc automobile officiel...)

Dès son investiture, le nouveau président a explicité son programme en proclamant qu'il maintiendrait « les acquis du président Senghor », mais conduirait des « changements ». « Dès ce jour, je relève les défis des années 1980 ... Notre pays doit vivre selon ses moyens ... La politique déjà lancée, de rigueur et d'austérité, sera poursuivie » (3) a-t-il déclaré.

SENEGAL du titulaire - le remplacement automatique du président de la

République, jusqu'au terme du mandat en cours, par son Pre-

Bien qu'elle ait quelque peu pris les différents clans du parti gouvernemental, le PS, au dépourvu et mis l'opposition devant le fait accompli, cette passation de pouvoir avait déjà été préparée par l'éviction, en septembre 1978, de Babacar Ba, ancien ministre des Finances et des Affaires économiques et

Se référant, dans son « Message à la nation », au peuple sénégalais « capable de discipline, de rigueur, d'austérité, de travail, d'abnégation et de courage » (4),

Abdou Diouf a adopté d'emblée le langage du technocrate qu'il affectionne tant.

Son leitmotiv est l'austérité et le nouveau chef du gouvernement n'hésite pas à déclarer : « Le Sénégal a connu en 1980, dans le domaine économique et financier, une année particulièrement difficile et les perspectives pour 1981 ne s'annoncent pas sous les meilleurs auspices » (5).

LA POLITIQUE ANTI-OUVRIERE

DU GOUVERNEMENT

D'ABDOU DIOUF

Alors que la liquidation déjà commencée de certaines entreprises du secteur public a pour conséquence des milliers de licenciements, les mesures du VIe

Plan de développement économique et social (1981-1985), dont le rapport du ministre du Plan au Conseil national du PS du 28 mars 1981 permet de cerner les contours, vont signifier une profonde détérioration des conditions de vie, de travail et d'étude des masses populaires et de la jeunesse.

Décrivant une situation économique caractérisée par une chute de la production agricole, un « double déficit commercial et budgétaire » et un important endettement extérieur, le rapport du ministre du Plan propose la « résorption progressive du déficit alimentaire », une

« intensification des cultures d'exportation » et la fixation de « prix rémunéra-

1. C. Jane, « La mise sous tutelle », Inprécor numéro 94-95, du 16 février 1981, spé-

Ousmane Seck, ministre de l'Economie, le Monde, 24 mai 1980.

3. Le Monde, 3 janvier 1981.

4. Cité par Louis Alexandrenne, ministre du Plan et de la Coopération, dans son rapport sur le VIe Plan au Conseil national du PS du 28 mars 1981 (publication officielle).

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F. Mitterrand et L. Senghor tous deux membres de l'Internationale socialiste. (DR) teurs » pour la production agricole. Derrière ces mesures, qui révèlent un regain d'intérêt apparent pour le monde rural affecté par la crise économique, se profile surtout la volonté politique du régime de regagner une base sociale dans la paysannerie, tout en relançant les cultures d'exportation (arachide et coton) dont la production est en baisse. Une mesure d'appaisement a d'ailleurs été adoptée en faveur des paysans avec l'étalement des dettes sur cinq ans à compter de la fin de 1980. Le coût financier de cette opération a été assumé par l'aide internationale — la France vient d'octroyer un prêt de 6 milliards de francs CFA pour la reconstitution ( du stock de semences d'arachi-

- et par un prélèvement mensuel d'une journée de salaire et de revenus pendant six mois. Cette ponction, dont on peut supposer qu'elle affecte principalement les travailleurs, notamment des entreprises étatiques, vient d'être prorogée à nouveau pour six nouveaux mois par Abdou Diouf, sous le label d'« effort de solidarité nationale ».

La relance de la production industrielle et la création d'emplois sont des priorités affichées du VIe Plan. Pourtant elles prennent essentiellement la forme du blocage du recrutement dans la fonction publique, de la « promotion de l'investissement privé, particulièrement dans le domaine de la petite et moyenne industrie » et de « l'accélération de l'insertion des hommes d'affaires et des cadres sénégalais dans la gestion et la propriété des entreprises » (6). Les entrepreneurs pourront ainsi bénéficier d'une « prime à la valeur ajoutée » pour toute nouvelle création d'usine. L'incitation au petit capital local et à l'investissement étranger vont être accélérés par la restitution aujourd'hui à l'étude d'un pourcentage des parts étatiques de nombreuses entreprises publiques aux capitaux privés. En accord en cela avec les injonctions du FMI qui impose, pour tout projet d'envergure, une couverture de 15 % d'autofinancement local.

Ces facilités accordées aux capitalistes locaux ne remettent nullement en cause l'ouverture au capital étranger - le VIe Plan est d'ailleurs financé à raison de 71 % par des apports extérieurs -, mais répondent cependant au désir de s'attirer la sympathie d'éléments qui pourraient être tentés par les propositions économiques « protectionnistes » avancées par l'opposition. Cette démarche correspond aussi au projet impérialiste d'associer les couches dominantes autochtones au financement des coûts d'installation d'industries dites de substitution.

Autre axe de ce Plan draconien : la rationalisation de la gestion budgétaire de l'Etat néocolonial. Cela se concrétise par l'annonce de l'« accélération de la liquidation des organismes en faillite », et du réajustement régulier des prix des services publics. Mais cet objectif doit être atteint aussi en « compressant, ou tout du moins en stabilisant, les dépenses de fonctionnement et en accroissant les recettes ordinaires... » Libéralisation des prix, blocage des salaires, diminution des indemnités de licenciement, réduction de l'embauche dans la fonction publique et hausse des tarifs des services publics, voilà le fidèle résumé de la politique dont Abdou Diouf se fait le champion.

Mais l'attaque gouvernementale va aussi se porter sur le droit à la formation, puisque le VIe Plan a « retenu comme objectifs majeurs, la recherche systématique de réduction des coûts de formation et le renforcement de la relation entre la formation et l'emploi ».

Adapter l'enseignement aux nouveaux besoins en main-d'œuvre semi-qualifiée est un vieux projet de l'impérialisme. C'est une réforme que la France tente depuis plusieurs années d'impulser en réduisant les filières d'enseignement supérieur au profit de cycles courts de formation, destinés à produire des « sous-officiers » de l'économie. La mise en place de cette réforme nécessite un renforcement des mesures de sélection à l'entrée à l'Université. Raison pour laquelle le pouvoir a tant tenu à associer le syndicat d'enseignants SUDES lors des Etats généraux de l'Education qui ont constitué la première concrétisation de la politique de recherche d'un terrain d'entente avec l'opposition, telle qu'elle est développée par le nouveau gouvernement.

LE PROJET BONAPARTISTE

DU DAUPHIN DE SENGHOR

A la recherche d'un renforcement de la base sociale du régime, Abdou Diouf ne néglige rien. Musulman lui-même, il a remporté le soutien des confréries maraboutiques, et n'a pas hésité à se rendre en voyage à La Mecque pour obtenir une ai-

Ses déplacements à l'intérieur du Sénégal sont couverts par un important tapage orchestré par les moyens d'information gouvernementaux. Tout concourt donc à relancer le caractère bonapartiste du régime, quelque peu essouflé au bout de vingt ans d'usure au pouvoir du poète-

Senghor. Pour Diouf s'est présenté comme l'homme au-dessus des clans, désireux de promouvoir une large union nationale autour de lui et... de sa politique d'austérité.

Avant même son investiture, le premier président de la Cour suprême, Kéba Mbaye, avait donné le ton de la nouvelle législature en déclarant : « Notre pays,

6. Cette citation et toutes celles concernant le Vie Plan sont extraites du rapport du ministre du Plan au Conseil national du PS.

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ce (1960) ; devenue Parti socialiste en adhérant à l'Internationale socialiste en tion bourgeoise d'opposition, légalisée par Senghor au moment de l'« ouverture démocratique ». Lors des élections de février 1978, le PDS a obtenu 17 dépu-

Majhmout Diop d'une aile de l'organisation stalinienne PAI pour obtenir sa légalisation en 1976. En 1979, le PAI-légal est rejoint par une partie de la Ligue démocratique dirigée par Moussa Kane. Malgré sa participation aux élections de

Diop. Malgré sa demande de légalisation déposée dans les temps, le pouvoir a toujours refusé de reconnaître cette organisation. Un arrêt de la Cour suprême, présidée par un Français détaché au titre de la « coopération », déboutera le

RND de son recours. Cette organisation nationaliste petite-bourgeoise a alors connu une importante crise d'orientation. Son organe Tawax ne paraît plus poids important dans le syndicat enseignant SUDES. Ses dirigeants travaillent à la rédaction d'un mensuel Ande-Soppi en collaboration avec l'ancien prési-

1978, cette organisation participe à la formation de la COSU. Au printemps

1978 entre l'organisation maoïsante Xarebi-And Jëf, une fraction de la Ligue dépendante du pouvoir. Après avoir concurrencé sérieusement la CNTS, elle se au pouvoir dont les secrétaires généraux sont ministres et qui connaît actuellement sa première grande crise depuis sa constitution comme pilier du régime en comme beaucoup d'autres, connaît des difficultés économiques qui peuvent être fatales aux aspirations fondamentales de liberté qui ont toujours animé son peuple ... Les Sénégalais sont fatigués ... L'essentiel est de sortir de cette situation avec dignité ... Cela ne peut être l'affaire d'un seul homme, d'un seul parti. » Et le magistrat s'exclamait en s'adressant au nouveau président : « Qu'aucune exclusive ne soit jetée contre personne ! (7) » Le duo était bien préparé car, le soir même, Abdou Diouf, faisant écho aux propositions du président de la Cour surpême, affirmait : « Je serai le président de tous les Sénégalais sans exclusive ... C'est-à-dire que je n'entends nullement remettre en cause l'ouverture démocratique appelle à tous les hommes de bonne volonté ! (8) »

Ces proclamations se concrétisaient quelque peu fin janvier, lorsque le nouveau Premier ministre, Habib Thiam, annonçait que, dès la prochaine session parlementaire de la mi-avril, une réforme de la Constitution serait proposée, « afin de permettre et de garantir l'expression démocratique de tous les courants politiques représentatifs ». Mais le Premier ministre a explicité les intentions du nouveau gouvernement en précisant que ces mesures seraient « néfastes pour le pays si elles devaient favoriser l'éclosion de querelles stériles, accentuer les divisions au sein du Parlement, et, en définitive, paralyser l'action du gouvernement ». Aussi une réforme du Code électoral devrait-elle « permettre que se dégagent des majorités parlementaires stables, conditions nécessaires d'un Etat fort et respecté » (9).

Ainsi, le marchandage proposé à l'opposition - en échange de sa participation légale à la vie politique et peut-être à l'appareil d'Etat et aux sinécures parlementaires - est simple : que tout soit fait en commun pour limiter au maximum toute action de masse anti-gouvernementale et tout mouvement social. L'opposition illégale serait ainsi découpée entre ceux qui acceptent le « dialogue » avec le pouvoir et peuvent prétendre à leur légalisation, et les groupes, partis et syndicats qui, en le refusant, se retrouveraient réprimés comme toutes les formes de luttes sociales extra-parlementaires. Cette fermeté dans la « défense de la République » et de ses institutions, dépasse largement le stade des pétitions de principe comme peuvent en témoigner les 4 500 travailleurs de l'ONCAD qui, pour avoir osé réclamer l'abrogation de leur licenciement et le paiement de leurs droits, se sont vus

Ainsi en est-il aussi de la campagne pour « restaurer la sécurité à Dakar » qui signifie un renforcement du dispositif policier dans la capitale. Des patrouilles sont effectuées tous les soirs « pour appréhender les personnes jugées douteuses ». Le ministre de l'Intérieur lui-même précisait au quotidien gouvernemental le Soleil du 10 mars dernier qu'au début de cette opération « 2 000 à 3 000 personnes étaient interpellées chaque nuit » (10). On voit bien comment ce dispositif prétendument lutter contre le banditisme tés. C'est la seule formation d'opposition à l'Assemblée nationale sénégalaise.

février 1978, le PAI-légal n'a pas de députés.

qu'épisodiquement.

dent du Conseil Mamadou Dia.

1979, une de ses fractions rejoint le PAl-légal.

démocratique et les groupuscules bourgeois de Mamadou Dia et Abdoulay Ly.

trouve aujourd'hui cartellisée en quatre fractions différentes.

créé en 1976 et dirigé par le PAl-clandestin. constitue en fait un encadrement policier

Sans attendre la concrétisation des promesses gouvernementales d'« ouverture », les formations d'opposition ont fait assaut de proclamations pour louer cette perspective d'« union nationale ». Tout, il est vrai, dans le programme et la stratégie des principales organisations d'opposition laissait la porte ouverte à une telle dé-

Ainsi, le dirigeant bourgeois et ancien président du Conseil Mamadou Dia - allié depuis 1978 à la Ligue démocratique et au groupe maoisant Xarebi-And Jef au sein de la Coordination de l'opposition sénégalaise unie (COSU) —, est partisan depuis longtemps d'une « concertation nationale ». Au départ de Senghor, il proposait à « l'opposition patriotique » d'« écarter toute attitude aventuriste et de chercher sereinement dans une concertation minutieusement préparée, solution nationale à la crise dans laquelle le régime anti-national et anti-démocratique de Senghor a plongé le pays » (11). Et rien ne dit que le PS soit exclu d'une telle concertation. Ou plutôt, tout laisse entendre qu'une fois Senghor à la retraite cela est possible et même souhaité.

Le Sénégal en sigles...

UPS-PS : Union progressiste sénégalaise, au pouvoir depuis l'Indépendan-

PDS : Parti démocratique sénégalais de l'avocat Abdoulaye Wade. Forma-

MRS : Mouvement républicain sénégalais d'Abdoulaye Guéye. Organisa-

PAI-légal : Parti africain de l'Indépendance. Reconstitution autour de

RND : Rassemblement national démocratique dirigé par Cheikh Anta

PAI-clandestin : organisation stalinienne sénégalaise qui dispose d'un

Ligue démocratique : scission de gauche du PAI dans l'après-1968. En

COSU : Coordination de l'opposition sénégalaise unie, constituée fin

UTLS : Union des travailleurs libres du Sénégal, organisation syndicale in-

CNTS : Confédération nationale des travailleurs sénégalais, Centrale liée

SUDES : Syndicat unique et démocratique des enseignants du Sénégal,

Le PDS bourgeois d'Abdoulaye Wade s'est dans un premier temps offusqué de cette succession, niant toute légitimité à Abdou Diouf « sous-président qui a été nommé et non élu », il a réclamé « l'organisation d'élections libres et démocratiques sous la surveillance de l'armée » (12), croyant trouver ainsi un moyen d'échapper à l'emprise du Parti socialiste sur tous les rouages de l'appareil d'Etat. Abdoulaye Wade a agité, comme à son habitude et pour ne pas avoir à s'en servir, la perspective d'une « grève générale » et a proposé « une table ronde de l'opposition » pour contrer les manœuvres gouvernementales. Mais, comptant dans ses rangs des franges petites-bourgeoises ayant approché l'UPS, le PSD - qui s'est toujours

7. Le Monde, 3 janvier 1981.

8. Le Monde, 3 janvier 1981.

9. Le Monde, ler-2 février 1981.

10. Le Soleil, 10 mars 1981.

11. Jaay Doole Bi (mensuel publié au Sénégal), numéro 11, janvier 1981. Mamadou Dia,

Premier ministre de 1960 à 1962, a été évincé président Léopold Sédar

1962. un an avant la consécration par la Constitution de 1963 du régime présidentialiste qui a assuré, depuis, le contrôle de Senghor et du Parti socialiste sur la vie politique du pays.

12. Libération, 5 décembre 1980.

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voulu un parti de « contribution respon-

Men opposition fraternelle l'UPS-PS » -, s'est trouvé soumis pressions de ce dernier que la politique d'Abdou Diouf vise à renforcer. Aussi le PDS s'est-il orienté vers une attitude plus coopérative avec le nouveau président. Abdoulaye Wade est alors reçu par Abdou Diouf, avec lequel il affirme avoir une « convergence de point de vue sur les problèmes majeurs du Sénégal ».

Lors du récent Congrès du PDS, Abdoulaye Wade s'est proposé d'ailleurs d'emblée de démissionner de son poste de secrétaire général, comme pour mieux signifier son désir de garder les mains libres dans l'éventualité où lui serait proposé une fonction gouvernementale... La crise du PDS est aujourd'hui ouverte. 51 de ses membres - dont des dirigeants - ont dé missionné pour soutenir l'action du nouveau chef de l'Etat. Une fraction de la base du parti tend par contre à se radicaliser. Et cela a contraint Abdoulaye Wade au cours du Congrès à taper sur la table en affirmant : « Nous ne voulons pas d'un gouvernement de la rue ! »

Le PAI-clandestin, qui, dans les premiers moments de l'« ouverture démocratique » de Senghor en 1976, prônait une profonde et hermétique » pour se démarquer de la fraction Majhmout Diop qui avait accepté le jeu électoral, se livre aujourd'hui à une intense campagne unitaire avec ... le PSD. Lors de sa tournée de meetings en janvierfévrier 1981, Abdoulaye Wade était accompagné du dirigeant stalinien Ahmat Dansokho. Ce dernier, considérant que « toutes les forces populaires doivent se donner la main pour s'opposer au PS », en appelle à « l'union des forces patriotiques pour un renouveau ». Le représentant du PAI affirmera même sans ambage que son parti tend « une main fraternelle au PDS » (13). Pour donner le change, Abdoulaye Wade truffe ses discours de citations attribuées à Lénine.

Quant au RND, c'est sous la plume de son leader Cheikh Anta Diop, adressant un télégramme de félicitation à Abdou Diouf que l'avènement du dauphin de Senghor fut fêtée. Cette organisation a communiqué plus tard ses trois exigences au nouveau gouvernement, parmi lesquelles figurait celle de la formation d'un gouvernement d'Union nationale.

Mais c'est lors des Etats généraux de l'Education, qui se sont déroulés du 28 au 31 janvier, que s'est véritablement concrétisée pour la première fois la nouvelle orientation du régime et les dispositions à la collaboration des forces de l'opposition. Pour le pouvoir, ces Etats généraux, qui ont rassemblé le syndicat enseignant d'opposition SUDES (dirigé par les staliniens du PAI-clandestin), les syndicats enseignants pro-gouvernementaux, chefs religieux, les parents d'élèves et le ministre de l'Education, « ont montré la nécessité d'un réexamen de notre politique éducative ». Bien plus, le gouvernement les a envisagés comme moyen de

13. Le Matin, 19 février 1981.

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faire avaliser les orientations du VIe Plan en matière d'éducation, dont on a vu plus haut qu'elles correspondaient entièrement de l'impérialisme français. Ainsi, la décision adoptée de réduire l'asenseignante étrangère, loin de constituer une mesure de type « nationa-

« anti-impérialiste » semblent l'analyser les dirigeants du SUDES, répond à une élémentaire réduction des dépenses budgétaires et de l'aide extérieure conforme aux orientations générales du Plan imposées par le FMI.

Pourtant, dans une déclaration publiée le 8 février, la direction du SUDES tire un bilan élogieux de ces Etats généraux. Reprenant les termes mêmes du discours du ministre de l'Education, le texte du SUDES se répand sur « l'esprit d'ouverture et de responsabilité » d'une rend'où s'est dégagé un « large consensus national », parce que « militants d'organisations syndicales, parents d'élèves, autorités religieuses, administratives ou gouvernementales, ont contribué à jeter les bases d'un nouveau système éducatif (14) ».

Dès lors, la direction du SUDES renonçait à son mot d'ordre de grève prévu pour la mi-février, et se lançait dans une campagne pour « la sauvegarde et la généralisation de l'esprit des Etats généraux de l'Education nationale qui constitue, au demeurant, un facteur essentiel d'apaisement de la tension sociale ». Désireux de donner tous les gages possibles au gouvernement néocolonial et à l'impérialisme, les dirigeants staliniens qui dirigent le SUDES n'ont pas hésité à suspendre toute mobilisation de soutien aux dizaines de militants syndicaux qui ont été mutés ou licenciés pour fait de grève. La direction du SUDES s'est contentée, sur ce problème, des déclarations d'apaisement du gouvernement. Et la voilà aujourd'hui pleurniche, dans un communiqué daté du 23 mars, sur les « tergiversations, les débuts de manœuvres dilatoires et des tentatives insidieuses et multiformes d'atténuation de la portée des Etats généraux, que le gouvernement manifeste dans toute sa démarche actuelle, comme s'il cherchait à gagner du temps ». Rappelant qu'« au lendemain des Etats généraux, et par fidélité à l'exprit qui avait animé leurs travaux, le SUDES a pris d'importantes initiatives allant dans le sens de l'abaissement de la tension sociale », le communiqué de la direction du syndicat enseignant ne propose cependant aucune modalité d'action aux travailleurs.

Ce rapprochement entre le SUDES et le pouvoir, s'il ne va pas manquer de poser des problèmes au sein même du syndicat enseignant, est en fait moins étonnant qu'il n'y paraît à première vue. En effet, le mot d'ordre d'« Ecole sénégadémocratique, au service du peuple » qu'avancent les staliniens, n'a aucun contenu anti-impérialiste réel. suffit donc qu'un gouvernement fasse mine de prendre en charge les problèmes de l'éducation, même dans le but de réorganiser l'enseignement en le liant aux nédéveloppement pour que les staliniens y voient la concré-

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tisation du premier stade de leur démarche étapiste. Ainsi prennent-ils la mise en place d'une réforme suggérée par l'impérialisme pour la résolution des tâches de démocratisation de l'enseignement, oubliant que la solution de tous les problèmes de droits démocratiques pour les masses ne pourra voir le jour par le biais de simples réformes au sein d'un Etat néocolonial profondément lié à l'impérialisme. La réalisation définitive de ces revendications démocratiques nécessitera done encore atteint.

SITUATION CONTRADICTOIRE DU MOUVEMENT SYNDICAL Malgré la trahison des intérêts et des luttes du prolétariat que reflètent déjà les courbettes des staliniens et des natonalistes petits-bourgeois, existence de forces syndicales indépendantes du pouvoir comme l'UTLS et le SUDES constituent, indépendamment de la stratégie de leurs directions respectives, des obstacles au projet d'embrigadement des masses travailleuses et de réorganisation des institutions néocoloniales. L'alignement de la direction du SUDES sur une position qui rappelle la stratégie de « participation responsable », aujourd'hui fortement contestée au sein de la centrale gouvernementale CNTS, n'empêche pas ce syndicat enseignant, largement majola rupture avec l'impérialisme et l'Etat néocolonial et l'avènement du socialisme.

Même si elle n'a pas, à ce jour, trouvé de concrétisation en terme gouvernemental, la politique de « consensus » menée par le pouvoir a d'ores et déjà obtenu un accueil favorable de la part de l'opposition. Mais l'objectif de museler entièrement, grâce à cette démarche, les réactions du mouvement de masse à l'application du programme d'austérité, n'est pas ritaire dans la profession, de rester un cadre d'organisation indépendant du voir, et donc une arme potentielle de lutte pour les travailleurs.

Par ailleurs, l'UTLS, bien que divisée en quatre tendances, reste, dans la conscience d'une fraction non négligeable du prolétariat, un syndicat qui a le mérite de se tenir à l'écart de la tutelle du gouvernement. Comme le note d'ailleurs un « Appel pour l'unification de l'UTLS »

14. « Appel à la vigilance et à la mobilipour l'application des conclusions des Etats généraux de l'Education », adopté à l'unapar la Commission administrative du

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adopté le 7 février par la section de Colobane Niangor, les travailleurs se sont organisés dans cette centrale « en réaction à la politique anti-ouvrière de la CNTS ». De plus, ils ont accumulé l'expérience de « cinq années de magouilles de diverses formations politiques tendant à utiliser l'UTLS pour leurs objectifs électoralistes ou putschistes ».

La cartellisation actuelle en Bourses du travail se réclamant toutes de

, et l'absence d'une tendance de masse capable de se battre victorieusement pour le maintien d'un cadre syndical unitaire et démocratique, indépendant du pouvoir et des partis bourgeois, rend l'UTLS inadéquate à jouer immédiatement le rôle d'axe central de la recomposition d'un syndicalisme indépendant, au moment même où éclate une importante fronde dans les rangs de la centrale liée au pouvoir, la CNTS.

En effet, alors que les principales formations d'opposition prônent la « paix sociale », l'aggravation de la situation éco-

Get les mesures d'austérité gouvernementales ont poussé nombre de travailleurs de la CNTS à remettre en cause le credo de la « participation responsable » qui a toujours été la ligne de conduite de cette centrale, dont le secrétaire général n'est autre que le dirigeant du PS et ministre de l'Action sociale, Babacar

Or, un mois seulement après le déSenghor, une importante crise s'est ouverte au sein du principal vecteur de la politique sociale du pouvoir. Le 8 février, un Manifeste signé par 25 organisations syndicales de la CNTS est largement diffusé. Ce texte réclame la « démission immédiate du secrétaire général de la CNTS, (...) la mise sur pied d'un comité de gestion de la Centrale et la tenue d'un Congrès de renouveau syndical dans un délai de deux mois ». Madia Diop, responsable de l'important secteur des industries alimentaires, et membre du PS, prend la tête de cette fronde oppositionnelle. Face

VERS UN Reflet de la crise du régime, la fronde qui secoue la première Centrale syndicale du pays, inféodée au pouvoir, est révélatrice de la combativité de la classe ouvrière. Par delà la nature de l'aile de la bureaucratie qui dirige cette opposition traduit une aspiration confuse à l'unité, à la démocratie et à l'indépendance syndicale.

Run rouage important de l'appareil d'Etat néocolonial, cette crise a des incidences jusque dans les rangs du PS au pouvoir. Madia Diop vient d'ailleurs d'être destitué de ses fonctions syndicales par le Conseil régional de la CNTS, et le Bureau politique du PS a consacré une de ses réunions au problème de l'« unité du parti ». Il est évident que l'approfondissegouvernement Abdou Diouf tente d'obtenir - grâce à une politique d'Union nationale - un élargissement de sa base sociale et une réorganisaà la « direction bureaucratique » de la CNTS, le Manifeste affirme l'existence dans la Centrale d'un « courant syndical représentatif des plus larges masses ouvrières (attaché à) l'unité syndicale (et à) la nécessité de lutter contre la détérioration de la situation des travailleurs » (15).

Expression d'un réel mécontentement de la base de la CNTS, ce Manifeste illustre aussi les aspirations d'une fraction de la bureaucratie syndicale, en cette période de changement de personnel politique. Les Madia Diop et consorts ont vu depuis des années leur influence s'effilocher au fil de la décrépitude de la CNTS, concurrencée par l'apparition des syndicats indépendants comme l'UTLS. nouvelle période qui s'ouvre avec le gouvernement Abdou Diouf veut être mise à profit pour redonner un certain attrait cette opposition se nourrit aussi du rejet par les militants syndicaux de la politique de collaboration avec le gouvernement. Meme si la direction de l'opposition dans la CNTS ne désire pas aller au-delà d'une « rénovation » de l'image de marque de la Centrale, et peut-etre d'une distanciation de ses liens avec le pouvoir, Madia Diop a menacé le gouvernement de créer « une nouvelle centrale syndicale apte à répondre aux légitimes aspirations de la grande majorité des travailleurs sénégalais » si les revendications avancées dans le Manifeste n'étaient pas acceptées. Un « Comité national de renouveau syndical » a donc été mis en place, et les milliers de travailleurs présents au meeting du 17 février à la Bourse du travail de Dakar ont démontré une détermination de la base de la CNTS qui ne manquera pas de s'exprimer à l'avenir sous d'autres formes. Mais ce meeting a également permis de dévoiler la nature de ceux qui se sont portés à la tête de cette opposition et dont certains ont tenu à réaffirmer la validité de la ligne de la « participation responsable » contre laquelle se sont mobilisés les syndiqués. COMPROMIS HISTORIQUE A LA SENEGALAISE tion des institutions néocoloniales, risque d'être lourd de conséquences pour l'avenir de cette politique.

En tout état de cause, s'ouvre pour les militants marxistes révolutionnaires sénégalais une période nouvelle où seront multipliées les possibilités d'intervention militante et d'apparition publique ou semi-publique. Ainsi, le 31 mars, le Conseil des ministres a adopté un projet de loi qui mettrait fin à la limitation du nombre des partis politiques. Cette loi doit être examinée par l'Assemblée nationale le 10 avril. Ce projet restera toutefois sans doute lié à l'acceptation — par les partis politiques désirant leur légalisation - du cadre des institutions néocoloniales et parlementaires. Sans qu'il soit possible de dire, à l'heure où nous écrivons, la forme exacte que pourrait prendre une formule gouvernementale d'Union nationale, la possibilité d'un « compromis historique à la sénégalaise » n'est pas du tout à exclure.

L'opposition nationaliste et stalinienne a largement démontré qu'elle était disposée

Une telle idée n'est pas une nouveauté au Sénégal. En 1979, alors qu'une fraction de la Ligue démocratique se fondait dans le PAl-légal de Majhmout Diop, un intellectuel oppositionnel, Doudou Sine se vit ouvrir les colonnes du journal gouvernemental le Soleil pour proposer un tel « compromis historique ». Comme tous les grands visionnaires de la collaboration de classe, l'époque dans le vide. Sa formule fut rejetée, à la fois par les formations d'opposition - toutes également désireuses d'apparaitre comme des solutions de rechange le moment opportun —, et par le gouvernement qui ne voulait pas d'un processus non directement maîtrisé par lui.

Aujourd'hui, deux choses ont radicalement changé. Tout d'abord, le départ de Léopold Sédar Senghor permet à une opposition qui fait mine d'oublier qu'Abdou Diouf fut son Premier ministre pendant 10 ans, de ne pas faire trop mauvaise figure en acceptant le « dialogue » avec le pouvoir. Ensuite, le boulet de la banqueroute est passé si près des oreilles des dirigeants néocoloniaux qu'une solution de compromis est nécessaire pour désamorcer la crise sociale qui se profile.

Dès lors, et quelle qu'en soit la forme précise qu'il prendra, les données d'un « compromis historique à la séné-

Toutefois, cela ne signifiera nullement l'ouverture d'une longue période de plus grande liberté pour les masses populaires. Tout au contraire, il est fortement envisageable - une fois les institutions néocoloniales rénovées et revivifiées avec la collaboration de certaines formations d'opposition —, que la répression sélective n'en reprendra que de plus belle.

Cependant, face au fort courant de collaboration de classe qui ébranle les formations majoritaires dans l'opposition, et devant la rapidité avec laquelle ont accepté de répondre à l'appel du nouveau gouvernement et à abandonner la défense des intérêts et des luttes des travailleurs, un sentiment de malaise pointe déjà chez de nombreux militants de cette opposition. Cela pourrait constituer la base d'une radicalisation d'une fraction avancée de travailleurs et de jeunes dont on verra la conséquence lors des luttes qui se mèneront contre la politique gouvernementale d'austérité à laquelle les organisations favorables à l'« Union nationagarderont bien de riposter. C'est l'issue de ces luttes qui scellera l'avenir des projets gouvernementaux, et déterminera les nouvelles conditions de consdu parti révolutionnaire François CAZALS Sypho NELANGUEL 8 avril 1981. 15. Manifeste du 8 février 1981 portant sur le renouveau syndical publié à Dakar par les oppositionnels de la CNTS.

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