L'ouverture démocratique de 1976 : un prélude à la succession du Senghor , L'après-1968 est caractérisé par une crise économique qui, en réduisant les marges financières de l'appareil d'Etat néocolonial, porte un coup au carriérisme et provoque la désaffection d'une frange importante de la petite bourgeoisie. Une remontée moléculaire des luttes ouvrières ébranle le syndicalisme officiel. Les remous au sein de la paysannerie poussent même les représentants de la hiérarchie maraboutique à protester. L'impérialisme français envisage alors une relève possible en la personne du PDG d'« Air-Afrique », Cheikh Fall. Léopold Sédar Senghor parle déjà de prendre sa retraite...
Mais l'imbrication entre l'Etat néocolonial et l'UPS de Senghor est telle que la solution pressentie risquerait fort d'accentuer la crise politique. C'est donc Senghor lui-même qui, dès 1975, va conduire le « changement ».
En 1976, un amendement constitutionnel met fin au monopole politique de l'UPS qui devient Parti socialiste en adhérant à l'Internationale socialiste. Un nouveau Code électoral autorise l'existence de trois « courants de pensée » : le « social-démocrate » que s'octroie le PS, le « démocrate-libéral » et le « marxiste-léniniste » dans lesquels se fondent le Parti démocratique sénégalais (PDS) de l'avocat Abdoulaye Wade et la fraction Majhmout Diop du Parti africain de l'Indépendance (PAl-légal). Plus tard, alors que la reconnaissance est toujours refusée au Rassemblement national démocratique (RND) de Cheikh Anta Diop, l'organisation réactionnaire de Abdoulaye Guéye, le Mouvement républicain sénégalais (MRS), est légalisée.
Anticipant sur l'ampleur de la remontée des luttes populaires, cette « ouverture démocratique » limitée a pour objectif d'instaurer un cadre institutionnel de dévoiement, de contrôle et de répression des mobilisations ouvrières qui s'annoncent. Mais l'échiquier politique légal ainsi installé laisse dans l'illégalité l'essentiel des forces représentatives de l'opposition. Aussi, malgré les élections tri-partites pour l'Assemblée nationale et l'élection présidentielle de février 1978, cette réorganisation ne parvient pas à promouvoir une recomposition intégrale du champ politique autour des trois formations légales et des institu-
La conjonction entre la multiplication des luttes ouvrières et le maintien d'une opposition légale peut donc à tout moment accentuer la crise du régime. En effet, les travailleurs et la jeunesse mettent à profit les marges de manœuvres concédées par le pouvoir pour tenter de s'émanciper de la tutelle gouvernementale en se dotant de structures syndicales indépendantes du gouvernement
Ce renouveau syndical et les importantes luttes revendicatives vont poser de manière cruciale la question de l'unité d'action et de l'unification syndicales, sans toutefois trouver de réponses adéquates dans la stratégie des différentes directions syndicales liées à l'opposition. Néanmoins, dans l'UTLS, une importante bataille est menée pour l'indépendance de cette Centrale par rapport au PDS bourgeois qui tente de se l'approprier par l'intermédiaire du secrétaire général, Puritain Fall, député PDS.
Mais ce mouvement de réorganisation et de lutte de la classe ouvrière qui trouve son équivalent dans la jeunesse scolarisée dont l'organisation syndicale a été dissoute en 1973, est freiné par la politique des formations nationalistes petites-bourgeoises et staliniennes, seulement intéressées à tirer profit des mobilisations pour se doter de relais syndicaux dans le mouvement de masse.
La division syndicale persistant, la course à la légalisation remplaçant le combat de masse, la surenchère verbale d'une opposition incapable de proposer la moindre action concrète aux travailleurs, laissent les luttes sociales isolées et dispersées face au patronat et au gouvernement.
Malgré la combativité des masses, le régime va garder, durant cette période, toute latitude pour se doter de nouveaux instruments juridiques répressifs. Outre la limitation des partis, deux lois sur la presse et les « associations séditieuses » sont adoptées en 1979 pour tenter d'entraver l'activité des organisations illégales, et notamment la multiplication d'organes de presse légaux. Cette pression sur le mouvement de masse et ses organisations ne restera pas seule-
Ainsi, toutes les formes d'activité de masse sont réprimées. Des dirigeants de l'opposition sont traduits devant les tribunaux pour incitation à la grève, des meetings et rassemblements sont interdits, des procès sont organisés contre la presse d'opposition...
Début 1980, des émeutes scolaires à Ziguinchor, dans le sud du pays, et dans la capitale, sont dispersées par les forces répressives. Léopold Sédar Senghor ne se contente d'ailleurs pas de faire le gendarme au Sénégal, et il envoie en novembre 1980 ses parachutistes venir en aide au régime voisin de Gambie.
Ainsi est déblayé le terrain pour une succession qui se voulait relativement maîtrisée par le pouvoir.