EUX prisonniers républicains qui observaient une grève de la faim, ont déjà, a heure ou ces lignes sont écrites, trouvé la mort. Bobby Sands, porte-parole des détenus des Blocks H et député élu du comté de Fermanagh à la Chambre des Communes avait cessé de s'alimenter le ler mars. FranChristian PICQUET
Les hommes de Long Kesh réclament le statut politique, c'est-à-dire de voir satisfaites cinq revendications : le droit de porter leurs propres vêtements civils, de s'accocier librement, de refuser le travail carcéral, de recevoir plus fréquemment visites et courrier. C'est après que les promesses qui leur avaient été faites en décembre 1980 n'aient pas été tenues (1), qu'ils ont commencé un nouveau mouvement de grève de la faim.
Nul ne peut douter de leur détermination. Après la mort de Bobby Sands, ses camarades des Blocks H rendaient pu-
June déclaration dans laquelle ils indiquaient : « A Margaret Thatcher, Humphrey Atkins (2) et au gouvernement britannique, nous disons : vous avez votre livre de chair, maintenant donnesnous nos droits ! Ne croyez pas que nous allons renoncer à nos principes. Il y a de nombreux Bobby Sands dans ces Blocks, et nous continuerons de mourir de grève de la faim si besoin est, pour défendre nos principes. » Ils concluaient : « La grève de la faim continue et continuera jusqu'à ce que nos revendications soient satisfaites. »
A cette volonté inébranlable des prisonniers de voir reconnue leur dignité, le gouvernement britannique a répondu par l'intransigeance, le cynisme et la provocation. Au cours de la visite officielle qu'elle vient d'effectuer en Arabie saoudite, Margaret Thateher a déclaré : « Un crime est un crime, ce n'est pas politique. Il ne peut être question de statut politique pour quelqu'un qui a été condamné pour un crime ! » Et le 8 mai, Humphrey Atkins renchérissait : « Si des gens comme Bobby Sands font la grève de la faim et refusent nourriture et soins médicaux afin d'amener le gouvernement britannique à reconnaître que les crimes qu'ils ont commis étaient justifiés, ils mourront ! »
LA CRIMINALISATION L'aveu est de taille. C'est de facon totalement délibérée que les autorités de Londres laissent mourir les militants républicains irlandais. On peut s'en étonner. L'opinion publique internationale est actuellement très sensibilisée au problème
Après la mort
de l'Irlande. Les exigences des prisonniers apparaissent comme élémentaires. D'ailleurs, jusqu'en 1976, il existait un statut politique dont bénéficient encore aujourd'hui ceux qui ont été condamnés avant
Mais il n'est guère d'autre alternative pour la puissance occupante. Depuis une dizaine d'années, la criminalisation du combat nationaliste est la clef de voûte de la politique des gouvernements successifs de Grande-Bretagne à l'égard de l'Ulster. Dans la foulée des puissantes mobilisa'ions pour les droits civiques en 1968, et après que les milites paramilitaires protestantes aient attaqué de nombreux quartiers catholiques, l'armée britannique est intervenue directement dans les Six Comtés du Nord. jectif fixé à ces troupes était d'écraser le mouvement nationaliste. En août 1971, les Britanniques ont introduit le régime des internements administratifs (détention ordonnée sans procès).
Il n'y eut plus aucun doute sur la politique de Londres lorsque, le 30 janvier 1972, les parachutistes britanniques ouvrirent le feu sur un rassemblement de 15 000 personnes à Derry, tuant treize manifestants catholiques. Cet événement est resté gravé dans la mémoire des Irlandais sous le nom de « Dimanche sanglant ». L'internement administratif ne donnant pas les résultats escomptés, il y fut mis fin en décembre 1975. A la place furent établies des cours spéciales sans jury.
Un prêtre, enseignant dans une école secondaire de Dungannon à 70 km de Belfast, résume la situation : « Fondamentalement, nous sommes une colonie comme l'était l'Algérie, mais nous vivons ici sous une tyrannie extrêmement sophistiquée. (...) La publicité mondiale dont bénéficie notre cause a eu pour effet d'atténuer les brutalités exercées contre les détenus. Mais l'utilisation de la loi est de plus en plus pervertie. Il y a peu de temps encore, les condamnations étaient trop souvent prononcées à partir d'une déclaration extorquée au prévenu par la brutalité, pour ne pas dire plus. Maintenant, une personne arrêtée est accusée et condamnée à partir d'une déclaration ver-
IRLANDE cis Hughes l'avait rejoint le 14 mars. Trois autres militants nationalistes incarcérés jeûnent toujours : Raymond Mc Creesh, 24 ans, Patsy O'Hara, 24 ans et Joe Me Donnell, 31 ans. Les deux premiers sont déjà atteints de troubles graves. bale qu'elle n'a jamais faite. Voici le sché-
Le policier : L'accusé m'a déclaré qu'il est membre de l'IRA et qu'il a fait
Le juge : Il sera condamné à tant d'années de prison...
Tous deux sont protestants, loyalistes , orangistes... Ils ne font qu'un face aux catholiques républicains. Je peux dire que 85 % des prisonniers de Long Kesh ont été condamnés sans aucune preuve. Ils sont simplement victimes de l'arbitraire colonial...»
En face, les loyalistes - pourtant puissamment armés et qui multiplient les déclarations de guerre aux catholiques — bénéficient d'une totale impunité. En refusant de considérer l'IRA autrement que comme une association de malfaiteurs, Margaret Thatcher veut préserver la seule légitimation qu'elle ait trouvée de sa politique. Octroyer un statut politique aux détenus républicains, serait reconnaître implicitement que les soldats britanniques stationnés dans les Six Comtés sont une armée d'occupation.
Mais ce n'est pas la seule raison de son obstination criminelle. La renouveau des mobilisations de masse au Nord mais aussi dans |'« Etat libre » du Sud (Eire), font peser une grave menace sur le système issu de la partition de 1921. Un recul de la « dame de fer » sur une question qui cristallise les exigences de dignité des masses républicaines, ne pourrait que galvaniser, dans l'avenir, les luttes de masse dans les Trente-Deux Comtés. Enfin, Londres est soumis aux pressions des organisations loyalistes sur lesquelles elle s'est toujours appuyée. Toute concession serait considérée par ces dernières comme une capitulation. Périodiquement, elles mettent leurs milices en état d'alerte afin de ne pas relâcher leur pression sur le gouvernement britannique.
1. Lire Inprecor, numéro 99, du 13 avril 1981. Christian Picquet, « La nouvelle grève de la faim des détenus républicains irlandais ».
2. Humphrey Atkins est le secrétaire d'Etat à l'Irlande du Nord du gouvernement conservateur dirigé par Margaret Thatcher.
C'est dans ce contexte que Margaret Thatcher a choisi l'affrontement. L'impérialisme britannique spécule sur l'explosion qui risque de secouer Belfast et Derry devant tant de cruauté. Nul doute qu'il voit là l'occasion rêvée d'infliger une défaite cinglante aux nationaliites. Outre le corps d'armée britannique, les effectifs de la police a majorite protestante, le Royal Ulster Constabulary (RUC), et les formations loyalistes réactionnaires sont en état d'alerte. Ces dernières pourraient d'ailleurs jouer un rôle décisif en lançant des raids contre les ghettos catholiques.
Le quotidien britanniques Times écrivait il y a peu (3): « On estime que les groupes paramilitaires protestants ont commencé à stocker des vivres et d'autres provisions à Lisburn, à environ huit miles de Belfast, ce qui pourrait signifier que la ville de Lisburn sera utilisée en tant que base à partir de laquelle seront dirigées les opérations... »
Le piège consiste, en suscitant des affrontements armés, à faire apparaître les autorités britanniques et ses troupes comme les derniers remparts de la paix civile, et effacer du même coup l'indignation qu'a suscité dans le monde leur in-
C'est pour parer à toute dynamique incontrôlée que les républicains et le Comité irlandais contre les Blocks H (4) ont appelé à la discipline. An Phoblacht-Republican News, l'organe du Sinn Fein (expression politique de TIRA), titrait ainsi le 2 mai: « Discipline, dignite et unité! ». Notre camarade Bernadette Devlin-Mc Aliskey, qui est l'un des principaux porte-parole de la campagne pour les droits des prisonniers, déclarait au lendemain de la mort de Bobby Sands : « Nous soudans toute la mesure du possible, maintenir un climat non-violent, parce que nous savons que tout sera fait pour détourner l'attention du problème de fond. Nous comprenons que les jeunes des ghettos de Belfast et de Derry aient réagi comme ils l'ont fait. Ils n'ont pas
L'une des plus grandes faiblesses du mouvement est sans doute actuellement l'absence de soutien de masse en GrandeBretagne, à l'exception des secteurs influencés par l'extrême gauche. On a vu se former une sorte d'Union sacrée autour de la politique irlandaise du cabinet
C'est ainsi que le député travailliste Don Concannon s'est rendu le ler mai au chevet de Bobby Sands agonisant afin de lui faire connaître le refus du Labour Party de soutenir la lutte des prisonniers. Rien d'étonnant d'ailleurs, puisque ledit Concannon fut secrétaire d'Etat à l'Irlande du Nord de 1976 à 1979, et que le gouvernement travailliste de l'époque avait mis le même acharnement que l'actuel gouvernement conservateur à criminaliser le mouvement républicain.
Peu après le décès de Bobby Sands, Michael Foot, le nouveau leader du La-
Les grandes étapes du mouvement
L'Irlande est une colonie britannique. La colonisation remonte au XVle
tous compris que le point central de notre lutte est d'isoler politiquement la Grande-Bretagne. » UNION SACREE EN GRANDE-BRETAGNE bour Party déclarait que « cette mort n'était pas nécessaire car le Parlement ne cédera jamais aux revendications des prisonniers tendant à leur accorder le statut politique ». Seule une minorité du groupe parlementaire a plaidé en faveur d'une amélioration des conditions de détention, et Tony Benn, leader de la gauche travailliste, vient de réaffirmer publiquement qu'il était en faveur du retrait des troupes britanniques d'Irlande.
dans certains secteurs du mouvement ouvrier, des protestations ont commencé à s'élever. Le Congrès syndical des TUC écossais vient d'adopter par exemple une motion indiquant qu'« une solution immédiate est possible sur la base d'un compromis portant sur le port des vêtements et le travail pénitentiaire ».
S'il est un acquis du combat en cours, c'est bien la puissance de la mobilisation et ses formes d'organisation. A travers les Comités contre les Blocks H et contre la prison pour femmes d'Armagh, c'est un cadre unitaire - large, militant, réunissant toutes les composantes mouvement républicain et anti-impérialiste — qui s'est mis en place. Chaque localité a son propre comité. Il s'agit là d'un pas décisif dans la prise en charge de la lutte par la population catholique elle-même. Bernadette Devlin pouvait de ce déclarer récemment : « La campagne contre les Blocks H a mobilisé le plus grand nombre de militants et de gens depuis le début du mouvement pour les droits civiques. Nous avons eu une opportunité pour un second souffle. Nous avons su apprendre de douze ans d'er-
Parallèlement, la campagne s'est étendue au Sud (5) et a commencé à romptre avec la séparation - traditionnelle en Ir-
- entre mouvement ouvrier et luttes anti-impérialistes. Certains secteurs du mouvement syndical ont même commencé à reprendre en charge ses objectifs.
3. The Times, Londres, 30 avril 1981. 4. H-Block Information Center, 85 Falls Road, Belfast, Ulster.
5. National Smash H-Block Comittee, c/o Turret Road, Palmerstown, Dubin 20, Eire.
Il faut aussi mettre à l'actif de cette campagne la victoire électorale de Bobby Sands dans le comté de Fermanagh, le 10 avril. Pour la première fois, le Sinn Fein (provisoire) avait accepté qu'un de ses militants se batte sur le terrain électoral. Plus de 90 % de la population nationaliste a plébiscité le porte-parole des prisonniers et l'ont élu député à Westminster. Ce succès a fourni la démonstration éclatante que les détenus de Long Kesh disposaient d'un soutien de masse et a constitué un camouflet pour les partis qui prônent la collaboration avec Londres, comme le Social Democratic and Labour Party (SDLP) qui a toujours prétendu être la principale force de la minorité catholique.
Cette précieuse expérience va sans aucun doute être mise à profit au sein du mouvement nationaliste, à l'heure où pose à lui des questions aussi que : comment organiser maintenant la mobilisation, comment l'ancrer socialement, comment ne pas tomber dans le piège des occupants, etc.
TRACAS POUR LE
GOUVERNEMEUT DU SUD
Compte tenu des formes qu'a prise la partition du pays, ce qui est en train de se des ghettos passer au Nord ne peut pas ne pas plonger la bourgeoisie néocoloniale du Sud dans l'embarras. L'heure des élections se rapproche pour le parti gouvernemental, le Fianna Fail. Cette formation reste toujours puissante et bien implantée dans la paysannerie et la bourgeoisie nationale, elle jouit de plus en plus de la confiance de nombreux travailleurs. Mais elle est confrontée à une situation économique désastreuse (20% d'inflation, 12% de chômage et un très lourd déficit de la balance commerciale). Pour ne pas perdre le pouvoir au profit du Fine Gael (parti d'opposition très marqué à droite), elle a dû faire avancer la date de l'échéance électorale.
Gerry Foley, « L'enfer du Block ro 89, du 17 novembre 1980 faim des prisonniers politiques irlandais », numéro 91, du 15 décembre 1980.
vlin et son mari Michael Mc Aliskey », numéro 96, du 2 mars 1981.
irlandais », numéro 99, du 13 avril 1981.
Son arme principale est son projet d'établissement de « nouvelles relations constitutionnelles » Sud et la Grande-Bretagne. Pour le Fianna Fail, il s'agit d'aboutir à un accord permettant de dépasser les formes actuelles de la partition du pays, mais sans remettre fondamentalement en cause celle-ci et tout en acceptant un droit de regard de la puissance coloniale sur l'ensemble de l'ile. Il présente le « sommet régulier anglo-irlandais » - inauguré en juin 1980 par une rencontre entre Margaret Thatcher et Charles Haughey — comme l'amorce d'un tel processus.
Les développements politiques viennent de contrecarrer ce beau projet. Londres s'efforce de minimiser l'enjeu des négociations. Et, de leur côté, les dirigeants loyalistes y trouvent une mentaire de la trahison et de l'abandon de l'Ulster aux « papistes ».
Charles Haughey a cherché par tous les moyens à faire cesser la grève de la faim des prisonniers. Sans succès. Il se trouve maintenant dans l'impasse. Peu après l'annonce du décès du second gréviste de la faim Francis Hughes, il ne pouvait que se contenter de déclarer : « Aucun gouvernement irlandais ne peut rester indifférent face à ces morts qui se
Bernadette Devlin affirmait le 26 avril que la mort des détenus allait « fermer définitivement tout espoir de règlement pacifique en Irlande du Nord. »
L'impérialisme britannique s'acharcher à donner au monde la preuve qu'il est en guerre contre tout un peuple. Cette attitude réduit à néant tous les projets fumeux de « démocratisation » de l'Etat d'Ulster et de collaboration avec les occupants britanniques.
La leçon sera retenue en Mais elle appelle aussi une intensification de la pression internationale pour isoler le colonialisme et pour imposer le retrait des troupes britanniques. Dans un premier temps, ce combat passe par le soutien aux revendications des prisonniers de Long Kesh (6). Dans la présente épreuve de for ce, beaucoup dépendra de l'ampleur de la solidarité internationale.
14 mai 1981. 6. Comité de défense des prisonniers politiques irlandais (CDPPI), 14, rue de Nanteuil, 75015 Paris, France. » a publié... H de Long Kesh », numéro 75, du 17 Geoff Bell, « Les prisonniers du Block H ne doivent pas mourir ! », numéSecrétariat unifié de la IVe Internationale, « Déclaration sur la grève de la People's Democracy, « Déclaration après l'attentat contre Bernadette DeChristian Piquet, « La nouvelle grève de la faim des détenus républicains