Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TUNISIE

Le Congrès extraordinaire de l'UGTT

· Inprecor n° 102, 25 mai 1981 · p. 32-34, 34-36 · 4 003 mots

Maghreb Syndicalisme

Une nouvelle tentative d'intégration de l'UGTT

TUNISIE Nabil SAID

Le Congrès de l'Union générale des travailleurs de Tunisie (UGTT) qui s'est tenu à Gafsa les 29 et 30 avril 1981 aurait été caractérisé — selon la presse internationale (le Monde, Jeune Afrique) - par le caractère démocratique de ses travaux et par l'affirmation « avec éclat » de l'indépendance de la nouvelle direction qui en est issue. En fait, la réalité est tout au-

Get l'événement marquant de ce Congrès a été incontestablement le geste spectaculaire d'environ un tiers des

CREATION DE LA COMMISSION NATIONALE Le Congrès extraordinaire de l'UGTT devait, dans l'esprit du pouvoir et de la Commission nationale syndicale (CNS) qui l'a organisé, être le couronnement du processus de règlement à la « crise syndicale » issue des affrontements de janvier 1978. On se rappelle en effet qu'à la suite de la grève générale décrétée par l'UGTT le 26 janvier 1978, une grande vague de répression s'est abattue sur le mouvement syndical tunisien : plusieurs centaines de morts, des milliers d'arrestations, la torture utilisée massivement, plusieurs procès dont le plus important a été celui qui s'est tenu devant la Cour de Sûreté de l'Etat à la fin septembre 1978, au cours duquel les principaux dirigeants de l'UGTT ont été condamnés à des peines de prison variant de 5 à 10 ans.

Entre-temps, le pouvoir a mis à la tête de l'UGTT une nouvelle direction qui lui était totalement inféodée, en espérant qu'elle serait finalement, bon gré mal gré, acceptée par les travailleurs. Mais un large mouvement de résistance syndicale s'est organisé en Tunisie, et un vaste mouvement de solidarité s'est développé à l'échelle internationale, contribuant à isoler totalement la direction fantoche et à faire échouer les plans du pouvoir en matière de normalisation syndicale.

Deux ans après, et dans le cadre de la nouvelle politique d'« ouverture démocratique » entamée par le gouvernement Mohammed Mzali à partir d'avril 1980, le pouvoir a fini par reconnaître que la direction qu'il avait imposée à la tête de lUGTT ne représentait pas les travailleurs, et il a pris contact avec la direction écartée le 26 janvier 1978 en vue de trouver une solution à la « crise syndicale », mais en posant un certain nombre de conditions visant à lui permettre de garpar le régime du Destour congressistes qui se sont retirés pour marquer leur opposition aux ingérences flagrantes du pouvoir dans les affaires de leur organisation syndicale, et protester contre l'exclusive dont continue à être frappé Habib Achour (1), dont la candidature au Bureau exécutif (BE) a été refusée sur ordre de Bourguiba.

Cet événement traduit les profondes mutations qu'a connues l'UGTT depuis quelques années, et la résistance d'un large secteur du mouvement syndical au projet de recomposition et d'intégration syndicale envisagé par le pouvoir. SYNDICALE der le contrôle de la dynamique de la réorganisation syndicale.

Après plusieurs mois de contacts officieux et de négociations au cours desquels le pouvoir a successivement soufflé le chaud et le froid, la majorité de la direction écartée le 26 janvier 1978 a accepté de participer à la formation d'une Commission nationale syndicale (CNS) chargée de préparer un Congrès extraordinaire de l'UGTT, appelé à trancher définitivement la question de la représentation syndicale. Trois membres du Bureau exécutif (BE), dont le secrétaire général Habib Achour, et la majorité des membres de la Commission administrative (CA), ont refusé de cautionner cet accord, en fondant leur attitude sur la fameuse motion de la CA adoptée à l'unanimité le 21 septembre 1980 et qui pose un certain nombre de conditions préalables avant de participer au processus menant

Congrès extraordinaire. Les quatre conditions étaient les suivantes :

- Levée de l'exclusive à l'égard des responsables syndicaux condamnés après le 26 janvier 1978 ;

- Libération totale des responsables syndicaux encore soumis au régime de la résidence surveillée ;

- Réintégration de tous les ouvriers licenciés après le 26 janvier 1978 pour leurs activités syndicales ;

Annulation de toutes les poursuites judiciaires à l'égard des syndicalistes.

C'est le ler octobre 1980 qu'est annoncée officiellement la formation de la Commission nationale syndicale (CNS), présidée par Noureddine Hached, directeur-adjoint du PSD et fils de Farhat Hached, le fondateur de l'UGTT. Elle composée de 9 membres du Bureau exé. cutif écarté en janvier 1978, de 7 membres du Bureau exécutif fantoche, et de deux anciens syndicalistes. Sa mission est de procéder au renouvellement des instances de tous les syndicats de base, des fédé. rations et des unions régionales, et de préparer le Congrès extraordinaire l'UGTT.

POURQUOI LA CNS ? La situation de crise sociale et politique que connaît le pays, la flambée des grèves ouvrières du printemps et de l'été 1980, ont fait la démonstration de l'isolement total de la direction imposée à la tête de l'UGTT, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la Tunisie, et de son incapacité totale à contenir et à canaliser les mouvements des travailleurs. C'est ce qui a convaincu définitivement le pouvoir d'envisager son remplacement et de négocier le retour à la tête de l'UGTT de la direction écartée le 26 janvier 1978. Mais, pour garder le contrôle du processus de recomposition syndicale, il a posé trois conditions essentielles.

Il fallait d'abord que la future direction de l'UGTT cautionne les grandes orientations du régime, soutienne sa politique d'« ouverture » et accepte d'être contrôlée par le parti au pouvoir, le PSD, tout en maintenant une apparente indépendance. Le pouvoir espérait réussir ainsi une grande opération politique, en faisant croire qu'il reconnaissait l'indépendance de l'UGTT tout en continuant à influer directement sur ses décisions et ses orientations.

Tirant le bilan de l'échec des rapports organiques qui liaient l'UGTT au Néo-Destour auparavant (le secrétaire général de l'UGTT était membre du BP du PSD), c'est incontestablement une nouvelle forme d'intégration de l'UGTT qu'il essaie de mettre en œuvre. Une intégration moins voyante mais tout aussi réelle. Dans le cadre de ce projet, la direction de l'UGTT pourrait disposer d'une certaine marge de manœuvre, d'une autonomie re-

1. Habib Achour, secrétaire général de PUGTT de 1963 à 1965, puis à partir de 1970. Arrêté à la suite de la grève générale du 26 janvier 1978, condamné à 10 ans de travaux forcés en octobre 1978, mis en liberté conditionnelle le 3 août 1979, mais maintenu depuis en résidence surveillée. Il reste aujourd'hui le seul dirigeant syndical à ne pas avoir retrouvé sa liberté et à ne pas avoir été réintégré dans ses droits.

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s'étaient opposés au coup de force, re- branches professionnelles où l'activité lative, mais elle est néanmoins appelée à relais de la politique sociale du Cette condition a été d'autant plus facilement acceptée que, d'une part les responsables les plus directement impliqués dans les massacres du 26 janvier 1978 ont été écartés et que l'aile « libérale » est revenue au pouvoir, que d'autre part la majorité du Bureau exécutif estime que la politique offensive menée par l'UGTT en 1977 était une erreur à ne pas

D'ailleurs, dès sa formation, la CNS a montré ce dont elle était capable : elle a contribué à briser la grève des cheminots de Sfax en octobre 1980, celle des travailleurs de l'aciérie El Fouledh en novembre, puis celle de la Société nationale des transports et des cheminots de Tunis au début mars 1981. Elle a soutenu sans réserve et sans la moindre critique toutes les mesures sociales décrétées par le gouvernement Mohammed Mzali au cours de ces derniers mois.

La deuxième condition concernait la récupération de la grande majorité des cadres syndicaux ayant collaboré avec la direction fantoche, qui sont directement contrôlés par le pouvoir et qui peuvent continuer à lui rendre des services. La recomposition d'un appareil syndical solide - condition indispensable à toute recomposition contrôlée de l'UGTT -, rendait nécessaire la prolongation du service de ces bureaucrates qui ont trahi ouvertement le mouvement syndical le 26 janvier 1978. Cette condition n'a pas été, elle non plus, difficile à obtenir, et on a vu les fantoches et les « légitimes » de la CNS collaborer ouvertement et étroitement.

Enfin, la troisième et dernière condition concernait Habib Achour. Le pouvoir s'est refusé à envisager le retour de Habib Achour à la tête de l'UGTT, non en raison d'un prétendu conflit personnel entre lui et Habib Bourguiba, mais fondamentalement pour des raisons poli-

Avec Habib Achour à sa l'UGTT pourrait redevenir une grande force politique, concurrencer dangereusement le PSD et se présenter comme une alternative crédible au pouvoir actuel. C'est ce qui explique l'acharnement du pouvoir contre cet homme qui est bien loin d'être un révolutionnaire. L'exclusive contre Habib Achour a été difficile à faire accepter à ses anciens lieutenants, en raison de l'autorité que celui-ci continue à garder au sein du mouvement syndical.

DE NOUVEAUX CLIVAGES

DANS L'UGTT La CNS a été constituée, on l'a vu, avec la participation active de la majorité du Bureau exécutif issu du XIVe Congrès de l'UGTT de mars 1977, sans que les conditions préalables définies dans la motion du 21 septembre 1980, et adoptées à l'unanimité, aient été réalisées dans leur intégralité. Cette situation a entraîné l'apparition de nouveaux clivages au sein du mouvement syndical.

Après le 26 janvier 1978, la principale ligne de clivage séparait tous ceux qui groupés dans les « structures syndicales légitimes », et les fantoches qui collaboraient ouvertement avec le pouvoir. Après octobre 1980, le mouvement syndical va se polariser entre les partisans et les adversaires de la CNS, entre ceux qui acceptent le compromis proposé par le pouvoir et ceux qui estiment qu'il était possible de

Dans le camp des adversaires de la CNS, on retrouve la gauche syndicale avec ses différentes composantes ; cette gauche est parvenue à conquérir un certain nombre de positions à travers le rôle qu'elle a joué dans la « résistance syndicale » au coup de force du 26 janvier 1978. Mais le gros des troupes est représenté par le courant syndical regroupé lequel a été exclu de la solution de la crise syndicale concoctée par le pouvoir. Ce courant est lui-même très hétérogène, allant de certains bureaucrates syndicaux tentés en permanence par le ralliement à la CNS, à des éléments radicalisés très fortement influencés par la syndicale. L'opposition à la CNS est pratiquement majoritaire dans les grandes villes (Tunis, Sousse et Sfax), et dans les syndicale est la plus avancée.

Dans le camp des partisans CNS, on retrouve, en plus des anciens collaborateurs de la direction fantoche ralliés en masse à la CNS, les cadres syndicaux les moins avancés, ce qu'on peut appeler I'« aile droite » des « structures légitimes ». Le courant favorable à la CNS est majoritaire à l'intérieur du pays dans les zones rurales, là où le contrôle du PSD est le plus fort, et dans certaines fédéra-

Le conflit qui a traversé les « structures légitimes » à la suite de la mise en plade la CNS n'était pas conjoncturel, puisque, loin de s'atténuer au fil des mois, il n'a fait que s'aggraver, contribuant ainsi à une cristallisation des positions des deux camps et à une bipolarisation du mouvement syndical.

Les sept mois qui ont séparé la mise en place de la CNS (octobre 1980) du Congrès extraordinaire de l'UGTT ont été des mois d'intense activité syndicale, au cours desquels plusieurs batailles successives ont été engagées entre la CNS et l'op-

La première bataille a été

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commissions sectorielles et régionales. A l'image de la CNS, il a été décidé de créer dans chaque région et dans chaque branche professionnelle une commission dont la tâche est de superviser les élections des syndicats de base. Ces commissions disposent d'un grand pouvoir et permettent à ceux qui en ont le contrôle d'influer directement sur les résultats électoraux.

L'opposition à la CNS a été presque systématiquement écartée des commissions régionales et sectorielles, malgré la forte pression et la mobilisation qu'elle a déclenchée pour tenter de se faire repré-

Dès l'installation de la CNS, de nouvelles adhésions à l'UGTT ont commencé à arriver par vagues successives. Cette vague d'adhésions n'était pas vue d'un très bon œil par la CNS en raison de la proximité des élections syndicales, à tel point que les bulletins d'adhésion furent distribués au compte-goutte, en particulier aux opposants à la CNS.

C'est à partir du 15 novembre 1980 qu'a commencé le renouvellement des instances des syndicats de base. La CNS a des conditions draconniennes pour le déroulement des congrès syndicaux : pas de débats, pas de motions. Les conditions requises pour la candidature (deux ans d'adhésion à l'UGTT), qui ont été appliquées de manière très stricte aux opposants, étaient discriminatoires et ont servi à éliminer un grand nombre de militants ouvriers apparus après le 26 janvier 1978 et qui avaient refusé l'UGTT du temps où elle était dirigée par

Malgré la loi du silence imposée par la CNS, dans un grand nombre de syndicats de base, des débats ont été imposés par l'assistance et ont pu avoir lieu. Parfois même, des motions et des recommandations ont été votées. Dans un grand nombre de cas, des syndicalistes connus pour leur indépendance ont même été

La troisième bataille a été engagée à partir de février 1981 pour le renouvellement des bureaux des fédérations et unions régionales. Etant donné l'importance de l'enjeu, la lutte est devenue plus âpre. La CNS a pesé de tout son poids et a utilisé des moyens de pression inimaginables pour empêcher la victoire de l'opposition dans certaines grandes fédérations et unions régionales.

Le rapport des forces lui était favorable dans les gouvernorats (départements) de l'intérieur et dans quelques fédérations importantes comme celle des Mines, de la Santé, etc. Par contre, il lui était plutôt défavorable dans les grandes villes et dans plusieurs autres grandes fédérations. L'opposition à la CNS a remporté une victoire totale dans les fédérations de l'Agriculture, des Banques, des PTT, de l'Enseignement secondaire et technique, et une victoire partielle dans les fédérations du Textile, des Professions diverses, de la STEG (Electricite et Gaz), et de la Petrochimie, etc. Au niveau des unions régionales, à Sfax et à Sousse - respectivement deu-

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position a réussi à faire élire certains de ses militants à la direction sans parvenir pourtant à arracher la majorité.

Enfin, le congrès de l'union régionale de Tunis (qui compte le tiers du total des adhérents de l'UGTT) qui s'est déroulé le 16 avril 1981 devait servir de test du rapport de forces global entre la CNS et l'opposition. De part et d'autre, d'importants moyens furent mobilisés. Après une lutte très serrée entre deux listes bloquées, la CNS n'est parvenue à obtenir la majorité que de justesse en faisant élire six de ses candidats tandis que l'opposition réussissait à en faire élire trois.

LE CONGRES

EXTRAORDINAIRE DE L'UGTT

La bataille pour le Congrès extraordinaire de l'UGTT s'est engagée début avril 1981 après le renouvellement de la quasitotalité des fédérations et unions régionales autour de deux thèmes principaux.

L'opposition estimait que la responde l'organisation du Congrès devait revenir non pas à la CNS mais à la Commission administrative l'UGTT composée des secrétaires généraux des fédérations et des unions régionales élus quelques semaines plus tôt, et ce conformément aux statuts de l'UGTT qui sont très clairs sur cette question. La CNS, qui ne l'entendait pas ainsi, a refusé de convoquer la CA à cet effet.

D'un autre côté, Habib Achour, depuis sa résidence surveillée, a fait parvenir, à la fin du mois de mars, une déclaration dans laquelle il annonce son intention de présenter sa candidature au Bureau exécutif qui devait être élu par le Congrès. Trois jours plus tard le Premier ministre Mohammed Mzali, après une entrevue avec Habib Bourguiba, qu'il est interdit à Habib Achour d'assumer des responsabilités syndicales.

Une forte pression s'est exercée sur la CNS pour qu'elle convoque la CA pour décider du lieu, de la date et de toutes les

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modalités d'organisation du Congrès, et dats possibles à ce poste. Au sein de la pour qu'elle accepte la candidature de Habib Achour malgré l'opposition ouvertement déclarée de Habib Bourguiba. Plusieurs rassemblements de cadres syndicaux ont même eu lieu devant le siège de l'UGTT pour appuyer ces exigences.

Mais la CNS a décidé de passer outre. de prendre position sur la question de la Achour, ce qui était implicitement un refus, et elle a décidé de convoquer le Congrès de l'UGTT pour les 29 et 30 avril 1981 à Gafsa, ville minière à 400 km au sud de Tunis.

Sur décision de la CNS - et contrairement aux Congrès précédents -, la répartition des mandats ne s'est pas faite sur la base combinée des fédérations et des unions régionales, mais exclusivement sur une base régionale, ce qui a abouti à une les plus conservatrices et à une sous-repréfédérations. Le choix de Gafsa devait permettre à la CNS d'exercer un contrôle très strict sur le Congrès, dans la mesure où l'union régionale lui était totalement acquise. Elle a même mobilisé à cet effet un important service d'ordre de 300 personnes avec l'aide de la section locale du PSD. Durant les Congrès, la ville de Gafsa a été soumise à un important quadrillage policier avec contrôles d'identité à tous les coins de rue.

Face à cette situation, l'opposition à la CNS, au cours d'une réunion de coordination tenue trois jours avant l'ouverture du Congrès, a décidé d'aller à Gafsa pour poser la question de maintenue contre Habib Achour et, à travers elle, la question de l'indépendance de l'UGTT par rapport au régime. En cas de refus, et pour donner plus d'éclat et de relief à la dénonciation de l'exclusive, il a été décidé de boycotter le Congrès.

Le Congrès extraordinaire de l'UGTT s'est ouvert le mercredi 29 avril et il a été marqué, dès la séance inaugurale houleuse, par le fait qu'une importante minorité de congressistes (environ le tiers) n'a cessé de réclamer bruyamment la levée de l'exclusive contre Habib Achour. Devant le refus de Noured-ine Hached, président de la CNS et president du Congrès, de répondre, cette minorité s'est retirée en début d'après-midi et a tenu une conférence de presse dans la soirée pour expliquer le sens de son retrait du Congrès. Le retrait en soi n'était pas une surprise, mais on ne s'attendait pas à ce qu'il soit aussi impor-

Le boycott du Congrès avait pour objectif de protester contre les ingérences du pouvoir dans les affaires de l'UGTT. Il n'a jamais été question de scissionner et de créer une nouvelle organisation syndicale. L'attachement à l'unité de l'UGTT est très fort et les congressistes qui se sont retirés ont clairement indiqué qu'ils n'envisageaient en aucune manière de quitter

L'autre surprise du Congrès a été l'élection de Taieb Baccouche, professeur d'université, au poste de secrétaire général. Avant le Congrès, le nom de ce dernier ne circulait pas comme un des candi-

CNS existait une rivalité entre Abdelaziz Bouraoui et Houcine Ben Guaddour ; il n'y avait pas de divergences d'ordre politique ou syndical entre eux, mais les deux postulaient a la direction de l'UGTT et devait leur revenir... Devant l'importance de la contestation qui s'est développée au Congrès, et comprenant que, dans ces conditions, l'UGTT serait difficile à gouverner, ils ont refusé de se présenter au poste de secrétaire général et ont, chacun de leur côté, décidé d'attendre des jours meilleurs. Et c'est un troisième personnage, Taieb Baccouche, pouvant jouer les conciliateurs - aussi bien au sein de la CNS qu'avec l'opposition - qui-a été finalement choisi.

Les remous qui ont agité le Congrès et le départ du tiers des congressistes traduit l'échec — au moins relatif - du projet du pouvoir visant à régler définitivement la question syndicale telle qu'elle était posée à la suite du 26 janvier 1978 La CNS tablait sur la politique du fait acescomptait que l'essentiel des forces de la centrale syndicale finiraient par se ranger sous sa bannière. Or il n'en a pas été ainsi. Le pouvoir, malgré ses dé clarations satisfaites, a en fait très sérieusement pris la chose. Le premier jour du Congrès, la télévision tunisienne (RTT) a fait le black-out sur l'événement et s'est contentée d'indiquer que « les travaux du Congrès de l'UGTT se déroul(ai)ent dans une atmosphère favorable ». Le lendemain, elle a été obligée de reconnaître que l'atmosphère n'était pas si favorable que cela puisqu'une importante minorité de congressistes avait manifesté avec éclat son opposition au diktat du pouvoir en quittant le Congrès.

L'élection de Taieb Baccouche au poste de secrétaire général traduit le caractère transitoire de la situation qui prévaut dans l'UGTT à l'issue du Congrès. Celui-ci n'est pas tout à fait l'homme qu'il faut au pouvoir pour diriger l'UGTT, affronter les luttes ouvrières et la contestation syndicale. La situation d'attente continuera donc, au moins jusqu'au prochain Conseil national (CN) prévu pour

Le Congrès de l'UGTT est le reflet déformé de la formidable mutation intervenue au sein du mouvement syndical depuis 1977. Le temps où l'appareil bureaucratique pouvait tout contrôler et empêcher l'expression de toute contestation désormais révolu, et il est apparu qu'une nouvelle génération de syndicalistes, qui n'hésitent pas à braver ouvertement le pouvoir, est en train d'émerger et de se développer. Tous les observateurs ont été frappés par la jeunesse des congressistes qui se sont retirés, par leur dynamisme et leur détermination. Même si l'opposition à la CNS reste hétéroclite et regroupe, entre autres, de vieux cadres syndicaux fortement marqués par leurs bureaucratiques et Achour, il n'en reste pas moins que leur opposition et leur résistance à l'intégration revêt une grande signification et peut contribuer à la radicalisation des éléments les plus avancés parmi eux.

A l'issue du Congrès de l'UGTT, trois questions restent posées. Quelle sera l'attitude de la classe ouvrière ? L'attentisme et l'expectative qu'elle a manifestées pendant les sept mois de renouvellement des structures syndicales et de préparation au Congrès vont-ils se poursuivre ? La combativité ouvrière a-t-elle désamorcée par les augmentations de salaires intervenues en mars 1981? Même s'il est difficile de répondre dès à présent à cette question avec précision, on peut qu'une reprise des luttes ouvrières, plus ou moins importante, ne manquera pas de se produire dans les prochains mois

Quelle sera l'attitude du pouvoir ? Quelles leçons va-t-il tirer du déroulement du Congrès ? Va-t-il continuer à miser sur la CNS ou sera-t-il amené à négocier avec Habib Achour son retour à l'UGTT ? En fait, les obstacles politiques au retour de Habib Achour ne sont pas encore levés et on voit mal pour l'instant le pouvoir se résoudre à une telle hypothèse qui présente de sérieux dangers pour lui.

Enfin, que va faire Habib Achour ? Va-t-il chercher à composer avec le pouvoir ou va-t-il continuer sur sa lancée en envisageant par exemple la création d'un Parti ouvrier, et en présentant des candidats aux prochaines élections législatives ?

Le Congrès extraordinaire de l'UGTT ouvre une nouvelle période dont les caractéristiques diffèrent considérablement de celle qui a suivi le 26 janvier 1978. La tâche de l'heure n'est plus la « résistance syndicale » mais la construction tendance syndicale « lutte de classes » et l'élaboration d'une plate-forme syndicale reprenant les revendications des travail-

Cette plate-forme doit s'articuler autour des axes suivants:

- Refus de la paix sociale et de la collaboration de classe que défend aujourd'hui ouvertement la CNS ;

- Lutte pour la démocratie syndicale au sein de l'UGTT;

pour l'indépendance de l'UGTT et le refus de toute ingérence du pouvoir dans ce domaine.

Ce sont ces thèmes qu'il faut développer au sein de l'UGTT et plus particulierement au sein de l'opposition CNS. Tout en soutenant fermement la levée de l'exclusive contre Habib Achour, tout en comprenant correctement la portée et les limites de l'opposition à la CNS et au pouvoir du courant regroupé autour de Habib Achour et tout en pratiquant avec ce courant chaque fois que c'est possible, il faut éviter tout suivisme et faire apparaître la gauche syndicale comme un courant autonome avec ses propres propositions. Les clarifications nécessaires au sein de l'opposition à la CNS pourront ainsi s'opérer dans les conditions les plus favorables.

Tunis, le 8 mai 1981.

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La veste et la valise

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