Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TUNISIE

La nécessité de construire le parti des travailleurs

· Inprecor n° 102, 25 mai 1981 · p. 30-31 · 1 942 mots

Brésil Maghreb Syndicalisme

La question syndicale revêt une très grande importance en Tunisie. Depuis l'époque de sa création, l'UGTT a joué un rôle important dans la lutte de libération nationale, et elle a participé de manière déterminante à la lutte contre le colonialisme français.

Dès 1956 pourtant, le parti au pouvoir, le Néo-Destour, a cherché à lui imposer sa loi et à la caporaliser, à tel point qu'elle a fini par perdre, au cours de la deuxieme moitié des années 1960, l'audience de masse dont elle jouissait auparavant et qu'elle s'est trouvée pratiquement dépouillée de tout caractère syndical.

Mais, à partir du début des années 1970, l'augmentation du nombre de travailleurs dans les entreprises, la montée des luttes ouvrières et la prolongation de la crise du régime apparue en 1969, vont permettre à l'UGTT de reconstituer progressivement ses forces, et d'apparaître comme une organisation de masse capable de regrouper les forces ouvrières et d'organiser en son sein des centaines de milliers de travailleurs. Cette période a été caractérisée par une vague de radicalisation ouvrière couronnée en 1977 par un large mouvement de grèves qui a débouché sur un affrontement violent entre rUGTT et le pouvoir et sur la première grève générale qu'a connu le pays depuis 1956, le 26 janvier 1978.

Malgré le coup de force auquel s'est heurtée la classe ouvrière ce jour-là, la lutte s'est poursuivie dans le cadre de la « résistance syndicale ». Après une accalmie relative, d'importantes grèves ont été déclenchées au cours de l'année 1980, et les travailleurs n'ont jamais cessé de lutter pour se réapproprier leur organisation syndicale dévoyée et contrôlée depuis le 26 janvier 1978.

La radicalisation continue des luttes ouvrières, la vitalité et le haut niveau de l'activité syndicale — avant comme après le 26 janvier 1978 —, ne s'est pas exprimée au plan politique. Tout au long de cette période, la classe ouvrière n'a pas été en mesure de traduire sur le plan politique sa combativité en termes de conscience et d'organisation. Et elle a été incapable d'apparaître comme une force indépendante des forces politiques bourgeoises.

Ce décalage entre le haut niveau de la lutte syndicale et le bas niveau de la lutte politique de la classe ouvrière s'est manifesté à de nombreuses occasions.

En janvier 1978, l'affrontement entre les travailleurs et le pouvoir était essentiellement un affrontement politique. Cet

La nécessité de construire

le parti des travailleurs

Un article de «Mal Amal» affrontement s'est polarisé autour de la question de l'indépendance de l'UGTT. L'offensive répressive à laquelle s'est heurté le syndicat a montré clairement les limites de l'organisation syndicale et de sa direction, et son incapacité à préparer la classe ouvrière à l'affrontement qui était prévisible avec les forces de répression. La direction syndicale n'a même pas songé un seul instant à préparer les travailleurs à faire face au complot que le pouvoir tramait, elle s'est trouvée dépassée par les événements. Les différentes expériences de lutte et les multiples formes de l'activité syndicale n'ont pas permis l'émergence d'une alternative politique capable d'offrir des perspectives à la classe ouvrière et de l'armer pour la poursuite de la lutte malgré la répression dont elle est la cible.

Aujourd'hui, le pouvoir a entrepris de mettre en œuvre une nouvelle politique, la politique dite d'« ouverture ». Le mouvement syndical a été incapable d'affronter cette nouvelle politique de manière claire et dans l'unité, et il a laissé l'initiative politique au pouvoir qui est parvenu à semer des illusions sur la « démocratie » et l'« ouverture ». Le pouvoir a réussi à remettre en cause le principal acquis de ces dernières années, à savoir l'indépendance de l'UGTT, en imposant à la tête du syndicat un responsable provisoire (Noureddine Hached) issu de la direction du PSD et n'ayant aucun lien avec le syndicalisme.

Dans cette situation, la classe ouvrière semble frappée d'apathie politique et se trouve engagée dans la logique du soutien à telle ou telle fraction de la bourgeoisie (Mzali, Belkhoja, Mestiri). Elle s'avère incapable de présenter une alternative ouvrière à la politique d'« ouverture ».

Il est par conséquent aujourd'hui nécessaire de rechercher un débouché politique aux luttes ouvrières et syndicales et de traduire au plan politique les expériences de ces dernières années.

En partant de cette analyse et de la réalité des classes aujourd'hui en Tunisie, nous pensons que la solution appropriée pour élever le niveau de conscience politique de la classe ouvrière passe par la création d'un parti des travailleurs qui soit un parti de classe, de masse et indépendant de toute influence bourgeoise.

Le fait d'avancer le mot d'ordre de construction d'un parti des travailleurs ne s'appuie pas uniquement sur la nécessité de donner une dimension politique aux luttes qui ont été menées depuis 1977. La construction d'un parti des travailleurs est, dans la situation politique actuelle en

Tunisie, la meilleure réponse à la politique d'« ouverture ». Nous avons indiqué en de nombreuses occasions que « l'ouverture ne correspond nullement aux libertés démocratiques pour lesquelles nous luttons et (qu'elle n'a changé en rien la nature du pouvoir. » Cela étant dit, il faut profiter de toutes les occasions et de toutes les possibilités qui peuvent se présenter pour permettre aux travailleurs de s'organiser et d'élever leur niveau de conscience tant syndicale que politique.

Déjà, sur le plan syndical, après la mise sur pied de la Commission nationale syndicale (CNS), on a pu voir des dizaines de milliers de travailleurs adhérer l'UGTT et participer activement divers congrès syndicaux. Il est nécessaire que cette dynamique se poursuive sur le plan politique avec la construction d'un parti de travailleurs, de classe et de masse.

NATURE

DU PARTI DES TRAVAILLEURS

Le parti des travailleurs dont nous proposons aujourd'hui la construction en Tunisie ne peut, dans les conditions actuelles, être un parti révolutionnaire. Mais il ne doit pas être un parti réformiste.

Ce parti des travailleurs ne peut pas être un parti révolutionnaire, car de larges secteurs de la classe ouvrière ne sont pas encore convaincus de la nécessité d'une rupture révolutionnaire avec le régime capitaliste bourgeois, ni de la nécessité de s'organiser dans les rangs d'un parti ouvrier révolutionnaire dont le but est la destruction du capitalisme. Aujourd'hui, la classe ouvrière est organisée essentiellement dans les syndicats et non dans les organisations révolutionnaires. Même ses éléments les plus avancés en sont parfois seulement à un niveau de conscience syndicale. Il ne sert à rien de nier cette évidence et de sauter par dessus le niveau de conscience atteint par la classe ouvrière.

Dans la situation actuelle, alors que le mot d'ordre de construction du parti révolutionnaire ne touche que les cercles restreints des groupes révolutionnaires, il faut trouver les médiations nécessaires pour faire avancer le niveau de conscience politique et d'organisation des travailleurs. Le mot d'ordre de parti des travailleurs part de la réalité des luttes, de la trame des expériences et du niveau de conscience atteint aujourd'hui par la classe ouvrière.

Cette perspective ne signifie en rien qu'il faille renoncer à la construction du parti révolutionnaire et se laisser aller sur

Page 31

la pente glissante du réformisme. Bien au contraire, la construction d'un parti des travailleurs peut être une médiation vers la constitution d'une avant-garde ouvrière révolutionnaire. C'est pour cela qu'il faut insister sur la fonction transitoire d'un tel mot d'ordre, que nous avançons dans les conditions qui sont aujourd'hui celles de la lutte des classes en Tunisie, et qui ne peut être avancé en tout lieu et en tout

Cependant, si l'idée de la création d'un parti des travailleurs trouve un écho auprès de secteurs importants de la classe ouvrière, ce parti verra le jour dans un environnement politique où des forces bourgeoises ne manqueront pas d'essayer de le dominer et de faire avorter toutes ses potentialités de transformation en parti révolutionnaire. C'est pour cela que le mot de parti des travailleurs ne doit d'autres mots d'ordre visant à stopper net toute tentative de marquer ce parti d'une empreinte réformiste.

- Ce parti doit être construit sur une base de classe et de masse ; il doit s'appuyer dans l'action sur les larges masses travailleuses.

- Le parti des travailleurs doit être jaloux de son indépendance et refuser toute mainmise de la part des forces bourgeoises, qu'elles appartiennent au pouvoir ou à l'opposition.

- Le programme de ce parti doit être le plus avancé possible et reprendre les revendications ouvrières les plus radicales.

— Le parti des travailleurs doit respecter en son sein la démocratie ouvrière et permettre aux courants qui le composent d'exprimer leurs positions en toute liberté ; il doit s'opposer à toutes les pratiques bureaucratiques.

Bien entendu, avancer aujourd'hui l'idée de construire un parti des travailleurs ne signifie pas participer à la mise sur pied d'un parti réformiste qui serait un obstacle à la construction du parti ouvrier révolutionnaire.

L'évolution du parti des travailleurs et sa transformation possible en parti révolutionnaire dépendent dans une grande mesure des facteurs suivants :

- Le premier facteur réside dans le niveau d'activité et de lutte des travailleurs, et dans leur détermination à cons'truire et à soutenir un tel parti ; les dangers réformistes qui le guettent seront d'autant plus faibles que la mobilisation ouvrière sera importante.

- L'intervention des militants révolutionnaires dans cette organisation sera déterminante ; s'ils participent efficacement à la construction d'un tel parti, en avançant à chaque étape de la lutte les mots d'ordre adéquats, leur audience au sein de larges secteurs de la classe ouvrière s'élargira, permettant la transformation de ce parti, soit partiellement soit peut-être dans sa totalité, en parti révolutionnaire.

Il faut rappeler à cet égard que Habib Achour avait proposé, à la fin de 1977, la construction d'un parti ouvrier avec l'aide de certaines fractions de la bourgeoisie. A l'époque, la majorité des composantes de la gauche révolutionnaire avait rejeté cette idée en affirmant son refus de participer à un parti réformiste. Cette position était une erreur. Il aurait fallu soutenir cette idée de construction d'un parti ouvrier, tout en insistant sur la nécessité de l'indépendance à l'égard de l'opposition bourgeoise. La bonne réponse était : « Oui au parti ouvrier, mais sans participation de forces bourgeoises ! »

COMMENT CONSTRUIRE LE PARTI DES TRAVAILLEURS

La question du parti des travailleurs en est encore au stade du débat entre les militants politiques et syndicaux, et il est évident que la création d'un tel parti ne pourra pas se faire à partir d'une simple décision proclamatoire.

La construction d'un parti des travailleurs de classe et de masse ne peut être envisagée qu'avec la participation active des militants syndicalistes et en relation directe avec les luttes des travailleurs.

n'est pas nécessaire que ce '82 Mars 198t SP de Tunis, 75011 Paris.

projet soit préalablement adopté par la direction du syndicat UGTT, il suffit que cette initiative soit reprise par quelques secteurs syndicaux relativement impor-

Nous en sommes aujourd'hui aux discussions préliminaires sur cette initiative que nous proposons. Les militants révolutionnaires et l'avant-garde syndicale doivent en discuter. En avançant cette perspective, nous rappelons que ments qui se déroulent à un rythme effréné nous imposent de prendre à bras-le- corps ce débat dès à présent et de travailler à l'élaboration d'une plate-forme qui trace les grandes lignes de la construction du parti des travailleurs.

C'est là la seule solutin qui permettra à la classe ouvrière d'affronter la situation complexe que nous vivons aujourd'hui et d'avancer une alternative de classe à la politique d'« ouverture » de la bour-

«MAL-AMAL »

Journal du GMR-t numéro 1, mars avril 1981.

Traduit de l'arabe.

Achetes!

REVOLUTION SOCIALISTE ARABE

Bulletin des marxistes révolutionnaires de la région arabe en France. Abonnement : 30 FF. Pour tout contact et toute correspondance : « RSA », 9, rue

Une erreur sur cette page ?