Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CHYPRE

Les élections législatives accentuent la polarisation politique dans l'île

· Inprecor n° 103, 8 juin 1981 · p. 17-21 · 5 245 mots

Grèce et Turquie Grande-Bretagne

ES élections générales qui se sont déroulées le dimanche

L 24 mai en République de Chypre - la partie chypriote:

• grecque de l'ile — ont traduit une accentuation de la polarisation entre la droite et le mouvement ouvrier, inscrite dans les développements de la situation politique chypriote de ces dernières années. Le Rassemblement démocratique (DISY) dirigé par Klerides pour la droite avec 31 % des suffrages, et le

Parti communiste (AKEL) pour le mouvement ouvrier avec

33 %, arrivent en effet nettement en tête des résultats de ce scrutin, et remportent chacun 12 sièges dans une Assemblée nationale qui en compte 35, grâce au nouveau mode de scrutin à la proportionnelle.

Premier à faire les frais de cette polarisation, le Parti dé• mocratique (DIKO) de Kyprianou — au pouvoir depuis la mort de Mgr Makarios en 1977 - passe de 21 à dans la nouvelle Assemblée avec 20 % des

Les vingt ans de la République de

Chypre (1960-1980), créée en 1960, constituent un exemple typique de passage d'une situation coloniale à une situation néocoloniale. Conquise par les Turcs

1570-1571, l'ile devint province les institutions ottomane ;

furent abolies mais la communauté majoritaire grecque de Chypre acquit graduellement le rétablissement de son

Eglise et une certaine autonomie administrative et judiciaire. Cédée à l'Angleterre

LA LUTTE DE LIBERATION NATIONALE

La lutte armée de libération nationale, menée par l'organisation EOKA (1)

entre 1955 et 1959, a débouché sur la proclamation de l'Indépendance en 1960.

Cette lutte a essentiellement été le fait de la communauté grecque de l'ile, et elle s'est faite sous une direction de droite. Les deux figures marquantes de cette lutte de libération ont été Mgr Mikhail

Makarios, qui bénéficiait du puissant appui de l'Eglise orthodoxe (2), et le général Grivas, ancien collaborateur des

Britanniques pendant la guerre civile qu'a connue la Grèce entre décembre 1944 et septembre 1949.

La très forte aspiration au rattachement à la Grèce (Enosis) au sein de la largecommunauté chypriote grecque, ment majoritaire dans l'ile (la minorité ne fait que 18 % de la population totale)

s'était manifestée lors d'un référendum organisé par l'Eglise en 1950, qui avait vu

95,5 % de la population chypriote grecque se prononcer en faveur du rattachement à la Grèce. C'est cette aspiration que le mouvement bourgeois de libération a su canaliser à son profit.

Le Parti communiste chypriote

(AKEL) avait pris formellement position pour le rattachement de l'ile à la Grèce

8 % des voix. 8 sieges seulement grecque de Chypre. voix. Cette formacomme « territoire à bail » en 1878 - en échange du soutien militaire britannique contre la menace de la Russie tsariste — elle fut annexée à l'Empire britannique en 1914, puis se vit octroyer le statut de colonie de la Couronne en 1925. Les aspirations des Chypriotes grecs au rattachement de l'ile à la Grèce, expriméed dès l'instauration du régime anglais, se sont traduites par de multiples actes d'insoumission et de révolte durement réprimés (1931-1940). en 1950, mais il préconisait en fait une pacifique de la « question chypriote », qui devait selon lui être élaborée par des représentants qualifiés du peuple chypriote et du gouvernement britannique pour déboucher dans un premier temps sur un statut d'autonomie.

C'est dans cette logique que, dès le déclenchement de la lutte armée en 1955, il a dénoncé cette dernière comme « une provocation dérisoire », et en tout

1. L'EOKA, ou « Organisation nationale des combattants chypriotes », a déclenché la lutte armée contre les Britanniques le ler avril 1955. Son chef, le général Grivas, avait été - sous l'occupation allemande de la Grèce membre de la direction d'une organisation militaire nommée « X ». Si l'attitude de ce mouvement vis-à-vis de l'occupant allemand n'a jamais été complètement éclaircie, sa politique face au dirigé par le Parti communiste était de confrontation directe. C'est ainsi qu'aprés la défaite du nazisme il collabora avec les Britanniques dans les opérations militaires qui aboutirent au bout de trois ans de guerre civile à l'écrasement de la résistance grecque qui avait été lâchée par Station d'un mouvement anticommuniste à Chypre même, en 1949, ses quelques partisans se verront dispersés. Il revient à Chypre au début des années 1950 et parvient à constituer

CHYPRE tion, qui a pu un temps bénéficier de la succession organisée par Makarios en personne, a mal résisté à la crise du système incarné par l'archevêque orthodoxe depuis l'Indépendance, même si elle parvient à se maintenir au pouvoir. Enfin, le Parti socialiste (EDEK-PS) est parvenu à conserver ses 3 sièges avec

L'article que nous publions ci-dessous a été écrit, à la veille des élections, par un militant marxiste révolutionnaire chypriote-grec dans l'émigration en Europe occidentale, membre de la gauche de l'EDEK-PS. Le tableau qu'il dresse de la situation de l'ile concerne essentiellement - du moins à partir de

1974 et de l'invasion militaire turque avec la partition de fait du pays et l'implantation de colonies de peuplement turques -, les modifications intervenues dans la partie chypriotecas comme une forme de lutte li ne cor respondant pas aux conditions objectives ». Surpris par le développement du mouvement de libération, il attendra jusqu'en 1957 pour revenir sur sa position initiale, sans participer pour autant à la lutte armée, ce qui lui a enlevé toute autorité avancer quelque pour critique que ce soit à l'encontre de

PEOKA.

Le Parti communiste chypriote n'a même pas su protéger ses propres militants des persécutions de l'EOKA ou de celles des autorités et des forces de répression britanniques.

L'espace politique abandonné à la droite dans la lutte de libération nationale a aggravé considérablement la « question chypriote » et a favorisé l'accumulation de facteurs jouant en défaveur des populations de l'ile.

Au cours de ces mêmes années

1955-1959, une organisation appelée

« Volcan » est née au sein de la communauté chypriote-turque.

Pareillement orientée à droite, son objectif - dans un

PEOKA dont l'objectif principal était le rattachement à la Grèce (Enosis) tout en pratiquant un anticommunisme militant : des militants du PC.

chypriote furent assassinés par

TEOKA comme « traitres »...

2. Mgr Makarios, archevêque de la communauté chypriote grecque depuis 1950. Le détenteur de cette fonction était traditionnellement reconnu par la population comme son dirigeant naturel, aussi bien sous la domination de l'Empire ottoman que sous Poccupation britannique

(où il était élu par la population). Il est devenu de ce fait le dirigeant politique de la lutte pour

'Indépendance, tandis que le général Grivas en était le dirigeant militaire. Mgr Makarios fut exile comme « terroriste » durant toute la durée de la lutte de libération. Il est élu premier président de la République de Chypre en 1960. Le

PC qui soutient à cette occasion un candidat bourgeois-laïc se ralliera définitivement à lui en

1963.

allemo]

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20 130 kilomètres

MER Cap Kormakiti Sisklipos. •BALE-Kern

_Cap - Pomos - Kokkina 5 99442 Morphou Arnauti-

Stayros Polis Me Tripylos A 1951 Panamita Kakepatria Minkoui • Mi Olympe MON TR 0S DO S Pano® Platres o Ktima

•Paphos Kourion AkFo (Carte tirée du Monde) premier temps -, était d'empêcher le rattachement de Chypre à la Grèce. Dans cette perspective, cette organisation a collaboré avec les troupes britanniques dans leur lutte contre l'EOKA, tout en développant les incidents entre les deux communautés, et sans jamais oublier de mener, comme l'EOKA, la chasse aux

L'objectif de l'organisation « Volcan » était en fait la partition de l'ile entre la Grèce et la Turquie (Taxim). Pour la première fois dans la longue histoire de la cohabitation entre les deux communautés, les éléments chauvins de part et d'autre en viennent aux affrontements armés. Cette lutte a fini par acquérir une telle dynamique qu'après l'Indépendance, proclamée en 1960, elle devenu le problème politique numéro un, dépassant même en importance la question du maintien des bases militaires britanniques sur le sol chypriote.

La seule force politique qui aurait pu constituer un obstacle à l'escalade des hostilités entre les deux communautés était alors le Parti communiste, seul parti politique réellement constitué et implanté dans aussi bien dans la classe ouvrière chypriote-greeque que te-turque. La Fédération ouvrière pan-

(PED), contrôlée par le PC, était l'unique centrale syndicale tante, et un tiers de ses adhérents étaient des Chypriotes tures.

Le mot d'ordre de rattachement de Chypre à la Grèce (Enosis), tout comme le mot d'ordre de partition de l'ile entre la Grèce et la Turquie (Taxim) ne pouvaient en aucune façon unifier les énergies des deux communautés dans une même lutte anti-impérialiste. Seul l'objectif de l'Indépendance était susceptible d'y parvenir, ce qu'avec quelques années de retard - et chacun sur la base de ses propres motivations — aussi bien la bourgeoisie que le mouvement ouvrier chypriote vont finir par découvrir.

Les accords de Zürich et de Londres de 1959, tout en consacrant l'Indépendance formelle de l'ile, institutionnali-

MEDITERRANEE

_Cap Plakoti

Karavas

Kyrenia

Thome

2 Belfapais

A NICOSIE-

Patal

Kapedhes

• Larnaca

Lefkara°

BAIE DE LARNACA

Kophin

Cap_Kiti,

•Limassol

•Cap Gatasent en fait des liens de dépendance durables avec l'impérialisme.

LES ACCORDS DE ZURICH

ET DE LONDRES

Bretagne deux bases militaires ce militaire comparable à celle à l'Indépendance...

la Constitution issue de ces accords. A la jeune République de Chypre doit être chypriote-grec, tandis que son vice-préles deux tiers restants (22 députés)

reviennent de droit aux Chypriotes grecs.

jorité simple de chacune des deux fracde domaines Cap Rizokarpaso séparées ainsi de suite...

PÉNINSULE

DE KARPAS pratique _BAIE DE FAMAGOUSTE que cette Famagouste naître été perçue par Cap GrecoTerritoires sous contrôle turc Base britannique table minorité cette situation. Ces accords réservent à la Grandebénéfid'extra-territorialité. L'armée britannique dispose en plus d'une trentaine d'installations logistiques (radars, terrains de tir et de manœuvres, hôpitaux, etc.) et du libre accès au réseau routier, moyennant le paiement de droits qui ne seront jamais versés. La GrandeBretagne maintient de ce fait une présennale. elle disposait avant l'accession de Chypre

Les accords de Zürich et de Londres donnent officiellement à la Grèce et à la Turquie le droit d'intervenir dans les affaires intérieures chypriotes, en faisant de ces deux pays → ensemble avec la Grande-Bretagne - les garants de l'Indé-

Chypre, de sa stabilité politique et du respect de l'application de partir de cette date, la Grèce et la Turquie stationnent chacune un contingent mili- nique taire, de l'ordre du régiment, sur le sol

Les rapports entre les deux princi- glants pales communautés de l'ile (il existe de plus de petites minorités arabes et arméniennes) se voient codifiés par ces accords, de même que la part du budget du nouvel priote-turque. Du Etat revenant à chacune. Le président de

« Volcan ». sident doit être chypriote-turc. Le Parlement a un tiers de ses sièges réservés au Chypriotes tures (11 députés), tandis que Ce Parlement ne peut prendre aucune décision si celle-ci ne recueille pas la mavines tions de l'Assemblée. Chaque communau- communautés, té dispose de plus d'une sorte de Parlement responsable dans un certain nombre pre indépendante.

(impôts, éducation et réligion). Des administrations municipales existent pour chacune des communautés ; la police chypriote est composée de 30% de Chypriotes tures. et.

La nouvelle constitution reconnaît la minorité chypriote turque - dans la

Get sans l'affirmer explicitement comme une minorité nationale, sans minorité ait jamais fait conses aspirations nationales par un mouvement à caractère de masse. L'adoption de la nouvelle Constitution a donc les Chypriotes grecs comme une opération menée par les Britanniques pour compromettre la stabilité du régime issu de la lutte de libération nationale, quand bien même ce régime serait-il de droite. Sans qu'il soit possible de se faire beaucoup d'illusions sur les intentions réelles des Britanniques dans cette affaire, il faut cependant reconnaître que la population chypriote-turque constitue effectivement une vérinationale, et qu'elle doit de ce simple fait disposer de l'ensemble des droits démocratiques découlants de

C'est la non-prise en charge de la lutte pour tous ces droits par le mouvement ouvrier chypriote en tant que tel qui a laissé un espace politique au développement de toutes sortes de manipulations. Et, si le PC a bien dénoncé les accords de Zürich et de Londres comme des accords impérialistes, il ne pouvait prétendre faire partie des représentants qualifiés du peuple chypriote, dans la mesure où il n'avait pas participé activement à la lutte de libération natio-

MAKARIOS ENTRE « ENOSIS » ЕТ « TAXIM » Mikhail Makarios (Makarios III), archèvêque orthodoxe de Chypre depuis 1980 et « ethnarque » (chef national) pendant la lutte pour l'Indépendance, devient donc le premier président élu de la République de Chypre en 1960.

à l'ONU la même année, l'ile est associée au Commonwealth britanà partir de 1961. Son vice-président ture est Joutsiouk. Mais, dès 1963, se produisent les premiers heurts san-

Centre les deux communautés lorsque Makarios veut modifier les 13 points de la Constitution qui accordaient un droit de veto à la communauté chycôté chypriote-turc, la lutte armée est menée par l'organisation TMT, qui est une résurgence

Son chef de file, Ntectas, veut la fédération avec la Turquie. Il constitue en quelque sorte le pendant chauvin de Grivas du côté chypriote-grec, alors que le vice-président de la République, Koutsiouk, reste partisan d'une Chypre indépendante. Pour simplifier, on peut dire qu'on a ainsi deux ailes chauextrémistes dans chacune et une bourgeoisie chypriote embryonnaire qui veut une Chy-

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grecque s'ouvre avec l'Indépendance une progrès économique, par une amorce d'industrialisation, l'inl'agriculture, et essor des services liés au tourisme et à la présence résulte une réelle élévation du niveau de vie à partir de 1963, mais surtout pour les Chypriotes grecs. C'est cette conjoncture qui donne à l'AKEL (Parti progressiste ouvrier et populaire - PC chypriote) une base de croissance autour d'une ligne ouvertement réformiste.

A partir de 1963, sous prétexte de défendre la nation chypriote face à la menace de la Turquie, le PC devient l'allié loyal et le plus ferme soutien de Mgr Makarios. Il bénéficie de larges concessions de la part de la bourgeoisie, coopératives d'une base matérielle importante, et atteint jusqu'à 40% des voix dans certaines consultal'époque où Mgr Makarios comme personnalité « non-alignée » (4), adrête des armes aux Soviétiques... et passe des accords militaires avec la Syrie et l'Egypte de Nasser.

l'éclatement d'affrontements dans pratiquement toutes les villes sous autorité chypriote-turque, les tensions ne cessent de se développer. En 1967, après le putsch des colonels en Grèce, le général Grivas est revenu légalement à Chypre, avec l'accord de Mgr Makarios. Devenu chef de l'armée, il se rend responsable du massacre de la population d'un village chypriote-ture entre Nicosie et Limasol. Il est alors renvoyé par Makarios, en même temps que le contingent grec régulier, comme mesure d'apaisement.

alors une intense cam pagne d'agitation en faveur du rattachement du Chypre à la Grèce, menée par une petite frange de l'extrême droite chypriote-grecque, qui débouche à la fin années 1960 sur la création l'EOKA-B (5). Le général Grivas revient alors illégalement à Chypre, avec l'intention déclarée de se battre et en accusant Makarios de ne pas le faire. Il y a une

Get d'enlèvements dans un premier temps, de la vitalité de l'organisation. Néanmoins, les autorités parviennent à démanteler l'EOKA-B, avec le soutien de la population, dans les premiers mois de

C'est alors que survient, le 15 juillet 1974, le putsch organisé par le régiment stationné à Chypre en vertu des accords de Zürich et de Londres, avec le soutien des unités de la garde chypriote-grecque créée à partir des événements de 1963 et encadrée par des officiers grees. Le coup d'Etat est directement inspiré par la dictature grecque alors à bout de souffle. Makarios s'enfuit. Une semaine plus tard, la Turquie déclenche une intervention militaire d'envergure qu'elle qualifie d'« opération de paix ». 40 % du territoire de l'ile - notamment les terres les plus riches - sont occupées par l'armée turque.

On pourrait comparer Makarios à un petit Nasser. Il a facon très stable pendant plus de dix ans, (surtout les partisans de l'Enosis). Les conflits sociaux n'ont jamais été très importants et ont toujours été réglés de façon très paternaliste.

A la fois chef de l'Eglise et l'Etat, il symbolise parfaitement le régime. L'Eglise est en effet le principal terrien de l'ile. Il s'agit d'une Eglise « éclairée » qui a su favoriser le développement capitaliste, investir dans l'industrie hôtelière, spéculer, tout en gardant dans le même contrôle sur l'Etat. Pour donner une idée de la législation en vigueur, il faut rappeler que le mariage civil n'existait même

3. Le système des coopératives a ses origidébut de ce siècle. Ses promoteurs en ont été des intellectuels jouissant de l'appui des autorités coloniales britanniques. par là de rompre le blocage du développement de l'agriculture de l'ne maintenu par sa structure féodale. Ne bénéficiant que d'un développement limité jusqu'avant la Deuxième Guerre mondiale, il connait un essor très spectaculaire à partir de l'Indépendance en 1960, qui voit le système se propager à tous les domaines de l'ac-

4. Pour une approche marxiste révolutiondu développement du Mouvement

Mgr Makarios (DR) pas... Et le PC, de son côté, soutenait le

Makarios avait commencé favorable au rattachement à la Grèce, puis compromis des accords de Zürich et de Londres, et s'est fait peu à peu le porte-parole d'une bourgeoisie chypriote qui se pendante. Son évolution, sous couvert de réalisme, est le reflet des développements de la situation.

A la fin des années 1960, il est passé définitivement des positions favorables au maintien de l'indépendance de l'ile. C'est ce qui a donné le signal à la création de l'EOKA-B. efforcé de présenter les revendications de la communauté chypriote-turque comme un cheval de Troie de l'impérialisme dirigé contre le jeune Etat chypriote, ce qui n'était sans doute pas exempt d'un élénon-alignés, lire Inprecor, nouvelle série, numé-

62-63, du 1er novembre 1976, Ernest Mandel, « Le Mouvement des non-alignés et la Conférence de La Havane ».

5. L'EOKA-B, constituée à la fin des années 1960, se voulait la continuation PEOKA (cf. note 1) des années 1955-1959. Cette organisation a relancé la lutte pour l'Enosis, mais cette fois non plus contre l'occupant britannique mais contre le gouvernement Makarios qui avait renoncé à poursuivre cet objectif. Cette petite organisation terroriste n'est jamais parvenue à gagner une assise de masse significative.

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ment de vérité. Il est ainsi devenu une figure marquante du Mouvement non-alignés, jouissant du parrainage tapageur de Gamal Abdel Nasser et de Tito. Il n'est pas sans sel de rappeler que les chars qui ont servi au putsch de 1974 étaient soviétiques... il s'agissait d'un bonaparte qui, plutôt que sur un parti, s'appuyait sur l'Eglise orthodoxe et une bourgeoisie rachitique.

La « question chypriote » est une combinaison de trois facteurs impossibles à dissocier :

- Tout d'abord le pays joue un rôle-clef - du point de vue de l'impérialisme anglo-américain - pour le contrôle militaire du Moyen-Orient. Il faut d'ailleurs souligner une américanisation croissante des bases militaires britanniques ces dernières années. On a ainsi pu Chypre « porte-avions de l'OTAN ».

- Ensuite, la question chypriote réfracte le conflit gréco-ture qui existe aussi dans d'autres zones de la Méditerranée et en particulier en mer Egée (délimitation de l'espace aérien et des forages pé-

- Enfin, il y a à Chypre même la superposition des questions sociales et du conflit inter-communautaire entre Chypriotes grees et Chypriotes tures.

Tout le monde, y compris à gauche, à sous-estimer le dernier facteur et à nier purement et simplement l'existence dans l'ile de deux faits nationaux, avec leurs caractéristiques culturelles et linguistiques propres, avec leurs propres quartiers dans chaque ville, prenant y compris la forme d'enclaves chypriotesturques fermées aux Chypriotes grecs à partir de 1963.

Toute solution sérieuse de la « question chypriote » doit donc s'attaquer à ces trois problèmes à la fois. Car, si l'on cherche à y répondre séparément, on « oublie » les autres sous prétexte de ne Chypre, un porte-avion de l'OTAN ancré au large du Proche-Orient ? (DR)

pas faire le jeu de la Turquie, ou de la

L'INTERVENTION MILITAIRE

Après 1974 done, et l'intervention militaire turque, la partition du territoire a abouti en 1975 à un transfert massif de populations et à la séparation presque totale des deux communautés. Sur une population globale de quelque 630 000 habitants (480 000 Chypriotes grees et 115 000 Chypriotes tures), 200 000 Chypriotes grecs ont été déplacés du Nord au Sud de l'ile et pratiquement tous les Chypriotes turcs ont été regroupés dans le

Il existe depuis une ligne de démarcation, la « Ligne verte ». Un Etat ture-chypriote fédéré à la Turquie a été proclamé, mais non reconnu. Il cherche a accéder à une reconnaissance internationale par le biais des soutiens qu'il tente d'obtenir dans le cadre de la Conférence

Du côté chypriote-grec, depuis 1974, le PC et le PS continuent à soutenir une politique de Front national contre l'impérialisme, en renvoyant aux calendes grecques la lutte contre la présence des bases militaires britanniques, et surtout en cherchant à empêcher le développement des conflits de classe internes à la société chy-

1974 a signifié la fin du bonapartisme de Makarios. Pendant les six mois où ce dernier est resté en exil en Europe, la présidence a alors été assurée par Klerides, qui a même essayé d'éviter son retour et d'initier une politique mettant fin au « non-alignement » et prenant exemple sur Anouar al-Sadate. Mais la gauche a fait une vigoureuse campagne pour le retour de Makarios, et il est effectivement revenu, mais en un vaincu.

Les années 1974-1975 ont été marquées par de grandes mobilisations populaires, très dynamiques, notamment dans les zones à grande concentration de réfugiés. L'ambassade américaine a été attaquée et brûlée plusieurs fois. Un ambassadeur américain a même été tué. Les partis de gauche, comme le gouvernement, toléraient ou chevauchaient ces mouvements, mais les laissaient s'essoufler sans leur donner d'autre perspective que de se tourner vers l'ONU, de s'en prendre au secrétaire d'Etat US Henry Kissinger, mais sans jamais trouver de responsables sur place. Ainsi, il n'y a pas eu d'occupation durable des hôtels de tourisme, et l'Eglise orthodoxe s'en est tirée sans rien

C'est à ce moment-là que le Parti socialiste (EDEK) s'est vraiment construit. Avant le putsch des colonels grecs de 1967 était apparu un « Comité pour la restauration de la démocratie », non soutenu par le PC. Il s'agissait d'une sorte d'organisation se réclamant du centre et de la démocratie, relativement peu importante et militant contre l'intervention de la dictature grecque à Chypre. C'est à partir de ce mouvement initial que quelques militants, dont Lyssarides — exclu du PC pendant la lutte de libération à laquelle il s'est efforcé de participer en créant un mouvement de patriotes de gauche, mais trop tard pour faire grand-chose m, ont créé le PS (EDEK-PS). L'évolution de l'énoncé de son sigle est à elle seule significative: au début, le K de EDEK voulait dire « centre ». Puis il a signifié « chypriote ». Enfin, le parti a pris le nom de parti socialiste, mais en l'accolant au vieux sigle EDEK.

L'EDEK avait done vu le jour en 1969. Il était en quelque sorte le pendant à l'EOKA-B, et cherchait à freiner sa croissance en organisant un contre-terrorisme. Il y eut des plasticages réciproques. Makarios a peut-être même favorisé la naissance de cet allié qui n'hésitait pas à recourir à des méthodes illégales. Vu ces origines, le PS s'est surtout imposé comme une organisation de combat anti-fasciste.

En 1974, il a tenté, trés modestement, mais réelement de résister au putsch. Ce qui lui a valu un certain prestige et un afflux de militants. Mais la vague de radicalisation n'a pas tardé à refluer en l'absence d'objectifs clairs, et le PS s'est quelque peu essouflé à partir de

A sa mort en 1977, Makarios avait organisé la succession au profit de Kyprianou, le chef du Parti démocratique (DIKO), dont l'envergure et l'autorité avaient peu de chose à voir avec celles dont disposait l'ethnarque. Il y a alors eu une recomposition de la scène politique bourgeoise, formation, à côté du Parti démocratique du nouveau président, d'un autre parti de droite, le Rassemblement démocratique (DISY), avec à sa tête Klerides, qui prêchait la collaboration ouverte avec l'impérialisme pour avoir de l'argent et d'autres facilités. Il s'agit d'un parti qui prône également le compromis avec la Turquie et qui est soutenu par une partie importante de la bourgeoisie. C'est un parti de droite tout à fait classique.

De 1974 à 1976-1977, la question nationale était au centre des problèmes politiques de Chypre. Par la suite, les questions économiques et sociales pris plus de poids. La population s'est mise à supporter de plus en plus mal l'austérité imposée.

Après 1974, l'économie de l'ile avait connu un boom artificiel, alimenté par des aides étrangères massives, en particulier affectées au logement des réfugiés et par conséquent au secteur du bâtiment. Mais la fin des années 1970 a vu s'instaurer le blocage des salaires et la remise en cause de certains acquis sociaux. L'inflation a fait son apparition. Les investissements piétinent. Enfin, alors qu'il n'y avait pratiquement pas de chômage depuis la proclamation de l'Indépendance, ce dernier a fait son apparition.

Depuis 1978 quelques grèves de masse se sont développées sans qu'il soit possible de parler de mouvement d'ensemble. Ce n'est plus l'inertie des années 1976-1978, mais ce ne sont pas encore les grandes explosions. On sent pourtant souffler un vent nouveau.

Une série de gros scandales ont éclaté à propos du détournement de l'aide internationale, mais aussi à propos des entre-

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prises coopératives contrôlées par le PC (les sommes détournées seraient colossales : de 50 à 100 millions de livres chypriotes, soit l'équivalent de la moitié du budget de l'Etat). Le responsable des coopératives, Azimas, un homme de droite soutenu par le PC, donne d'ailleurs une bonne image de la faillite du système Makarios. L'Office public d'informations (PIO - Publie Information Office) a également connu d'importants détournements de fonds, et son chef Mildiades Christodoulou semble directement et personnellement compromis. Il s'agit d'un ancien militant du PC qui est devenu le chef de la propagande officielle. Enfin, a éclaté plus récemment encore un gros scandale compromettant le responsable de la Commission des réfugiés pan-chypriotes...

Tous les piliers du bonapartisme « non-aligné » s'effritent. Le régime apparaît de plus en plus comme un ramassis d'escrocs et de voleurs. Le parti gouvernemental éclate et se de petits regroupements, tous de centre gauche ou de centre droit, sans grandes différences de fond entre eux.

Le parti qui a actuellement le vent en poupe, c'est le Rassemblement démocratique (DISY) de Klerides. Il se présente comme un parti bourgeois moderne, mène campagne contre les scandales et la corruption, prend position contre la répression politique, y compris quand cette dernière touche le mouvement ouvrier. C'est de loin le premier parti de droite et il constitue un nouvel élément dans le jeu

Le PC dénonce violemment le DISY, parce que ce dernier a osé affronter Makarios à la veille de son effondrement, alors que le PC a soutenu jusqu'au bout Makarios et son successeur.

LES ELECTIONS DE MAI 1981

Lors des élections du 24 mai, on peut prévoir environ 35 % des voix pour le DISY, 15 % seulement pour le DIKO au pouvoir et les autres formations du centre, sans doute près de 40% pour le PC, le reste revenant au PS.

La question d'une majorité possible du PC et du PS est donc clairement posée. Le PC est tellement fort - à lui tout seul - qu'il peut difficilement passer a l'opposition ouverte sans ouvrir une crise de régime. Mais il est prêt à tout pour sauvegarder le système.

L'ancien système électoral masquait en partie le poids du PC, et ce dernier allait jusqu'à présenter des listes incomplètes aux élections pour réduire délibérément sa représentation parlementaire. Mais le nouveau système électoral va faire ressortir des rapports de forces plus proches de la réalité. Si le PC - comme c'est le plus probable m a soutenir le DIKO (même sans que ce dernier ait à sa tête Kyprianou qui pourrait fort bien servir de bouc émissaire) et les autres petites formations du centre, on aura au pouvoir un parti ridicule et misérable, soutenu de l'extérieur par un PC puissant qui refuse d'aller au gouvernement.

On va donc presqu'inévitablement à

Chypre vers une impasse politique, alimentée par la crise économique et sociale. Cela est d'autant plus clair que ces élections sont les premières où les partis politiques se présenteront directement en tant que tels et non dans le cadre de blocs électoraux.

UNE PLATE-FORME

POUR L'UNITE OUVRIERE

C'est dans ce cadre que les militants d'avant-garde avancent à Chypre la nécessité d'un front unique du PC et du PS pour combattre l'impérialisme et le chasser, pour développer une politique capable de mobiliser les travailleurs pour s'attaquer aux problèmes sociaux et économiques les plus cruciaux. Cela implique d'avancer des revendications telles que la suppression des bases militaires et le retrait des troupes étrangères; l'échelle mobile des salaires ; la défense des acquis tels que les allocations de chômage ; l'expropriation des biens de l'Eglise ; la laïcisation complète de l'Etat ; l'établissement du monopole sur le commerce extérieur et la nationalisation des secteurs-clefs de l'économie ; la création d'une Université chypriote. Pour commencer à appliquer ce programme, il faut imposer un gouvernement du PC et du PS.

Les bourgeoisies des deux côtés de la ligne de démarcation prétendent résoudre la « question chypriote » par des discussions inter-communautaires entre repréfèrent s'enfermer dans les contradictions du face à face entre leurs deux commu-

Les partis qui se réclament du mouvement ouvrier doivent défendre les intérêts des travailleurs dans leur ensemble, victimes des uns comme les autres des conséquences desastreuses de la controntation entre leurs deux bourgeoisies. Il est dé leur responsabilité de trouver un terrain d'entente inter-communautaire pour défendre les intérêts de tous les travailelso C'est dans cette direction qu'ils doi-

BIMU BTATS Le drame des réfugiés chypriotes (DR) vent déployer toutes leurs énergies, au lieu de se contenter de dénoncer chacun le rôle joué par la bourgeoisie de l'autre communauté dans la situation faite aux travailleurs. Mais, pour cela, il leur faudrait rompre avec les conceptions nationalistes étriquées dont ils sont impré gnés, et qui font que tous les partis de gauche ne voient de solution à la « question chypriote » que dans le sillage de la bourgeoisie de leur propre communauté.

LES RESPONSABILITES

DE L'EDEK-PS Les membres les plus militants de l'EDEK-PS ont été obligés de constater en 1974 que la résistance au putsch n'avait pas été efficace car une réelle mobilisation populaire avait manqué. Ce qui était à l'ordre du jour, c'était une réorientation politique permettant de développer un tel mouvement. Cette politique passait nécessairement par l'impulsion d'une mobilisation résolument anti-capitaliste sur la base de l'unité des partis ouvriers.

L'aile gauche du PS s'est efforcée d'impulser cette orientation de manière conséquente. Mais, après la constitution d'une tendance « lutte de classes » qui est parvenue à réunir un tiers des délégués au Congrès de 1980, la direction bureaucratique du PS a commencé à prendre des mesures administratives contre ces militants. Une série d'expulsions anti-démocratiques ont conduit à la création d'une aile publique du parti réunie autour du journal Socialistiki Ekfrasi (Tribune socialiste), organe central de ce courant. -ia = Cette tendance se bat pour un front unique du PC et du PS, la formation d'un gouvernement de ces partis , pour le front unique des travailleurs chypriotesgrees et chypriotes-tures comme seule réponse au probleme inter-communautaire, et pour une lutte résolue contre l'impérialisme.

C.T. 13 mai 1981.

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