La préparation tumultueuse du IXe Congrès du POUP
Charles-André UDRY
Depuis le milieu du mois de mai, les tensions s'accroissent en Pologne. La volonté de riposte des travailleurs, comme les préparatifs de grève générale effectués à l'occasion des provocations policières de Bydgoczsz, le 19 mars dernier, ont non seulement reconfirmé la puissance du mouvement initié en août 1980, mais ont démontré que les provocations bureaucratiques ne feraient pas mouche aisément. étape.
La crise du Parti ouvrier unifié polonais (POUP) s'amplifie à l'occasion de l'élection des délégués au IXe Congrès qui doit se tenir, normalement, du 14 au 18 juillet 1981. Les fractures et tensions dans les rangs et dans l'appareil du parti inquiètent et courroucent la bureaucratie du Kremlin. L'agence de presse ADN de la RDA ne parle plus seulement d'un « double pouvoir » en Pologne ; elle déclare que le pouvoir de « Solidarité » dépasse celui du gouvernement!
Depuis la mi-mai, se multiplient les proclamations des responsables du POUP, de l'aile « dure » comme de l'aile « libérale », sur « l'anarchie » et la « situation hautement inquiétante » qui se développent dans le pays. Tout cela ne fait que confirmer la marche en avant de la révolution politique en Pologne.
LA PENURIE ...
DU RATIONNEMENT
La situation économique ne cesse de se dégrader depuis le début de l'année. Pour les quatre premiers mois de l'année 1981, la production industrielle a décliné de 10,2 % par rapport à la même période de 1980. La production de charbon pour les cinq premiers mois n'est que de 68,9 millions de tonnes ; elle s'élevait à 86,9 millions pour les mois de janvier à mai 1980. En outre, les exportations de cette matière première, si importante pour l'acquisition de devises, ont diminué de 50 %.
Le système de rationnement mis en place est inopérant, que ce soit parce que les marchandises sont en quantité insuffisante pour honorer les tickets de rationnement, ou parce qu'il n'y a pas de correspondance entre les catégories de marchandises et les tickets.
Chez les travailleurs, un vaste mécontentement s'accumule contre ce qui est ressenti - souvent à juste titre - comme des actes ouverts de sabotage et comme l'expression ultime de l'impéritie bureaucratique. Selon les experts de « Solidarité », les arrêts de production sont, la plupart du temps, directement provoqués par la désorganisation de la distribution de matières premières ou d'énergie et par le manque de pièces de rechange (auparavant souvent importées).
Sur cette toile de fond, se sont multipliées une série d'initiatives prises par des protagonistes des « deux camps ».
LA POLICE RECHIGNE
Le 25 mai, l'Union indépendante des étudiants (NZS) organise une manifestation à Varsovie et dans une demi-douzaine de villes pour la libération des prisonniers politiques. Ainsi, le syndicat étudiant se mobilise pour l'application du point 4 des Accords de Gdansk (1) et reprend une campagne lancée par le « Comité de défense des prisonniers pour délit d'opinion », organe créé sous l'égide de « Solidarité ».
A cette occasion, on voit le « libéral » Bratkowski, dirigeant de l'Union des journalistes, mettre en garde les étudiants contre « le danger » de telles manifestations dans la conjoncture présente.
Les funérailles gigantesques faites au cardinal-primat de Pologne Wyszynski, le samedi 30 mai, sont aussi l'expression, de fait, de l'ampleur de la résistance nationale face aux pressions redoublées de la busoviétique. Selon les propres termes d'un dirigeant polonais, elles auraient constitué « une sorte de nouvelle édition de la grève d'avertissement (2) ». C'est « Solidarité » qui a organisé le service d'ordre de cette manifestation.
Le 4 juin, la KKP (Commission nationale de coordination) de « Solidarité » réunie à Bydgoczsz, vote une d'avertissement de 2 heures pour le 11 juin, afin de dénoncer les manœuvres des bureaucrates. Ces derniers affirment en effet être incapables de mettre la main sur les responsables des provocations de mars. Les flics de la milice se sont évanouis dans
Lors de cette réunion, le dirigeant du MKZ de Bydgoczsz, Rulewski, ne manque pas de mettre en accusation la politique du gouvernement, responsable de la pénurie. La hiérarchie religieuse, représentée à cette réunion par l'assistant de feu Wyszynski, l'évêque Michalski, multiplie ses efforts pour désamorcer la mobilisation. Une fois de plus s'exprime son rôle de médiateur visant à enrayer la polarisation et la crise de gouvernement propre à toute situation de dualité de pouvoir.
Enfin, fin mai-début juin, surgissent des « comités fondateurs » du syndicat indépendant dans la police (milice). Un de ses représentants explique à l'occasion d'une réunion centrale des comités tenue à Varsovie : « On ne veut pas être manipulés par diverses forces dans l'intérêt de quelques personnalités importantes dont nous ne savons rien. » Un autre dit que la police réclame de « ne pas être utilisée dans les conflits entre la société et l'administration gouvernementale (3) ».
UN CONGRES...
SANS LE COMITE CENTRAL
Mis en rapport avec l'ensemble de ces mouvements, la crise du parti n'en apparaît que plus inquiétante pour les cercles dirigeants du POUP, ainsi que pour Leonid Brejnev et ses pairs.
Tout d'abord - et selon des statistiques officielles - l'essentiel des démissions du POUP, depuis août 1980, sont le fait de travailleurs: 75 % des 143 000 membres qui ont rendu leur carte (4). Ensuite, 40 à 50 % des cadres des organisations de base ont été changés. Au niveau des voïvodies (départements), ces congé diements touchent 90 % des cadres. Enfin, lors des élections pour le prochain Congrès, la plus grande partie des membres de l'actuel Comité central - en réalité celui d'Edward Gierek ! - ne sont pas élus comme délégués. La continuité des couches dirigeantes est mise en question.
Parmi les délégués, un sur trois est membre de « Solidarité ». De là ne découle pas que le pourcentage d'ouvriers élus soit élevé. En effet, beaucoup de travailleurs, membres du POUP et de « Solidarité », ont des résistances face à ce Congrès et préfèrent y déléguer des cadres, des techniciens, plus aptes - selon eux - à participer au type de débat ouvert. De plus, la distance — sans parler des démissions — prise par les travailleurs face au POUP est d'autant plus grande que « Solidarité » constitue le lieu naturellement privilégié de leur activité militante, syndicale et politique.
La préparation du Congrès met donc en relief le processus de dislocation du
1. Inprecor a publié dans son numéro 84, du 11 septembre 1980, des extraits du texte du protocole d'accord signé à commission gouvernementale et le Comité de grève inter-entreprises (MKS).
2. Le Soir, Bruxelles, 4 juin 1981. 3. Financial Times, Londres, 2 juin 1981. 4. Le Matin, Paris, 3 juin 1981.
POUP. C'est avant tout à cela que MosA QUI PROFITERA KATOWICE ?
Parmi les initiatives inspirées et soutenues par le Kremlin - qui intervient depuis longtemps en Pologne, même s'il ne l'a pas encore envahie —, il faut compter l'apparition du « Forum de Katowice » (Silésie). Il devait réunir autour de sa plate-forme (5) les « forces saines de la nation ». L'audience internationale donnée aux déclarations de ce « forum » suffit à prouver que ce n'est pas un « forum » et qu'il n'est pas de Katowice. De la RDA à la Tchécoslovaquie en passant par la Bulgarie, la presse des PC a fait écho à ses déclarations dénonçant « la politique de faiblesse et de concessions » de la direction du POUP et son « incapacité à sortir la Pologne de la crise ». Jamais une attaque aussi virulente contre la direction en place d'un parti au pouvoir n'a été diffusée aussi largement par les médias des « pays de l'Est » !
Sans l'appui de Zabinski (6), ancien favori d'Edward Gierek (regrette ouvertement par l'organe des syndicats soviéti-
Troud), dirigeant de l'organisation du POUP en Silésie et membre du Bureau politique, ce « forum » aurait eu quelques difficultés à s'organiser à Katowice. Plus généralement, le * forum » devait faire surgir une sorte d'alternative politique à la ligne présente de la direction Stanislaw Kania, véhiculer en Pologne des positions défendues à Moscou et, surtout, tenter d'ajourner le Congrès du POUP. Ceci aurait donné pius de temps pour faire surgir un Husak polonais et pour conférer une certaine « légitimité » à une possible intervention militaire du Kremlin.
Mais les documents de Katowice suscitent un tollé général dans le POUP ! Pour de nombreux membres, se pose, au cours de ces affrontements, la question de l'affirmation de l'autonomie du POUP face au Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS). Au travers de l'avalanche motions des divers organismes du POUP, s'exprime aussi la formidable pression et la résistance de la classe ouvrière face aux manœuvres de la bureaucratie soviétique, quand bien même l'aile Stanislaw Kania aurait suscité de nombreuses déclarations et pouvait en tirer profit. Le ballon d'essai de Katowice se dégonfle asBrejnev envoie - en russe cette fois - une lettre au ton comminatoire à ses « chers
La direction Kania saura utiliser les critiques de Katowice. En effet, l'épouvantail agité par les partisans du « forum » va contraindre les plus libéraux à se ranger dernière les Kania et Jaruzelski. Ceux-ci peuvent ainsi se présenter comme les défenseurs courageux de la voie réformiste du « juste milieu » et, par là, tenter d'endiguer la crise du POUP.
La situation présente en Pologne est certes intolérable pour Leonid Brejnev, mais elle l'est aussi pour Stanislaw Kania et pour le général Jaruzelski, si ce n'est que ces derniers saisissent plus directement le rapport de forces et le souffle national de résistance face au Kremlin et pensent qu'une ligne d'affrontements dirapides, pourrait déboucher sur une situation encore plus risquée pour la bureaucratie ! Il est, par ailleurs, hautement probable que ces différences d'opinions existent au sein même de la bureaucratie du Kremlin, ce qui pourrait se refléter dans les différences d'attitudes, en Pologne même, entre Olzowski - qui s'est distancié un peu du « forum » - et Grab-
Prenant en quelque sorte appui à la fois sur l'initiative du « forum » et sur le rejet dans POUP, la direction Stanislaw Kania affirme la nécessité d'une mise au pas du mouvement de contestation dans le POUP et de « Solidarité ». Ainsi, le vice-Premier ministre Rakowski déclarait le 6 juin: « J'affirme, en pesant mes mots, qu'il y a au sein de "Solidarité" des forces et même un courant qui se fixent comme objectif la lutte contre le pouvoir... Aujourd'hui, on ne peut aller plus loin. C'est le problème du pouvoir qui est à l'ordre du jour en Pologne, pas le pouvoir du premier secrétaire ou celui du Premier ministre, mais le pouvoir populaire. » On ne peut être plus clair. La grève d'avertissement du 11 juin est annulée.
UN « RENOUVEAU»
POUR RESTER LE « PARTI DIRIGEANT » Lors du plénum, les 10 et 11 juin, la direction Stanislaw Kania devra, dans un premier temps, subir les assauts de Grabski et de ses compères. Ils font écho aux thèses de Katowice et à la lettre de Leonid Brejnev et jouent ouvertement la crise de direction. Stanislaw Kania et le général représentants de l'armée - désamorcer cette offensive. Stanislaw Kania souligne qu'« il n'y a pas d'alternative à la ligne décidée en octobre 1980 » (4e plénum du POUP). Il reconnaît à l'URSS le « droit » de faire des remontrances au POUP et déclare valides une série de critiques faites par Leonid Brejnev. Le Congrês sera convoqué comme prévu, mais Stanislaw Kania lance un appel solennel pour que tous les membres de la direction soient élus comme délégués (7). Enfin, il insiste sur la nécessité de surveiller les « tendances anti-socialistes » dans « Solidarité », qui devrait d'ailleurs, selon lui, renoncer à faire de la politique (8). Les menaces de censure contre la presse ne sont pas voi-
Lors de l'ouverture de la 13e session de la Diète (Parlement), le 12
5. Lire dans ce même numéro d'Inprecor, l'article de H. Sandor sur le texte du « Forum
6. Lire dans ce même numéro d'Inprecor l'intervention de ce même Andrzej Zabinski devant les commandants de la milice et de la police politique de la région de Katowice en sep-
1980 : « Un bureaucrate général Jaruzelski reprend et amplifie ce type de déclaration. Il rend hommage aux forces de l'ordre, annonce que « les personnes qui s'opposeront au travail de la milice seront sanctionnés sévèrement » et critique vertement les médias comme les journaux d'entreprises.
Ainsi se dégage le contenu du « renouveau » proposé par la direction. Il est significatif que dans les « Thèses pour un programme », le texte de base du IXe terme « syndicat indépendant » n'existe pas. Il y est aussi réclamé « l'unité politique du mouvement syndical », ce qui donne sa véritable valeur au vocable de « pluralisme » utilisé dirigeants du POUP...
La politique de la direction Stanislaw Kania reste - pour l'instant — celle de « fatiguer » le mouvement, de tenter de le diviser en opérant, simultanément, des ouvertures vers ce qu'elle considère comme les secteurs « raisonnables » de « Solidarité ». Ainsi, des commissions mixtes élaborent-elles des textes sur l'économie, le Plan et le Code du travail. La bureaucratie compte pouvoir établir des rapports plus étroits avec une aile de « Solidarité », non seulement moins ferme dans la défense des acquis et dans l'opposition à toute mesure de répression sélective, mais aussi prête à accepter des « sacrifices » au plan économique.
Néanmoins, tout ce projet est fort précaire. Le mouvement des masses a une telle ampleur qu'il n'est pas contrôlable, surtout pas par « les experts de "Solidarité" qui pourtant (sont) pleins de bonne volonté et prêts à aider le gouvernement (9) ». Toutes les mesures de réformes économiques d'une certaine envergure proposées par la bureaucratie risquent immédiatement d'être mises en question par l'activité et le degré d'organisation des masses, même si nombreux sont ceux qui, aujourd'hui, disent accepter des licenciements présentés par les économistes du gouvernement ainsi que par les experts de « Solidarité » « techniques ». D'ailleurs, le professeur Bobrowski, rédacteur d'un projet de réforme sur la demande du général Jaruzelski, indique que le « redéploiement de la travail » pourrait « tensions sociales d'une ampleur extrê me (10) ». Finalement, la crise du POUP et la paralysie qui frappe la bureaucratie rendent, pour l'instant, difficile la concrétisation d'un projet de convergence avec des secteurs de « Solidarité ».
Voilà quels sont les auxquels se heurte la bureaucratie. Le projet Kania est instable, comme la situation. S'engager dans un affrontement est fort risqué pour les bureaucrates. D'au-
7. Financial Times, 12 juin 1981. 8. Lire dans ce même numéro d'Inprecor les réponses faites par Lech Walesa aux travailleurs de l'usine FSO-Zeran de Varsovie au len-
9. Jean Ofredo, auteur de aux éditions Centurion, Paris 1981, in Témoignage chrétien, 8 juin 1981.
10. Financial Times, 4 juin 1981.
Alexandre Dubcek et Leonid Brejneu. Le Kremlin peut-il rééditer en POlogne ce qu'il a fait plus si le Kremlin ne trouve pas des affidés sur place qui initient la répression et qui « réclameraient » le soutien militaire de l'URSS. Dans ce sens, les résultats du plénum ne font qu'accroître pour le Kremlin les difficultés sur ce terrain. Dans cette perspective, la tenue du IXe Congrès pourrait avoir un effet semblable à celui du plénum, mais multiplié (10).
Dans un tel contexte, les provocations diverses, dont la bureaucratie a le secret, vont certainement être le complément, dans les semaines à venir, des appels à l'ordre lancés par les Kania et les Jaruzelski!
Charles-André UDRY 13 juin 1981. 11. Il suffit de rappeler que, dans la nuit du 20 au 21 août 1968, les troupes soviétiques envahissaient la Tchécoslovaquie, alors que le XIVe Congrès du Parti communiste tchécoslovaque (PCT) devait s'ouvrir quelques jours plus tard. Ce Congrès se tiendra d'ailleurs effectivement, dans la clandestinité, à l'usine CKD de Prague-Vysocany...
à Prague ? (DR)
POLOGNE