Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

L'anticommunisme du « Forum de Katowice »

· Inprecor n° 104, 22 juin 1981 · p. 5-6 · 1 614 mots

Pologne URSS et Russie Allemagne Europe de l'Est

Il y a déjà eu des révoltes ouvrières dans les prétendues « démocraties populaires » et il y a déjà aussi eu des interventions « soviétiques » (à Berlin en 1953, en Hongrie en 1956, en Tchécoslovaquie en 1968) ; mais la dernière montée ouvrière en Pologne, par son ampleur accumulée, a créé une situation sans précédent et - pour la première fois —, on a dû reconnaître officiellement que la société y était divisée en deux parties : d'un côté l'Etat et de l'autre la classe ouvrière. Quand, en mai 1968, la France a connu une telle situation, la bourgeoisie a pu faire preuve de ressources qui n'étaient pas toutes policières : fin mai 1968 par exemple, c'étaient plusieurs centaines de milliers de personnes qui défilaient sous l'Are de triomphe de l'Etoile en soutien à de Gaulle. Bien sûr, ce soutien « populaire » au régime était lui-même largement appuyé sur la menace d'intervention militaire « française » : on se souvient du voyage du général à Baden-Baden auprès

L'anticommunisme du « Foru

A propos du document du « Club Bierut des des Forces françaises en Allemagne (FFA). Idéologiquement enfin, le gouvernement pouvait regretter que la majorité des ouvriers veuille son départ, mais, après tout, de Gaulle n'avait jamais prétendu représenter la classe ouvrière mais la France, il tenait son pouvoir du suffrage universel, etc.

En Pologne, rien de tel. Les ressources de la bureaucratie dirigeante se sont avérées dérisoires (1) : depuis août 1980, il n'y a eu aucune manifestation de soutien au régime, et Dieu sait pourtant s'il en aurait besoin, et comme il savait si bien les organiser jadis ! Pire, personne ne croît même à la capacité de l'armée ou de la police (dont des pans entiers demandent meme l'adhésion à « Solidarité ») a retablir l'ordre. C'est que la bureaucratie en Pologne ne peut commander que tant que la classe ouvrière reste désorganisée - c'est-à-dire « organisée » dans les appendices de l'Etat : parti, syndicats, organisations de jeunes, de femmes, d'anciens combattants, de sport, de philatélie, etc. A la tête d'une société qui a aboli le capitalisme et toute sa logique interne, elle ne mn de Katowice »

» de Katowice. peut fonctionner que comme fondé de pouvoir de la classe ouvrière, qui se réclame du socialisme et même de la « dictature du prolétariat » quand les temps deviennent difficiles. Voilà pourquoi le mensonge est aussi indispensable aux bureaucrates que l'air qu'ils respirent.

Mais, que le mythe s'écroule, et il ne reste pratiquement plus de ressources à ces messieurs, à part la menace de « l'internationalisme prolétarien » du grand frère soviétique.

Parce qu'enfin, si ce n'est pas la classe ouvrière qui est au pouvoir en Pologne, c'est qui ? Et en RDA, en Roumanie et - sacrilège - en URSS même, qu'en est-il ? Au nom de quoi ces messieurs qui sont au pouvoir peuvent-ils menacer, et qui les a fait rois ? En reconnaissant à la classe ouvrière la possibilité de s'organiser en dehors des cadres préétablis, la direc-

Il est même comique de voir que personne n'a eu la cruauté de rappeler que le pouvoir actuel a été — en principe - élu avec 99 % des voix.

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L'inspirateur anonyme du « Forum de Katowice ». (DR) tion du POUP a donc ouvert une brèche formidable. Elle a fait l'aveu qu'elle n'était pas son représentant mais son tuteur. Elle ne l'a certes pas concédé par choix ; elle a dû le faire - en l'absence d'intersoviétique - pour gagner du temps. Mais, pour l'instant, ce temps gagné l'a davantage été par « Solidarité » qui représente clairement l'écrasante majorité de la classe ouvrière et de la société. Le fameux dirigeant du parti» n'est garanti que par un peu d'encre sur le papier des Accords de la Baltique de fin août 1980, et l'ombre des chars sovieti-

Voilà « le cours des événements qu'il faut renverser ». Mais comment? Il y a bien sûr l'intervention armée du Kremlin ; mais cette « victoire » militaire, n'était pas accompagnée d'un succès politique, c'est-à-dire d'une normalisation au moins relative, pourrait ensuite poser plus de problèmes qu'elle n'en résoudrait. Prendre Varsovie, c'est une chose ; mettre au pas 10 millions de travailleurs préalablement organisés et qui n'auraient pas été d'abord divisés et démoralisés, c'est tout à fait autre chose. La situation économique (surtout alimentaire) et les manœuvres du pouvoir actuel visent à essayer de démoraliser, de diviser et d'intégrer « Solidarité ». Mais il y a un autre volet indispensable au succes de la normalisation dont on rêve à voix haute Moscou et plus discrètement au sommet du parti à Varsovie; c'est l'existence force polonaise suffisamment mobilisée et courageuse qui en serait l'instrument. Cette force existe potentiellement : il y a quand même en Pologne plusieurs centaines de milliers de bureaucrates grands et petits - qui pourraient être amenés à croire, à tort ou à raison, que le mouvement déclenché en août 1980 risque de leur faire perdre tous leurs privileges (réels ou supposés). Pour la rassembler, il faut donc faire clairement entendre la voix de la discipline et de l'ordre

(baptisés « marxisme-léninisme ») et surtout cesser de capituler devant la classe ouvrière (baptisée «force de la réaction »). Lénine n'a-t-il pas déjà dit que « la meilleure façon d'empêcher les autres d'hésiter, c'était de cesser d'hésiter soi-même » ?

Le quotidien le Monde (2) vient de les déclarations d'un « Club Bierut (3) » tenu à Katowice et composé de membres du POUP. De telles déclarations, en opposition à la ligne officielle, seraient banales aujourd'hui en Pologne si elles n'émanaient d'un groupe de nostalgiques de l'ancien style qui, tout en « protestant contre l'impunité et la libertes... », appellent néanmoins « les communistes... pour que puisse naître au sein du parti un front de lutte contre le danger qui le menace ». En d'autres termes, ces partisans du régime monolithique sein du parti (qu'ils baptisent « centralisme démocratique ») réclament le droit de tendance, mais pour eux seuls. Leur diagnostic est terrible : « Les adversaires du socialisme …. ont acquis une large influence idéologique et politique parmi ... les membres du parti ». Rien de moins! « Chaque jour, les opinions libérales-bourgeoises, trotskystes-sionistes, le nationalisl'agrarisme (?), le mercantilisme, le solidarisme de classe (?), les opinions et les tendances antisoviétiques... prennent

3. Boleslaw Bierut (Lublin, 1892 - Mos1956). Condamné en tant que militant communiste en 1933, sous la dictature du gênéral Pilsudski, à sept ans de prison, il se réfugia en Union soviétique dès sa libération en 1940, au moment de la partition de la Pologne entre clandestinement en Pologne 1943, après la rupture du Pacte germano-soviétique et l'invasion allemande de l'URSS, il fut

Conseil national de Lublin en 1945 et élu président de la République en de l'ampleur dans le parti. » Enfin, il y a la censure à la télévision et à la radio où l'on ne « laisse pas s'exprimer les analyses ... reflétant les positions du marxisme-léninisme » et tout cela « sous prétexte de lutte pour la démocratie »( vraiment tous les prétextes sont bons !). Mais l'essentiel est la résolution sur « Solidarité » : « On a le sentiment ... que le pouvoir d'Etat tient à ce que "Solidarité" assume les tâ ches des forces de l'ordre et de la sécurité publique pour creer, de cette façon, un système de double pouvoir... Nous protestons contre le fait de laisser "Solidarité" remplacer le pouvoir constitutionnel ou intervenir en son nom. Nous réclamons une application conséquente des résolutions du VIlle plénum du Comité central du POUP. » En bref, le pays se trouve « en face d'une menace d'anarchie et de à des effets imprévisibles du point de vue intérieur et international ». Ah, qu'en termes galants ces choses-là sont dites !

Le culot de ces messieurs est extraordinaire : certes, l'existence de « Solidarité » implique une logique de double pouvoir, mais personne pas meme ces gens-la, qui sont pourtant des professionnels du mensonge, ne peut nier que « Solidarité » a vu affluer librement en son sein quelque 8 millions (8 000 000) de travailleurs. Le scandale, dans un Etat ouvrier, n'est pas que l'écrasante majorité des ouvriers et des paysans prétendent à un double pouvoir : le scandale — si double pouvoir il y

- c'est que ces individus, dont les événements ont démontré qu'ils ne représentaient rien, détiennent encore l'essentiel du pouvoir. Le drame d'une telle déclaration est qu'elle est une des rares à employer des mots tels que « marxisme-léninisme », « internationalisme prolétarien », démocratique », confirmant ainsi à la grande masse des citoyens polonais qu'ils sont synonymes d'abrutissement, de menace soviétique et de dictature.

En ce sens, il s'agit certainement d'un des textes les plus anticommunistes jamais parus en Pologne. Quand bien même, au milieu du catalogue infernal des stéréotypes staliniens, il donnerait une claire indication des enjeux des luttes en

Men Pologne : rétablissement - à terme - du pouvoir de la bureaucratie, ou révolution politique lui arrachant — enfin - le pouvoir usurpé aux ouvriers.

H. SANDOR Lundi, 8 juin 1981. L'influence soviétique que Bierut incarnait se manifesta de manière spectaculaire par la nomination du maréchal soviétique Konstantin Konstantinovitch Rokossowski, en novembre 1949 comme ministre de la Défense de la République populaire de Pologne.

La fonction de président de la République ayant été abolie et remplacée par un Conseil d'Etat en 1952, il devint président du Conseil des ministres (1952-1954), puis premier secrétaire du POUP jusqu'aux soulêvements ouvriers de Poznan qui amenérent le retour au pouvoir de Gomulka en 1956. Bierut devait mourir la même année, retiré à Moscou...

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