SANTÉ au BeL L'OMS et Fred DENFERT
« La santé pour tous en l'an 2 000! ». Si l'on prend au pied de la lettre ce slogan lancé par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en septembre 1978 lors de sa Conférence tenue à Alma Ata en URSS, cela signifie que, pour cette organisation internationale bien informée des problèmes sanitaires de la planète, il serait possible au cours des vingt années à venir de réduire les inégalités criantes et criminelles d'accès aux soins et à l'hygiène existant entre les métropoles impérialistes et les pays semi-coloniaux d'une part, au sein même de chacune de ces formations sociales d'autre part. Inégalités qui vont croissant, comme le reconnait le document adopté à Alma Ata qui précise que « le fossé s'élargit entre les "privilégiés" de la santé des pays riches et les "déshérités" de la santé du Tiers Monde. De plus, le même fossé s'observe à l'intérieur de chaque pays, quel qu'en soit le degré de développement (1) ».
Dans un plaidoyer pour les « soins de santé primaires », qui sont le modèle proposé par l'OMS pour atteindre cet objectif, son président, Halfdan Mahler, part d'un bilan du développement inégal du capitalisme à l'échelle mondiale, et de sa traduction en termes d'indices sanitaires (2). Le bilan est accablant pour l'impérialisme et ses bourgeoisies alliées du Tiers Monde, comme le montre le Tableau I.
TABLEAU I INDICATEURS DE L'OMS POUR LE MONDE ENTIER Espérance de vie à la naissance (en années) Taux de mortalité du nourisson (pour 1 000 nouveaux-nés vivants) Alimentation (apport de calories par habitant) (en pourcentage des quantités nécessaires) Eau (pourcentage de la population ayant accès à un approvisionnement en eau potable) Dépenses publiques annuelles consacrées aux services de santé (en francs français par habitant)
L'Europe, l'Amérique du Nord, l'URSS, le Japon, l'Australie et la sont considérés comme les pays les plus développés.
Source : Pour la science.
Un «humanisme» sanitaire «la santé pour tous en l'an 2000l»
« Il existe une corrélation, écrit Halfdan Mahler, entre le produit national brut
(PNB) dans un pays donné, et les indices de santé tels que l'espérance de vie (à la naissance) et la mortalité infantile. » Ce sont en fait deux aspects d'un même problème : l'espérance de vie à la naissance est un bon indicateur du niveau sanitaire d'une population, et son amélioration est liée à la réduction de la mortalité infantile. Or la très grande majorité des décès d'enfants et de nouveaux-nés dans les pays « sous-développés » sont imputables à trois facteurs, dont la prévention est simple d'un point de vue technologique et parfaitement réalisable avec les ressources actuelles (3) : il s'agit de la malnutrition, des maladies chroniques endémiques, infectieuses et parasitaires, et du sous-développement des infrastructures élémentaires destinées à améliorer l'hygiène publique (alimentation en eau potable, voirie, contrôle sanitaire des abattoirs et des marchés, éducation sanitaire de la populavaccinations de masse, assainissement des marais, amélioration des logements et de l'habillement, etc.)
Halfdan Mahler ajoute à ces problèmes « classiques » du sous-développement, deux nouvelles données qui aggravent le tableau :
La) l'échec des « révolutions vertes », c'est-à-dire le développement de cultures à haut rendement conjointement à l'utiMonde Pays les plus Pays les moins entier développés développés 61 72 57 97 20 110 107 132 96 53 93 39 57 208
Nouvelle-Zélande lisation massive d'engrais et de pesticides agricoles, qui ont entraîné le bouleversement de communautés agricoles, l'aggravation du sort des petits paysans dont les lopins étaient intégrés dans de grosses exploitations, le grossissement des rangs de ceux qui prenaient le chemin de l'exode vers les bidonvilles insalubres des grandes concentrations urbaines, et l'exacerbation des disparités de revenus, prouvant ainsi que n'importe quel développement n'implique pas nécessairement une amélioration du niveau sanitaire. De plus, les ouvrages d'irrigations et la création de lacs artificiels - quand ils sont effectués sans les précautions sanitaires nécessaires ont favorisé la prolifération des moustiques véhiculant le paludisme et la multimollusques hébergeant l'agent de la schistosomiase (4).
Mb) l'exportation vers le Tiers Monde des industries polluantes — dont les législations protectionnistes de l'environnement ont limité la rentabilité dans les économies impérialistes, ou simplement dont la technologie est dépassée amené avec elles de nouvelles pathologies. Phénomène confirmé en termes à peine voilés par le Financial Times qui écrit que « l'attention croissante de l'opinion publique pour l'environnement est une raison supplémentaire encourageant le transfert de certaines formes de production industrielle dans des pays plus spacieux (sic !). L'industrie chimique helvétique par exemple ne produit presqu'aucune substance chimique de base en Suisse (5) ».
Nous connaissons aujourd'hui le cas concret de la Pennwalt, entreprise chimique US dénoncée par le gouvernement sandiniste du Nicaragua. Cette compagnie produisant de la soude caustique à partir d'électrodes de mercure, avait transféré en 1967 cette technologie hautement polluante au Nicaragua, où elle a - en treize ans - déversé 40 tonnes de mercure dans le lac Managua (1 134 km2), et intoxiqué
1. Conférence internationale sur les soins de santé primaires, Alma Ata, 6-12 septembre 1978, Publications OMS, 1978, p. 7, these 2.
2. Halfdan Mahler, « Santé et démographie », in Pour la Science, numéro 37, septembre 1980.
3. D'aprês la Conférence de P'UNICEF tenue à Lomé en 1972, ces trois facteurs sont à l'origine de 90 % des décês d'enfants en Afrique.
4. Conférence de Alma Ata, op. cit., p. 20. thèse 38. Au sujet du développement de l'onchocercose au Sénégal, cf. Claude Meillassoux, « Le projet d'aménagement de la vallée du Sénégal », in Le Monde diplomatique, mai 1980.
5. Financial Times, 13 avril 1981.
la majorité de ses 5 000 employés avec ce poison extrêmement toxique pour le système nerveux (6).
Face à une telle situation, quels sont les « moyens de lutte » que l'OMS ? Le développement de soins de primaires, décentralisés, prioritairement vers les campagnes et les bidonvilles des grandes cités et auxquels participent les populations elles-mêmes. « Ces soins abordent les principaux problèmes de santé, fournissent des services de prévention, de traitement et de réhabilitation. Pour prodiguer de tels soins, il faut mettre en place un enseignement portant sur les questions sanitaires, les problèmes de nutrition, de salubrité de l'eau et d'hygiène alimentaire. A cela doivent s'ajouter des données sur les soins maternels et infantiles, la planification familiale, les principales maladies infectieuses, la lutte contre les maladies endémiques, le traitement adéquat des maladies et blessures courantes et la fourniture des médica-
Dans les développements qu'il fait sur ce projet, Halfdan Mahler insiste sur ce qu'il considère comme « le point le plus important de la discussion, c'est-à-dire le problème des taux de fécondité » et de la planification familiale. Sans réduction drastique de la natalité, 80 % de la population du globe vivra dans les pays sous-développés à la fin de ce siècle. Nous y reviendrons, mais notons au passage la contradiction : en l'an 2000, le Tiers Monde sera toujours sous-développé, mais sa population devrait pouvoir jouir malgré tout — selon le programme de l'OMS - de
LES SYSTEMES SANITAIRES
SEMI-COLONIAUX L'exploitation coloniale, puis impérialiste, a reposé sur la création d'une d'où les capitalistes et propriétaires fonciers pouvaient puiser une main-d'œuvre bon marché et peu qualifiée. C'est donc sciemment qu'ont été délaissées les conditions d'entretien et de reproduction de cette force de travail. Par ailleurs, la faiblesse du mouvement - si ce n'est simplement le poids dérisoire de la classe ouvrière au sein de la structure sociale - n'ont pas permis d'obtenir les conquêtes sociales des mouvements ouvriers occidentaux. La structure sanitaire est le reflet de cette situation.
Le développement de l'infrastructure sanitaire depuis les années 1950 - et auquel a contribué l'OMS (8) — s'est fait au profit d'une petite partie de la population urbaine, qui dispose de la presque totalité des hôpitaux, des médecins et des services d'hygiène publique. Alors que l'immense majorité des habitants des campagnes et des bidonvilles des grandes cités est totalement abandonnée à son propre sort, ou bien a recours aux services de guérisseurs populaires (herboristes, curanderos, etc.) ou de charlatans ambulants.
Le Tableau II et le Tableau III (9)
PAR 10 000 HABITANTS DANS propose
Pays orientés
Colombie
Nicaragua
Pérou
El Salvador
(A) médecins pour 10 000 habitants
Pays
Colombie
Nicaragua
Pérou
El Salvador
Venezuela priorité accordée à une médecine moderne, basée sur des hôpitaux et destinée aux classes dominantes, et parfois à des secteurs restreints de la classe ouvrière (Tal'échelle du globe, il faut savoir que le industrielle, ouvrier organisé
TABLEAU II
DISTRIBUTION DE LA POPULATION ET NOMBRE DE MEDECINS
Année Moyenne de moins de
20 000 habitants
(A)
(A)
(B)
63,9 (1974)
1970
5,4
0,78
1971
4,5
1,37
72,6 (1979)
1969
5,2
(1,6)
76,0 (1961)
1969
2,3
2,64
81,1 (1969)
(B) pourcentage de la population (année du recensement)
Source : International Journal of Health Services, art. cit.
TABLEAU III
DONNEES SUR LA REPARTITION DES DEPENSES
DESTINEES AU SECTEUR DE LA SANTE PUBLIQUE
DANS QUELQUES PAYS D'AMERIQUE LATINE
(en pourcentage)
Année
Aide médicale
1970
91,2
1969
94,4
1969
94,2
1970
94,4
1970
95,6
Source: International Journal of Health Services, art.
cit.
montrent comment, en Amérique latine, elle
Afrique...
les médecins se trouvent concentrés essentiellement dans les grandes villes (Tableau
II), et comment se reflète — au sein des budgets de santé publique - le sous-développement de l'hygiène publique et la bleau III). Pour estimer ces statistiques à processus décrit ci-dessus est valable pour tous les pays semi-coloniaux, et que la situation sanitaire est, de manière générale, meilleure en Amérique latine qu'en Asie,
QUELQUES PAYS D'AMERIQUE LATINE
Localités de 20 000 a plus de
99 000
100 000 habitants habitants
(A)
(A)
(B)
(B)
2,1
9,5
15.1
26,6
11,2
8,6
13,8
18,8
(1,6)
16,8
14,5
7,2
6,2
5,1
11,1 13,3
Eau et assainissement
Total
8,8
100
5,6
100
5,8
100
5,6
100
4,4
100 est elle-même meilleure qu'en
Aux Etats-Unis et en Europe occidentale, l'amélioration des indices sani-
6. Lorraine Thiebaud, * Capitalism and mercury poisoning in Nicaragua », Interconti-
7. Halfdan Mahler, op. cit.
8. La plupart des programmes entrepris jusqu'à présent par l'OMS étaient destinés à des hôpitaux urbains ou à la formation de spécia-
9. Ces tableaux sont tirés du travail de Vicente Navarro, « The underdevelopment of the distribution of human health ressources in La-
Health Services, IV, 1: 5-27 (1974).
Sécheresse aux Indes... (DR)
taires a commencé à se faire au XIXe siècle. L'élément déterminant en fut l'essor de l'hygiène publique et des législations sociales que connurent les métropoles entre 1850 et 1910, qui fut rendu possible par la conjonction des luttes de la classe ouvrière pour limiter la surexploitation, et du besoin pour la bourgeoisie de faire des villes des centres commerciaux et industriels et d'assurer une reproduction durable de la force de travail (hygiénisme).
Rien de pareil dans les pays semi-coloniaux où les bourgeoisies locales n'ont réussi à vaincre la résistance de l'oligarchie terrienne et agro-industrielle à toute mesure aboutissant - à terme - à une augmentation de la valeur de la force de travail. Le sous-développement sani-
Une telle réforme sanitaire implique une redistribution des richesses - à l'échelle nationale pour commencer, mais également sous forme d'un transfert de richesse des métropoles impérialistes vers la « périphérie » pour arriver à effacer les inégalités — telle qu'elle ne peut être réalisée tant que subsistent les Etats bourgeois et la domination impérialiste. C'est la grande leçon que les révolutions coloniales ont donnée à tous ceux qui prétendent se soucier du sort des masses surexploitées de la planète. Leçon que l'OMS ne semble pas avoir retenue.
Les chiffres cités par le journal cubain Granma, et qui sont une simple recompilation de statistiques de l'Organisation pan-américaine sont pourtant éloquents :
TABLEAU IV STATISTIQUES DE L'ORGANISATION PAN-AMERICAINE DE LA SANTE pour 10 000 naissances)
Pérou 23.2
Colombie 17.1
Guatemala 14,5
Chili 13.1
El Salvador 9.5
Venezuela 6.8
Cuba 4.7
Source : Granma, organe du Comité central du Parti communiste cubain (PCC).
taire tire donc ses origines de la structure socio-économique des pays semi-colo-
Il faut reconnaître à l'OMS le mérite de se plier à l'évidence : le développement des soins de santé primaires correspond aux besoins de la population dudit Tiers Monde et au spectre de maladies qui la touche. Mais, cela dit, peut-on imaginer que les dirigeants de l'OMS sont vraiment naifs au point de croire que la situation actuelle est le résultat de mauvais choix en matière de développement sanitaire, et qu'avec leur projet ils arriveront à se substituer à l'absence de réforme de grande envergure de l'hygiène dans les pays capitalistes dépendants ? REFORME DE L'HYGIENE ET REVOLUTION PERMANENTE
Ces statistiques sont une preuve supplémentaire de la supériorité indiscutable d'une économie planifiée menée par un Etat ouvrier, compte tenu des limites objectives qu'impose la pauvreté de ces sotransition vers le socialisme. Nous avons là aussi la base objective pour laquelle les médecins et les travailleurs de la santé des pays semi-coloniaux, qui veulent effectuer une médecine sociale destinée à la classe ouvrière et à la paysanne. rie, doivent se lier au prolétariat, seule force sociale capable de créer les conditions économiques et politiques indispen-
Le parallèle avec la question agraire est frappant. D'après le texte adopté par l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations-Unies (ONU) en septembre 1980, «il faudrait prendre sérieusement en considération la possibilité de procéder à des réformes agraires, réformes qui comptent parmi les principaux moyens de stimuler la production agricole et le développement rural (12) ». Or, de telles réformes n'ont été intégralement réalisées que dans les pays qui se sont libérés de la domination capitaliste et impérialiste. Ce sont également eux qui ont connu les plus grands succès en matière de lutte contre
Pour reprendre les exemples latino-américains, nous voyons que la consommation moyenne de protéines et l'apport calorique sont supérieurs, à Cuba, à nombreux autres pays dont la richesse est plus grande. Ces statistiques sont d'autant plus parlantes que les écarts de consommation sont plus faibles à Cuba.
SANTE ET DEMOGRAPHIE Il est donc aisé pour l'OMS de se rendre compte que le bilan de ces trente dernières années - au moins - montre
10. Ces statistiques portent sur les années 1973 à 1975 environ. Elles ont peu de valeur en chiffres absolus, sauf celles qui concernent Cuba. Les autres systêmes sanitaires latino-américains ne sont pas à même de fournir des statistiques sérieuses concernant leur population, et il est donc probable que ces chiffres sont en-deçà de la réalité. Il n'est donc pas abusif de les comparer aux statistiques cubaines. Tiré de Granma, et cité par Intercontinental Press, 14 juillet 1980.
11. Toute recherche d'alliance avec un secqu'il n'y a rien à attendre de l'impérialisme si l'on veut réaliser d'ici vingt ans « la santé pour tous ! ». L'OMS ne compte d'ailleurs plus sur l'aide désintéressée, ainsi que Halfdan Mahler l'exprime sans détour: « Les pays riches peuvent fournir des sommes relativement peu importantes
— au même titre que des techniques et des connaissances scientifiques - nécessaires aux pays pauvres pour promouvoir la santé, car les pays riches doivent comprendre que de nombreux programmes de santé pour le Tiers Monde leur rapportent
L'OMS n'est pas financée que pour répandre les illusions que se font les nombreux médecins qui y travaillent. L'impérialisme en tire en effet de gros bénéfices. Halfdan Mahler écrit à ce propos que « l'éradication de la variole ne constituait pas le besoin de santé le plus important des pays pauvres, où des centaines de milliers d'enfants meurent chaque année de paludisme. Elle fut entreprise en raison de son importance pour la sante mondiale. » En effet, elle « fait économiser actuellement aux pays riches des milliards de dollars en vaccination, surveillance et quarantaine (13)» !
D'après Etienne Barral (14), le nombre de cas déclarés de variole était passé de 500 000 en 1950 à environ 100 000 en 1960. Lorsque l'OMS lance sa campagne en 1967, elle réussit en 10 ans à éradiquer la maladie. C'est un événement de grande portée, mais il apparaît de fait comme un parachèvement de la lutte contre les maladies infectieuses transmissibles dans les pays impérialistes. Les succès de l'OMS en matière de lutte contre le paludisme sont en comparaison beaucoup moins spectaculaires. La malaria connaît un nouvel essor depuis la récession internationale de 1974. Il y a près de 150 millions de cas dans le monde, et chaque année prés d'un million d'enfants de moins de 5 ans en meurent sur le seul continent africain. La tuberculose touche 8 millions de personnes et en tue 400 000 par an. La bilharziose touche 180 millions de personnes, l'onchocercose 20 millions.
Ce sont là les principales maladies infectieuses et parasitaires qui affectent les trois quarts de l'humanité! Et les comparaisons pour l'Amérique montrent qu'elles sont parfaitement solubles avec des moyens simples, et que leur persistance est avant tout une question
Les fins de millénaires se prêtent habituellement bien aux déclarations apocalyptiques. Ce que semble avoir compris Halfdan Mahler, puisque toute l'astuce du projet de l'OMS consiste à brandir la me. nace de l'explosion démographique monteur de la bourgeoisie est illusoire, les bourgeoisies coloniales étant incapables de briser la résistance de l'oligarchie, elles ne peuvent jouer le même rôle que la bourgeoisie républicaine du XIXe siècle en Europe, qui fit siennes les aspirations du progressisme médical face à la réaction monarchiste.
12. Le Monde, 5 avril 1981. 13. Halfdan Mahler, op. cit., p. 48. 14. Etienne Barral, Economie de la santé, Faits et chiffres, Dunod, 1978, p. 6-10.
CONSOMMATION MOYENNE DE PROTEINES ET D'APPORT CALORIQUE diale de la fin du siècle, en disant aux pays impérialistes : si vous ne voulez pas être confrontés à une population de 5 milliards d'habitants, représentant 80% de la population mondiale - miséreuse, affamée, non plus éparpillée dans les campagnes, mais concentrée dans d'énormes bidonvilles, facteur permanent d'instabilité sociale et politique -, vous avez intérêt à en améliorer les conditons de santé, seul moyen d'y réduire la natalité. « La leçon des dernières années montre que pratiquement partout où des services de soins étaient accessibles, les femmes ont réclamé les informations et le matériel pour espacer la naissance de leurs enfants et limiter la taille de leur famille. »
Comme si encore une fois le développement inégal du capitalisme, à l'échelle internationale comme nationale, était le fruit d'une politique délibérée et cupide des pays « riches ». Ou comme si - pour prendre le même problème sous un autre angle — il était du ressort de l'impérialisme de décider d'une politique consciente de répartition de soins ou d'autres riches-
Si tel était le cas, l'impérialisme aurait déjà pu satisfaire depuis longtemps les besoins alimentaires de l'humanité. Les seuls pays développés seraient aptes a produire suffisamment de ressources alimentaires, avec les techniques actuelles. pour nourrir trois fois plus d'êtres humains que n'en compte actuellement la terre. Mais l'impérialisme applique en la matière une politique malthusienne à long terme, afin de maintenir les prix des denrées alimentaires sur le marché mondial et garantir ses profits, sans se soucier des besoins de l'humanité (15). Et même là où la production est suffisante pour satisfaire les besoins moyens de toute la population, comme c'est le cas en Amérique latine, le mode de production capitaliste détermine une distribution inégale des calories et des protéines qui suralimente petite minorité et sous-alimente la grande masse (16).
sont les lois aveugles du marché qui régissent le développement du capitalisme et lui confèrent son mode d'évolution anarchique. Ce sont elles qui détermineront l'avenir sanitaire des masses exploitées des pays capitalistes semi-coloniaux comme impérialistes, à partir de deux objectifs que se fixe la bourgeoisie : l'austérité en matière de dépenses sociales et la stagnation - voire le recul - des revenus de la classe ouvrière.
Il est donc difficile de concevoir dans ces conditions de quelles sources nationales proviendra le financement de ces soins de santé primaires. La multinationale alimentaire suisse, Nestlé, affirme avoir perdu 186 millions de franes suisses en 1980 en Argentine, du fait de la politique déflationniste d'austérité sociale de la dictature militaire et de la dégradation du pouvoir d'achat des travailleurs (17). Il n'est pas vrai, de plus, que l'industrialisation relative du Tiers Monde se traduit par une amélioration du niveau de vie des travailleurs, bien au contraire. Dans le Gran Sao Paulo, le centre urbain le plus riche d'Amérique latine, la valeur réelle des salaires
Malaria
Pays
(nombre de cas)
Brésil
89 959
El Salvador
83 289
Colombie
37 306
Pérou
18 463
Haiti
15 087
Guatemala
9 616
Venezuela
4 759
Chili non endémique
298*
Cuba
* Ouvriers revenant de l'étranger
Source : Granma, organe du Comité central du Parti communiste cubain, (PCC), art. cit.
TABLEAU V nombre par jour et par personne
République Dominicaine
Source : Granma, organe du Comité central du Parti communiste cubain (PCC), art. cit.
minimum a diminué et la mortalité in.
fantile augmenté au cours des dix années qui ont suivi le coup d'Etat militaire de
1964. Sachant que la mortalité infantile évolue de manière inversement proportionnelle à la valeur réelle du salaire mi-
Jacques Chonchol écrit
« pour acheter les mêmes produits alimentaires qu'en décembre 1959, le travailleur qui, en mars 1978, recevait le salaire minimum, devait travailler deux fois plus de temps. Et ceci sans prendre en considération les autres besoins fondation et les soins médicaux. On peut en déduire que si les trois quarts des Brésiliens et plus de la moitié des habitants de Sao
TABLEAU VI
LA MALARIA ET LA TUBERCULOSE EN AMERIQUE LATINE
Tuberculose
(nombre de morts pour 100 000 habitants)
9,2
11,7
?
18,3
7,8
19,1
1,8
Protéines grammes par jour et par personne
41,0
46,1
48,4
44,8
47,3
52,7
64,0
52,1
62,6
70,1
Paulo gagnent moins que le salaire minimum, la mortalité infantile et la sous- alimentation ont dû s'aggraver entre 1959 et 1978 (18) ». La conclusion est simple :
la situation des habitants du Gran Sao
Paulo est meilleure que celle du reste des
Brésiliens, mais dans un contexte de dété-
15. Charles-André Udry, « Malthusianisme et famine ». Inprecor, premiére série, numéro
16. Conférence d'Alma Ata, op. cit., p. 12,
17. Journal de Genève, 25 avril 1981.
18. Jacques Chonchol, « Desnutricion y dependencia, problemas alimentarios de la poblacion latinoamericana ». Comercio Exterior, vol. 30, numéro 7, Mexico, juillet 1980, p. 735-
Quand les enfants n'ont plus la force de marcher... (DR)
fait paraitre récemment un important article de José Carlos Escudero (1)
détaillant la validité des comparaisons statistiques opérées entre Cuba et les au-
(sauf parfois l'Argentine) sont faussées par le fait que la statistique enregistre toutes les naissances (et parfois plus lorsque, pour obtenir plus de prestations sociales, les parents annoncent deux fois le même enfant !), alors qu'une partie des décès lui échappe. Si bien que le rapport « enfants morts/totalité des naissances » est surestimé. La seule exception est Cuba, où l'ensemble de la popumaladie donnée) n'enregistrent que les cas pris en charge par une instance sanitaire, soit une minorité. On peut le montrer par le fait que le nombre de décès déclarés pour une certaine maladie (le tétanos par exemple) est seulement légèrement inférieur au nombre de malades souffrant de tétanos recensés. Or, l'on sait qu'il existe un taux de mortalité pour une affection donnée, et — par extrapolation - on peut calculer le nombre de malades omis, dans le meilleur des cas, par la statistique. Soit environ 60 % pour la rougeole et 90 % pour la poliomyélite dans un pays comme le Mexique. Cuba fait exception dans ce domaine nue par l'impérialisme dans ses efforts pour contrer l'influence de la révolution cubaine, au même titre que les autres mesures prises dans le cadre de ples », International Journal of Health Services, volume 10, number 3, 1980, Baywood Pution inter-américaine pour le développement économique et social de l'Amérique latine.
fondée à la Conférence de Punta del Este en 1961 à l'instigation de l'administration Kennedy pour contrer l'impact des transformations révolutionnaires opérées par la jeune Rérioration globale des conditions de vie des masses brésiliennes.
Dans de telles conditions, la part des dépenses alimentaires dans le budget d'une famille prolétaire - qui varie autour d'une moyenne de 42 à 60 % avec des extrêmes de 75 % chez les plus pauvres et de 20 % chez les plus riches (et de 25 % en moyenne en France en 1975) -, reste si élevée qu'il est impensable que se dégage un véritable marché pour les produits médico-pharmaceutiques et les soins primaires en dehors des secteurs les plus favorisés de la population. A moins que... ne s'y substitue un financement extérieur. L'aide internationale pour le développement de soins de santé primaires devient du coup un formidable marché pour les industries médicales, comme le suggere explicitement la résolution votée par l'OMS à Alma Ata : « Le manque à gagner résultant de la vente en quantités réduites de biens de santé onéreux pourrait fort bien être plus que compensé par la vente sur de vastes marchés encore inexploités de quantités accrues de matériels et de fournitures moins coûteux destinés aux soins de santé primaires (19). »
L'industrie pharmaceutique a bien l'intention de mettre à profit les projets actuels de l'OMS pour élargir ses marchés, et pour accéder à des terrains d'expérimentation de nouvelles spécialités phar-
LE MENSONGE DES STATISTIQUES : QUELQUES EXEMPLES LATINO-AMERICAINS tres pays latino-américains. Du travail de l'auteur de l'article, il ressort que :
lation est intégrée dans le réseau sanitaire...
l'Alliance pour le progrès (2).
blishing Co., Ine.
volution cubaine.
maceutiques et de nouvelles techniques de contraception (20). Depuis 10 ans, elle a d'ailleurs accru son influence au sein de l'OMS à la faveur de trois nouveaux programmes qui concernent la reproduction humaine, les maladies tropicales et les soins de santé primaires (21).
Mais cette aide internationale ne peut modifier substantiellement la structure sanitaire des pays semi-coloniaux. Les objectifs de l'OMS ne seront pas atteints dans ces conditions, et ses propositions les plus intéressantes resteront lettre morte. Les seules améliorations structurelles possibles ne peuvent être que le fruit des conquêtes révolutionnaires du prolétariat et de la paysannerie pauvre. L'exemple du programme sanitaire de l'Unité populaire
19. Conférence d'Alma Ata, op. cit , p. 12, these 17.
20. D'après le Monde du 6 mai 1981, les ventes de contraceptifs oraux ont augmenté de façon extrémement rapide pour atteindre selon des estimations un milliard de boîtes en 1981.
La diffusion des dispositifs intra-utérins (stérilets) progresse aussi. Enfin, la stérilisation volontaire est en train de devenir l'une des méthodes les plus utilisées : plus de 80 millions de femmes (!) ont déjà eu recours à cette technique, qui commence à étre adoptée par des hom-
21. Anne Thebaud-Mony et Meredith Turshen. « Vers la médicalisation du sous-développement », le Monde diplomatique, avril 1981.
La revue International Journal of Health Services publiée à New York a
- Les statistiques de mortalité infantile de tous les pays semi-coloniaux
- Les statistiques de morbidité (nombre de personnes atteintes par une
- Pour l'auteur, il semble que cette falsification statistique ait été entrete-
F. D.
1. José Carlos Escudero, « On nes and health statistics : some latin american exam-
2. Alliance pour le progrès (Alliance for progress — Alianza para el progreso), associachilienne (1970-1973) démontre que, même avec un soutien populaire massif, il n'est pas possible de réaliser le droit à la santé pour tous, et de modifier la nature de l'institution sanitaire, en mettant la priorité sur la médecine préventive et extra-hospitalière, tant que subsiste l'Etat bourgeois (22).
La révolution populaire sandiniste a en revanche mis sur pied, en quelques mois, les éléments qui devraient permettre dans les années à venir aux masses nicaraguayennes d'avoir acces à la santé et à l'éducation (23). Bien avant l'an 2000 !
Fred DENFERT
10 mai 1981.
22. Vicente Navarro, « El Chile de Allende : estudio de la lucha contra el subdesarrollo », in La medicina bajo el capitalismo, Grijalbo, Mexico, 1978.
23. Pourtant, en mai 1980, POMS n'avait versé que 15 000 dollars au Nicaragua pour un programme de vaccination antitétanique, alors que l'aide internationale et la solidarité s'élevaient à 32 millions de dollars, sur lesquels 10 millions étaient déjà arrivés au Nicaragua. L'Organisation pan-américaine de la santé avait promis
800 000 dollars d'aide, mais n'avait encore rien versé. Pour le détail, cf. Ministerio de
Salud, Salud : politicas, logros y limitaciones,
2e édition, Managua, décembre 1980.
« INPRECOR » A PUBLIE...
Inprecor, « Famine et récession ».
première série, numéro 13, du 28 novembre 1974.
Charles-André Udry, « Les profits de la faim ». numéro 16-17, du 16 janvier 1975.
Charles-André Udry, « La situation économique des pays sous-développés ».
numéro
41-42, nouvelle série, du 30 décembre 1978
Fred-Alain
« Quelques
Lehman
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Kai Chang. « Le néo-malthusianisme du Parti communiste chinois », numéro 80, du 26 juin 1980.
Marianne
Marais,
* Les trusts pharmaceutiques et la contraception ».
numéro 82-83, du 31 juillet 1980.
Claude Gabriel, « Ouganda : famine naturelle ou chaos néocolonial ? », numéro 86, du 14 octobre 1980.
Anna
Coote,
« Grande-Bretagne:
Mort à la classe ouvrière ! », numéro 87-
88, du 30 octobre 1980.
Inprecor, « Guatemala : les pauvres sont toujours plus pauvres », numéro
99, du 13 avril 1981.
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