Inprecor 1974–2004

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BELGIQUE

La social-démocratie cède à nouveau...

· Inprecor n° 104, 22 juin 1981 · p. 28-31 · 3 559 mots

Belgique Syndicalisme

Les nouveaux plans de la bourgeoisie belge pour entamer la résistance ouvrière à l'austérité

BELGIQUE François VERCAMMEN

C'est avec un soulagement à peine caché que le gouvernement, les patrons et les directions syndicales étaient parvenus - en février dernier - à s'entendre sur un nouvel accord interprofessionnel (convention collective concernant l'ensemble du secteur privé), mettant fin - provisoirement - à des mobilisations de plus en plus importantes de la classe ouvrière (1).

A compter du début février 1981, une période de deux ans de « paix sociale » devait s'ouvrir mais, deux mois plus tard, le patronat a ouvert les hostilités en lançant une violente attaque contre le système de liaison entre les salaires et l'index (échelle mobile par rapport à l'indice des prix) en vigueur.

On s'achemine donc vers des conflits sociaux plus durs, avec en perspective une crise politique gouvernementale à brève échéance.

L'ampleur de la riposte ouvrière sera largement fonction de la pression que va exercer la base ouvrière et syndicale sur l'appareil de la FGTB (Fédération générale du travail de Belgique). C'est le seul obstacle que doivent franchir les partis socialistes (PS et SP) pour avoir les coudées franches pour mener à fond leur politique de collaboration de classes, mais il s'agit d'un obstacle de taille. UNE OFFENSIVE D'AUSTERITE

« A PETITS PAS » Depuis l'automne 1980, la bourgeoisie avait lancé - à retardement par rapport aux autres bourgeoisies européennes - une offensive d'austérité de grande envergure. Il est difficile d'énumérer l'ensemble des mesures d'austérité mises en œuvre par le gouvernement et le patronat, et ce pour deux raisons :

- Un aspect important de cette offensive se déroule au niveau des entreprises et a porté avant tout sur l'emploi dans l'industrie, mais également sur une détérioration des conditions de travail. Aucune étude globale - sauf en ce qui concerne l'emploi - n'existe encore sur une évolution qui n'en est encore qu'à ses débuts.

Les gouvernements qui se succèdent au pouvoir rencontrent des problèmes considérables pour mettre en œuvre une politique énergique et cohérente. Il existe donc une « manière belge » de gouverner, liée aux rapports de forces existant entre les classes : de plusieurs côtés - tant au sein du gouvernement que du patronat -, on lance avec « fermeté », des ballons d'essai ; des « fuites » sont organisées pour annoncer une résume antisociale en gestation dans tel ou tel ministère, les syndicats protestent alors vigoureusement. Un ministre « ouvrier » se désolidarise de son collègue. Une concertation-négociation, mi-secrète mi-publique, s'engage alors. Il en résulte généralement un grignotage limité des acquis des travailleurs. Le gouvernement passe à l'application, tout en réservant une série de modalités concrètes pour l'avenir. Mais, par suite des crises gouvernementales en cascade, il n'a souvent pas le temps (méme pour des projets à court terme) d'aller jusqu'au bout ...

Il règne ainsi une grande confusion dans les ministères et dans les bureaux d'études des organisations syndicales propos de la Sécurité sociale, des pensions, des modalités d'application du blocage des salaires (qui ont d'ailleurs fini par être abandonnées).

Ces quelques remarques valent pour le programme d'austérité du gouvernement Martens-IV, le quatrième gouvernement présidé par le même Premier minis. tre. Ce gouvernement est formé par les deux partis socialistes (PS et SP) et les deux partis démocrates-chrétiens (le CVP

Le plat de résistance de cette coalition a été un projet de loi (il y en avait sept en tout) qui voulait instaurer le blocage des salaires pour deux ans (jusqu'à la fin 1982), annulant de ce fait l'effet des conventions collectives. A moins que les syndicats et le patronat ne parviennent, sous l'impulsion et l'arbitrage du gouversigner un nouvel accord interprfessionnel ayant « le même effet prati-

La FGTB, le syndicat sous direction social-démocrate, a engagé, sans la CSC (le syndicat chrétien) une mobilisation au mois de janvier 1981 sur une base extrê mement limitée : elle ne contestait pas le principe du blocage des salaires ni les autres projets de loi d'austérité, mais tentait seulement d'empêcher le gouvernement d'intervenir dans la négociation des

Sous la pression ouvrière croissante, les patrons et le gouvernement ont cédé rapidement. Chacun pouvait dès lors se déclarer satisfait. Le gouvernement était parvenu à faire passer les six autres projets de loi : économies dans le secteur pufrappant 800 000 travailleurs d'une « cotisation de solidarité »), restrictions apportées à l'indemnisation du chômage (touchant avant tout les femmes), attaques contre les pensions. Mais surtout il obtenait - pour la première fois - des directions syndicales qu'elles s'engagent à respecter la paix sociale et le blocage des salaires pour deux ans.

Le patronat, pour sa part, a toujours considéré ces projets comme insuffisants. Il avait donc refusé de s'engager à fond pour les défendre. D'autant plus que le projet initial du gouvernement (retiré au profit de l'accord interprofessionnel signé par les seuls « partenaires sociaux ») comprenait une clause très insolite : les ressources dégagées par le blocage des salaires devaient rester dans l'entreprise, être cogérées par le Conseil d'entreprise, afin de créer des emplois ...

Les bureaucraties syndicales, surtout • celle de la FGTB, ont crié victoire. Non seulement le principe de la libre-négociation des salaires et des conventions collectives était sauvegardé, mais, de plus, le patronat et le gouvernement reculaient sur

- Le blocage des salaires n'était pas absolu pour toutes les catégories de tra-

(notamment moins bien payées), et il était prévu que la masse salariale pouvait encore augmenter de 3,2 % (42 milliards de FB) au lieu du 1,44 % (16 milliards de FB) prévu dans le projet

- De nouvelles conventions collectiêtre conclues d'ici la fin 1982 et déboucher sur une réduction du temps de travail à 38 heures (là où l'on travaille 39 ou 40 heures), ou 37 heures (ou une augmentation de 1 % des salaires) là où on travaille actuellement 38 heures.

Les directions syndicales ont joué sur un sentiment réel existant au sein des secteurs de la classe ouvrière les moins mobilisés jusqu'à présent. De plus, elles ont habilement exploité le fait que, depuis 2 ou 3 ans, il y a un blocage de fait des salai res (les salaires n'ayant augmenté que de 0,5 à 1,5 %). Et, au lendemain de l'accord, elles ont minimisé la portée prati que de la clause portant sur la paix sociale (« qui empêchera le mouvement syndical de faire grève ... ») :

- Au niveau de l'emploi, les direc tions syndicales ont complètement accepté les nouvelles mesures d'austérité ; elles

1. Lire Inprecor, numéro 96, du 2 mars 1981, François Vercammen, « Belgique : forte résistance à l'offensive d'austérité » et « La cri-

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miste, mais traversée par des courants social-démocrate, communiste, syndicad'orientation réformiste, comprenant une petite minorité « socialiste autogesont cessé leur opposition à l'arrêté royal ler janvier 1981 qui supprime la consultation obligatoire de la commission d'avis (où siègent les syndicats) près de l'ONEM (Office national de l'emploi).

- Cette attitude ouvre la voie à la possibilité d'épurer en masse les chômeurs de longue durée (plus de deux ans) des listes de l'ONEM (ils sont 120 000 sur un total de 364 000 chômeurs, dont 80 000 femmes). Il y a désormais une réduction importante des allocations pour les chômeurs, qui sont en outre divisés en trois catégories : les « chefs de ménage » (leur allocation reste identique), les « isolés » et les « cohabitants ». Ce sont avant tout les femmes qui font les frais de cette opé ration.

- Les jeunes qui cherchent un premier emploi au sortir de l'école devront désormais attendre 150 jours, au lieu de 75, avant de toucher leur allocation chômage...

- « L'emploi convenable » (c'est-àdire l'emploi qui ne peut être refusé par un chômeur) peut dorénavant se situer au-delà d'un rayon de 25 km du domicile.

HARO

SUR LES SERVICES PUBLICS !

Profitant de la brèche ouverte dans le secteur privé, le gouvernement s'en est pris, au lendemain de l'accord interprofessionnel, aux services publics, mais en restant prudent: les sept propositions du ministre concerné avaient notamment pour objectif d'empêcher, avec la complicité de la bureaucratie syndicale, une grève nationale du secteur prévue pour la mi-février. Rien n'y fit cependant : la grève a eu lieu, et elle a été un succès. Cela a incité le gouvernement à temporiser et à « englober » - selon une technique désormais traditionnelle - les mesures anti-sociales dans un nouveau « plan d'assainissement » du budget de l'Etat qui devait être discuté à la fin du mois de mars 1981.

Cette « deuxième vague d'austérité » visait à liquider en trois ans le déficit budgétaire qui est de 100 milliards de FB, afin de respecter « les normes de la CEE (Communauté économique européenne) ».

LA BELGIQUE PS : Parti socialiste (francophone, couvrant la Wallonie et Bruxelles). de Bruxelles). PSC : Parti social-chrétien. CVP : Christelyke Volks Party (majoritaire en Flandre).

chacun une aile liée au syndicat chrétien CSC.

PRL : Parti libéral (côté francophone).

liste « pur » et révolutionnaire.

tionnaire ».

Elle devait permettre d'économiser 33 milliards de FB en 1981. C'était un plan typiquement « belge » qui combinait les mesures pratiques et des positions de principes, souvent sans modalités d'application, notamment parce qu'elles devaient être soumises à la « concertation » avec les syndicats. Une des caractéristiques du plan, c'est que, pour économiser

100 milliards de FB, il ne se donnait les moyens d'en économiser que 33...

Cependant, certaines mesures des anti-sociales qu'il contient ont une portée réelle : la taxation des revenus de remplacement (allocations de chômage, d'invalidité, de maladie ou les retraites) ; l'introduction du temps partiel pour tout emploi libéré dans les services publies ; le système des subvenremplacement du tions aux différents services publics par celui des « enveloppes budgétaires » fixes qui ne pourra déboucher, à terme, que sur une forte rationalisation du niveau de l'emploi et des salaires dans ce secteur.

D'autres mesures portent sur l'introduction de la publicité à la radio et à la télévision (monopole du service public en

Belgique) ; la suppression d'un ensemble d'organismes publies marginaux ; la mise en cause du statut de l'enseignant (celuici devant accepter sa réaffectation dans

EN SIGLES ...

SP : Socialistische Party (flamand, couvrant la Flandre et les Flamands

Ces deux derniers partis sont les principaux partis bourgeois, comprenant

FGTB : Fédération générale du travail de Belgique, à dominante réfor-

CSC : Confédération des syndicats chrétiens, liée de fait au PSC-CVP,

Ces deux syndicats sont statutairement indépendants des partis politiques

La Belgique, un vieux pays industriel touché par la crise. (DR) « fonction inférieure ») ; la rationalisation de l'Office des chèques postaux, des chemins de fer (SNCB) et des tramways vicinaux (SNCV) ; les restrictions mises à l'octroi du permis de travail aux étrangers ; le relèvement des droits d'inscription dans les universités pour les étrangers ; l'introduction du numerus clausus dans les facultés de médecine.

On évoque à nouveau le lancement d'un « grand emprunt à des conditions avantageuses », mais sans précisions (les socialistes s'opposent à « l'amnistie fiscale » qui devrait l'accompagner).

Ces mesures gouvernementales, qui ont une portée pratique assez limitée, tendent à revenir sur les acquis obtenus par les travailleurs des services publics depuis

Deuxième Guerre mondiale. Il est d'ores et déjà certain qu'elles se heurteront à de fortes résistances (une manifestation nationale du Front syndical commun FGTB-CSC a déjà eu lieu le 16

Si l'on examine rétrospectivement l'offensive d'austérité de l'hiver 19801981, on ne peut qu'être frappé par le peu de résultats pratiques obtenus par la bourgeoisie. Certes, sur plusieurs points, elle a obtenu, en principe, gain de cause : blocage des salaires, paix sociale interprofessionnelle de longue durée, remise en question du statut des travailleurs dans les services publics. Elle a en plus fait des progrès dans le grignotage de l'allocation chômage, ce qui est important quand on considère l'ampleur des chiffres en perspective, et qu'une « réforme fondamentale » de ce système est en discussion.

Mais il est clair que la « politique des petits pas » qui vise à avancer imperceptiblement sur le terrain de l'austérité pour éviter une explosion sociale comparable à la grève générale de 1960-1961 (2) a atteint ses limites. Le coût financier à payer reste trop élevé — même si le grand

2. Lire Jean De Vries, Fernand Charlier et Emile Decoux, La grève belge de 1960-1961, Force et faiblesse d'un grand courant, supplément à La Vérité des travailleurs, février 1961.

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Leo Tindemans. (DR) capital ne manque pas de moyens m, et surtout les résultats sont dérisoires, tant par rapport aux exigences économiques du système (relance radicale des taux de profits), que par rapport au retard accumulé par la bourgeoisie belge face à ses concurrents. Le dernier Bulletin économique de la Kredietbank est plutôt optimiste sur la fin de la récession en cours (qu'il prévoit pour la mi-1981), mais il lance un cri d'alarme à propos de la capacité de l'industrie belge de tirer parti d'une relance possible de l'économie capitaliste internationale en 1982. Et d'exiger des mesures drastiques en ce qui concerne les restrictions budgétaires et la pression sur les salaires.

Au cours des mois de février et de mars 1981, le débat politique qui se déroule dans les hautes sphères de la bourgeoisie est venu sur la place publique. Et — fait très rare —, on a vu monter en première ligne les présidents nationaux et de fédération du patronat aux côtés des hommes politiques traditionnels (Tindemans, Van den Boynants, Eyskens, Martens).

L'enjeu de ce débat ne porte pas tant sur le contenu économique concret de la politique bourgeoise et gouvernementale (car, même si la presse bourgeoise se plaît de temps à autre à citer Milton Friedman (3), à interviewer le professeur K. Keykel ou à applaudir Margaret Thatcher ou Raymond Barre, elle comprend que la mise en œuvre de leurs conceptions en Belgique reste du domaine de l'utopie), que sur une question directement politique : la valeur relative de la paix sociale et de l'affrontement social comme perspective immédiate ...

Ainsi, un secteur important du patronat belge (Fabrimetal, Association belge des banques, le secteur des assurances, flamands comme Beckaert et Leysen de l'entreprise Agfa-Gevaert) avaient marqué une nette préférence, en janvier 1981, pour le projet de loi gouvernemental de blocage des salaires. Non pour des raisons économiques (la différence avec l'accord interprofessionnel était limitée), mais tout simplement pour élever la barre de la confrontation politique : obliger la FGTB à poursuivre son attaque contre le projet et l'amener à lutter contre un gouvernement à participation socialiste, effrayer les travailleurs par le spectre d'un nouveau 1960-1961, briser définitivement le front syndical commun entre FGTB et CSC, et spéculer sur les différenciations au sein de ces deux centrales entre les durs et les mous ; tels étaient quelques-unes des conséquences recherchées de cette ligne d'affronte-

Cette vision était reprise, dans les milieux politiques, par des politiciens comme Tindemans, président du CVP, dans la perspective d'une solution tripartite d'union nationale (4), voire d'un gouvernement bourgeois homogène entre libéraux et démocrates-chrétiens. Jena Gol du PRL appelait même de ses vœux la formation d'un gouvernement fort, non-issu des combinaisons parlementaires, directement désigné par le roi. Mais, au début du mois de février 1981, l'option « collaborationniste » avec le PS et le SP l'emportait encore au sein de la bourgeoisie.

Les politiciens de droite, qui au sein du PSC voulaient mettre à profit le désarroi du Parti socialiste après la démission fracassante du président André Cools (5) et par l'âpre lutte que connaissait l'appareil pour sa succession, en provoquant immédiatement des élections anticipées, furent remis à leur place par le président du PSC, Van den Boynants. Plus encore, le président élu du PS, Spitaels, recevait des assurances pour lui permettre d'asseoir rapidement son autorité sur les militants désorientés après les attaques contre les salaires, les services publics et le chômage, lui permettant d'annoncer qu'il n'y aurait pas d'attaque contre la Sécurité sociale ni contre l'index, mais uniquement des coupes budgétaires espacées dans le temps ...

UN TOURNANT POLITIQUE

Et puis soudain, à la fin du mois de mars, s'est opéré un retournement brusque, juste après le « conclave gouvernemental » qui avait abouti à un accord sur les restrictions budgétaires, et quelques jours avant la grande concertation sociale entre patrons et syndicats sur la « nouvelle politique industrielle ».

Tout a commencé par des rumeurs persistantes sur les difficultés du franc belge sur les marchés des changes, accentuées par les déclarations des ministres

3. Economiste, théoricien de l'école monétariste, dite « Ecole de Chicago ».

4. Gestion gouvernementale impliquant les socio-démocrates, les démocrates-chrétiens et les libéraux.

5. Lire Inprecor, numéro 96, François Vercammen, art. cit., p. 15.

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(« Nous sommes en guerre ! » a-t-il décla- nouvelée. Souvent, ces luttes ont été dirides Finances de la CEE et des participants au sommet européen de Maastricht au mois d'avril. La discussion sur la dévaluation a ressurgi, alors que, voici deux ans, la bourgeoisie avait rejeté ce moyen pour relancer durablement l'économie belge. Très vite, il est apparu que tout cela n'était qu'un prétexte pour mettre en cause le système actuel de liaison des salaires à l'index (condition minimale pour qu'une dévaluation ait un minimum d'effet). Or, la bourgeoisie sait que cela ne peut aller sans affrontements avec le mouvement ouvrier organisé et sans des bouleversements significatifs au sein de ce dernier.

Le Premier ministre Martens, sous la pression des milieux de la haute finance, rompt l'accord gouvernemental avec les socialistes : il exige la révision de l'accord interprofessionnel signé en février 1981. Il propose une réduction générale de 10 % des salaires dans tous les secteurs en difficulté et veut imposer la « suppression de • raclement moire. La col tion gouvernementale éclate.

Les dirigeants socio-démocrates n'ont aucune divergence de fond avec les mesures proposées, mais avec la forme d'ultimatum et d'agression d'ensemble que prend ce train de mesures. Ils savent qu'il est impossible de le faire accepter comme cela à la classe ouvrière.

Tout le monde, dans le mouvement ouvrier, interprète la crise gouvernementale comme un véritable tournant politique : la fin de l'ère des gouvernements de coalition entre le capital et le travail (partis bourgeois et PS) s'appuyant sur une concertation sociale systématique entre patrons et dirigeants syndicaux.

Les journaux socialistes s'en prennent au nouveau Premier ministre en puissance, Eyskens junior. La FGTB annonce une action interprofessionnelle nationale pour la défense de l'index. Les directions du PS et du SP se préparent déjà à une campagne électorale sur un seul thème - l'index — qui symbolise les acquis des travailleurs, leur seule protection efficace contre les méfaits du capitalisme et un rapport de forces stabilisé depuis 35 ans.

Pourtant, l'axe de la vie politique reste provisoirement celui de la collaboration de classe à tous les niveaux. Mais, avec la constitution du nouveau gouvernement Eyskens (Eyskens-ler dit-on déjà par dérision) composé par les mêmes partis politiques, son centre de gravité s'est déplacé vers la droite. Car, sur le fond, la social-démocratie a cédé en principe sur quatre questions-clés :

- L'index (le mot même ne figure pas dans la nouvelle déclaration d'intention gouvernementale) devra être ramené aux normes européennes ;

- La masse salariale devra être réduite de façon importante dans les secteurs en difficulté ;

- La politique fiscale visera à soulager directement les coûts de production des patrons, grands et petits ;

Une révision constitutionnelle sera faite pour instaurer des « gouvernements de législatures », c'est-à-dire indépendants des votes de censure sur des points particuliers de leur programme.

Ce tournant à droite a reçu une nouvelle consécration. D'abord le roi est directement intervenu en appelant « tous les pouvoirs légaux et de fait » à créer ré). Ensuite, c'est un homme des milieux bancaires - l'ex-président de la Banque nationale - qui devient ministre des Fi-

Il est clair que ce gouvernement, ou celui qui va lui succéder à brève échéance,

Use heurter au mouvement ouvrier organisé. Il pourrait le faire à l'occasion d'élections législatives dont le résultat serait un élément important de l'évaluation du rapport des forces dans le pays. La bourgeoisie mise sur un recul important du PS en Wallonie, ce qui renforcerait les courants droitiers dans ce parti et isolerait davantage la direction wallone de la FGTB. Il est probable également que les escarmouches de ces derniers mois déborderont sur le terrain social extra-parle-

Le roi des Belges, une institution-recours. (DR)

Contrairement à l'évolution à droite qui se déroule sur le terrain politique et institutionnel, les travailleurs continuent de s'appuyer sur la montée ouvrière - limitée mais sensible - qui s'est opérée depuis le début de l'année.

Ainsi, dans plusieurs entreprises industrielles importantes, les travailleurs ont mené des luttes avec une énergie regées par les délégués d'entreprise, sans l'appui et souvent contre la volonté de l'appareil syndical du secteur ou de la région. Elles sont parvenues à faire reculer le patronat ou à obtenir des gains limités en matière de niveau de vie ou de maintien de l'emploi.

Cela a notamment été le cas dans la sidérurgie du Borinage, à la Fabrique natinale d'armes (Herstal), à Caterpillar (Charleroi), à Sidmar (Gand), à Boel-Tamise (près d'Anvers). C'est dans ce genre de tests pratiques que se vérifieront, au cours des mois qui viennent, le niveau des rapports de forces entre les classes.

François VERCAMMEN Bruxelles, le 30 mai 1981.

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