Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SALVADOR

Le FMLN accentue son emprise sur les campagnes

· Inprecor n° 106, 20 juillet 1981 · p. 21-23 · 2 883 mots

El Salvador Amérique centrale Mexique Cuba

Le FMIN accentue son emprise entre 1965 et 1975. La Junte a mis sur les provinces de Cabanas, San Vicente et

Michel ROVERE

Moins de six mois après l'offensive générale lancée par les révolutionnaires salvadoriens en janvier 1981 et les communiqués de victoire lancés par la Junte militaire et démocrate-chrétienne du Salvador, celle-ci doit reconnaître à nouveau qu'elle subit très directement la pression militaire des unités du Front FarabundoMarti de libération nationale (FMLN). A l'occasion d'une visite officielle au Guatemala, le ministre salvadorien de la Défense, le colonel José Guillermo Garcia, qui passe pour être l'homme fort du régime, a dû reconnaître : « Bien que nous soyons vainqueurs pour le moment, les insurgés ont l'avantage de la surprise et de l'initiative. » Et pour justifier les revers subis, d'expliquer l'armée salvadorienne était sous-équipée face à une « organisation communiste admirable ». Le colonel a conclu en disant : « Nous défendons nos positions, mais nous recherchons une solution politique par le biais d'élections. »

Il est vrai que, sur le plan militaire, malgré l'énorme soutien américain et la complicité active des régimes du CONDECA (1), l'armée salvadorienne vient d'essuyer plusieurs revers sérieux. L'armée salvadorienne vient de mettre un terme à la septième grande opération de contre-insurrection mise en œuvre depuis le début de l'année 1981. Cette opération, similaire aux offensives « Search and Destroy » développées par le corps expéditionnaire US au Vietnam, s'est déroulée dans la zone montagneuse située autour du volcan de San Vicente, à 60 km à l'est de la capitale San Salvador. L'importance stratégique de cette zone tient au fait qu'elle est un nœud de communication important entre les provinces orientales et occidentales du pays. Selon le porte-parole officiel de l'armée salvadorienne, plus de 200 insurgés auraient été tués au cours de cette « opération de nettoyage à grande échelle qui a duré 12 jours, du 3 au 15 juin ». Mais la station de radio de la guérilla, Radio Venceremos, à laquelle se réfèrent de plus en plus toutes les agences de presse (ce qui prouve la crédibilité des informations diffusées par la Junte !), insiste sur le fait que l'armée salvadorienne a dû se retirer sans avoir pu détruire l'essentiel du dispositif du FMLN.

En fait, c'est à une échelle de plus en plus massive que l'armée salvadorienne et conseillers américains tentent de mettre en œuvre dans le pays les techniques de guerre expérimentées au Vietnam sur les campagnes pied une Brigade à déploiement rapide Atlacatl, sur le modèle des commandos de chasse anti-guérilla US. Entraînée par des conseillers américains, la brigade est transportée par air, équipée de fusils d'assaut M 16. Elle est appuyée dans ses engagements par des hélicoptères de combat et des chasseurs-bombardiers.

Ces operations our « chercher et de truire » les bases de la guérilla ont été lancées successivement au Morazan, à La Union, à Guazapa et à San Vicente. Après l'échec de l'opération à San Vicente, de nouveaux engagements importants sont signalés dans les départements de Cade Chalatenango. Comme au Vietnam, même si c'est à une échelle plus réduite, ces opérations visent un triple obmilitaire : il s'agit d'accrocher, de fixer et de détruire les unités des forces régulières de la guérilla ;

- économique : la destruction des récoltes et des villages vise à empêcher la constitution ou l'élargissement de « zones

- politique : l'ampleur des combats, combinée avec la politique de terreur à l'encontre des populations civiles visent, pour « séparer le poisson de l'eau », obliger les populations civiles à fuir où à se regrouper dans des « hameaux stratégiques », défendus par l'armée et quadrillés politiquement par les bandes paramili-

Alors que les observateurs locaux estiment les forces régulières de la guérilla entre 4000 et 6 000 combattants (l'armée salvadorienne est forte de 9000 hommes, plus 6 000 gardes nationaux), Victor Guerreiro, représentant du FMLN, a expliqué que le pays avait été divisé en quatre fronts de guerre, et que quinze zones étaient contrôlées militairement, politiquement et économiquement par la

Front occidental : ce sont les provinces d'Ahuachapan, Santa Ana et Sonsonate. Le FMLN contrôle les zones de Metapan et El Porvenir, près de la frontière guatémaltèque.

Front central : San Salvador, La Libertad, Chalatenango et Cuscatlan. Le FMLN contrôle les zones de San Fernando et Las Vueltas, y compris cinq villages près de la frontière hondurienne, les zones de Guazapa, Suchitoto et Aguilares Quezatlepeque, près de la capitale.

Deuxième Front central : il regroupe

ELSALVADOR La Paz. Le FMLN contrôle les zones de Cinquera et Villa Vitoria près du barrage hydro-électrique qui fournit près de la moitié de l'électricité du pays, San Lorenzo, San Sebastian et le volcan de San Vicente avec les six villages qui l'entourent.

Le Front oriental regroupe les provinces d'Usulatan, de San Miguel, de Morazan et de La Union. Les zones libérées sont Perquin, y compris six villages près de la frontière hondurienne, Nuevo Eden, San Agustin Jucuaran et le volcan Con chagua qui est situé à proximité du port stratégique de La Union qui donne dans le golfe de Fonseca.

En plus de ces zones, il existe des camps mobiles du FMLN

Un représentant du FMLN à Tegucigalpa (Honduras) a expliqué à Latin Ame-

Weekly Report que la guérilla contrôlait désormais 50% des départements de Morazan, Chalatenango et Cabanas, contre 30 % au moment de l'offenside janvier. Elle contrôle également 30% du département de San Vicente Dans ces quatre départements, le FMLN assiège en permanence plusieurs villes. Selon toutes les sources, le FMLN contrôle au moins 10 % de la superficie totale du

Selon un dirigeant du Front central, le commandant Marcos, « une économie de guerre a été mise sur pied dans les zones contrôlées par la guérilla, à base d'agriculture et d'élevage. Des cours d'alphabétisation, d'entraînement militaire d'éducation politique sont dispensés, petits ateliers fabriquent ou réparent le

La vie dans les zones libérées est administrée par des organes de « pouvoir populaire », les Comités du pouvoir farabundiste, qui organisent la distribution de nourriture et gèrent les systèmes de santé et d'éducation, sur le modèle des Comités de défense sandinistes avant le 19 juillet 1979 au Nicaragua.

Le FMLN a mené des opérations militaires d'envergure, engageant plusieurs centaines de combatants à Arcatao (province de Chalatenango) et La Union. Les actions militaires ont repris dans la capitale, où elles avaient été interrompues pendant plusieurs mois. trale, sous la houlette des Etats-Unis.

bandes armées d'extrême droite agissant le plus souvent aux côtés de l'armée et des autres corps officiels de répression.

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Cependant, un décalage important continue d'exister entre l'implantation du FMLN dans les campagnes et la force de ses réseaux dans les villes, notamment la dans capitale. C'est ce que reconnaît le commandant Jonas, membre de l'état-major du FMLN pour le Morazan, qui explique : « L'armée contrôle les grandes villes et les bourgs, mais c'est nous qui tenons les campagnes. »

C'est pour cela qu'il est peu vraisemblable qu'une offensive générale du type de celle de janvier 1981 soit lancée à brève échéance, d'autant que la question de l'unité entre les diverses composantes du FMLN n'est toujours pas réglée. Chacun des groupes composant le FMLN et le FDR a recommencé à sortir son propre matériel de propagande.

La situation des populations civiles devient de jour en jour plus précaire. Dans les villes, les opérations de ratissage, de perquisitions et de contrôle affectent désormais presqu'autant les quartiers des classes moyennes que les districts populaires. La répression s'accentue. La Commission des droits de l'homme a dû passer, au début du mois de juin, à la clandestinité. Au cours du premier trimestre 1981, ce sont plus de 5 000 civils qui ont été tués par l'armée et les forces paramilitaires (en 1980, il y a eu 13 000 morts au total). Seporte-parole de la Commission, * 80 % des civils tués lors des opérations criminelles lancées par les forces de répression sont des paysans, des femmes et des enfants en majorité, accusés d'aider les guérilleros, tandis que 7 % sont des enseignants ou des étudiants ».

La terreur cherche aussi à faire fuir la population, soit vers des camps transformés en hameaux stratégiques, soit vers les pays voisins. Il y a d'ores et déjà 200 000 réfugiés et 3 000 personnes quittent chaque jour le pays. Pour les réfugiés qui restent, l'enfer est quotidien. Une journaliste de l'Observer décrit ainsi leurs conditions de vie : « Les réfugiés vivent dans des camps de carton-pâte et doivent compter sur les autochtones pour les approvisionner, car ils n'ont ni argent ni travail. Dans chacun des quatre villages que j'ai visités, il y avait au moins 1 000 réfugiés vivant sous la protection douteuse de la Garde nationale.

* Les forces de sécurité pour la province de Chalatenango ont enlevé 46 hommes dans le camp de réfugiés de Bersympathie pour la gauche. Et ils continuent d'enlever 9 hommes par mois du camp d'El Paraiso (le Paradis). Récemment, ils ont empoisonné 200 chiens dans ce dernier village, parce que leurs aboiements pouvaient avertir les victimes.

sac plastique contenant six têtes humaines a été laissé récemment aux abords du camp d'El Paraiso. Chaque jour, les villageois découvrent des cadavres mutilés laissés au bord de la route en guise d'avertissement. Le dimanche des Rameaux, 40 gardes nationaux ont encerclé le camp et on harangué ses occupants durant 12 heures d'affilée pour les dissuader de rejoindre la guérilla. C'est l'intervention courageuse d'un prêtre qui les a empêchés d'abattre trois suspects.

« Ils doivent soit rejoindre la guérilla, soit opter pour le gouvernement, sinon ils risquent d'être tués en "quantités indus-

", selon l'expression utilisée devant moi par le président Napoleon Duarte, qui est natif d'El Paraiso ... »

L'évolution de la situation militaire sur le terrain, sans qu'il soit possible de prévoir à brève échéance un vainqueur et un vaincu, donne une nouvelle actualité aux interventions qui se déroulent à l'échelle internationale pour tenter de trouver une « solution politique » négociée à la crise.

Hans Jürgen Wieschnewski, vice-président du SPD allemand, Ed Broadbent, dirigeant du NPD canadien, Willy Brandt, Felipe Gonzales pour l'Internationale socialiste, Rumor pour la Démocratie chrétienne italienne ou les repréla CDU ouest-allemande, quelques-uns qui tentent de mettre en place aujourd'hui, sinon une « solution politique » définitive, au moins un cadre de négociation entre les deux parties engagées dans la guerre civile au Salvador.

LA POSITION DU FDR SUR

UNE SOLUTION NEGOCIEE

La position du FDR sur une solution négociée a été explicitée à plusieurs reprises au cours des dernières semaines. Comme le note le journaliste cubain Mario del Cueto (3) : * Le FDR n'a pas rejeté la possibilité d'entamer un dialogue, y compris avec la Junte, pour aboutir à une solution pacifique à la terrible crise que traverse le pays. Mais il y a mis des conditions de principe auxquelles il ne saurait renoncer, comme l'arrêt de la la levée de l'état de siège, l'abrogation du couvre-feu et la libération de tous les prisonniers politiques. Rien de cela ne se retrouve dans le climat préélectoral que prétend imposer la Junte.»

Ce jugement qui suivait l'annonce par le président de la Junte salvadorienne de la tenue d'élections générales pour le printemps 1982, a été repris à plusieurs reprises par les représentants du FDR à l'extérieur du pays, qu'il s'agisse de l'ex-ministre de l'Education Samoya, passé à la guérilla, qui a effectué une tournée dans les capitales européennes, ou des représentants de la Commission politico-diplomatique du FDR dans les autres pays d'Amérique centrale. Wieschnewski a reconnu lui aussi que le principal bloca ge venait de la Junte salvadorienne elle-même et de ses mentors nord-américains.

Au retour d'une visite effectuée à La Havane, Wieschnewski déclarait au quotidien mexicain Exelsior que « le président cubain Fidel Castro était partisan d'une solution politique, à condition qu'elle soit acceptée par le FDR ».

Fidel Castro, toujours selon Wieschnewski, ne cache pas qu'il a fourni - dans le passé - des armes à l'opposition salvadorienne et n'exelut pas un changement de son attitude actuelle (la suspension des livraisons d'armes), si les militaires salvadoriens s'opposaient à une solution politi-

Wieschnewski a ajouté que la Junte salvadorienne avait refusé les propositions concrètes faites par le FDR en faveur d'une solution pacifique et a lancé un appel aux gouvernants américains pour que ceux-ci convainquent les militaires salvadoriens d'accepter une telle solution.

Les déclarations faites par le véritable homme fort de la Junte salvadorienne, le colonel Guttierez, lors des dictatures du Cône Sud de l'Amérique latine, selon lesquelles il ne pouvait être question de laisser le FDR, « organisation terroriste », participer au processus électoral, font douter que les élections du printemps 1982 annoncées par la Junte puissent devenir l'axe d'application d'une telle solution politique.

Celle-ci apparaît de moins en moins crédible alors qu'à l'exception des démocrates chrétiens qui soutiennent le président Napoleon Duarte, toutes les autres formations bourgeoises refusent de les cautionner. La très réactionnaire Association des avocats a refusé de participer à une commission chargée d'élaborer la législation électorale, en des élections étaient impossibles dans les conditions actuelles d'état de siège et de loi martiale existant

Des partis de droite comme le Parti de la conciliation nationale (PCN) et le petit Parti d'orientation populaire (POP) ont repris à leur compte les critiques faites par l'Association des avocats et refusent de participer. Les partis bougeois dits « centristes », comme le MNR et les sociaux chrétiens ne veulent pas non plus participer à des élections dont l'une des préconditions est la public les noms et adresses de 3000 de

Alors que les élections annoncées par la Junte font de plus en plus figure de farce, Washington a lancé une importante offensive diplomatique en direction des bourgeoisies centro-américaines. Lorsqu'il a été définitivement nommé à la mi-juin comme secrétaire d'Etat adjoint chargé des Affaires internationales, Thomas Enders a expliqué au cours d'un banquet du Conseil des Amériques que les trois objectifs principaux poursuivis par la nouvelle administration américaine seraient :

- améliorer les relations avec le gouvernement mexicain ;

- contrer l'influence cubaine dans la Caraibe et en Amérique centrale ;

- revitaliser les alliances avec les principaux pays d'Amérique du Sud qui reviennent à des formes de gouvernement constitutionnelles, et reconnaître leur rôle pour assurer la sécurité dans l'Atlanti-

Alors que l'essentiel de son discours était une violente diatribe contre les menées cubaines, Enders a expliqué comment la Colombie, Panama et le Costa-

3. Bohemia, 12 juin 1981.

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Rica commençaient à rapprocher leurs points de vue de celui des Américains, avant de souligner l'importance que prenait le Mexique dans le contexte régional.

C'est dans cette perspective que le secrétaire d'Etat américain, Alexander Haig, devait rencontrer à Nassau aux Bahamas, les 11 et 12 juillet, ses homologues ministres des Affaires étrangères du Canada, du Mexique et du Venezuela pour étudier une politique commune d'aide au développement pour la Caraibe et l'Amérique centrale.

Pour Washington comme pour le Venezuela qui soutient le gouvernement américain dans sa politique salvadorienne, ce « mini-plan Marshall » doit être un élément central de la stratégie anti-subversive, pour éviter une déstabilisation majeure de la région. Il s'agit en quelque sorte d'une nouvelle mouture des programmes d'aide élaborés dans les années 1960, sous le couvert de l'Alliance pour le progrès, pour faire pièce à l'exemple contagieux de la révolution cubaine.

L'administration Reagan a parfaitement dévoilé ses batteries en choisissant comme premier bénéficiaire de ces programmes d'assistance le nouveau gouvernement réactionnaire de Seaga à la Jamaïque, qui va disposer d'un programme d'aide de l'ordre de 2 milliards de dollars, au moment où l'aide au Nicaragua est interrompue et où les Etats-Unis font pression auprès de leurs partenaires internationaux pour organiser un véritable blocus économique et financier de l'ile de Grenade.

Pourtant, des divergences continuent de se manifester, entre les EtatsUnis et le Mexique notamment. Le ministre mexicain des Relations extérieures,

Castaneda, a expliqué DERNIERE HEURE Depuis la fin avril, le FMLN aurait doublé la superficie des zones qu'il contrôle. Celles-ci représenteraient dorénavant au moins les 30 % du pays.

Un corridor « libéré » relie désormais Metapan, au Nord-Ouest, à la province de Morazan, au Nord-

Au cours des combats du mois de juin, 1000 membres des forces de sécurité auraient été tués.

Au sein de la Junte, les tensions se sont développées, et des rumeurs insistantes font état d'une possible démission de plusieurs ministres démocrates-chrétiens. •

Le Salvador. (DR) Mexique maintenait ses trois conditions pour participer à ce « mini-plan Marshall »:

- que le plan d'aide ne comprenne aucun volet militaire, c'est-à-dire qu'il ne mêle pas aide militaire et aide économi-

- qu'il ne soit pas ouvertement un plan de lutte contre le communisme ;

- qu'aucun pays de la région ne soit automatiquement et par principe exclu des bénéfices de ce plan.

Les difficultés que continuent encore de rencontrer les Etats-Unis pour faire reprendre totalement en charge leur politique par les bourgeoisies centro-américaines expliquent comment ils doivent encore porter l'essentiel de leurs efforts pour soutenir la Junte salvadorienne.

L'aide qu'ils lui fournissent a augmenté de 108 %, passant de 68 à 144 millions de dollars. De nouveaux matériels de combat ont été livrés. Dénoncer les manœuvres diplomatiques de Washington, combattre l'intervention impérialiste, isoler la Junte et soutenir l'action des révolutionnaires salvadoriens restent donc les tâches les plus urgentes du mouvement de solidarité internationale.

Michel ROVERE 12 juillet 1981.

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