Inprecor 1974–2004

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FRANCE

Les partis ouvriers ont une très large majorité absolue au Parlement

· Inprecor n° 106, 20 juillet 1981 · p. 13-20 · 8 639 mots

France Syndicalisme

Les partis ouvriers ont une très large majorité la droite qui avait elle-même, en juin que de nombreuses « têtes » parmi les

Jeannette HABEL

C'est un fait historique sans précédent : les partis ouvriers ont à eux seuls les deux tiers des sièges au Parlement ! C'est un record historique depuis la fondation de la République en France. A lui seul, le Parti socialiste (PS) a la majorité absolue à l'Assemblée nationale. Jamais les partis ouvriers n'avaient connu un tel succès électoral (1). C'est effectivement pour le PS, comme le dit le Premier ministre Pierre Mauroy, « la plus grande victoire du siècle ». La droite est battue à plate couture. Le PS en est le principal bénéficiaire. C'est un véritable raz-de-marée, une lame de fond qui marque un profond tournant dans la vie politique française.

Les résultats en sièges sur 488 circonscriptions (manquent 3 sièges en Océanie) donnent : 270 sièges au PS qui gagne près de 162 sièges, 14 aux radicaux de gauche (MRG), alors que le Parti communiste français (PCF), avec 44 sièges, perd la moitié de ses députés. L'Union pour la démocratie française (UDF) a 61 sièges au lieu de 119 et le Rassemblement pour la République (RPR) 83 au lieu de

Il faut évidemment tenir pour apprécier ces résultats, des déformations du mode de scrutin majoritaire à deux tours qui profite pour la première fois aux partis ouvriers en amplifiant leurs résultats. Avec 38 % des voix, le Parti socialiste obtient 60% des sièges. Avant, ce mode de scrutin avait toujours profité à 1968 — après le reflux de la grève générale —, bénéficié avec l'UDR d'une semblable majorité parlementaire (l'UDR avait obtenu alors 297 sièges).

Mais si l'on compare les résultats en termes de pourcentage de voix, ce qui est plus exact, on obtient 56,8% des voix pour les partis ouvriers (dont il faut éliminer un pourcentage infime pour les radicaux de gauche de l'ordre de 1% à 2% au maximum). A titre de comparaison, le PS et le PC avaient obtenu 46,9 % des voix en 1978 (et les radicaux de gauche 2,3 %).

Cette fois-ci, en l'espace de quatre scrutins électoraux (le premier et le second tour des élections présidentielles, le premier et le second tour des élections législatives), les résultats enregistrés par le PS ont connu une progression croissante, chaque scrutin amplifiant les résultats du précédent. Au premier tour des élections présidentielles, François Mitterrand obtenait 25,8 % des voix. Le 14 juin, au premier tour des législatives, le PS obtenait absolue au Parlement 37,5 % des voix. Au deuxième tour des élections présidentielles, François Mitterrant obtenait 51,75 % des voix, au deuxième tour des législatives, le PS et le PC ensemble ont obtenu 56 % des voix.

L'ampleur de ces modifications et la déroute de la réaction sont encore plus perceptibles si l'on examine le détail des résultats dans certaines régions qui furent des bastions de la droite.

En Bretagne, région acquise au MRP après 1945 puis au gaullisme, la droite perd la moitié de ses représentants, et deux départements, le Finistère et les Côtes-du-Nord, passent à la nouvelle majorité (2). Le défenseur de l'école libre (privée) Guy Guermeur, député RPR sortant, est battu dans une région pourtant catholique, malgré la campagne de la bourgeoisie sur les menaces « collectivistes » qui pèseraient sur l'enseignement... Il est vrai qu'il s'agit de la circonscription où la construction de la centrale nucléaire de Plogoff a été suspendue par le nouveau gouvernement.

Autres exemples : en Vendée, où la tradition des Chouans pèse encore, l'élection d'un député PS est d'autant plus exceptionnelle que la gauche n'avait totalisé au premier tour que 46,8 % des suffrages.

forte de l'ancien gouvernement, même phénomène : pour la première fois depuis la Libération, deux députés socialistes ont été élus, alors qu'à Mulhouse le total des voix de gauche n'était que de 40,2% au premier tour.

Il faut ajouter à ce palmarès le fait plus connues et les plus détestées de l'ancien gouvernement sont tombées : c'est le cas de Alain Peyrefitte (ancien garde des Sceaux, ministre de la Justice, responsable du projet de loi « Sécurité et Liberté ») et de Jean-Philippe Lecat (ancien ministre d'une information vendue au pouvoir). En tout, treize anciens ministres de Raymond Barre n'ont pas été réélus...

Autre facette de la situation : les pertes du PCF sont considérables dans les fiefs traditionnels, qu'ils soient industriels

1. Le 21 octobre 1945, la SFIO et le PCF - lors des élections à la première constituante - avaient obtenu la majorité absolue des suffrages avec 302 députés sur 586. En pourcentage, le PC, les progressistes et la SFIO avaient obtenu respectivement 26 % et 23.8 % des voix, au total 49,8 % des voix. avait obtenu 24,9 %, les modérés 13,3 %, les ra-

Get PUDSR 11,1 %, soit 49,3 % des suffrages (Jacques Fauvet, la IVe République, Les grandes études contemporaines, Fayard, Paris, 1963).

FRANCE (Seine-Saint-Denis, exemple) ou ruraux, comme le Limousin où il était historiquement implanté.

DES PHENOMENES

STRUCTURELS Il ne fait pas de doute que l'on assiste à un mouvement qui n'a rien d'un accident de parcours. Il s'agit de phénomènes structurels liés aux profondes mutations sociologiques de l'après-guerre. La France est un pays qui compte désormais plus de 80% de salariés dans sa population active, et qui a connu depuis plus de vingt ans une industrialisation et une prolétarisation rapides. Par exemple, l'évolution politique de la Bretagne s'explique en particulier par le passage d'une grande partie de la population d'un mode de vie rural vers le salariat et la vie urbaine (3).

Non seulement la gauche est socialement majoritaire dans le pays, mais des bouleversements sont intervenus qui modifient les comportements électoraux traditionnels : l'augmentation importante des femmes au travail se traduit par une évolution de leurs votes vers la gauche, alors qu'elles étaient considérées comme un rempart conservateur. Le vote des jeunes à partir de 18 ans a bénéficié en premier lieu au PS également.

La politique du gouvernement Giscard-Barre au service du grand capital (à l'exception des lois sur l'avortement, le divorce et le vote des jeunes à 18 ans), ne pouvait que heurter de plein fouet les besoins les plus immédiats et les aspirations de l'ensemble des classes laborieuses. A la crise économique, à l'ampleur du chômage, aux attaques contre le pouvoir d'achat, se sont ajoutées les restrictions aux libertes, la corruption, les atteintes aux des femmes au travail, la politique du nucléaire, etc., tout cela dans un contexte où, en dépit de la division profonde des partis ouvriers, les rapports de forces entre les classes issus de Mai 1968 étaient maintenus.

2. Sur les 25 députés sortants, 4 étaient socialistes. Aujourd'hui, il y en a 15.

3. Exemple, a contrario, Paris (sans sa banlieue) est devenu un bastion de la droite depuis que les travailleurs en sont chassés: les loyers de la capitale sont de plus en plus prohibitifs et les Parisiens appartiennent de plus en plus à la petite, moyenne et grande bourgeoisie, propriétaire de son logement dans une proportion gran-

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te d'investissements successifs lors des vre par le PS et celle pour laquelle ies tra-

C'est parce qu'il avait compris ces données essentielles que François Mitterrand a été élu. En maintenant le cap de l'Union de la gauche, envers et contre le PC et contre nombre de responsables socialistes y compris, il a permis le triomphe du PS, qui est apparu comme le parti susceptible d'incarner l'espoir, la profondeur de la volonté populaire, l'aspiration au changement et, pour l'instant, la fidélité aux engagements pris (4). Il est vrai que le PCF lui a facilité la tâche. Le PS est apparu comme l'instrument le plus efficace pour battre Giscard, comme le seul parti véritablement unitaire.

Pourtant, après la rupture de l'Union de la gauche et la défaite de 1978 lors des élections législatives, les pressions n'avaient pas manqué pour changer un axe politique considéré par Michel Rocard comme congrès du PS en avril 1979 à Metz, François Mitterrand avait obtenu 48% des mandats (Michel Rocard 20 %, Mauroy 16 % et le CERES 14 %). Mais il avait refusé tout compromis sur sa motion, choisissant finalement de s'allier avec le CERES pour faire une majorité.

Il maintenait ainsi une continuité politique dans le projet déjà formulé clairement au Congrès de l'Internationale socialiste à Vienne (le 28 juin 1972) quelques heures après la signature du Programme commun avec les communistes: « Notre projet fondamental, c'est de refaire un grand Parti socialiste sur le terrain occupé par le PC lui-même, afin de faire la démonstration que, sur les 5 millions d'électeurs communistes, 3 millions peuvent voter socialiste ... ». Ce qui supposait de développer avec le PCF « l'affrontement sur le terrain de l'analyse et de l'action » afin de reconstituer le « bloc historique » de la gauche et d'échapper au « leadership communiste ».

Voilà qui est quasiment fait ... François Mitterrand avait compris que l'échec de 1978 n'était qu'un accident. La progression du PS ne date pas d'aujourd'hui. C'est une progression continue qui résul• Belle victoire, lourde tâche... » (DR)

élections cantonales, régionales, munici-

Le Parti socialiste avait déjà conquis la plupart des grandes villes en 1977, la moitié des Conseils généraux et huit Conseils régionaux. Il bénéficiait depuis des années de l'évolution du vote des chrétiens. En fait, la nouveauté du serutin - cette fois - réside dans le rejet massif de la politique du PCF par une partie de son électorat traditionnel qui a permis au PS un score sans précédent. Le rejet de la droite (symbolisé par le fait que les reports des voix sur les candidats communistes restés en tête au second tour se sont très bien faits) a fait le reste. LE PS DANS LA LIGNE DE MIRE

Le PS dispose désormais à lui seul de tous les atouts. Le président de la République a tous les moyens de sa politique. Sa responsabilité politique est donc totale.

La victoire socialiste est si puisssante que le PS n'aura ni exeuses ni alibi, ni tranchée de repli. Comme le titre l'éditorial de Combat socialiste, le journal du PS, du 23 juin 1981: « Belle lourde charge » ... En effet, disposant du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, François Mitterrand et le PS pourront difficilement rendre responsables des boues émissaires. Il sera plus difficile de justifier les maquignonnages ou les compromis, ainsi que la politique économique et sociale du gouvernement. Alors qu'en 1936 les concessions étaient justifiées par les nécessités de l'alliance avec la petite bourgeoisie prétendument représentée par le Parti radical, cet argument n'existe plus aujourd'hui. Les 14 députés radicaux de gauche — portés à bout de bras par le PS, qui est majoritaire sans eux pourront jouer que très faiblement ce

C'est une situation délicate au sens où elle pousse à une confrontation, à une comparaison dangereuse entre la politique telle qu'elle sera directement mise en cuvailleurs l'ont plébiscité. Pour atténuer ce danger, le Parti socialiste peut user des institutions de la République, établir des relais constitutionnels au niveau des régions, et élargir le gouvernement à droite (avec les radicaux et des gaullistes de gauche) et à gauche avec des ministres com-

Ce n'est pas le moindre des paradoxes que de voir François Mitterrand qui, alors qu'il dirigeait l'UDSR (5), avait ap pelé en 1958 à refuser la Constitution, en utiliser désormais tous les rouages (6). Comme l'a dit le premier secrétaire du PS entend bien être le président de tous les Français, et distinguer le PS du pouvoir exécutif pour ne pas faire endosser par l'un les initiatives de l'autre, bien qu'il ne soit pas facile de différencier, dans les conditions actuelles, le PS du gouvernement et du président.

Mais le moyen essentiel sur lequel les socialistes mettent l'accent, pour ne pas être trop directement exposés, c'est la décentralisation et la réforme régionale qui devrait étre discutée au Parlement dès la session du 2 juillet, sous forme de loi-cadre. L'objectif est de créer entre le pou voir central et les régions des mécanismes institutionnels, qui font défaut aujourpons », de relais, entre le gouvernement et les travailleurs. En élisant des conseils généraux au suffrage universel et à la proportionnelle, en développant la vie associative et les coopératives, en s'immergeant dans les associations, le PS espère amortir les conflits directs avec le gouvernement tout en émiettant, en fragmentant les luttes, en évitant surtout qu'elles ne culminent contre le pouvoir central. Transformer les rapports entre l'Etat et les collectivités locales, c'est, comme le disait Pierre Mauroy (7), « persiers », donner « une plus grande capacité d'intervention de la région dans le domaine des infrastructures, (...) des entreprises en difficulté, (...) en matière d'habitat, (...) la maîtrise régionale d'une capacité d'investissement » ; l'existence « de plans régionaux et locaux élaborés sous l'autorité des instances locales et régionales élues » devrait être par « une nouvelle répartition des ressources fiscales de l'Etat, une partie de celles-

4. Il est significatif que Maurice Faure (radical de gauche) nommé garde des Sceaux dans le premier gouvernement Mauroy, ait été écarté. Il n'avait envisagé que l'abrogation partielle de la loi « Sécurité et Liberté » et la réforme de la Cour de súreté de l'Etat, dont François Mitterrand avait promis la suppression. Sur ce terrain, Francois Mitterrand avait démenti son ministre avant les élections législatives, donnant à peu de frais une impression de fidélité aux engagements pris.

5. UDSR : Union démocratique et socialiste de la Résistance, formation bourgeoise issue de la Résistance et située sur l'échiquier politique entre le Parti radical-socialiste et le Mouvement pour un rassemblement populaire (MRP) de tendance démocrate-chrétienne.

6. Alors que Guy Mollet et la SFIO l'avaient acceptée.

7. Les Echos, 10 juin 1981.

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ci étant transférées aux nouvelles collectivités territoriales (8) ». L'élection des conseils régionaux au suffrage universel direct (à la proportionnelle), dont les présidents seraient l'éxécutif de la région, devraient permettre de mettre en place des « interlocuteurs pleinement responsables (9) » en dégageant la tutelle et la responsabilité trop voyante de l'Etat central, le tout sous couvert d'idéologie autogestionnaire.

Enfin, en élargissant le gouvernement aux radicaux et à certains gaullistes d'une

La bourgeoisie ne s'attendait pas à un tel résultat électoral. La victoire de François Mitterrand, le triomphe du PS, la défaite du PC : autant de surprises désagréables pour elle. Elle avait sous-estimé les effets du chômage, surestimé les rapports de forces à cause de la division des partis ouvriers, ce qui l'a conduite à une politique provocatrice à plusieurs reprises à l'égard du mouvement ouvrier en mesurant mal ses marges de manœuvre.

Aujourd'hui, l'explication essentielle que donnent de leur défaite les dirigeants bourgeois, c'est qu'elle est le produit de leurs divisions internes. Une façon comme une autre de masquer le fait que leur échec est d'abord et avant tout la sanction de leur politique économique et sociale, et de la profonde volonté de changement qui existait, de manière souterraine il est vrai, dans le pays. Donner cette explication, c'est prendre l'effet pour la

Les divisions de la majorité sont le produit indirect du rejet de sa politique L'ex-majorité s'est en effet divisée parce qu'une partie d'entre elle, le RPR, a cru pouvoir utiliser à son profit le « ras-le-bol » qui existait dans le du gouvernement Giscard-Barre pour enrayer les tentatives de ces derniers qui visaient à le laminer. En somme, tant l'UDF que le RPR ont cru avoir les coudées franches pour régler leurs comptes entre eux. Ils n'ont pas vu la lame de fond qui se préparait.

Et l'unité réalisée le temps d'un serutin pour les législatives sous le signe de l'UNM (10) n'a rien changé aux résultats qui se sont même aggravés par rapport aux présidentielles. Si cette sous-estimation des rapports de forces sociaux réels devait continuer, elle pourrait conduire la bourgeoisie à de lourdes erreurs.

Aujourd'hui, les travailleurs ont pris conscience de leur force. En balayant la droite ils ont le sentiment d'avoir gagné la première manche. Même s'il s'agit d'une victoire « par en haut ». Or, les premières réactions bourgeoises sont de deux ordres : sur le plan strictement politique, la pauvreté des arguments avancés est étonnante. Le chantage à la peur n'ayant pas donné de résultats, les dirigeants bourgeois ont fait campagne contre le déve. loppement de la « bureaucratie » qu'indiquerait la création d'emplois pour les instituteurs, les enseignants, les infirmières... Alain Peyrefitte, ancien garde des Sceaux, a manifesté sans vergogne ses inquiétudes part, aux communistes d'autre part, bien qu'ils n'en aient arithmétiquement pas besoin, François Mitterrand et le Parti socialiste peuvent accréditer l'idée qu'ils partagent les responsabilités du pouvoir, que leur volonté unitaire reste intacte. d'autant plus nécessaire que les perspectives économiques sont sombres et que le patronat se montre - pour l'instant -peu coopératif. LA BOURGEOISIE JOUERA-T-ELLE AVEC LE FEU ? sur le risque que constitue la concentration des pouvoirs « de droit » (législatif et exécutif) et « de fait » (le pouvoir syndical, le pouvoir de mobiliser les masses) entre les mêmes mains ... Michel d'Ornano a accusé le nouveau gouvernement, en particulier Georges Fillioud, ministre de la Communication, de se livrer à la télévision à une « chasse aux sorcières » ! Après vingt-trois ans de pouvoir sans partage de la droite, de corruption, de seandales, d'épurations, de prévarications, de telles accusations sombrent dans le ridicule ou provoquent l'indignation. Comme par exemple l'éditorial du journal patronal les Echos (11) qui s'en prend ainsi aux enseignants du nouveau Parlement : # Jugez plutôt: sur les 289 députés socialistes et radicaux qui siégeront demain au Palais-Bourbon, 132 très exactement sont des enseignants étaient 49 dans la précédente Assemblée). Un chiffre qui en dit long sur les inclinations profondes de la nouvelle majorité et fait pâlir par avance plus d'un observateur qualifié de la chose parlementaire.

« Imagine-t-on en effet le ton que vont prendre les débats politiques lorsque ces hommes et ces femmes, rompus à la dialectique scolaire, vont émettre la prétention d'exercer à la tribune de l'Assemblée leurs talents oratoires ? Pétris d'humanisme, la bouche pleine de citations, le cerveau encombré d'idées générales, on les verra se pencher avec une rare incompétence sur les réalités de la vie quotidienne; on les entendra jeter des opinions tranchées sur le travail à l'usine, le financement des entreprises, la relance de l'économie. (...)

« Mais il n'est pas besoin d'attendre merçants ou artisans, neuf médecins, dix membres de professions libérales diverses et en y faisant rentrer quatre-vingt-trois enseignants de plus, les Français ont eu un bien curieux réflexe.

« Comment, en effet, imaginer que des intellectuels habitués à travailler seulement cent cinquante ou cent soixante jours par an, incapables de manier autre chose que des idées, enfermés dans le ghetto de leurs a priori, puissent traiter sérieusement des problèmes posés par le monde industriel ou le commerce international? »

Ces positions traduisent la crise actuelle de direction politique de la bourgeoisie (les tensions qui se font jour au sein de l'UDF en sont un des signes, ainsi que le débat sur qui est le meilleur « recours », de Jacques Chirac ou de Valéry Giscard d'Estaing).

Par contre, sur le plan économique et social; la campagne est mieux orchestrée et plus efficace : « Le salut politique de la nouvelle opposition est dans opposition, (...) bon gré mal gre la nouvelle opposition sera radicale. Nous devons souhaiter que, face à la pratique socialiste, elle ne se contente pas de critiques à la petite semaine, incohérentes parce que partielles et instantanées. (12) »

Les prises de position patronales concernent de façon générale le fait que « les projets gouvernementaux menacent d'aggraver encore la situation des entreprises (13) » dans un contexte de baisse de la production industrielle : l'INSEE (14), en un an, la production accuse une diminution de 8,1 %. Dans ces conditions, le problème du gouvernement sera de concilier la relance économique par la consommation avec la défense de la monnaie et la maîtrise de l'inflation. Or, pour le Nouveau Journal : « En dépit des aides apportées par le gouvernement et les banques, il ne peut y avoir investissements et embauches que si la confiance et l'espoir reviennent. » Traduire : à condition que le gouvernement donne des gages de bonne volonté suffisants au patronat ; ce que fait à loisir Jacques Delors, ministre de l'Economie et des Finances, considéré par la bourgeoisie comme un des garants les plus sérieux de la modération du gouvernement. Ce dernier ne cesse de réaffirmer que le programme visant à ré. duire le chomage et les inégalités sociales ne doit pas entrer en conflit avec la nécessité de limiter l'inflation et de maintenir la compétitivité de l'industrie française, l'Etat devant donner l'exemple. Ce qui vient de trouver une première application pour les salaires des fonctionnaires dont les traitements ont été relevés de 3,3 % au ler juillet, ce qui correspond à peine au maintien du pouvoir d'achat. Les fédérations syndicales, tant la CGT que la CFDT, n'ayant pas manqué de protester, la première en soulignant que « c'est la continuité dans le changement », la seconde en déplorant que l'on « les inégalités au lieu de les réduire (15) ».

Sur les salaires, le patronat fait pression sur le gouvernement en s'appuyant sur les appréciations de la Banque de France (16), selon laquelle « l'inquiétude que suscite l'alourdissement des charges financières et salariales prévaut pour l'instant sur l'espoir de l'amélioration que devraient entraîner dans certaines branches des mesures de relance ».

8. Ibid. 9. Ibid. 10. UNM : Union pour la nouvelle majorité.

11. Les Echos, 24 juin 1981. 12. Les Echos, 23 juin 1981. 13. Le Nouveau Journal, 24 juin 1981. 14. Ibid 15. Le Monde, 18 juin 1981. 16. Ibid.

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Les deux autres points chauds sont pour l'instant les 35 heures et les nationalisations.

Le Conseil national du patronat français (CNPF) refuse d'engager la négociation sur les 35 heures. Il propose de discuter sur l'aménagement du temps de travail en général, l'utilisation des équipements, les compensations salariales. Les négociations qui devaient reprendre le 6 juillet marquent le pas.

Quant aux nationalisations, la campagne de presse est engagée. Le général Jacques Mitterrand, frère du président et président-directeur général (PDG) de la SNIAS, juge qu'elles ne sont « pas d'une urgence capitale et d'un intérêt fondamental (17) ». Le PDG de Rhône-Poulenc (entreprise nationalisable dans le Manifeste électoral de François Mitterrand) entend s'opposer activement à la nationalisation de son groupe en mobilisant les actionnaires. Les actionnaires de St-Gobain-Pont-à-Mousson font de même en envisageant de créer un comité de défense ; le directeur général de Pechiney-Ugine-Kuhlman n'est « pas disposé à se résigner » et à « considérer que la nationalisation est un fait acquis (18) ». La Confédération générale des cadres (CGC) vient au secours de Marcel Dassault en se prononçant contre la nationalisation du groupe qui serait, selon elle, « synonyme de

Quelles sont les raisons de cette attitude ? Le patronat sait bien que le nouveau gouvernement prépare une gestion « progressiste » de la crise. La faiblesse des mesures déjà annoncées ne peut l'ef-

Jean-Pierre Chevènement, d'Etat chargé de la Recherche et de la Technologie, dirigeant de la tendance CERES au sein du PS (tendance proche de certaines positions du PC) l'a dit lui-même : « Nous n'avons pas tout le pouvoir, économique nous échappe. L'environnement extérieur n'est pas très favorable. La France est un pays très largement aux mains d'entrepreneurs privés. » Après les nationalisations, « l'immajorité des entreprises privée (20) ». Le patronat a de solides alliés en la personne des ministres qui détiennent les postes clés de l'Economie (Jacques Delors), du Plan (Michel Rocard), du et dont certains disent déjà à demi-mot que de simples prises de contrôle seraient bien suffisantes.

Cette offensive s'explique par deux raisons essentielles: plus le patronat est dur, plus il fait pression et -lus il pousse le gouvernement à la modération en permettait à ce dernier de justifier les compromi: nécessaires, sa politique de collaboraunn de classes et d'austérité « de

D'autre part, le patronat, lui, sait que l'austérité progressiste, l'austérité de gauche, ça n'existe pas. Il craint les réveils difficiles et la mobilisation ouvrière lors. que les travailleurs commenceront à vouloir la satisfaction de leurs revendications et à exiger de « leur » gouvernement qu'il cesse de pactiser avec la bourgeoisie. Il n'est pas sûr qu'il donne dans ces conditions le temps et les moyens au gouvernement Pierre Mauroy de mener à bien sa politique et qu'il ne cherche pas à infléchir la politique et la composition gouvernementale dans des délais assez rapides. Aussi, en faisant pression pour obtenir des directions réformai te: • naximum de garanties, il cherch éditer, à les compromettre blir le mouvement de masse

Tout dépendra ne des au •es de la mobilisation des travailleurs, de i evolution de la conjoncture économique internationale et de la politique de François' Mitterrand dans ce cadre.

L'accord du 23 juin entre le PS et le PC, ratifié par le Comité central du PCF, est de par son contenu même un événement. Il s'agit d'une capitulation et d'un reniement complet par rapport aux positions que le PCF avait défendues depuis la rupture de l'Union de la gauche en 1977 (cf. encadré).

La direction du PCF s'est engagée à accepter une trève de deux ans avant que ne soit mise en place une véritable politique du changement. De plus, ce changement - comme le dit l'accord - devra se réaliser « par étapes, selon un rythme de transformations qui tiendra compte de la situation de crise, du fait que l'économie de la France est ouverte sur l'extérieur, des nécessaires équilibres économiques et financiers » !

C'est plus qu'il n'en faut pour donner le temps à la bourgeoisie et au patronat de se ressaisir et, à la faveur de la crise, de commencer à mettre en échec les projets gouvernementaux.

En attendant, le PCF devrait faire preuve de modération ... Mais il y a pire : le PCF s'est engagé à respecter non seulement les règles de la solidarité gouvernementale à l'Assemblée nationale, aussi « au niveau des collectivités locales et régionales, dans les entreprises, les fonctions propres des institutions et des partis ». Autrement dit, le PCF s'engage à respecter dans les entreprises, le moment venu, les mesures d'austérité prises par le gouvernement ...

Cette solidarité se fera sur la base des propositions approuvées le 10 mai, c'est-à-dire sur la base du Manifeste électoral

17. Le Monde, 6 juin 1981. 18. Les Echos, 23 juin 1981. 19. Document diffusé par la CGC lors du Salon international de l'aéronautique du Bourget, 8 juin 1981.

20. Le Monde, 23 juin 1981.

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de François Mitterrand, qui constitue désormais la charte du gouvernement. Cette charte est en retrait sur le Projet socialiste, dont le PCF avait combattu les insuffisances. Par exemple, en ce qui concerne les nationalisations qui furent le prétexte de la rupture de 1977 : il n'est plus question d'étendre les nationalisations aux filiales des grands groupes ni d'en allonger la liste. François Mitterrand a maintenu ses propositions initiales.

Fait significatif : alors que le candidat François Mitterrand avait affirmé en février 1981 qu'« elles figuraient dans le premier train de mesures après mon élection », la discussion sur les nationalisations est renvoyée en principe à la session d'octobre de l'Assemblée nationale. Mais aucune décision définitive n'a été prise en ce qui concerne le calendrier, les rythmes et les modalités techniques. Ce qui risque d'avoir pour résultat, comme le souligne l'éditorial du journal le Matin du 25 juin 1981, que « les dirigeants des sables" cessent d'investir en attendant de savoir à quelle sauce ils seront mangés ».

Sur le plan international, l'accord se réfère à l'action internationale de la France « dans le respect de ses alliances » ; il se prononce pour le retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan, pour que la Pologne et son peuple « conduisent eux-mêmes à son terme le processus de renouveau politique. Les deux partis soutiendront activement la participation de la France à la Communauté économique européenne (CEE), à ses institutions » sans qu'une mention quelconque ne soit faite de l'opposition du PCF à l'élargissement du Marché commun. « prend acte de la situation créée par les accords de Camp David », ce qui est le plus beau fleuron de cette couronne : le PCF « prend acte » de ce coup porté à la résistance palestinienne, d'accords pro-impérialistes qui ne sont même pas reconnus par des régimes réactionnaires arabes comme une base sérieuse de négociation. Pourtant, il n'y a pas si longtemps, le PCF se prononçait pour l'invitation du principal dirigeant de l'OLP à Paris.

Selon une anecdote, Georges Marchais aurait dit en arrivant au siège du PS le soir de la négociation, que les socialistes auraient tout aussi bien pu lui proposer de prendre un bulletin d'adhésion au PS ... Vrai ou faux, ce commentaire résume bien l'essentiel : le PCF a bu la coupe jusqu'à la lie. Pour mesurer le chemin parcouru, il suffit de rappeler que le PCF proclamait qu'il n'y aurait pas de vrai changement sans un parti communiste fort, que François Mitterrand, s'il était élu, ferait comme dans le passé la politique de la droite. Le 11 novembre 1980, pronostiquait l'Humanité : « Mitterrand est l'homme de la défaite ! »

Robert Ballanger, président du groupe parlementaire communiste déclarait : « Je ne voterai pas pour un socialiste atlantiste ! » La direction approuvé l'intervention soviétique en Af-

Il n'est donc pas étonnant que de tels changements d'orientation, de tels retournements, désorientent profondément les militants et que le PC apparaisse comme un parti écartelé. En 1936, le PCF en pleine ascension apparaissait corme un parti révolutionnaire ; aujourd'hui, après avoir trahi la grève générale de Mai 1968 au nom de l'absence de débouché politique, il est apparu aux yeux d'une partie majoritaire de la classe ouvrière comme responsable de la division, comme un parti qui a pris le risque - pour la deuxième fois et dans des conditions différentes — de faire réélire la droite et Valéry Giscard

Il paie le fait d'être apparu comme un obstacle au changement, il a compromis sa légitimité de parti historique de la classe ouvrière. Incapable d'offrir une alternative, menant une politique sectaire, après avoir cassé la grève générale de Mai 1968 puis rompu l'Union de la gauche en 1977, il avait donné - avant les élections de 1981 — pour seule orientation alternative : « Adhérez et renforcez le PCF ! »

Dans ces conditions, la crise interne connaît de nouveaux développements. Pour la première fois depuis longtemps, des militants oppositionnels apparaissent de façon publique avec un journal, le dernier en date autour de Henri Fiszbin (21), (RCH) édité par des membres du PCF regroupés autour d'un « collectif fondateur ». Le journal, s'il comporte un certain nombre de partisans d'une ligne eurocommuniste proche du Parti communiste italien (PCI), draine une audience et un courant beaucoup plus composite. Il évite pour l'instant de mener des batailles d'orientation systématiques et mène la lutte sur la démocratie interne.

La déclaration qu'il a publiée le 25 juin est centrée sur l'exigence d'un débat démocratique public, l'expression de tous les points de vue, la mise en œuvre de nouveaux principes d'organisation. Pour mettre en accord leurs idées et leur pratique, les responsables de RCH initient une tribune de discussion dans leur journal ainsi que des assemblées-débats publiques sur le thème : « Quel rôle pour le PCF dans la France de gauche ? », la première devant avoir lieu le 8 juillet à Paris. Enfin, RCH demande la fixation immé. diate de la date du prochain Congrès. Le Comité central du 25 juin a donné une réponse à ces exigences en fixant la date

21. Henri Fiszbin, ancien membre du Comité central du PCF, dirigeant de la Fédération de Paris, limogé pour ses positions critiques après la rupture de l'Union de la gauche.

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du Congrès fin janvier-début février 1982 et en acceptant le principe d'un débat public à condition qu'il ne se fasse pas « sous les pressions extérieures ». Le débat vient de commencer par l'exclusion de 11 membres du Comité fédéral de Paris, dont Henri Fiszbin...

Dernier élément de la crise du parti et non des moindres : la Pologne. L'interaction entre la situation polonaise et la nouvelle situation politique en France n'a pas fini de se faire sentir. Le PCF, en cas d'intervention soviétique, est tenu par qu'il vient de conclure. La dépar un parti « frère » au gouvernement serait un facteur supplémentaire d'aggravation de la crise du stalinisme.

QUATRE MINISTRES

COMMUNISTES Dans une situation aussi difficile, pourquoi le PCF a-t-il accepté d'aller, dans un rapport de forces aussi défavorable, au gouvernement? D'une part, parce que le risque que comportait un « soutien sans participation » tel que l'a préconisé l'Agence Tass (22) est trop grand. Dans le contexte actuel, avoir un pied dedans, un pied dehors, est dangereux. Un « soutien sans participation » implique de mobiliser les travailleurs, ce qui peut déboucher sur des explosions sociales. Cela signifie monter en première ligne contre le gouvernement quand sa politique deviendra trop impopulaire en étant prêt à centraliser les luttes ; ce n'est pas du tout la perspective

D'autre part, des élections régionales à la proportionnelle devraient avoir lieu bientôt. Des élections municipales auront lieu en 1983. Pour les élus du PC, pour l'appareil profondément enraciné dans la gestion des communes, des municipalités, il est décisif d'enrayer les pertes des élections législatives et de ne pas perdre ces pouvoirs locaux. Or, ils dépendent pour beaucoup d'accords avec le PS. Si le PCF devait perdre des municipalités communistes comme il a perdu des électeurs récemment, il connaîtrait une situation infini-

Enfin, la direction, sans cela, allait se présenter devant le parti les mains vides avec 15 % des voix... et 38 % pour le PS. Même s'ils ne sont que quatre, la présence de ministres communistes au gouvernement apparaît comme un événement majeur. Cela peut permettre de conforter conjoncturellement la position de la direction. La déclaration du gouvernement américain indiquant que les rapport franco-américains seraient « affectés » par cette décision peut donner une crédibili té supplémentaire à la décision de participation ministérielle.

adversaires de la participation pourront argumenter qu'en allant au gouvernement pour gérer la crise, le PCF prend un risque considérable. Il aura des comptes à rendre dans les entreprises et les syndicats. Ces risques ne sont-ils pas trop lourds en échange de postes ministériels dans une position totalement subalterne par rapport au PS ? Voilà le dilemme du PCF qui, placé entre Charybde et Seylla, n'a guère le choix.

Pour François Mitterrand par contre, le choix de ministres communistes est un gage de paix sociale, du moins l'espère-t-il. Il atteste de la volonté unitaire du PS. Rappelant comment il aurait conçu 1968 la formation d'un gouvernement de gauche, il écrivait : « J'estimais que la présence communiste rassurerait plus qu'elle n'inquiéterait. Cette affirmation semblera aujourd'hui téméraire. Mais je savais aussi que ni leur nombre ni leur rôle dans l'équipe dirigeante n'avaient de quoi effrayer les gens raisonnables qui, à l'instant même, voyaient dans la CGT et Séguy les derniers remparts de l'ordre public que le gaullisme se révélait impuissant à protéger face aux coups de boutoir des amateurs de la révolution. » (Ma part de vérité, Fayard, Paris, p. 163.)

Il n'y a rien là qui puisse inquiéter le gouvernement américain dont la déclaration a surtout une fonction internationale de mise en garde (à l'égard de l'Italie, de l'Espagne et du Portugal par exemple), dans la mesure où le tabou concernant les ministres communistes a été transgressé L'accord signé signifie que les ministres du PC ont les menottes aux mains et le gouvernement américain le comprend fort

Il reste encore une inconnue: la mobilisation des travailleurs et la durée de «l'état de grâce » qu'ils accorderont à François Mitterrand et à son gouverne. ment. Dans les entreprises, les rapports de forces entre le PC et le PS ne sont pas les mêmes. La CGT reste le syndicat largement majoritaire (en dépit de certaines pertes depuis la victoire de François Mitterrand) et le contrôle de l'appareil du PC est sans commune mesure avec celui du PS. Il n'est pas exclu que le PCF utilise la CGT pour qu'elle propage de façon plus autonome un certain nombre de ses positions au nom de l'indépendance syndicale.

Pour l'instant, les travailleurs sont encore prudents. Comme le dit un ouvrier dans l'Humanité du 24 juin : « On sait que le changement ne se fera pas en un jour. Il faut laisser au gouvernement le temps de se retourner. On ne va pas avoir le même tempérament que quand Giscard était là. Ce n'est pas pareil. On doit en tenir compte. » Mais cette attitude peut évoluer vite. La caractéristique de la situation est l'ampleur et la rapidité des changements, en particulier dans le comportement de la classe ouvrière, l'accélération rapide des événements.

POUR UN GOUVERNEMENT

DES TRAVAILLEURS! Pour les travailleurs, le gouvernement apparaît comme « leur » gouvernement et pas comme celui des patrons (dans un premier temps au moins). Ils vont chercher à l'aider contre la bourgeoisie et à le pousser en avant.

Les marxistes révolutionnaires, eux, analysent ce gouvernement comme un gouvernement bourgeois parce qu'il respecte les institutions bourgeoises, l'économie de marché et, qui plus est, comporte des ministres bourgeois. Rien n'est plus clair à cet égard que le texte de l'accord signé par le PC et le PS. Mais ce n'est pas un gouvernement bourgeois comme les autres, car il est composé (à l'exception de deux radicaux de gauche et d'un gaulliste), des deux principaux partis ouvriers qui doivent tenir compte des exigences de ceux qui ont permis leur victoire électorale, qui les ont porté au gouvernement et leur ont donné une majorité absolue au Parlement, situation institutionnelle différente de celle de 1936 où un parti bourgeois - le Parti radical - était indispensable à la constitution d'une majorité parlementaire dite « de gauche » : aux élections du 3 mai 1936, la majorité du Front populaire était de 370 voix, dont 116 pour les radicaux, 146 pour la SFIO et 72 pour le PC, le reste se répartissant entre le PUP (10 députés) et l'USR (26 députés).

C'est pourquoi, tout en tenant compte de la conjoncture politique, des processus de prise de conscience des travailleurs, comme orientation générale d'exiger que ce gouvernement, les directions du PS et du PC, rompent avec la bourgeoisie en s'appuyant sur la mobilisation des travailleurs pour satisfaire leurs revendications, et qu'ils s'engagent dans la voie d'un authentique gouvernement des travailleurs. En appréciant à chaque instant le niveau de conscience des travailleurs pour mettre en avant les objectifs susceptibles de les mobiliser, ce qui se fera d'abord contre le patronat et la bourgeoisie, les révolutionnaires permettront masses de faire l'expérience de la politique de leurs partis.

Dans l'immédiat, le changement doit signifier une augmentation plus importante du salaire minimum (SMIC), le relèvement des bas salaires et l'échelle mobile pour garantir le pouvoir d'achat compte tenu d'un taux élevé d'inflation.

Cela implique une contre le chômage pour inverser la tendance, compte tenu des pronostics de 2 000 000 à 2 500 000 chômeurs qui sont envisagés (voire même suscités) par le patronat. Or, les premières mesures du gouvernement en ce domaine permettent tout juste de remplir un tonneau percé avec une petite cuillère. Seules les 35 heures immédiatement sans augmentation des cadences permettent d'apporter une solution. Le patronat n'en veut pas ? Il faudra les lui imposer s'il continue à résister.

Mais cela ne suffira pas. La bourgeoisie (et certains membres du gouvernement) expliquent déjà que les 35 heures sans diminution de salaire sont incompatibles avec « notre » économie : les révolutionnaires devront inlassablement expliquer aux travailleurs que ce qui est rentable pour les capitalistes n'est pas rentable pour la classe ouvrière, que, pour résoudre la crise, il faut s'en donner les moyens

22. Le Monde, 23 juin 1981.

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Ceyrac, le dirigeant du CNPF, inquiet : les travailleurs sont prêts à aller de l'avant pour aider « leur » secteurs rentables dans la distribution (Le rentables aux capitalistes. De ce point de et mettre sur pied un plan ouvrier contre la crise, qui s'attaque au pouvoir du capi-

D'ores et déjà dans les entreprises, les travailleurs doivent avoir les moyens d'agir. Les droits syndicaux doivent être développés, les pouvoirs des délégués renforcés, les comités d'atelier (qui figurent, même si c'est avec un contenu très ambigu, dans les programmes de la CGT et de la CFDT) démocratiquement élus et unitaires, les négociations doivent - comme l'ont fait les travailleurs polonais - systématiquement être rendues publiques.

La Ligue communiste révolutionnaire (LCR) doit préparer les travailleurs aux batailles futures en luttant pour l'indé. pendance de classe (ce qui implique, entre autres, la lutte contre la présence de ministres radicaux de gauche, bien qu'ils ne soient plus que deux, et de Jobert, gaulliste de gauche, même si cela ne change pas le caractère bourgeois du gouvernement) (23). Cette indépendance de classe passe par le refus de toute austérité de gauche et de toute gestion de la crise économique. Face à un gouvernement qui explique qu'il ne faut pas trop augmenter les salaires car cela relance l'inflation, accroît les importations et bloque les investissements en alourdissant les coûts de production, les révolutionnaires expliqueront qu'il n'y a pas d'autre issue pour échapper à ce « cycle infernal » que d'attaquer le capitalisme, de nationaliser sans indemnités les secteurs clés de l'économie, de mettre en place une véritable planification et d'instaurer le monopole du commerce extérieur. Face au refus des patrons d'investir, face à la fuite des capitaux, aux fermetures d'usines, les travailleurs devront recourir au contrôle ouvrier, c'est-à-dire au pouvoir de décision des travailleurs organisés à la base dans les usines, les quartiers, etc., disposant d'un droit de véto sur les conditions de travail, sur les licenciements, sur les mesures de rentabilisation capitaliste.

Il ne s'agit encore que d'une perspective générale. Pour l'instant, les travailleurs s'en remettent à « leur » gouvernement pour qu'il applique sa politique. Leurs illusions sont confortées par le fait que, paradoxalement, treize ans après Mai 1968, c'est leur victoire électorale qui a chassé la droite; ce qu'un travailleur de Longwy exprime avec clairvoyance : « Il ne faut pas oublier que la gauche arrive au pouvoir grâce à un chef et à des élections, et non pas par la base comme en Pologne. (24) » Mais la crise économique ne laissera peut-être pas au gouvernement le répit de deux ans qu'il a exigé du PC dans l'accord commun.

A Boussac-Saint Frères (Groupe Agache-Willot), le dépôt de bilan concerne déjà 3000 personnes environ, mais l'ensemble du groupe textile comprend environ 80 usines et 20 000 personnes (25). Il s'agit-là, selon le journal les Echos du 26 juin 1981, du « plus important dépôt de bilan de l'après-guerre » retardé par le précédent gouvernement Giscard-Barre jusqu'aux élections. Or cette affaire est exemplaire. En liquidant les « canards boiteux » (le textile) et en préservant les gouvernement à faire payer les patrons. (DR) Bon-Marche, Conforama, Dior, ete.), les patrons du groupe - qui ont bénéficié de nombreuses aides sous le précédent gouvernement - entendent socialiser les pertes et privatiser les profits. Comme l'écrit pudiquement le journal les Echos du 26 juin 1981, « la critique essentielle que l'on peut faire aux Willot, c'est d'avoir red'écorner vraiment leur trésor de guerre pour soutenir leurs activités textiles en préférant la solution du repli stratégique et des suppressions d'emplois »... un expert chargé de faire le bilan global de la situation du groupe afin d'avoir un point de vue d'ensemble : il faut associer les travailleurs, les syndicats, à cette démarche pour qu'ils enquêtent publiqueles aides de l'Etat et les sombres manœuvres des « frères Dalton du textile ». Les ouvrières y sont déjà prêtes, comme en de Nomexy citée par le Monde du 26 juin 1981 : « Derrière nos nous mobilisons en espérant que le gouvernement de gauche saura sauver nos emplois, que cette fois, ce seront les Willot qui paieront et non les salariés. » de déboucher sur la confiscation de l'ensemble des biens du groupe et la nationalisation de ses secteurs importants avec garantie de l'emploi et le contrôle des travailleurs sur les conditions de travail et la production. En effet, il ne saurait être question de se contenter de nationaliser les canards boiteux en laissant les secteurs vue, l'exigence du gouvernement Pierre Mauroy de la nomination d'un administrateur judiciaire pour l'ensemble groupe Willot, y compris sa distribution florissante et pas seulement pour le secteur textile en faillite, est une exigence minimum. Au début, le tribunal de commerce n'avait pas souscrit à cette demande. Les travailleurs ont les moyens de l'imposer et d'aller plus loin en menant eux-mêmes l'enquête.

s'agit pas de proposer comme tâches immédiates des objectifs qui, un mois après la victoire électorale, seraient incompris ou apparaîtraient comme de la surenchère gauchiste ou une attaque frontale contre le gouvernement. Il faut concentrer le tir sur le patronat et la bourgeoisie, en comprenant la volonté qu'ont les travailleurs d'aider le gouvernement à riposter contre les patrons. Il faut leur expliquer que, puisque le patronat ne donne pas de répit à François Mitterrand, les travailleurs ne donneront pas de répit au patronat. Cela signifie aussi une bataille pour l'unité syndicale, la multiplication des assemblées générales, des réunions intersyndicales pour surmonter les

23. Le deuxième gouvernement Pierre Mauroy comprend 43 ministres et secrétaires d'Etat dont un radical de gauche de moins. Maurice Faure, garde des Sceaux pendant un mois, qui a été « remercié ».

24. Interview au journal Union dans les luttes, numéro 3. juin 1981.

25. Le Monde, 26 juin 1981.

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séquelles de la division, pour cicatriser les plaies qui ne le sont pas encore. Pour ce. la, il faut confronter les différents points de vue, discuter collectivement des tâches de l'heure dans le respect de la démocratie syndicale et ouvrière.

Cela signifie continuer la mise sur pied d'une tendance syndicale « lutte de classes » en mettant à profit les pas en avant réalisés dans la dernière période.

Les travailleurs doivent se réunir à la base pour discuter et agir ensemble. Ils ne doivent pas faire confiance aux « accords d'états-majors » comme l'a tant ressassé le PCF pendant sa campagne avant l'élection de François Mitterrand. Le PC et le PS ont signé un accord de gouvernement qui respecte l'économie capitaliste dans le cadre d'une politique de collaboration de classes. Dans le respect de la solidarité gouvernementale et dans l'engagement à soutenir au sein même de l'entreprise toutes les décisions gouvernementales, le PC et le PS entendent par ce carcan obtenir la paix sociale et rassurer les patrons. Les travailleurs ne sont nullement engagés par cet accord ; ils n'ont aucune raison de faire des cadeaux aux patrons.

Comme le dit un jeune ouvrier de Renault-Flins interviewé par l'Humanité du 24 juin 1981 : « Et les cadences ? Quand est-ce qu'elles vont changer? C'est ça le changement? »

La LCR s'est battue depuis des mois et des mois pour que les deux principaux partis ouvriers mettent fin à leurs divisions, pour l'unité du PC et du PS, pour un gouvernement du PC et du PS. Nous avons mené cette bataille parce que ces deux partis bénéficient de la confiance de la majorité des travailleurs, parce que leur unité et celle de leurs organisations faciliLa victoire du 10 mai 1981, produit différé de la grève générale de Mai 1968. (DR)

te leur combat contre le patronat et la bourgeoisie, leur redonne confiance, augmente leur volonté de lutte. Mais cette unité ne peut se faire au détriment de la défense des revendications ouvrières. Elle doit se faire pour imposer la réalisation d'un véritable gouvernement des travailleurs et rompre avec la bourgeoisie. Dans cette perspective, elle doit s'appuyer sur leur mobilisation et la réalisation de l'union aussi à la base. Comme le dit confusément un travailleur de Longwy (26) : « Le modèle des syndicats centrés sur la boîte ne correspond plus à la situation. Il serait nécessaire de créer une structure, ni syndicat ni parti, et qui prenne en compte les différents problèmes. » L'idée des comités unitaires prendra petit à petit corps à partir de l'expérience quotidienne. « Il faut d'abord à la base, dans les boîtes, qu'on discute ... Il faut écrire au PC et au PS et leur rappeler nos exigences. Reprendre les propositions du PC et du PS et engager la discussion à partir des problèmes de la sidérurgie ... Il faut tirer les enseignements de la lutte de Longwy. On ne peut plus aujourd'hui faire cette séparation entre ce qui est boîte et ce qui est quartier, séparation que reflètent les syndicats actuels (27) ». Certes, il s'agit-là de militants politisés ou de cadres syndicaux qui ont participé au mouvement « Union dans les luttes ». Mais ces conclusions-là, ils ne sont pas les seuls à les tirer : d'au tres travailleurs demain feront de même à partir des problèmes concrets qu'ils rencontreront dans l'usine ou les quartiers, même si au début ces comités unitaires se créent pour faire simplement pression sur le gouvernement.

La nouvelle situation politique créée par l'élection de François Mitterrand et l'entrée au Parlement d'une écrasante majorité de députés du PC et du PS ouvre des perspectives nouvelles à la construction du parti révolutionnaire. La crise du PCF qui perd l'hégémonie absolue dont il disposait jusqu'alors sur la classe ouvrière doit permettre aux marxistes révolutionnaires de gagner des militants ouvriers et de s'implanter beaucoup plus largement dans les entreprises.

D'ores et déjà, dans la période électorale, la LCR a montré, dans les syndicats et dans les entreprises en général, sa capacité à peser sur le cours de la lutte des classes. Les faibles résultats électoraux (environ 1% en moyenne) qu'elle a obtenus dans les quelques circonscriptions où elle présentait des candidats sont liés d'abord au contexte général des élections législatives, à la volonté des travailleurs d'envoyer à l'Assemblée nationale une majorité qui donne à François Mitterrand, comme il l'avait demandé, « les moyens de sa politique ». Ils sont liés ensuite au nombre très faible des candidats présentés (pour des raisons financières) qui n'ont pas permis à la LCR de bénéficier d'un temps de parole à la radio et à la télévision. Ils résultent enfin de l'opposition des principales organisations d'extréme gauche - « Lutte ouvrière » et 'OCI -à la réalisation d'un accord même minimum de répartition des circonscriptions.

L'OCI - dans la foulée de son vote Mitterrand dès le premier tour de l'élection présidentielle — n'a pas voulu présenter de candidats. « Lutte ouvrière » a refusé tout accord et enregistre une baisse de ses résultats par rapport aux élections

Mais ces faibles scores électoraux ne signifient pas une baisse d'influence, au contraire. La LCR est une force reconnue dont « l'image de marque » est celle d'une organisation qui - depuis le début - a pris une part décisive à la défaite de Valéry Giscard d'Estaing.

Les différenciations au sein du mouvement ouvrier, l'expérience vailleurs feront tôt ou tard de la politique de leurs partis, donnent une actualité beaucoup plus intense à la construction d'une organisation révolutionnaire. Cela implique dans l'immédiat que les princi organisations confrontent points de vue et testent dans la pratique les possibilités d'accord concrets sur les tâches essentielles de l'heure. Cela signifie un souci permanent, une adresse constante en direction des militants du PC et

Produit différé de la grève générale de Mai 1968, la victoire de François Mitterrand et les résultats des partis ouvriers aux élections législatives ouvrent la voie à une recomposition en profondeur mouvement ouvrier, elles ont une importance décisive pour la classe ouvrière française et internationale.

Jeannette HABEL 26. Interview au journal Union dans les luttes, art. cit.

27. Ibid.

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