Gambie est formée d'une langue de terre de 300 kilomètres environ, qui plonge à l'intérieur du Sénégal de part et d'autre du fleuve Gambie, sans jamais at-
Sénégal voisin, la Gambie illustre assez clairement l'absurdité des frontières hément dans l'attachement de la classe dominante à la rente de situation que constitue le faible taux des taxes douanières en vigueur dans ce pays, dont la géographique particulière, la Gambie a toujours été, en quelque sorte, un Etat fictif disposant de forces répressives ne dépassant pas le millier d'hommes,
GAMBIE - SENEGAL aura suffi de quelques semaines pour qu'une telle perspective se précise. Après l'intervention militaire sénégalaise en
Gambie du 30 juillet dernier, le président sénégalais Abdou
Diouf pour qui « la paix et la stabilité en Gambie sont la paix et la stabilité au Sénégal », affirmait en effet : « Nous devons maintenant construire la Sénégambie ».
C'est dire si le coup d'Etat de l'équipe nationaliste regroupée autour du dirigeant du Gambian Socialist Revolutionary
Party (GSRP, Parti socialiste révolutionnaire de Gambie) Kukoy Samba Sanyang et des militaires de la « Field Force » a inquiété le pouvoir sénégalais voisin et les pays occidentaux.
Alors que d'ordinaire toute remise en cause du sacro-saint principe du maintien des frontières héritées du colonialisme soulève les pires critiques, l'actuel projet de fédération sénégam-
François CAZALS
Loin d'être une simple opération inspirée par l'étranger, le coup d'Etat qui, dans la matinée du 30 juillet 1981 a renversé le gouvernement du président gambien Dawda Jawara alors que celui-ci se trouvait au mariage du prince Charles d'Angleterre, et les émeutes qui l'ont suivi, sont avant tout à mettre en rapport
Kaolack
:C. S! Mary
= Brikama G
SÉNÉGAL
LA GAMBIE : UN ETAT FICTIF teindre une largeur supérieure à 50 kilomètres.
ritées de l'époque coloniale.
capitale Banjul dispose du statut de port franc.
police, gendarmerie et « Field Force » réunies.
par l'armée sénégalaise français dans cet état de choses.
avec la dégradation considérable de la situation économique, sociale et politique dans ce pays au cours de ces dernières années.
Depuis 1976, une importante crise économique ronge en effet la fragile économie de cet état fictif. Une forte chute de la production d'arachides, une hausse importante des prix des produits importés et une baisse plus récente des devises recueillies par l'activité touristique tissaient
SENÉGAL orgetown
Fafoto®
Basse
Santa Su km
100
Produit de la rivalité coloniale entre la France et la Grande-Bretagne, la
Constitué par des communautés d'origine ethnique identique à celles du
La résistance de ce petit Etat à la fusion avec le Sénégal réside essentielle-
Avec une population d'environ 600 000 habitants seulement et sa situation bienne - déjà concrétisé par une fusion des services de sécurité des deux pays — a fait l'objet d'un silence approbateur général.
Il n'est donc pas sans signification de voir le nouveau gouvernement français garder lui aussi le silence. Lorsque l'on sait que, des années durant, les militaires sénégalais ont été formés par des instructeurs français, que le gouvernement de François
Mitterrand vient d'attribuer au Sénégal un prêt de 9 millions de francs pour la construction d'une école d'officiers, et qu'après ses interventions antérieures au Liban dans le cadre de la
FINUL, au Zaire et une première fois déjà en Gambie (en novembre 1980) -, les trois-quarts des forces sénégalaises ont ainsi participé activement à des opérations militaires de répressioné faisant de cette armée une authentique armée de guerre civile, on comprend mieux les responsabilités de l'impérialisme la toile de fond d'un important mécontentement social. En 1979, un dirigeant syndical du Gambian Labour Union précisait qu'en « moins de trois ans, malgré l'existence d'un comité consultatif sur les salaires et d'un sous-comité contrôle des prix, les travailleurs ne parviennent plus à joindre les deux bouts.
Les prix ont triplé en un temps record et ils ne cessent d'augmenter, alors que les réajustements de salaire sont loin de répondre à la situation » (1). Ainsi, la population gambienne tirait de moins en moins d'avantages de la situation de port franc de la capitale Banjul qui permettait par contre l'enrichissement plus insolent d'une bourgeoisie vivant du commerce et de la contrebande.
Pourtant, l'apparente « démocratie » parlementaire gambienne ou rivalisait le
Progressive People's Party (Parti populaire progressiste) au pouvoir de Dawda Jamara avec le National Convention Party (NCP)
de Sheriff Dibba et l'United Party (ce dernier rejoindra le PPP début 1979), constituait encore un écran au mécontentement populaire.
Toutefois, l'aggravation de la corruption officielle, l'apparition de formations politiques radicales à l'extérieur du cadre parlementaire néo-colonial, sans compter avec la sénilité notoire du président Dawda Jawara, allaient grandement diminuer l'efficacité politique de ce système légué par le colonisateur britannique.
Dès 1979, la vie politique sera dominée par les révélations concernant diffé.
rents scandales liés à la contrebande, dans lesquels seront mélés de nombreux proches collaborateurs du président de la
République, contraignant même celui-ci
1. Afrique-Asie, 19 février 1979.
d'une brève entrée des masses urbaines et parapluie militaire protecteur du gouverà se débarrasser de plusieurs de ses miréduisant à un bi-partisme entre le PPP et le NCP, après le ralliement de l'United Party, le système parlementaire gambien était bien mal en point. Et ce d'autant que le NCP de Cheriff Diba, issu d'une scission du PPP au pouvoir, implanté surtout dans la population paysanne mandingue ne semblait pas apparaître comme une alternative nationale susceptible de capitaliser la révolte qui grondait dans la jeunesse gambienne désœuvrée.
Cela explique sans doute en partie la formation dans les dernières années de deux organisations extra-parlementaires dont on sait peu de choses, sinon que leurs leaders ont joué un rôle important dans le coup d'Etat de juillet 1981.
Il y a tout d'abord le MOJA (Mouvement pour la justice en Afrique) constitué comme une section gambienne de son équivalent du Liberia, lequel a participé au renversement du président libérien Tolbert. Il semble d'ailleurs que l'exemple des processus libérien et ghanéen, où des nationalistes militaro-civiles ont des dirigeants politiques corrompus, ait inspiré les putschistes gambiens.
L'autre formation est le GSRP dont un membre influent, Kukoy Samba Sandevait présider l'éphémère Conseil suprême de la Révolution mis en place après le coup d'Etat. Elle semble avoir eu un langage plus radical que le MOJA et une influence au sein de la « Field For-
LA MARCHE AU COUP D'ETAT
Après la première intervention de quelques dizaines de parachutistes sénégalais à l'appel du président Dawda Jawara en novembre dernier pour tenter de désamorcer la révolte qui grondait dans la « Field Force », le MOJA et le GSRP aide militaire du Sénégal, les données de la crise restaient toujours présentes. La situation se dégradait même encore récemment à la suite d'un train de hausses des prix du riz et du sucre. Sous le nom de « Raster Sunday Special », un regroupement clandestin autour de Kukoy Sanyang, des dirigeants du MOJA et du NOP de l'opposition parlementaire, et disposant de contacts dans l'armée, était alors mis en place pour préparer le renversement de Dawda Jawara.
Le jeudi 30 juillet à 4 h 30 du matin, la radio gambienne était occupée par les putschistes. Un Conseil suprême de la révolution (CSR) était formé. Présidé par Kukoy Samba Sanyang et composé de douze membres dont trois militaires, CSR décrétait la dissolution du Parlement, l'abrogation de la Constitution et l'interdiction des partis politiques. Une proclamation aux accents nationalistes et populistes dénonçant le « népotisme, le tribalisme, la corruption et l'injustice sociale » de l'ancien régime, accusé d'avoir facilité les activités d'une « bourgeoisie compradore », recueillait un grand écho dans la jeunesse populaire. Il semble même qu'elle ait donné le coup d'envoi surtout de la jeunesse plébéienne sur la scène des événements politiques. Des manifestations ont eu lieu. Les émeutiers pillèrent le supermarché de la Compagnie française de l'Afrique de l'Ouest (CFAO) et différents commerces, les prisons s'ou-
L'ampleur, la spontanéité et la rapidité de la réaction de la jeunesse plébéienne a sans doute surpris l'équipe nationaliste de Kukoy Samba Sanyang. Si l'on en croit le correspondant de la revue Jeune Afrique (2), « affolé, Kukoy multiles appels au calme et procède lui-même à l'arrestation de pillards au volant de sa Lada ».
Inquiets d'une possible intervention des militaires sénégalais, tout comme de la résistance de la police et de la gendarmerie locales, les putschistes distribuent des armes à la population et gardent en otage une trentaine de personnes, dont des membres du gouvernement et l'ancienne femme de Dawda Jawara et ses enfants. « Je tiens du Conseil le pouvoir d'exécuter les prisonniers, la famille Jawara et les membres du gouvernement... » menace Sanyang à la radio, dès qu'il apprend l'arrivée des parachutistes sénégalais, sans pouvoir pourtant faire reculer le gouvernement d'Abdou Diouf dans sa décision de venir en aide au président gamL'INTERVENTION SENEGALAISE
Conçue comme une opération « coup de poing » destinée à rétablir rapidement Dawda Jawara dans ses fonctions, l'intervention des parachutistes sénégalais, dès le 30 juillet dans la nuit, ne réussira pourtant à atteindre tif militaire que le 6 août. C'est ce jour-là que les gendarmes sénégalais, trois membres du Special (SAS) britannique, libéraient les otages des putschistes.
Au total, on estime à 1 100 le nombre de militaires sénégalais engagés dans l'ensemble de ces opérations. Ils ont eu plus de 30 morts dans leurs rangs et fait, en une semaine, 500 victimes et environ 1 000 prisonniers dans un pays de près de 600 000 habitants.
Malgré les appels « aux camarades de la Guinée-Conakry, de la Guinée-Bissau et de l'Union soviétique pour l'aider à résister à l'agression sénégalaise », la rébellion est restée très isolée sur le plan interna-
Aujourd'hui, ce sont les militaires sénégalais qui arrêtent, interrogent, incarcèrent les opposants au président Dawda Jawara qui s'est entièrement placé sous le
LISEZ
INTERCONTINENTAL PRESS nement sénégalais. Au terme d'un nouvel accord de coopération militaire, des dizaines de militaires sénégalais ont été détachés en permanence pour assurer la protection du président gambien. Une fusion des services de sécurité des deux pays est cours, tandis qu'une confédération « sénégalo-gambienne » est envisagée.
L'AVAL DU GOUVERNEMENT
MITTERRAND Alors même que les troupes sénégalaises ont clairement démontré le rôle contre-révolutionnaire prêtes à jouer - y compris hors de leurs frontières —, alors que neuf partis sénégalais d'opposition ont dénoncé cette aventure et alors qu'un chef musulman sénégalais a déclaré depuis Banjul à l'adresse d'Abdou Diouf : « Ne donnez pas l'ordre à vos soldats de tirer. La situation ici est grave et les soldats n'y pourront rien », le gouvernement français s'est bien gardé de condamner cette action répressive.
Que dissimule donc le silence du gouvernement Mitterrand-Mauroy : un soutien à l'intervention, un aval implicite ou une prise en charge indirecte de la lode l'opération ? Les travailleurs français ont le droit de savoir.
Car, comment le gouvernement français, qui maintient des centaines de militaires au Sénégal et finance une partie du déficit de ce pays, aurait-il pu être tenu à l'écart de ce qui se tramait ? D'autant que les partis socialistes français et sénégalais appartiennent tous deux à l'Internationale socialiste et que c'est de la base de Ouakham, où sont installés les Mirage et les Transall français que se sont envolés les avions sénégalais qui ont largué leurs parachutistes sur la Gambie.
Pour que la fin du règne giscardien coïncide avec la fin des interventions militaires en Afrique et la fin de la politique de compromission avec les Etats néo-coloniaux qui fut depuis toujours celle de la France, encore faudrait-il que le nouveau gouvernement abandonne son orientation conservatrice actuelle qui entérine les accords d'assistance militaire passés par
Ce n'est pas du côté des directions du PC et du PS français, trop liés par la soligouvernementale, que viendra la dénonciation de telles attitudes incompatibles avec les pétitions de principe démocratiques du gouvernement Mitterrand. Il dépendra donc du combat des militants anti-impérialistes contraindre le gouvernement français à opérer une ré.
François CAZALS 1er septembre 1981. 2. Jeune-Afrique, 19 août 1981.