Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TURQUIE

Un an après le coup d'Etat de septembre 1980

· Inprecor n° 108, 14 septembre 1981 · p. 10 · 993 mots

Grèce et Turquie

Il y a un an, le 12 septembre 1980, l'armée prenait le pouvoir en Turquie, intervenant directement pour la troisième fois en trente ans dans la vie politique du pays. En supprimant la Constitution, le Parlement et l'ensemble de la législation, les militaires ont détruit un édifice qu'ils avaient eux-mêmes mis en place lors des coups d'Etat précédents.

En fait, il ne s'agit pas d'un changement d'attitude de la part de l'armée, mais de la volonté de reprendre ce qui avait été entrepris lors des interventions antérieures, sur des bases plus fermes et plus solides cette fois.

Devant l'incapacité et l'inefficacité des partis bourgeois à trouver une issue à la crise sociale, l'armée s'est attribuée la tâche de remettre de l'ordre dans le pays. Cette crise résulte de l'échec du démarrage économique de la Turquie. Dans les années 1960, le pays a connu une dynamique de développement capitaliste qui a eu des effets sur toutes les couches de la société. Mais, pour plusieurs raisons, dont l'une des plus importantes est l'inadéquation des structures sociales et institutionnelles, l'échec de ce démarrage économique, ressenti d'abord par la bourgeoisie, a provoqué une cassure dans le bloc au pouvoir et amené l'intervention militaire de

La crise prendra toute son ampleur avec la contradiction entre cette dynamidéveloppement capitaliste, chant la petite bourgeoisie et les travailleurs, et l'incapacité de la société turque à fournir des réponses satisfaisantes. Il s'ensuivit un grand espoir tourné vers les solutions « social-démocrates » puis vers la gauche révolutionnaire qui, aveuglée par le stalinisme et ses avatars centristes, n'a pas pu présenter aux masses un programme susceptible de transformer cette crise sociale en crise révolution-

Le mouvement fasciste, qui a pris un essor important en l'absence de direction politique du mouvement ouvrier, va accentuer sa stratégie de tension. L'extrême gauche, au lieu d'organiser une mobilisation des masses turques et kurdes, va se lancer dans une guerre privée contre les bandes fascistes, ne laissant aux travailleurs que le soin de compter les points et d'essayer de se mettre à l'abri. La bourrefusera d'aider le mouvement fasciste, pour ne pas courir le risque d'une

Un an après le coup d'Etat

de septembre 1980

guerre civile qui aurait pu conduire à un éclatement de l'Etat.

A partir de 1979, la bourgeoisie fait directement appel à l'armée en instaurant l'état de siège. Le coup d'Etat proprement dit 1980, lorsque le recul de la combativité ouvrière et la lassitude devant les attentats rendra limité tout risque de réaction populaire.

Un an après, le pouvoir militaire possède encore un large soutien des classes moyennes. Pourtant, les mesures prises par la junte marquent explicitement une volonté de restructuration capitaliste de l'Etat turc. Ces mesures frappent la classe ouvrière et la petite bourgeoisie :

- interdiction du syndicat progressiste DISK, suppression du droit de grève, limitation des hausses de salaires, réduction des indemnités de licenciement ;

- une nouvelle législation du travail est en préparation pour organiser le contrôle de l'Etat sur les appareils syndicaux et sur l'ensemble des relations entre augmentation des impôts et nouvelle loi régissant l'imposition de la petite bourgeoisie et de la paysannerie (qui rend l'impôt exigible un an à l'avance) ;

- libération des prix et augmentation générale des tarifs publics, arrêts des subventions aux produits de première néces-

Les recettes du Fonds monétaire international (FMI) sont maintenant appliquées pour permettre une meilleure intégration de la Turquie à l'économie capitaliste mondiale par un nouveau démarrage économique du pays, limitant le déve. loppement de la bureaucratie civile et de la petite bourgeoisie. Cette restructuration économique ne peut s'effectuer sans réorganiser de fond en comble la vie politique du pays. La fonetion de la nouvelle Assemblée constituante nommée par les militaires - consultative pouvoir législatif — est d'aider à construire un cadre politique solide d'où seraient exclus aussi bien la classe ouvrière que la petite bourgeoisie et limitant le rôle du Parlement par la création de mécanismes de contrôle extra-parlementaires composés d'anciens officiers supérieurs. Pour mener à bien ce projet, la junte turque doit interdire toute sorte de discussions et de débats en dehors d'elle. Une censure totale est instaurée, officielle par l'interdiction d'un grand nombre de journaux et de revues, officieuse sur la presse autori-

Pour que le silence régne partout sur la Turquie, pour supprimer toute opposition, les généraux ont transformé la Turquie en une gigantesque prison : des dizaines de milliers de militants politiques et de sympathisants ont été emprisonnés; des centaines de demandes de peines capitales ont été prononcées; la torture s'est aggravée et a déjà provoqué la mort d'une cinquantaine de militants révolutionnaires ; le quadrillage militaire du Kurdistan

Face à cette situation, Texistence d'un large courant de solidarité s'impose. L'expérience prouve que, dans un pays où le mouvement populaire est écrasé coups de crosses, seule la solidarité internationale, mobilisant essentiellement le mouvement ouvrier, peut sauver la vie des militants tombés aux mains de leurs bour-

Depuis un an, les bourgeoisies impérialistes ont montré une complicité ouverte avec ce régime sanglant et continué à le cautionner, soit par leurs aides militaires et financières, soit en refusant catégoriquement - comme c'est le cas en République fédérale d'Allemagne demande d'asile politique aux révolutionnaires qui fuient le pays, soit en faisant la publicité des généraux par l'intermédiaire de leur presse. Pendant ce temps, le mouvement ouvrier international n'a pas véritablement mobilisé ses forces pour venir en aide aux travailleurs de Turquie. Les kurdes et tures exilés en Europe n'ont jamais pu trouver l'écho qu'ils pouvaient espérer au sein du mouvement ouvrier.

Aujourd'hui, un an après le coup d'Etat du 12 septembre 1980, cette solidarité est une nécessité plus vitale que jamais. Mais cet anniversaire ne doit pas être seulement une page noire dans l'histoire du mouvement ouvrier turc, mais une occasion pour tous les partis ouvriers, les syndicats et les organisations démocratiques d'affirmer leur solidarité inconditionnelle avec des centaines de milliers de militants ouvriers qui vivent sous la menace

Pierre CHARDIN 12 septembre 1981.

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