Le Mexi de réf Arturo CORONA
Mexico. - Le 21 juillet dernier, le gouvernement mexicain décidait d'expulser 4 500 paysans guatémaltèques qui avaient trouvé refuge dans la province mexicaine de Chiapas, limitrophe du Guatemala. Ces paysans ne sont pas les premiers à passer la frontière pour chercher refuge en territoire mexicain. Au contraire, dans la zone de Soconusco, une des zones d'agriculture capitaliste les plus développées située également à Chiapas, ce sont chaque année plus de 60 000 ouvriers guatémaltèques sans papiers qui viennent travailler. Ce qui était nouveau dans les familles qui avaient trouvé refuge au Mexique à cette occasion, c'était leur caractère de persécutés politiques fuyant la répression au Guatemala. C'était pour eux une question de vie ou de mort, face aux massacres permanents de l'armée et des organisations para-militaires qui, selon les chiffres les plus modérés, ont commis plus de 80 000 assassinats au cours des deux dernières décennies.
En 1977, pour ne pas remonter très loin, plus d'une centaine de paysans furent massacrés à Panzos. Le 31 janvier 1981, l'armée lançait l'assaut contre les paysans occupant l'ambassade d'Espagne à Ciudad-Guatemala ; 31 paysans furent brûlés vifs et les survivants furent abattus à l'hôpital... La presse mexicaine fait journellement état de l'assassinat de paysans et de militants au Guatemala.
Une semaine avant l'expulsion de ces 4 500 paysans, 470 personnes qui avaient également trouvé refuge au Mexique, avaient également été expulsées.
Le gouvernement mexicain a offert l'asile politique à 47 personnes dont on a admis que la vie était en danger et a refoulé le reste dans leur pays, car « leur caractère de persécutés politiques n'était pas établi ». Il n'y a pas plus hypocrite et cynique que ces déclarations. Le secrétariat du gouvernement a même essayé, le jour de l'expulsion, de détourner l'attenque refoule des milliers ugiés guatémaltèques tion de l'opinion publique en affirmant dans un communiqué à la presse que l'expulsion n'avait pas eu lieu... Il n'est pas de meilleur exemple de ce mensonge que la lecture du communiqué du jour joint aux photographies qui montrent la destruction du camp des réfugiés et les embarcations dans lesquelles ont été embarqués les paysans expulsés pour franchir le Usumacinta (rivière qui délimite la frontière entre le Mexique et le Guatemala). Le gouvernement ne peut en aucune façon alléguer sa méconnaissance du problème des persécutions et de la répression au Guatemala. Il ne peut pas non plus se prévaloir d'un manque d'informations précises quant aux persécutions endurées par les paysans guatémaltèques. Et, même si c'était le cas, ce serait un argument de plus contre le gouvernement mexicain.
La Commission des réfugiés de l'ONU en place au Mexique a affirmé qu'on ne lui a pas laissé le temps d'intervenir ou même de chercher une quelconque sortie de secours vers d'autres pays pour ces persécutés. Les raisons formelles avancées par le gouvernement mexicain quant à la qualité de réfugié politique dont il entend donner une définition restrictive sont également démenties par toute l'histoire de la solidarité avec les réfugiés politiques comme dans le cas de la révolution espagnole ou des exilés chiliens en 1973.
En réalité, le gouvernement mexicain vient de montrer un aspect fondamental de sa véritable politique extérieure. Les expulsions en elles-mêmes, la hâte mise à les exécuter, l'insolence avec laquelle elles furent réalisées - au risque de se voir condamner par des organismes tels que l'ONU qui a répété par trois fois sa condamnation des expulsions —, entendent démontrer clairement, tant vers l'extérieur qu'à l'intérieur du pays, quelle sera la politique du gouvernement mexicain face au développement de la révolution finale contre Somoza et dans le développement ultérieur de la révolution nicara guayenne, le gouvernement a voulu appa raître comme un allié démocratique, cher chant par cette attitude à marquer de points pour cultiver son image inter nationale, l'attitude du même gouverne ment face au développement de la révolu tion salvadorienne a été de continuer à li vrer du pétrole à la dictature salvadorienne dans le même temps qu'il s'efforçait d'as seoir son image par de prétendues condi tions politiques à son aide aux gouverne ments centro-américains (aide incluan tout le monde, c'est-à-dire comprenant le Nicaragua, ne portant pas sur les armes et ne devant pas être utilisée dans des cam pagnes anticommunistes), conditions qui comme on peut le voir, sont d'une parfai te hypocrisie quand il s'agit de régimes dictatoriaux profondément répressifs et anticommunistes comme le Honduras, le Salvador et le Guatemala. Par rapport au Nicaragua, si le gouvernement impé rialiste de Ronald Reagan a bloqué les crédits, il peut laisser le Mexique dévelop per ses relations avec le régime nicaraguayen tout en continuant ses propres attaques.
Dans le cas de la révolution guaté maltèque, le gouvernement mexicain a dé jà fixé sa position. Cette attitude est le prolongement de la politique suivie tout au long des années 1960, quand l'armée mexicaine prit part à l'écrasement de la guérilla au Guatemala. Depuis 1980, le gouvernement mexicain a entrepris toute une série de manœuvres militaires conjointes à la frontière avec l'armée gua témaltèque. En décembre 1980, ce sont 60 000 soldats mexicains qui ont participé à des manœuvres d'entraînement avec des militaires guatémaltèques dans les provinces frontières de Chiapas, Ta bascoy et Campeche. Le thème de ces manœuvres auxquelles on a fait une large publicité - puisque la presse était invitée a y assister -, était de faire face à une « invasion rouge » venant du Sud...
Depuis, l'armée s'est entraînée à des opérations tactiques et stratégiques avec
tionnel récemment acquis. Cet armement d'un large travail politico-militaire, d'orun armement moderne contre-insurreccomprend par exemple des blindés antiguérilla visant à remplacer, avec d'autres équipements aujourd'hui totalement inefficaces, et la fabrication massive de fusils automatiques dont la licence de fabrication au Mexique a été achetée en Allemagne fé-
Le 15 septembre, jour de l'Indépendance du Mexique et fête nationale, l'armée a défilé en faisant une démonstration, d'ailleurs coûteuse, de ses efforts de modernisation. Ces derniers sont présentés dans le « Plan global de développedu gouvernement Lopez Portillo comme une des grandes priorités nationales et comprennent, entre autres choses, le doublement des effectifs qui doivent
110 000 hommes à 220 000 hommes, l'achat d'avions de combat F5,
Même si ce processus est expliqué par les nouvelles conditions apparues avec le boom pétrolier, la défense des eaux territoriales jusqu'aux limites des 200 milles, sans parler de la protection des infrastructures hydrauliques et hydro-électriques du pays, il est maintenant pratiquement démontré que son principal objectif est de contrôler les émigrés qui ont cherché conséquence l'avancée de la révolution guatémaltèque et, plus généralement, centro-américaine.
L'armée a insisté de diverses façons sur sa coordination permanente avec l'armée guatémaltèque dans ses opérations temps déjà, quand cette dernière signale la présence au Mexique de campements de guérillas guatémaltèques, l'armée mexicaine invite une délégation de l'armée guatémaltèque à parcourir de long en large les régions montagneuses de Chiapas pour les convaincre de leur erreur...
Toute la gauche et les forces démocratiques au Mexique se souviennent de l'élimination en territoire mexicain de la guérilla de Yon Sosa et son groupe à la suite d'une opération conjointe des forces armées mexicaines et guatémaltèques.
Dans le cas du Guatemala, la position du gouvernement mexicain sera clairement contre-révolutionnaire. Il n'y aura pas d'appui diplomatique ni d'aide matérielle, il n'y aura pas de déclarations démagogiques couvrant en fait l'aide à la Junte militaire comme dans le cas du Salvador. Face à la révolution guatémaltèque, le gouvernement mexicain a déjà manifesté dans tous ses actes qu'il contribuerait à toutes les tentatives pouvant contribuer à son écrasement.
L'expulsion des réfugiés du 21 juillet a été suivie de l'assassinat d'un certain nombre d'entre eux. Des cadavres de paysans ont été retrouvés flottant sur les eaux de l'Usumacinta.
L'extension de la révolution guatémaltèque est néanmoins imminente. Tout ce qui s'est passé au cours de la dernière période annonce les affrontements décisifs entre les organisations de guérilla et les corps répressifs qui vont se produire dans un avenir proche.
Au travers d'années de préparation, ganisation des masses ouvrières et paysannes, de la mise en place de fronts de lutte solides et développés, guatémaltèques se sont préparées à ces
Malgré la terrible répression, l'assassinat systématique des dirigeants de masse, le mouvement des masses n'a pu être écrasé ni le organisations syndicales détruites. Au contraire, dans bon nombre masse, la formation de groupes d'autodéfense ouvrière a été entreprise, sous forme de comités et de milices armées pour affronter la répression, notamment celle des groupes paramilitaires d'extrême droite. Ces initiatives sont encore partielles, elles ne sont pas centralisées et elles n'ont pas encore pu passer à l'offensive.
Mais les organisations armées sont parvenues à un certain degré de consolidation. Toutes les sources s'accordent à aujourd'hui au plus de 18000 combattants dans les forces de la guérilla redans les fronts militaires de l'Armée de guérilla des pauvres (EGP), de l'Organisation du peuple en armes (ORPA), des Forces armées révolutionnaires (FAR) et de l'aile majoritaire (direccion consecuente) du Parti guatemaltèque du travail (le PC guatémaltèque). Ces organisations, en plus de leurs effectifs dans la guérilla, exercent une influence différenciée sur le développement du mouvement des masses.
L'un des problèmes qui n'est pas encore résolu est la question de l'unité des organisations de masses. Il existe des organismes de coordination organisations masse comme le Front démocratique contre la répression (FDCR) et le Front populaire du 31 Juillet (FP-31), mais ce ne sont pas encore les organisations unitaires dont les masses guatémaltèques et les organisations de guérilla ont besoin.
Nous sommes à la veille de développements décisifs de la révolution guatémaltèque. Le Guatemala vit une crise très profonde sans solutions à court terme. Le mouvement des masses progresse au milieu de nombreuses difficultés, et de cadavres encore plus nombreux, mais il a atteint une plus grande maturité politique.
Jusqu'à présent, malgré le génocide perpétré contre les masses indigènes, les opérations militaires à grande échelle, un budget colossal consacré aux armements, l'armée régulière n'a pu défaire les organisations révolutionnaires. Au contraire, la présence de ces dernières s'est affirmée, allant jusqu'au développement d'opérations d'une certaine envergure, comme Toffensive de la première quinzaine de juillet 1981 qui a vu l'occupation d'une ville comme Chichicastenango dans la province du Quiche par 500 guérilleros, ainsi que d'autres localités.
Ces échees de l'armée dans ses tentatives d'écrasement des mouvements armés sont à l'origine des fissures qui commencent à se dessiner au sein de la caste militaire agitée par de vives discussions sur le meilleur moyen d'en finir avec la
Ces échecs des militaires de la dictature ont fait comprendre à l'impérialisme que l'hypocrisie n'est pas la meilleure méthode pour les défendre d'une montée populaire. L'administration de Ronald Reagan a décidé d'abandonner l'embargo sur les livraisons d'armes décidé par Jimmy embargo qui ne fut jamais ni total ni effectif -, et de défendre ouvertement une politique d'assistance militaire et financière massive pour contrecarrer les progrès de la guérilla.
Le développement de la révolution guatémaltèque va être décisif pour l'avenir de la révolution en Amérique centrale. Le Guatemala est le pays le plus peuplé, le plus étendu géographiquement et - après le Salvador — le plus industrialisé d'Amérique centrale. Uné défaite de la guatémaltèque modifierait de façon décisive tous les rapports de force dans cette région du monde, plus encore au moment où le Nicaragua est sans doute à la veille de l'établissement d'un second Etat ouvrier de l'hémisphère occidental, comme le montrent les mesures annoncées à l'occasion du Ile Anniversaire de la révolution, l'expropriation des entreprises « décapitalisées » par la bourgeoisie et l'approfondissement de la réforme agraire avec l'expropriation de 1 200 000 ha de terres jusqu'alors aux mains de la bour-
La révolution guatémaltèque se développe à la frontière sud du Mexique. Elle aura un impact supérieur, plus direct encore sur la conscience et l'organisation des travailleurs mexicains. Dans la province de Chiapas, son impact est déjà percep tible. Les massacres des paysans en lutte au Mexique par les caciques et les autorités gouvernementales rendent plus immé. diatement perceptibles aux paysans les conditions de développement de la révolution guatémaltèque. La solidarité avec la révolution guatémaltèque au Mexique est de la responsabilité exclusive des ouvriers, des paysans et de leurs alliés. L'organisation de cette solidarité est une des taches les plus importantes de la gauche révolutionnaire mexicaine et des organisations ouvrières en général.
Conscient de cette responsabilité, le (PR), section mexicaine de la IVe Internationale, qui est en première ligne dans la solidarité avec la révolution salvadorienne au Mexique, s'est lancé dans une large initiative unitaire en défense de la révolution guatémaltèque et pour exiger du gouvernement mexicain la reconnaissance du droit d'asile aux persécutés d'une des plus sanglantes dictatures centro-américaines. Cette exigence est d'autant plus importante que l'exode massif de Guatémaltèques vers le Mexique ne fait que commencer.
La révolution guatémaltèque est un nouvel espoir et une nouvelle tâche internationaliste qu'il nous revient d'assumer. •
Arturo CORONA Mexico, août 1981.