Inprecor 1974–2004

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EUROCOMMUNISME

Les eurocommunistes et le Kremlin devant des temps nouveaux

· Inprecor n° 11, 21 juillet 1977 · p. 3-7 · 4 644 mots

URSS et Russie Italie Stalinisme France

Les eurocommunistes devant des temps nouveaux

EUROCOMMUNISME et le Kremlin

Le 23 juin, l'hedomadaire soviétique Novoe Vremja (Temps nouveaux) lançait une attaque inquisitoriale contre Santiago Carrillo, secrétaire général du PCE, pour son livre "Eurocommunismo y Estado" ("l'Eurocommunisme et l'Etat") (1). Les trois chefs d'accusation étaient les suivants: "opposer les partis communistes des pays capitalistes européens aux partis communistes des pays socialistes"; "dénigrer le socialisme réel, c'est-à-dire les pays qui ont déjà créé une société nouvelle et tout d'abord l'Union soviétique"; défendre une conception "qui se ramène en fait au maintien de la division de l'Europe en blocs militaires opposés et qui, plus est, au renforcement du bloc agressif de l'OTAN". L'agence Tass diffusa largement ce texte qui eut l'honneur des premières de Tribuna Ludu et Rude Pravo organes des PC polonais et tchécoslovaque. Là où le bât blesse Un an après la Conférence des PC à Berlin-Est, où le PCUS s'était vu contraint de renoncer à la règle de l'unanimité, Brejnev adresse une mise en garde à Carrillo destinée aussi à Marchais et Berlinguer. Les sociétaires du Kremlin n'ont pas l'habitude d'improviser. Si l'attaque intervenait à point, elle avait été préparée depuis longtemps et certainement polie à Sofia, en mars dernier. Boris Ponomarev y avait convoqué les dirigeants des PC des "pays satellites" afin d'y examiner "les cas" de ceux qui, au même moment, se réunissaient à Madrid, Berlinguer, Carrillo et Marchais. La voix de son maître, le bulgare Telalov, s'était chargée de réclamer une résolution contre "le déviationisme eurocommuniste". Les Temps nouveaux répondirent à cette exigence en prenant pour cible le secrétaire général du PCE qui venait d'obtenir un score électoral peu glorieux malgré (ou à cause de) ses révérences à la monarchie espagnole. La bureaucratie du Kremlin prenant ainsi acte officiellement d'une nouvelle étape dans la crise du stalinisme et la portait sur la place publique. Le 29 juin, une délégation du PCI se rendait à Moscou. Trois membres de la direction la composait: Gian Carlo Pajetta, Paolo Bufalini et Emanuele Macaluso. L'attaque contre Carrillo, plus précisément les thèmes de la diatribe furent au centre des discussions comme le confirmèrent publiquement, à leur retour, les trois compères de Berlinguer.

C. MICHALOUX et C.-A.UDRY Une nouvelle étape de la crise du stalinisme, qui mûrissait depuis 1968, éclate sur la place publique. Ce qu'il est désormais convenu d'appeler "eurocommunisme" constitue une des facettes de cette crise, celle des rapports entre le PCUS et les PC d'Europe occidentale, des PC qui souvent doivent faire face à une montée du mouvement de masse et dont certains peuvent envisager une participation au gouvernement pour des lendemains pas trop lointains. Tout le contenu de l'acte d'accusation concocté par les plumitifs du Kremlin indique qu'il ne s'agit en aucune mesure d'un débat sur la stratégie des PC d'Europe occidentale face au pouvoir. Les quelques effets de voix à ce sujet ont pour fonction d'avoir l'oreille d'une minorité de militants, forgés à l'époque où la pratique du "double langage" servait à faire avaliser la ligne réformiste. En fait, l'article des Temps nouveaux est tout entier consacré à la défense du régime bureaucratique où, selon Moscou, "la classe ouvrière constitue la force motrice de la société où elle assume avec la paysannerie et l'intelligentsia, toute la plénitude du pouvoir". Or, précisément, Carrillo dans son livre sape ce dogme qui constitue un des fondements idéologiques de cette bureaucratie qui a exproprié la classe ouvrière de tout pouvoir politique et économique. Dans les comptes rendus des discussions tenues à Moscou, cet aspect central du conflit ressort fort bien. Bufalini passant en revue les thèmes abordés par les délégations du PCUS et du PCI déclare : "Nous avons examiné diverses questions internationales, parmi lesquelles il y avait l'attaque des Temps nouveaux . Sur cette dernière question, les soviétiques nous ont dit que les affirmations du camarade Carrillo sur le caractère non-socialiste de la société et de l'Etat en URSS étaient inacceptables. (Repubblica, 5.7.77). Macaluso, en première page de l'Unità , quotidien du PCI, affirme: "Les Soviétiques ont manifesté une autre préoccupation: que les critiques contre l'URSS, que l'importance attribuée aux' dissidents' , qu'un certain ton (pas le nôtre, il est vrai) utilisé à certains moments dans le débat sur la société soviétique puissent être mis à profit par les forces intéressées à faire obstacle à la détente... Autrement dit, pour les Soviétiques, les 'dissidents' sont un faux problème, une diversion, un expédient fabriqué à dessein pour empêcher la détente, qui ne concerne pas les masses,

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EUROCOMMUNISME les processus réels. " (5.7.77). Ces affirmations rapportées par la délégation italienne montrent bien l'objet véritable de la crainte des bureaucrates du Kremlin: ils redoutent avant tout leur propre prolétariat et donc qu'il puisse être contaminé et encouragé par certaines idées et critiques aujourd'hui formulées de "l'intérieur" même de ce"mouvement communiste international" que Moscou, il y a moins d'un an, réunissait à Berlin. Los eurocommunistes, les dissidents et la société soviétique La sensibilité marquée par les Brejnev, Souslov et autres Ponomarev à l'égard de l'interaction qui s'établit entre la 'dissidence ' en URSS, en Tchécoslovaquie ou dans d'autres "démocraties populaires" et les prises de position de divers PC eurocommunistes a un fondement bien réel. Tout d'abord, les opposants d'URSS et d'Europe orientale sont en quelque sorte légitimés aux yeux du mouvement ouvrier international par les déclarations des dirigeants français, espagnols et italiens, sur la situation de leur propre pays. Ainsi, lorsque le PCF, suite à une émission de la télévision française consacrée aux "camps de travail" en URSS, s'éleva contre l'existence de ce système carcéral, il donnait objectivement raison contre les bureaucrates soviétiques à ceux qui, en URSS, justement parce qu'ils les dénoncent, s'y retrouvent un beau jour! Ensuite, une partie de l'opposition a fort bien saisi cette dialectique. Elle sait faire usage, pour ses besoins particuliers (qui peuvent correspondre, y compris, à ceux d'une politique de pression au sein même de la bureaucratie), de l'obligation où se trouvent les PC d'Europe occidentale de prendre leurs distances vis-à-vis d'une dictature bureaucratique qu'ils ont fort longtemps présentée comme un modèle de société.Ainsi, le 17 mars 1977, onze anciens membres du Comité central du PC tchécoslovaque, issus du sérail, adressaient un appel aux PC européens, à l'occasion de la répression s'abattant sur les signataires de la Charte T7. Ils savent tourner l'argument pour qu'il touche des dirigeants de PC qui savent et doivent compter les bulletins de vote: "Ce n'est pas la première fois depuis 1968 que des groupes de population importants sont victimes de discrimination à cause de leurs convictions... (ces méthodes jettent le discrédit sur le socialisme non seulement en Tchécoslovaquie, mais dans toute l'Europe.... Ces pratiques nuisent aux intérêts de vos partis et ne peuvent pas être considérées comme des affaires internes au Parti communiste Tchécoslovaque" (Le Monde, 19.3. 1977). Enfin, certaines oppositions, qui se situent elles-mêmes.comme un projet réformiste au sein du système, peuvent voir un encouragement dans les prises de position et les déclarations des PC eurocommunistes. Après les rapports semi-officiels entretenus par le PCI avec Dubcek, Carrillo ne va-t-il pas jusqu'à déclarer: "Pourquoi ne pas imaginer qu'un jour, en Union Soviétique, surgira un Dubcek ou un nouveau Krouchtchev, qui fera les changements nécessaires ?" (émission à Antenne 2 13.7.77). Cela doit hérissé le poil aux Bilak et Brejnev. Même si le propos s'insère bien dans une perspective de réformisme bureaucratique, la direction soviétique, après la Hongrie, la Pologne et la Tchécoslovaquie, a appris à considérer ces réformistes-là comme de dangereux apprentis sorciers. Dans la crise des rapports entre la bureaucratie soviétique et les PC d'Europe occidentale, il existe cependant une autre dimension. Pour les besoins de leur propre stratégie réformiste, les eurocommunistes mettent en avant une série de thèmes qui entrent en résonnance avec les contradictions sociales qui traversent les Etats ouvriers bureaucratiquement dégénérés ou déformés. A plus ou moins long terme, ces thèmes peuvent être déchiffrés par des couches de travailleurs comme des réponses partielles à leurs propres aspirations. En effet, reçus dans des formations sociales différentes (où n'existent pas l'appropriation privée des moyens de production et la production généralisée de marchandises), ces thèmes revêtent des propriétés corrosives dans la mesure où la question centrale, dans ces pays, reste celle de la démocratie prolétarienne, comme l'ont clairement indiqué toutes les amorces de mouvement de masse. Ainsi, lorsque dans leurs déclarations, Berlinguer et Carrillo à Livourne en juillet 1975, Berlinguer et Marchais à Rome en novembre 1975, ou les trois ensemble à Madrid en mars 1977, soulignent l'indissociabilité entre démocratie et socialisme, se prononcent pour la pluralité des partis, le respect des libertés civiles et politiques et prônent le développement de la démocratie comme condition du développement du socialisme, leur propos sont entendus à l'Est comme un encouragement à réclamer la conquête et l'application de ces droits et normes. Le fait que ces thèmes soient liés organiquement à une stratégie contre-révolutionnaire, de conservation sociale d'un système capitaliste en crise, n'empêche pas qu'ils peuvent constituer, dans l'immédiat, des éléments de référence pour le développement de mouvements de revendications antibureaucratiques. Roy Medvedev, dans un entretien accordé à Moscou à l'hebdomadaire espagnol Cambio 16 affirme : "Indubitablement, beaucoup d'aspects de l'eurocommunisme paraissent certainement dangereux à l'Union soviétique... Le succès du socialisme pluraliste (eurocommunisme) en Occident peut exercer une forte attraction sur les pays socialistes comme la Hongrie, la Pologne, la Roumanie et même sur l'opinion publique soviétique. Carrillo, Berlinguer et Marchais vont plus loin que les réformateurs à la Dubcek et c'est une crainte analogue qui a poussé les tanks du Pacte de Varsovie à occuper Prague" (17.7.1977). Ellenstein, apôtre de l'eurocommunisme aux couleurs de la France et ambassadeur théorique du noyau dirigeant du PCF, écrivait dans la revue du CERES, la minorité du PS : "Quelles pourraient être les sources d'inquiétudes de l'Union soviétique dans une transformation politique en France et en Italie ? A mon sens, elles porteraient sur un point essentiel, celui de la construction d'un autre type de socialisme que celui existant en Union soviétique et dans les pays qui lui sont proches. Disons les choses clairement: un socialisme démocratique en France, pourrait constituer un pôle d'attraction pour tous ceux qui, en Union soviétique, ou dans les pays socialistes européens, aspirent à plus de démocratie dans le cadre du socialisme existant. " (Repères, mars 1977). Avec leurs lunettes dé-

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formantes, ces deux réformistes d'origine et d'horizon différents confirment à leur manière la crainte de la bureaucratie soviétique. Ils sont bien placés pour la connaître. Et ce n'est pas un hasard, si dans le même numéro des Temps nouveaux figure un article de F. Patrenko qui affirme : "Le pluralisme est purement et simplement une fatalité de la société bourgeoise. " A ce point, on se retrouve devant un paradoxe historique.Alors que le stalinisme s'était fait le fourrier du "socialisme dans un seul pays", pour soumettre à sa stratégie l'ensemble du mouvement communiste international, aujourd'hui, les PC retournent l'argument contre Moscou. D'une part, la stratégie stalinienne a stimulé l'adaptation des PC occidentaux à leur réalité nationale respective (un des fondements matériels décisifs de leur orientation présente) ;et, d'autre part, ceux-ci se réclament de la "voie nationale" pour fonder leur autonomie et la nécessité même d'un débat public. Alfredo Reichlin, directeur de l'Unità, dans un éditorial, écrit: "Nous avons pris position sur l'attaque des Temps nouveaux contre Carrillo, non seulement en raison du ton utilisé, qui pourtant nous paraît inadmissible, mais en raison de sa substance elle-même : nous l'avons jugé pas tant comme une 'excommunication' (qui excommunie et qui est excommunié, quand il n'existe plus de discipline, de centre dirigeant et encore moins d'Eglise ?) que comme un attaque politique directe contre un parti et son principal dirigeant. Ce qui est différent d'une critique tout à fait légitime en présence d'un essai qui formule des hypothèses discutables et explore des problèmes ouverts. " (10.7.1977). La diplomatie eurocommuniste Si les eurocommunistes n'ont d'autres stratégie commune que de ne répondre qu'à leurs nécessités nationales, néanmoins, du point de vue de la bureaucratie soviétique, un dénominateur commun apparait immédiatement: les critiques, la distance face au "modèle soviétique" et la revendication d'une autonomie, ce qui ne signifie pas indépendance. Tant que le PC italien semblait faire cavalier seul, que sa situation clandestine laissait encore le PCE à l'arrière-plan et que le PCF, malgré ses réticences, pouvait passer pour fidèle sujet du Kremlin, la situation n'était pas trop préoccupante pour les pensionnaires du Kremlin. Mais dès 1975, le PCF claironna avec la ferveur des nouveaux convertis sa foi eurocommuniste, entérinée par le 22ème Congrès (1976), durant lequel on ne vit plus Fiterman, fidèle de Marchais, défendre les "Etats socialistes injustement calomniés" et Kirilenko, l'émissaire de Brejnev, se faire applaudir dans une salle bourrée d'inconditionnels, comme cela avait été le cas lors du 2lème Congrès. De plus, en novembre 1975, la mort de Franco inaugurait une situation qui allait voir le PCE occuper le devant de la scène. Il pouvait désormais exprimer avec plus d'autorité les idées déjà exposées par Santiago Carrillo dans un entretien avec Rosana Rossanda, publié en novembre 1974 par le Manifesto, et qui avaient suscité quelques mécontements au siège du PCI. Dès lors, le regroupement eurocommuniste prend corps et fait preuve de sa propre dynamique. Ceci avait une autre consistance que les contestations d'un PC australien ou même japonais. En effet, il s'agit des PC les plus directement liés à la Révolution d'octobre, à la création de l'Internationale communiste, à sa dégénérescence stalinienne et à des moments importants de son histoire (Front populaire, Révolution espagnole, résistance antinazie, Libération...). Mais aussi de PC disposant d'une audience de masse et qui, dans la situation européenne actuelle, se présentent comme des candidats crédibles à la participation gouvernementale. Le débat avec Berlinguer ou Marchais, dirigeants de partis, risque de se doubler demain d'une discussion entre hommes d'Etat. Voilà de quoi susciter une colère au Kremlin, mais une colère contrôlée! Roy Medvedev qui connait ce beau monde explique dans l'entretien avec Cambio 16: "Ainsi se concrétise la possibilité que les partis communistes occidentaux, participent au gouvernement de leur pays respectif, se transforment en partis de pouvoir et cessent d'être de simples partis d'opposition. L'URSS doit les considérer comme des forces réelles. Cette nouveauté secoue les mentalités bureaucratiques et dogmatiques du Kremlin". Macaluso, de la délégation du PCI, constatait à son retour: "L'impression nette que j'en retire, c'est qu'il ne s'agit pas du début d'un bombardement contre les partis eurocommunistes. Le coup de semonce tiré, les Soviétiques veulent en amortir les conséquences " (Panorama, 12. 7.1977). Le rôle acquis dans l'actuelle période par les PC européens n'a pas seulement des incidences dans les rapports que ceux-ci entretiennent avec Moscou, mais aussi intervient dans la pondération des équilibres entre le PCUS et les PC au pouvoir en Europe orientale, rapports constituant d'ailleurs une autre facette de la crise du stalinisme. Ce n'est pas un hasard si, lors de la réunion de Sofia, Kadar semble avoir été mis au pas, suite à sa déclaration, en décembre 1975, à Vienne, comme quoi, l' "eurocommunisme n'était pas une nouvelle forme d'anticommunisme" (Espresso, 3.7.1977). Pourtant, à Rome, le 9 juin 1977, Kadar récidivait en disant des prétentions des PC européens sur le droit à la différence: "C'est non seulement leur droit, mais c'est aussi leur devoir. Avec ou sans dictature du prolétariat, avec un socialisme pluraliste ou différent, je leur souhaite seulement d'ouvrir aussi vite que possible pour leur peuple la voie socialiste. " (Le Monde, 26/27.

6.77. Ainsi, les perspectives gouvernementales (du PCI et du PCF, au moins), comme leur poids intrinsèque dans la réalité sociopolitique italienne, française ou espagnole favorisent les initiatives diplomatiques des PC non seulement vers des pays du "tiers-monde" (Algérie, Angola...), mais aussi vers les "démocraties populaires". Cette volonté trouve un répondant dans les intérêts spécifiques de certaines bureaucraties d'Europe de l'Est (hongroise et roumaine, spécialement), qui verraient d'un bon œil ne serait-ce qu'une diversification accrue de leurs échanges ou quelques conditions favorables de crédits en cas de changement de régime en France ou en Italie. En outre, elles ne rechignent pas à profiter des tendances centrifuges amplifiées par l'eurocommunisme. Néanmoins, il ne faut pas perdre de vue les aspects contradictoires d'une telle situation. D'un côté, elle contraint les PC occidentaux à la prudence avec "le grand frère" soviétique dont la puissance éco-

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EUROCOMMUNISME nomique et militaire reste le facteur largement dominant pour les "démocraties populaires". De l'autre, pour les bureaucraties est-européennes, jouent aussi les effets de "contamination" dans leur propre classe ouvrière que peuvent posséder certains thèmes développés par l'eurocommunisme. La voie de l'eurocommunisme est étroite. Le Kremlin et le statu quo Il ne fait pas de doute que les bureaucrates du Kremlin, qui ne semblent rien avoir appris de. leurs tentatives antérieures, ont voulu mettre en difficulté Carrillo dans son propre parti. Ils avaient pourtant perdu la partie, quelques semaines auparavant, en faisant donner le clairon stalinien de Jeannette Thorez-Veermesch contre Georges Marchais, par Ellenstein interposé. Le 25 juin, le Comité central du PCE, à l'unanimité moins une abstention, soutenait Carrillo. Ce dernier déclarait, sans mâcher ses mots: "A ce stade, aucune précaution diplomatique ne peut m'empêcher de dire que les tentatives scissionnistes, d'abord de Eduardo Garcia et ensuite de Enrique Lister, ont été organisées et impulsées par ceux-là même qui ont écrit cet article. Cela ne leur a pas réussi et ils s'attendaient probablement à un succès plus important de cette offensive. Après chacune de ses attaques, se rendant compte de leur échec, ils ont gardé la mesure pendant un certain temps, au moins publiquement." (Triunfo, 2.7.77). L'échec des héritiers de Staline possède au moins deux raisons. En premier lieu, ces derniers ont perdu l'autorité du testateur. Ensuite, dans le contexte social et politique où elles se trouvent, les directions des PC - tendanciellement en déséquilibre face à leur bourgeoisie, à leur classe ouvrière et à la bureaucratie soviétique - ne peuvent se payer le luxe d'instituer en leur sein la discussion publique qu'elles réclament entre elles et le Kremlin. Elles doivent resserrer les rangs pour négocier un virage périlleux. Macaluso comprenait bien la réaction du Comité central du PCE: "Dans tous les cas, ils (les Soviétiques) se sont trompés. Le parti espagnol s'est montré uni et cette unité a des motivations profondes: " (Espresso, 3.7.77). Les opérations scissionnistes ayant avorté, le Kremlin ne va pas, du moins dans la période présente, prendre des initiatives qui conduiraient à une rupture. N'ayant aucune option alternative, il opère de façon empirique, se rendant compte qu'il y a là un problème permanent qui plonge ses racines dans la phase historique présente. En effet, l'eurocommunisme représente en grande partie la tentative de réponse politique de directions de PC confrontés à une série de questions communes : les pressions du contexte national s'exercent avec une force accrue; dans les pays européens, le traumatisme provoqué par le stalinisme dans les rangs du mouvement ouvrier a laissé des traces profondes et les limites du XXème Congrès en sont d'autant mieux ressenties; la jonction entre la crise du capitalisme et la montée du mouvement de masse a favorisé l'épanouissement d'un vif sentiment antibureaucratique parmi de larges secteurs de la classe ouvrière; par la référence démagogique à l'autogestion, les PS ont souvent su capter une partie de cette radicalisation et se poser à la fois comme des concurrents et, parfois, des alliés nécessaires dans la perspective d'une relève gouvernementale.

Dès lors, le Kremlin cherchera un modus vivendi avec les PC eurocommunistes. C'est bien ce que rapporte Macaluso dans l'Unità : "Les Soviétiques ont affirmé qu'ils ne voulaient pas envenimer la polémique avec le PC espagnol, et encore moins l'étendre aux autres PC d'Europe occidentale. Ils espèrent donc parvenir à une discussion plus posée qui n'implique pas de renoncer, ont-ils souligné, à telle ou telle critique du socialisme en URSS, mais à sa condamnation globale. " (5.7.77) La volonté de la direction du PCUS de trouver un accomodement - malgré toute sa brutalité (restée d'ailleurs sans grands effets) - repose en dernière instance sur un socle matériel : maintenir le statu quo en Europe pour préserver sa propre stabilité. La bureaucratie redoute l'activité de sa propre classe ouvrière. Pour cette raison, elle craint que le mécontentement de cette dernière puisse s'alimenter de certains thèmes véhiculés par les eurocommunistes. Mais, ce qui l'effraye par dessus tout, c'est que ces mots de socialisme et liberté, clamés par les eurocommunistes prennent effectivement corps dans le cours d'une montée ouvrière victorieuse en Europe occidentale, donnant naissance à un réel régime soviétique, à un pouvoir démocratique des conseils ouvriers. Alors, la classe ouvrière d'URSS et des démocraties populaires se tournerait non plus vers les formules (trompeuses) des eurocommunistes, mais vers l'exemple d'un socialisme autogéré, négation vivante du pouvoir et de l'usurpation bureaucratique. Face à ce danger mortel, Brejnev sait fort bien que les PC restent un élément décisif pour endiguer, contrôler et refouler l'essor du mouvement de masse. Ils demeurent, de ce fait, même eucorommunistes, un facteur de préservation du statu quo en Europe. Certes, l'histoire s'est déjà chargée de montrer (en Allemagne, en France, en Espagne) que ce calcul est de courte vue. Mais c'est à ses intérêts immédiats que répond la caste bureaucratique. Fort souvent, lorsque le Kremlin parle des "risques encourus par la détente" ou de la "déstabilisation de la communauté socialiste" , il se réfère en réalité au spectre de la révolution socialiste en Europe. Les eurocommunistes et le modus vivendi Une solution à l'amiable est aussi de l'intérêt des appareils des PC d'Europe occidentale. Ils ne veulent pas la rupture. Il existe une interie dans les liens tissés, durant des décennies avec l'URSS. De retour de Moscou, Bufalini répétait encore : "Personne parmi nous n'oublie ce que les Soviétiques ont représenté pour la lutte contre le nazi-fascisme et pour le développement, après la guerre, du socialisme dans le monde. Cet attachement n'est cependant, pas en opposition avec la voie italienne au socialisme. " (Repubblica, 5.7.77). Mais, surtout, la bureaucratie des PC doit affirmer une identité po litique alors que sa stratégie de "compromis historique" "d'Union du peuple de France" ou de "réconciliation nationale" 1o PE et le a de en ite ce 1, dait: "'Il y a beaucoup de similitude dans les thèses dévelop-

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pées par les deux partis. " (Le Monde, 28.6.77). Cependant, il déclarait, le 13 juillet à la télévision française: " Ce qui me préoccupe c'est de donner une base théorique à l'euro•communisme, sinon eurocommunisme et social-démocratie pourrait se confondre." Eviter la confusion ne représente pas une préoccupation fondamentalement théorique, mais bien électorale. Sans une différenciation perceptible et simple pour les larges masses de travailleurs-électeurs qui naissent à la politique, la bureaucratie des PC se promettrait des échecs électoraux qui, précisément, mineraient l'essentiel de sa présente base matérielle dans la société bourgeoise. La référence à l'URSS, comme "pays socialiste" , reste la pierre angulaire de la construction de cette identité. Rinascita, hebdomadaire du PCI, écrivait: "A celui qui demande que le PCI dénonce le caractère non socialiste de l'URSS et fasse de la démocratie politique l'axe d'une nouvelle organisation internationale, nous répondons encore une fois, non... Le problème de fond reste celui, politique, de la réalité des pays socialistes dans le monde, de ce qu'ils sont et représentent dans les équilibres concrets du monde de ces années. " (1.7.77). Et Reichlin, dans son éditorial de l'Unità du 10 juillet 1977, réitérait cette position avec des formules filandreuses, pour riposter au secrétaire du PSI, Craxi, qui l'enjoignait d'aller jusqu'au bout et d'adopter la position social-démocrate, selon laquelle c'est le capitalisme d'Etat qui règne en URSS. Néanmoins, les nécessités de la période politique présente réclament de la part des appareils eurocommunistes plus que cette reconnaissance de l'URSS comme "pays socialiste" et "force de progrès dans le monde". La pauvreté et la sclérose de l'idéologie diffusée par la bureaucratie soviétique sont telles que celle-ci ne leur est d'aucun secours dans l'élaboration d'une justification politique de leur stratégie, surtout face à un mouvement de masse ascendant et à une renaissance effective du marxisme en Europe occidentale. Manuel Azcarate, membre du Bureau politique du PCE, déclarait: "La faiblesse profonde dans laquelle se trouvent les régimes socialistes et concrètement le régime soviétique... est sans doute directement liée à l'inexistence dans ces pays d'un véritable régime politique démocratique. Il s'agit à l'Est de régimes basés sur l'autoritarisme, fondés de fait sur une conception a-marxiste, d'origine métaphysique, qui consiste à croire que l'on peut imposer une idéologie à coup de diktats. " (Triunfo , reproduit par Politique-Hebdo du 14.3.77.). En faisant frauduleusement appel à Gramsci, les directions des PC tentent de codifier avec cohérence leur pratique réformiste, ce qui les conduit non seulement à renoncer à la référence déjà toute littéraire à la "dictature du prolétariat", mais aussi à rejeter explicitement celle tout aussi artificielle au léninisme et, spécifiquement, à toute son analyse de l'Etat bourgeois. Le PCI et le PCE l'ont fait, le PCF s'apprête à le faire. Dès lors, paradoxe de l'histoire, eux qui ont manipulé à loisir le "léninisme" pour justifier tous leurs tournants, dénoncent le goût de la citation de Lénine comme trait de conservatisme social chez leur tuteur! Pajetta, de retour de Moscou, s'exclame : "Il y a encore (chez les Soviétiques) un amours pour les définitions anciennes: de droite, de gauche, trotskyste. Alors que le PCI tend à reconsidérer l'histoire des polémiques, pour certains dirigeants soviétiques, tout reste identique. Par exemple, pour eux, tout ce qu'il y a à dire sur Karl Kautsky fut dit par Lénine en 1917: renégat! " (Panorama, 12.7.77). Dans cette vaste révision ouverte et dans cette tentative de "donner une base théorique à l'eurocommunisme", , le talon d'Achille reste l'intégration de l'analyse de l'URSS dans la charpente du système en construction. Berlinguer, éduqué dans la tradition philistine de Togliatti, a rapidement compris que Carrillo ouvrait une boite de Pandore lorsqu'il se plaçait directement sur le terrain d'une analyse de la nature de l'URSS et non pas d'une critique de "déformations" ', d' "erreurs" "de son arriération". Tous les talents de diplomate de Berlinguer auront pourtant du mal à éviter que le débat public ne porte sur cette question. Mais une autre • tâche diplomatique complexe attend Berlinguer et ses confrères. Ils sont conscients que le maintien du statu quo social - comme leur propre survie (leçon tirée du Chili) -, une fois qu'ils auront accédé au gouvernement et face à un mouvement de masse actif, nécessite pour le moins une certaine "neutralité" de la bourgeoisie impérialiste. Un vaste blocus économique, succédant immédiatement à la formation d'un "gouvernement de gauche" , pourrait stimuler des réactions incontrôlables parmi les masses laborieuses. Voilà l'origine des efforts déployés par le PCI auprès de la social-démocratie allemande et d'Europe du Nord. Berlinguer a rencontré Brandt, Pajetta a vu Mitterrand, Sergio Segre, ministre des Affaires extérieures du PCI a visité Palme. Quant à Napolitano, il s'est entretenu avec des représentants du Labour Party britannique. En automne, Gerardo Chiaramonte doit faire le tour des popotes social-démocrates scandinaves (Norvège-Danemark, Suède). Le PCF n'est pas en reste. L'un des enjeux de ses accrocs avec le PS n'est autre que le renforcement de sa position pour négocier directement aux côtés de Mitterrand avec la social-démocratie allemande, nordique et pourquoi pas avec l'ambassade américaine dont il connait déjà le chemin. L'autonomie des PC eurocommunistes, désormais, se mesure aussi à cette aulne-là. Durant de longues années, les PC européens se sont construits et développés à la faveur des contradictions du système capitaliste ainsi que des progrès économiques et du renforcement de l'URSS en tant que puissance mondiale. Aujourd'hui, la jonction entre l'exacerbation des contradictions du système capitaliste et la radicalisation des masses ainsi que les tensions et la crise du contrôle de la bureaucratie du Kremlin sur la société soviétique nourrissent la crise actuelle du monolithisme du système stalinien. Cette dernière ne peut que conduire à une crise du monolithisme interne de chaque PC national. Le deuxième chapitre de l'histoire de l'eurocommunisme s'ouvrira alors.

15.7.1977

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