AFRIQUE DU SUD L'article ci-dessous est la suite de l'article paru dans le n° 10 d'Inprecor (7 juillet 1977). II analyse la situation qui règne en Afrique du Sud un an après le soulèvement noir de Soweto. L'échec de la nouvelle politique d'apartheid La nouvelle politique d'apartheid n'a pas résolu les problèmes du gouvernement sud-africain. En raison des besoins croissants de l'industrie de transformation, la main-d'œuvre noire s'installa massivement dans les zones urbaines au lieu d'en être exclue, comme le régime l'avait planifié pour cette période. Le chiffre d'un million de travailleurs africains employés dans les mines, l'industrie de transformation, l'électricité, la construction et le commerce a pratiquement doublé en 1970. En 1973, il dépassait certainement les deux millions. Quarante pour cent du total de la population noire économiquement active travaille aujourd'hui dans ces secteurs. Malgré le déplacement, sous des prétextes divers, de près de deux millions d'Africains des zones blanches vers les bantoustans (1) au cours de la période 1960/70, moins de 47% de la population africaine yivait réellement dans les "homelands" (2) en 1970. Alors que la population blanche s'élève à un peu plus de quatre millions, les Africains résidant dans les zones urbaines sont au nombre de quatre millions et demi. Ces chiffres déforment pourtant la situation réelle. En effet, enfants, femmes et familles de ceux qui vivent dans les centres urbains peuplent les "homelands". En outre, beaucoup de ceux qui sont enregistrés dans les "homelands" sont en fait des travailleurs migrants travaillant occasionnellement dans les fermes ou dans les mines. De plus, la grande majorité des Noirs vivant dans les zones urbaines refusent de considérer les bantoustans comme leur "patrie réelle". Les conditions de vie dans les bantoustants sont très dures. Le revenu annuel moyen dans les quatre bantoustans les plus importants était de 97$ (ohannesburg Star du 3.02.73). La plupart des emplois dans les bantoustans sont occupés par des femmes qui n'ont aucun espoir de quitter les réserves. Le plus grand employeur de travailleurs noirs, Kool Look Wigs à Ba-
Pat JORDAN belgi, verse des salaires de base de 4, 60 $ par semaine (3). Officiellement, le minimum vital est fixé à 20,70 $ par semaine (Rand Daily Mail du 20.06.75). Les effets de la récession La récession a exacerbé les contradictions structurelles du capitalisme sud-africain. Le boom s'épuisa au début des années 70. En 1975, le taux de croissance réel se situait à 2,5%. En 1976 comme en 1977, la chute de la production industrielle fut importante. "La production industrielle, durant le premier trimestre 1977, chuta (en Afrique du Sud) de 6%" (NIER, mai 1977). La récession en Afrique du Sud s'inscrit dans le cadre de la récession internationale du capitalisme, néanmoins ses effets furent retardés vu la montée du prix de l'or. Le prix de l'or déclinant, la récession se transmit très rapidement. La balance commerciale (moins l'or) de l'Afrique du Sud est fort déficitaire mais les exportations d'or permettent de la rééquilibrer en temps normal. Si en 1973 et 1974 les exportations de l'or purent couvrir le déficit, ce ne fut pas le cas en 1975 où le déficit commercial se montait à 3646 millions alors que les exportations d'or s'élevaient à 2925 millions de dollars. Un autre aspect de la crise économique réside dans la restriction des investissements étrangers. "Pour sa balance des paiements, l'Afrique du Sud est fortement dépendante de l'entrée permanente de capitaux. Au cours des trois premiers trimestres de 1975, l'Afrique du Sud connaissait un déficit de 1432 millions de dollars de sa balance des comptes courants. Ceci équivaut à 46% de ses expor tations de marchandises. " (Economist Intelligence Unit, juillet 1976). L'incapacité du gouvernement de couvrir un emprunt public, sur les places européennes en 1976 traduit fort bien ces problèmes, alors que des emprunts similaires rencontraient dans d'autres pays un succès important durant la même période. Or, ceci se produisit avant Soweto. L'instabilité politique n'est pourtant pas le seul facteur qui freine l'investissement étranger. Le rendement des investissements américains en Afrique du Sud est passé de 18,4% en 1973 à 8,7% en 1975. Ceci est lié à la profondeur de la récession comme au taux d'intérêt élevé.
L'inflation - 11% en juillet 1976 - a été stimulée par la politique de déficit budgétaire. L'année précédant Soweto, le total des dépenses gouvernementales a crû de 33% ( Johannesburg Star du 28.08.76). Ces chiffres s'expliquent en partie par la croissance des dépenses consacrées à "la Défense" qui augmentèrent de 50% en 1975, de 42%en 1976 et de 21% en 1977. (The Economist du 9.04.77). La crise économique frappe sévérèement les travailleurs noirs. Le chômage croît à une rapidité extrême. On estime le nombre de travailleurs noirs au chômage à deux millions (Financial Mail du 16.07. 1976). Ce chiffre augmentera si le taux de croissance du chômage demeure identique. Les travailleurs noirs sont plus fortement touchés par l'inflation dans la mesure où la croissance des prix des produits de consommation courante est proportionnellement plus grande. La limite du minimum vital à Soweto s'est élevé de 75% depuis 1970 (Financial Mail du 30.07.76). Le gouvernement sud-africain demande un blocage des salaires et, pour l'exemple, l'a déjà appliqué dans le secteur public. Les patrons sud-africains sont déterminés à s'opposer farouchement à toute augmentation de saRépression et résistance La politique d'apartheid implique la destruction de toute résistance organisée. Ainsi, le décret de 1950 sur "l'élimination du communisme" marqua le début d'une offensive lancée contre toute opposition. Pour imposer l'autorité de l'administration bantoue, la force brutale fut utilisée. Des régions connurent l'état de siège et des milliers d'arrestations eurent lieu (par exemple dans le Pondoland). La résistance armée fut écrasée (dans le Sekhukhuniland et le Zululand). La répression frappa le mouvement ouvrier; en 1956, des centaines de dirigeants syndicaux étaient emprisonnés. A la suite du Parti communiste sud-africain, les organisations noires, l'ANC, le PAC, le SAIC, le CPO, furent toutes interdites. Toutes les actions contre le décret sur les passeports intérieurs furent violemment réprimées. Le massacre de Sharpeville en mars 1960 et l'épuisement du mouvement de grèves qui s'en suivit aboutit à l'effondrement du mouvement de résistance urbaine. Après cette date, l'ANC et le PC sud-africain s'engagèrent dans des activités de sabotage. L'autre organisation de résistance, le PAC - qui provient d'une scission de l'ANC en 1959 - se tourna vers le terrorisme. En 1963, toutes ces organisations avaient pratiquement disparu. La plupart de leurs dirigeants étaient arrêtés et trainés devant les tribunaux. Une autre tendance, le Non European Unity Movement (4), influencé par des trotskistes, joua un rôle important durant les événements du Pondoland. Mais elle fut aussi largement détruite par la répression. Vu la destruction des organisations de résistance traditionnelles en Afrique du Sud, la période des années soixante vit peu de résistance au régime, malgré les nombreux procès instruits en vertu du décret sur "l'élimination du communisme". De nouvelles forces prirent donc la tête des nouvelles mobilisa-
Une fois la résistance écrasée, le régime opéra de façon un peu plus souple afin de se constituer une base quelque peu crédible pour son "développement séparé". En 1961, il établit des Conseils urbains bantous dans les "townships" une représentation partielle des diverses communautés ethniques. Parallèlement, dans les "homelands", il établit des assemblées bantoues dont 30 à 44% des membres étaient élus (le reste étant des chefs ou des fonctionnaires d'Etat). Le décret de 1953 sur l'éducation bantoue introduisait des écoles spéciales pour les noirs, ainsi que des enseignants et des diplômes particuliers. Les révolutionnaires s'opposèrent à juste titre à ce système d'éducation, qui porte violemment atteinte aux droits du peuple noir en le dotant d'un système d'éducation pour esclaves. Mais ces innovations procurèrent une petite marge de manœuvre pour l'activité politique et l'organisation des Noirs, laissant même la place à quelques formes d'organisation élémentaire. La montée du mouvement de la conscience noire Le mouvement de la conscience noire fit son apparition au début de 1969. Des étudiants noirs sortirent des organisations multiraciales et dirigées par les blancs - la National Union of South African Students (NUSAS) et le University Christian Movement - pour créer la South African Students Organisation (SASO). La SASO contesta le droit de la NUSAS d'être reconnue comme organisation nationale, déclarant que "l'émancipation des Noirs dans ce pays dépend du rôle que les Noirs eux-mêmes sont prêts à jouer". Pour expliquer leur démarche, les dirigeants de la SASO déclaraient: "Etre noir en Afrique du Sud signifie faire partie d'un groupe victime, par la loi ou la tradition, d'une discrimination sociale et politique; cela signifie aussi l'identification en tant qu'unité qui lutte pour la réalisation des aspirations du peuple noir" . La formation de la SASO sur les campus universitaires noirs fut rapidement suivie vie par la création du South African Students Movement (SASM) dans les lycées. Le conseil représentatif des étudiants de Soweto (SSRC) en provient directement. En 1971, la SASO prit part à la fondation de la Black People's Convention (BPC). En 1972, elle prit l'initiative de la création du Black Workers Project qui avait "pour tâche de militer dans les syndicats existants" et de "créer de nouveaux syndicats chaque fois que cela serait nécessaire" . La conception syndicale du mouvement de la conscience noire est expliquée dans un article de la Black Review de 1972 : "Les éléments classiques du syndicalisme occidental doivent être adaptés au fait que les intérêts des travailleurs noirs ne se défendent pas seulement à l'usine mais aussi dans le ghetto, dans les trains et les bus surchargés, contre l'absence de confort, contre les lois restreignant la circulation des Noirs, contre l'absence de formation, contre les 'arrestations techniques'... Au début, le mouvement de la conscience noire trouva quelques facilités auprès des autorités sud-africaines. Les idéologues du Parti nationaliste y voyaient un moyen de donner une assise à
AFRIQUE DU SUD leur projet de "développement séparé". Mais à la fin de 1971, le gouvernement sud-africain comprit que la SASO et ses organisations alliées représentaient en réalité un mouvement de résistance. Sur certains campus, la SASO fut interdite. Puis les dirigeants de la SASO, du BPC et du BAWU furent réprimés. Le régime du Parti nationaliste poursuivit son offensive pour démanteler le mouvement de la conscience noire. En février 1974, Abraham Tiro, dirigeant de la SASO et président du SASM, sauta sur une bombe placée par la police sud-africaine. D'autres dirigeants furent arrêtés et accusés de haute trahison après l'organisation de meetings de solidarité avec le FRELIMO (5). Pendant la guerre civile d'Angola et l'intervention sud-africaine, le mouvement de la conscience noire prit ouvertement parti pour le MPLA. Ainsi, se trouvaient réunis les deux éléments fondamentaux autour desquels s'opéra la radicalisation de la jeunesse, polarisée par le mouvement de la conscience noire : d'une part, l'existence d'une large couche sociale urbaine, sans liens avec les "homelands" et moins affectée par les divisions ethniques entretenues par le régime, d'autre part, le développement du combat anticolonialiste qui se développait aux frontières de l'Afrique du Sud elle-même. Les tensions de 1976 La manifestation du 16 juin 1976 à Soweto marquaitle point culminant d'une campagne de protestation longue de plusieurs mois. Le projet d'éducation bantoue s'était toujours opposé à la résistance des Noirs, mais l'enseignement obligatoire de l'afrikaans - langagne abhorré de l'oppresseur - à l'école mit le feu aux poudres. Les premiers résistans, parents et professeurs du Sud Transvaal, furent mis en échec en 1975. Au début 1976, les lycéens se lancèrent dans la lutte. En avril, plusieurs écoles se mettaient en grève. A la fin mai, plus de deux mille lycéens étaient en grève. La police fut chassée des écoles. A la mi-juin, l'atmosphère était tendue et des affiches étaient placées à l'entrée des écoles mettant en garde les policiers contre toute intrusion. Les événements du 16 juin sont connus. Cependant, il est nécessaire d'éclairer quelques faits. L'attitude de la police indique que les autorités voulaient donner une leçon aux manifestants. La police tira délibérément, et ce n'est qu'après l'assassinat d'Hector Peterson (6) que des barricades furent élevées et la police attaquée. Ensuite, la violence des opprimés n'était pas aveugle : les objectifs étaient la police et toutes les institutions liées à l'oppression. Par contre, les écoles construites grâce aux fonds de charité (TEACH) ne furent pas attaquées. Un large éventail de groupes sociaux et raciaux participèrent aux manifestations contre les massacres de Soweto : les ouvriers noirs de Johannesburg, les étudiants indiens de Durban Westville, les étudiants blancs de l'université de Witwarterstrand et les étudiants africains de l'université de Zululand, près de Durban. Les arrestations effectuées à l'occasion de ces manifestations de solidarité provoquèrent une nouvelle flambée de mobilisations exigeant la libération des emprisonnés. Elles frappèrent aussi les édifices et les biens des oppresseurs.
C'est dans ce cadre que fut lancée la première grève générale. "Après le 16 juin, nous avons compris que nous allions au massacre, aussi avons-nous essayé de trouver un moyen de frapper le système sans causer de morts dans nos rangs. Nous n'avions pas de fusils, le seul moyen était de paralyser l'économie." (interview de Mashinini à Red Weekly). Le matin du 23 août, des piquets de grève bloquèrent les gares et les arrêts de bus de Soweto. A midi, il était clair que la grève générale rencontrait un soutien massif. La seconde grève générale, en septembre, indiquait une croissance du mouvement de protestation. Les manifestations se multipliaient, tout comme les contre-attaques du régime. En octobre, il y eut des manifestations contre l'assassinat de prisonniers étudiants. En novembre, d'autres mouvements se développèrent au Cap et dans le "township" voisin de Guguletu, où ils donnèrent lieu à trois jours de confrontations entre les manifestants et la police. En décembre, les étudiants de Soweto organisèrent le boycott des magasins et des cérémonies de Noëm. Le jour de Noël 1976, Guguletu fut le témoin de violentes batailles qui gagnèrent bientôt Langa et Nyanga. En février 1977, les étudiants manifestèrent dans plusieurs centres pour exiger la fin des examens, l'amnistie pour les prisonniers et l'abolition du système d'éducation bantoue. En mars 1977, d'autres protestations furent émises contre l'assassinat des prisonniers. En avril, des marches furent organisées contre les augmentations de loyers décrétées par le gouvernement (7). Celui-ci fut forcé de reculer. A l'approche du premier anniversaire de Soweto, la tension monta en Afrique du Sud. Le SSRC lança sa campagne pour la démission du Conseil urbain bantou de Soweto et les conseillers furent contraints de démissionner les uns après les autres. Le syndicat des professeurs africains déclara qu'il soutenait cette exigence. Lorsque les étudiants de Soweto annoncèrent leur intention d'organiser deux jours de grève, les 16 et 17 juin, pour commémorer les milliers de blessés et de tués de l'année passée, les autorités ripostèrent comme à leur habitude. Le 10 juin, Dan Sechaba Montsitsi, le président du SSRC, et vingt-cinq autres étudiants furent arrêtés. Des barricades furent érigées aux portes de Soweto. Une violente campagne d'intimidation fut déclenchée contre ceux qui se montraient désireux de participer à la grève. Le 16 juin 1977, la plupart des écoles noires furent fermées. Malgré les tentatives d'intimidation, les patrons de Johannesburg durent admettre que le taux d'absentéisme était de 40% ce jour-là. Le 17 juin, les écoles restèrent fermées et la grève se poursuivit sur une moindre échelle. Des manifestations l'accompagnèrent. Les caractéristiques générales de ces manifestations doivent être mises en relief. Tout d'abord, les peuples noirs opprimés entrèrent dans l'action de manière unie. Les étudiants, les travailleurs et les intellectuels se retrouvaient au coude à coude dans les batailles de rue. Toutes les organisations semblent y avoir été impliquées; les listes d'arresta-
tions comprennent des militants de la SASO, du BPC, de l'ANC, du PAC et d'autres groupes. En outre, les Métis s'engagèrent dans la lutte. Les grèves générales successives témoignaient d'une élévation du niveau de conscience de larges secteurs du prolétariat noir. Cependant, certaines faiblesses doivent également être notées. Tout d'abord, le mouvement de grève de Noel n'a pas atteint celui de 1973. Les travailleurs noirs de la campagne n'ont été que faiblement impliqués dans la lutte. Les masses indiennes, mis à part quelques couches étudiantes, ne se sont pas lancées aux côtés des résistants africains et métis. Dans la plupart des cas, les travailleurs migrants ne se sont pas joints au combat. Ensuite, malgré l'escalade des revendications, la base programmatique de la lutte demeura limitée. Ceci est d'autant plus dangereux que se proflient des projets visant à intégrer le mouvement de la conscience noire dans des perspectives réformistes. Le programme adopté par le BPC lors de la réunion de Mafeking les 30 et 31 mai 1976 est de ce point de vue très révélateur. Il est intitulé : "Le communalisme noir". Il comprend un programme de revendications démocratiques, social-démocrates et utopiques. La propriété étatique du sol, la nationa lisation des transports, des institutions financières et des grandes compagnies, l'établissement de coopératives agricoles, de magasins et de réseaux de distribution municipaux dans les villages, constituent les revendications les plus importantes de ce programme. Les revendications syndicales et salariales attribuent un rôle déterminant au "Département du contrôle de la main-d'œuvre" Ce programme constitue une illustration frappante du caractère hétérogène et confus du mouvement de la conscience noire. Enfin, commencé comme un mouvement largement spontané, il s'est fortement modifié au cours de la lutte. Le SSRC prit en charge l'organisation des activités. Au Cap, un autre élément de résistance organisée apparut : il existait une division des tâches entre ceux qui manifestaient et ceux qui attaquaient les édifices. Comme le notait African Nationalist, organe de l'ANC (8) : "Les manifestations de rue, les trois jours de grève de Soweto en août, les tracts anonymes appelant à la grève et leur distribution, l'entrée des étudiants métis dans la lutte ont laissé des empreintes dont on peut identifier les auteurs : l'esprit moteur de ces événements se trouvait indiscutablement dans le 'mouvement de la conscience noire'." La réorientation de la politique blanche La disparition du deuxième parti bourgeois sud-africain, le Parti uni (UP), constitue l'expression la plus achevée de l'impact de la crise politique ouverte par Soweto. Celui-ci avait gouverné l'Afrique du Sud pendant 29 ans et constitué la principale opposition parlementaire au régime du Parti nationaliste depuis 1948. Un secteur du parti scissionna de l'UP en 1959 pour former le Parti progressiste (PP). Depuis cette scission, l'UP a connu de nombreux départs vers le Parti nationaliste (NP) et vers le Parti progressiste qui devint le Parti de la réforme progressiste (PRP), après sa fusion avec le Parti de la réforme. Les négociations de fusion entre PRP et UP ont été rompues et le score désastreux de l'UP aux élections municipales de 1977 lui porta le coup final. Le PRP apparaît ainsi comme la seule opposition blanche crédible (9). Il trouve son soutien principal dans une partie du capital anglophone qui inclut les secteurs les plus avancés du capitalisme africain. Ces éléments sont moins dépendants du système de la main-d'œuvre migrante et ont besoin d'une stabilisation de la force de travail. Ils possèdent des liens très importants avec les régimes néocoloniaux noirs. Ils sont plus étroitement associés au système capitaliste international que •le capital afrikaaner. Ils souhaitent une modification du système de l'apartheid. Les liens existants entre le PRP et ce secteur capitaliste s'incarnent dans la personne d'Harry Oppenheimer, dirigeant du conglomérat Anglo-American qui contrôle 40% des opérations boursières sur la place de Johannesburg. Trois des députés du PP, élus en 1974, avaient des postes de direction à l'Anglo-American. Ce lien étroit détermine les limites de l'opposition parlementaire blanche à Vorster. Malgré les critiques verbales que lance Oppenheimer contre l'apartheid, l'Anglo-American a tiré ses profits de l'exploitation brutale du travail noir. Une confirmation en fut encore donnée récemment. Une enquête sur les conditions de travail de la mine de Welkom, appartenant à l'Anglo-American, rapportait que : "Les travailleurs noirs y vivent dans une atmosphère de peur, de cruauté et de suprématie blanche" . Le rapport citait les paroles d'un mineur africain : "Ce travail dans les mines est une expérience mortelle, douloureuse... Le travail est très dangereux. La mort est tellement présente qu'on n'arrête pas de prier Dieu et de le remercier
directeur de publication: J.F. Godchau, imprimerie Rorographie Montreuri, commission paritaire n°59117
AFRIQUE DU SUD chaque fois qu'on en resort vivant..." L'Anglo-American n'hésite pas à utiliser les ressources de l'Etat pour protéger ses profits : en septembre 1973, une grève eut lieu dans sa mine de Western Deep Levels, réputée comme la plus riche du monde. La direction appela immédiatement la police. Onze mineurs furent tués et le travail reprit le jour suivant. Le projet d'alliance Le projet réformiste le plus sophistiqué, en Afrique du Sud, réside dans la perspective d'une alliance entre le mouvement Inkatha du chef Gatsha Buthelezi et le PRP. Tout indique que le Département d'Etat américain fait de son mieux pour le favoriser. Buthelezi est premier ministre du KwaZulu, le "homeland" le plus important du groupe ethnique zoulou, fort de quatre millions de membres. Après avoir abandonné son opposition originelle à la politique des bantoustans, il fut désigné à ce poste par le gouvernement sud-africain, en 1970. Malgré toute sa démagogie, l'opportunisme de Buthelezi et sa nature de collaborateur ne sont un mystère pour personne. Le KwaZulu lui-même symbolise au mieux le système des "homelands" : seule la moitié de la "nation zoulou" y vit réellement. Avant son établissement (10), il comprenait 44 unités territoriales séparées auxquelles s'ajoutaient 144 "points noirs" (fermes légalement acquises par les Afrikaans et qui peuvent être expropriées sans indemnités). Soixante-dix des 125 membres de sa prétendue Assemblée législative sont nommés par le gouvernement Vorster. Pourtant Buthelezi a essayé de se faire une réputation "d'opposant à l'apartheid agissant de l'intérieur du système" . Il a lancé un mouvement appelé Inkatha (11) qui revendique 70.000 membres, possède un bulletin régulier, Nation, et qui aspire à devenir une organisation nationale. Les Etats-Unis et le Nigéria appuient financièrement le journal Nation. Le Christian Science Monitor du 24 janvier 1977 rapportait que "Andrew Young... avait dit qu'il soutiendrait une proposition de subvention américaine pour un journal noir opposé au gouvernement sud-africain". Nation est le seul journal noir d'Afrique du Sud. Buthelezi voyage beaucoup. En mai de cette année, il a rencontré Carter, Young et d'autres officiels américains aux Etats-Unis. Il tente d'obtenir la reconnaissance d'Inkatha (11) par l'OUA (Organisation de l'unité africaine). Dans ce but, il s'est rendu au Nigéria en octobre 1976. Lors de son voyage, payé par le gouvernement nigérien, il a rencontré Oliver Tambo, président de l'ANC en exil. Il discuta de nouveau avec Andrew Young lorsque ce dernier vint en Afrique du Sud en mai 1977. Il n'y a pas de perspective immédiate de réduire la combativité des Noirs. Les évènements futurs contribueront au contraire à l'alimenter. En ce domaine, l'échec d'une solution néo-coloniale au Zimbabwe est un élément décisif. La défaite de l'impérialisme portugais au Mozambique a eu un impact énorme sur les Noirs d'Afrique du Sud. La chute du régime colonial blanc du Zimbabwe aurait des conséquences encore plus grandes. C'est là l'une des raisons de tous les efforts déployés par les négociateurs anglo-américains.
Le régime sud-africain a été incapable d'écraser et de démoraliser la résistance. Il faut s'attendre à ce qu'il poursuive sa politique en cherchant à mettre à profit toutes les opérations de division et la confusion créée au sein de la population noire. Les dirigeants de la résistance, dans la dernière période ont cherché à éviter les massacres inutiles qui démoralisent les travailleurs et qui les privent de cadres précieux. Ils savent que les difficultés du régime peuvent leur permettre, par une tactique habile, de manœuvrer et même de le faire reculer, tout en maintenant leurs organisations intactes (cf. l'établissement d'un Conseil populaire à la tête de Soweto). La perspective la plus probable est celle d'une lutte de longue durée qui stimulera une crise politique permanente dans les rangs de la classe dominante sud-africaine devant faire face à une résistance active et bien organisée. Cette période doit être prioritairement utilisée pour unifier la classe ouvrière noire et pour l'aider à créer ses propres organisations, tout en développant sa conscience politique. Dans ce but, les révolutionnaires lutteront pour l'unité de tous les mouvements de résistance autour d'un programme de lutte contre le régime Vorster et ses soutiens capitalistes. NOTES 1) Terme utilisé pour désigner les "homelands" dont |' "'indépendance " est préparée par le gouvernement. 2) Les chiffres donnés dans cet article ont été établis d'après le taux de change courant (1 dollar = 0,87 Rand). 3) Les statistiques démographiques sont tirées des annales du South African Institute of Race Relations. 4) Sur la politique du Unity Movement, se reporter aux ouvrages de I. B. Tabata: The Awakening of a people (Londres, 1974) et The Imperialist Conspiracy in South Africa (Lusaka, 5) L'invitation à envoyer un orateur au meeting adressée au au FRELIMO par la SASO et le BPC rendit le régime particulièrement furieux. En outre, les deux organisations appelèrent à une manifestation malgré l'interdiction gouvernementale. (cf. Black Review, 1974-75). 6) Ce lycéen de 13 ans fut la première victime de la police. 7) A cette occasion des brasseries gouvernementales furent attaquées. Elles sont l'objet de la haine des jeunes militants car elles constituent à leurs yeux un symbole de la volonté du gouvernement d'avilir la population noire en y répandant l'alcoolisme. Lors des manifestations de 1976, ces brasseries ont été souvent détruites par les manifestants. 8) Ce groupe a été exclu de l'ANC. Ses positions politiques restent peu définies mais il est moins sectaire envers le mouvement de la conscience noire que la direction de l'ANC. 9) Le PRP n'est cependant pas près de former le gouvernement. Il a 22 députés sur les 171 qui forment le Parlement de Prétoria. 10) C'est-à-dire le processus par lequel le nombre d'unité territoriales a été réduit, y compris par la déportation de centaines de milliers d'Africains. 11) Nom du morceau de tissu que les femmes africaines placent sur le sommet de leur tête pour y poser les fardeaux ou les paniers.