Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PAKISTAN

La fin du règne du PPP

· Inprecor n° 11, 21 juillet 1977 · p. 23-27 · 4 099 mots

Inde et Asie du Sud

Quand Bhutto annonça que des élections générales seraient organisées le 7 janvier 1977, aucun observateur pakistanais ne pouvait prévoir la tournure que prendraient les évènements. En effet, étant donné les conditions politico-économiques prédominantes, Bhutto était convaincu au début de 1977 que le PPP remporterait les élections haut la main. Ils auraient d'ailleurs pu, malgré les protestations de l'opposition, repousser les élections d'au moins un an, sans mettre sérieusement en péril sa popularité. Mais Bhutto estimait que globalement, il contrôlait la situation. Les réformes avaient provoqué une stabilisation de la situation économique avec ses effets sur le plan social.

Eg 01s? Des réformettes explosives Entre 1972 et 1976, par trois fois, des réformes agraires fu-tai rent promulguées. Elles comprenaient cinq points essentiels: 1) limitation de la surface autorisée des grandes propriétés privées; 2) suppression des impôts sur les propriétés vouées à une production d'auto-subsistance (celles ne dépassant pas 5 hectares); 3) prélèvements d'impôts sur les revenus issus de la grande propriété foncière (pour le: fermes de plus de 10 hectares); 4) extension du crédit agricole; 5) obligation pour les grands propriétaires de payer la semence et d'assumer une partie de l'aide gouvernementale aux fermiers. Des "bienfaits" identiques furent concédés à d'autres secteurs de la société au moyen d'une refonte de la législation du travail, de l'administration et du système judiciaire. De plus, une amélioration du statut de la femme et des minorités fut décrétée.

Durant la première phase de réformes, des nationalisations. touchèrent l'industrie lourde et de transformation, le ciment, la construction, la production d'engrais, la pétrochimie et le pétrole, l'automobile, les chantiers navals, l'acier, les banques et les compagnies d'assurances. Ces mesures furent suivies d'une prise de contrôle des exportations de riz et de coton, de toutes les principales importations, de la production d'huile végétale, du secteur de la minoterie, du coton et du décorticage du riz. Ces dernières décisions remontent à juillet 1976. Ces réformes et nationalisations affectèrent diversement les classes dirigeantes du pays, que ce soit les propriétaires fonciers, les gros commerçants et les capitalistes des zones urbaines. L'investissement privé se voit ainsi exclu de nombreux secteurs. De plus, il sera désormais impossible d'accroître la rentabilité du capital grâce à l'intensification de l'exploitation dans des branches. La nationalisation des banques facilita l'accès au crédit à une couche plus large de la population, particulièrement la petite-bourgeoisie opérant dans la petite entreprise. Ceci réduisit le contrôle monopolistique de quelques familles qui disposent de l'essentiel du capital et des revenus. ipolospi 19:00 Par ailleurs, la majeure partie des entreprises nationalisées étaient fortement endettées (spécialement envers les banques) et leurs propriétaires avaient peu tendance à investir. Par le biais de la nationalisation, l'Etat prit en charge ces dettes et, de plus, offrit des indemnités aux anciens industriels. Les nationalisations visaient à établir un monopole d'Etat sur certaines branches d'activité et à contrôler le capital dans les industries de base. A la suite des nationalisations, des augmentations de prix arbitraires étaient périodiquement décrétées, afin de maintenir la rentabilité des entreprises qui pouvaient

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PAKISTAN ainsi dégager des ressources pour investir. La centralisation servit à rationaliser plusieurs industries et la concentration du capital devait permettre de stimuler le développement industriel. Le régime ne fit ainsi qu'accomplir les tâches requises par la crise de l'économie pakistanaise. Il défendait de cette façon les intérêts à long terme de la classe capitaliste. Néanmoins, par. sa politique des prix, des impôts, par le contrôle bureaucratique de l'industrie, le régime s'aliéna les couches directement touchées par ces mesures. Les grands propriétaires terriens parvinrent à échapper aux effets de cette réforme agraire en multipliant artificiellement les titres de propriété, en trouvant des hommes de paille transformés en propriétaires et en conservant le contrôle sur les paysans pauvres et les fermiers. En fait, la "révolution verte" profita avant tout aux grands propriétaires et aux fermiers les plus riches qui surent efficacement faire usage des crédits, des engrais, des tracteurs, etc. et les obtinrent prioritairement grâce aux complaisances dont ils disposaient dans l'administration. Le soutien des gros propriétaires au PPP ne faiblit donc pas. L'attitude de la bourgeoisie fut cependant plus nuancée. Au moment où l'industrie textile fut confrontée aux pires difficultés, Bhutto éleva les droits à l'exportation, à tel point que le coton pakistanais devint pratiquement invendable sur le marché mondial. Le gouvernement recula rapidement, mais la mal était fait. Les industriels du textile avaient retiré leur appui à Bhutto. Les autres nationalisations eurent pour effet d'accroître ces oppositions dans des couches de la moyenne bourgeoisie. Plus généralement, l'économie pakistanaise est sur le déclin depuis 1972. Les importations se tassèrent entre 1973 et 1975 et restent à ce niveau depuis lors. Les exportations stagnent. Le déficit de la balance commerciale ne cesse de croître, en passant de 525 millions de dollars en 1971-72 à 1,091 milliard en 1975-76.

Balance commerciale

(en millions de dollars) Année Exportations Importations Solde 1971/72 590,7 638,2 - 52,5 1972/73 817,3 707,2 +20,1 1973/74 1026,4 1370,7 - 344,3 1974/75 1039,0 2113,7 - 1074,7 1975/76 1000,0 2191,0 - 1091,0 (source : Pakistan Economist) En 1975/76, les exportations ne financent même pas la moitié des importations. Les perspectives restent sombres. Les produits pakistanais ne sont pas concurrentiels sur le marché mondial. En outre, la part des produits manufacturiers dans les exportations est réduite. Le budget consacré à la Défense a joué un rôle important dans les difficultés économiques du pays. Il passe de 3, 1% du PNB en 1961 à 15% en 1975. Durant l'année fiscale 1975/76, sur 71% des dépenses gouvernementales non productives, la Défense en absorbe 49% et le service de la dette 22%. Bien peu de chose reste pour les autres dépenses ! De larges secteurs de la bourgeoisie industrielle et marchande et certaines couches de propriétaires fonciers commencèrent à considérer que le gouvernement du PPP ne répondait plus à leurs intérêts immédiats. Ils passèrent donc au bloc oppositionnel du PNA (le PNA est un bloc de neuf organisations). Le PNA indiquait dans son programme qu'après son accession au pouvoir, il abrogerait certaines des réformes promulguées par le PPP. Le manque de confiance de la bourgeoisie dans le gouvernement Bhutto se traduisit dans la baisse des investissements industriels.

Investissements industriels privés

(en millions de dollars) Année Total Année Total 1970/71 1224 1973/74 698 1971/72 1016 1974/75 990 1972/73 763 1975/76 1093 (source : Pakistan Economist) En termes réels, les investissements privés de 1975/76 se situaient à un niveau inférieur à celui de 1970/71. La chute s'est surtout fait sentir dans la grande et moyenne industrie de transformation, dans les transports et les communications, dans la construction, l'industrie pharmaceutique, le pétrole et le charbon. Au même moment, les masses - la petite bourgeoisie paupérisée, les pauvres des zones rurales et les travailleurs - s'opposèrent au PPP. Sous le gouvernement Bhutto, certains secteurs de la classe ouvrière, ceux liés au secteur nationalisé, obtinrent de meilleurs salaires, de meilleurs conditions de travail, une certaine sécurité de l'emploi. Mais ils ne constituaient qu'une petite minorité, par rapport à tous ceux qui étaient mis au chômage dans le secteur privé et à ceux qui, ne trouvaient pas d'emploi, étant donné la stagnation des investissements productifs. Des millions de travailleurs se trouvaient sans emploi de façon permanente. Ils fournissent la base sociale d'un mécontentement grandissant. En outre, l'inflation attaquait le niveau de vie déjà bas, des masses laborieuses. Les biens de consommation courante augmentèrent fortement (aliments, transports, essence, électricité...) . Les gros commerçants ont maintenu leurs profits et ont fait payer la crise aux travailleurs. Bien que le PPP ait tenté de procéder à une augmentation des salaires nominaux, l'inflation quasi galopante la réduisit à néant Dans les campagnes, la situation du PPP ne s'améliora pas. La politique des prix du gouvernement profita aux professionnels du marché noir et aux trafiquants. Ce furent les proprié-

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taires les plus prospères qui obtinrent en priorité les crédits. Fermiers et paysans continuaient à être chassés de leurs terres durant le règne du PPP et ceci avec la connivence de l'administration locale. Enfin, les travailleurs agricoles ne disposaient pas d'un salaire minimum, ce qui est pourtant le cas dans l'industrie. Ils forment donc la couche la plus exploitée et la plus opprimée de la population. L'oppression nationale L'appareil de répression mis en place depuis 1972, date de la défaite de la classe ouvrière, empêcha toute réaction d'envergure du mouvement de masse. La législation du travail servait à licencier massivement. Les syndicats opposés au PPP furent attaqués par les hommes de main de Bhutto. Certaines directions syndicales ont été achetées, corrompues et soutinrent le gouvernement. Plus généralement, les droits démocratiques ont été sévèrement amputés dans la période 1972-1976. Une censure de la presse fut établie; des lois draconiennes furent promulguées contre la liberté d'expression, de réunion et d'organisation. La corruption de la bureaucratie d'Etat atteignit des proportions inégalées. L'inégalité du développement régional s'accrut et suscita le mécontentement des minorités nationales Sindhis, Baluches, et Pathans. Le statu quo fut maintenu grâce à une répression farouche contre celles qui résistaient. En prenant le pouvoir, Bhutto fit savoir qu'il n'était pas prêt à tolérer une répétition des évènements du Bangladesh au Baluchistan ou dans toute autre région du Pakistan. Pour prévenir une telle éventualité, il installa quatre divisions, dotées d'un armement moderne, dans la province du Baluchistan peuplée de 2,5 millions d'habitants. Le coût de cette opération se monta, selon certaines estimations, à près d'un million de dollars par jour, ce qui ne pouvait qu'affecter gravement l'économie. Pourtant, la question nationale, malgré tous ces déploiements de forces, reste fondamentale pour la survie du Pakistan, car elle met en cause "la théorie des deux nations" (à savoir une nation musulmane au Pakistan et une nation hindoue en Inde), sur laquelle s'est fondée la partition du sous-continent indien en 1947 et la formation du Pakistan. La question nationale révèle en réalité la nature multinationale de l'Etat pakistanais composé de Penjabis, de Sindhis, de Pathans et de Baluches, dans lequel les Penjabis (60% du total de la population) dominent et oppriment les trois autres nationalités. Cette oppression s'opère au travers du contrôle hégémonique de l'appareil d'Etat par les Penjabis (armée, administration, appareil judiciaire). Les Penjabis tirent leur richesse de l'exploitation des autres nationalités et leur interdisent toute expression cultuLorsque Bhutto prit le pouvoir, il ne réalisa pas combien, sous le calme apparent imposé par la répression, bouillonnait une opposition croissante à son régime. Cette répression empêchait même Buttho d'être informé sur l'état réel de sa popularité parmi les masses. De plus, le désarroi des partis d'opposition bourgeois donnait du PPP l'image d'un parti possédant une implantation nationale incontestée. Les notables choisis par Bhutto pour figurer sur les listes du PPP à l'Assemblée nationale semblaient devoir récolter des majorités écrasantes en raison de leur position sociale, dans le système des castes et de leurs ressources financières. Les élections truquées Bien qu'il fut convaincu que les élections de 1977 n'étaient qu'une simple formalité destinée à prolonger son pouvoir pour cinq ans, Bhutto fit le nécessaire pour éviter tout accroc. Il fit fermer toutes les écoles pour s'assurer que les étudiants, qui avaient joué un rôle moteur dans le renversement d'Ayub Khan, en 1969, seraient incapables de s'organiser. La commission électorale responsable de l'organisation de la campagne était remplie de partisans du PPP issus de l'appareil juridique et bureaucratique. Comprenant l'enjeu vital de ces élections, les neuf partis d'opposition formèrent un bloc au sein de l'Alliance nationale pakistanaise. De façon générale, la campagne du PNA s'organisa autour de deux axes: l'institution de "la loi islamique" dans toutes les sphères de l'activité sociale et la restauration des droits démocratiques. Le PPP fut capable de damer le pion, sur la première question au PNA. Dans le domaine de la politique étrangère, il établit des relations étroites avec de nombreux Etat musulmans, y compris l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, la Lybie, l'Iran, le Koweit et l'Indonésie. Dans le domaine de la politique intérieure, il dénia aux Quadiani (une petite secte musulmane), le droit de se réclamer de l'Islam, privant ainsi des musulmans "orthodoxes" du mot d'ordre de ralliement qui leur servait depuis trente ans, lI libéralisa la législation afin de faciliter les pélerinages à La Mecque et il proclama sa fidélité à l'Islam. Quant au rétablissement des droits démocratiques, Bhutto ne céda pas d'un pouce. Il n'avait aucune réponse aux problèmes de la terre, de l'inflation, du chômage, de l'éducation, de la Santé, du logement, toutes choses qui provoquaient un mécontentement grandissant parmi les masses. Il refusa de lever l'Etat d'urgence ou d'abroger les lois répressives, même deux mois avant les élections, à la seule exception du décret interdisant les rassemblements de plus de cinq personnes et de celui sur la censure de la presse. Pendant la campagne électorale, Bhutto et le PPP firent tout ce qu'ils pouvaient pour s'assurer que l'opposition n'aurait aucune chance de gagner. La radio et la télévision contrôlées par l'Etat inondèrent le pays de la propagande du PPP et d'attaques caricaturales contre l'opposition. Les informations étaient soigneusement filtrées. Aucune attaque contre Bhutto ne put passer sur les ondes. La campagne du PNA fut ignorée à tel point que la presse ne mentionna même pas l'existence du rassemblement d'un million

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PAKISTAN de personnes qui avait accueilli Asghar Khan à son arrivée à Karachi. Les voitures de fonction, les moyens de transport de l'Etat furent réquisitionnés pour la campagne du PPP, aux frais de l'Etat. Mais ce n'était pas encore assez. L'appareil répressif entra en jeu. Dans les circonscription où Bhutto et les principaux dirigeants du PPP étaient candidats, les candidats pressentis par le PNA furent menacés. Jan Muhammad Abbasi, membre du PNA qui avait osé se présenter contre Bhutto dans la ville de Larkana (la ville d'origine de Bhutto, dans le Sind) fut.. enlevé par la police avant d'avoir pu déposer sa candidature et fut relâché après que soit passée la date limite pour l'accomplissement de ces formalités. Ainsi, plus de 20 candidats du PPP se présentèrent sans opposants. Le PNA, pour sa part, rencontra de nombreuses difficultés dans le lancement de sa campagne. Des doutes planaient sur la possibilité pour ces neuf partis de conduite ensemble leur campagne. Mais les deux thèmes choisis par le PNA lui attirèrent un soutien de masse: il mit l'accent sur le rétablissement des droits démocratiques et sur sa capacité, en l'absence de toute autre alternative, à capitaliser le sentiment massif d'hostilité à l'égard de Bhutto existant parmi les. masses. Dès la deuxième semaine de février, la campagne de l'opposition rencontrait un écho important dans le Penjab et dans les zones urbaines du Sind où se tenaient des meetings massifs. Le PNA appela au boycottage des élections au Baluchistan tant que l'armée y demeurerait, mais dans le Penjab, le Sind et dans la Province de la Frontière du Nord-Ouest, le soutien au PNA croissait. Ainsi, à la veille des élections, le résultat apparaissait incertain en dépit de toutes les mesures prises par Bhutto. Celui-ci décida alors de prendre des précautions supplémentaires: il s'arrangea pour faire boutrer les urnes. Ceci devint évident lorsque les résultats commencèrent à parvenir des zones rurales où il était impossible que le scrutin ait pu être dépouillé et rendu public aussi rapidement. Les résultats des grandes villes comme Lahore et Karachi ne furent pas connus avant minuit.

nio; 81 La crise et l'impasse Les résultats constituaient un véritable choc. Le PPP remportait 168 sièges contre 38 au PNA. Au Penjab, le PPP en prenait 107 sur 115. Les hommes de main de Bhutto avaient fait des excès de zèle. La fraude électorale était évidente et fut dénoncée immédiatement par le PNA. Celui-ci exigea l'organisation de nouvelles élections sous le contrôle de l'armée et de la magistrature. Il annonça qu'il boycotterait les élections aux Assemblées provinciales. Bhutto rejeta l'accusation de fraude et annonça son intention de procéder à l'organisation d'élections provinciales avec ou sans la participation de l'opposition. Les élections se tinrent le 10 mars 1977 et la consigne de boycottage lancée par le PNA rencontra un franc succès, mettant à nu le caractère frauduleux des élections précédentes. Le PNA exigea immédiatement la démission de Bhuti la dissolution de l'Assemblée nationale et la tenue de nouvelles élections supervisées par une commission électorale impartiale. Au lendemain des élections provinciales, le 11 mars, une grève générale éclata à Karachi. Les grévistes défilèrent dans les rues et la petite-bourgeoisie paupérisée se joignit à eux. Les manifestants furent attaqués par les forces de répression et le couvre-feu fut imposé. La police reçut l'ordre de tirer à vue. Bhutto qui avait repoussé les exigences du PNA, se retrouva dans une situation où il ne pouvait plus reculer. Les députés du PPP élus grâce à la fraude électorale firent pression sur lui pour qu'il ne cède pas, considérant que leur sort était étroitement lié à celui du Premier ministre. Les dirigeants du PNA se trouvaient également dans une position délicate. Les masses, qui les débordaient déjà dans l'action, les contrainrent à adopter une attitude de fermeté face à Bhutto et les empêchèrent de céder sur leurs exigences centrales. Bhutto décida de sortir de l'impasse en accentuant la répression. Il fit arrêter des dirigeants du PNA et l'action armée s'intensifia contre le mouvement de masse. Mais ce dernier, était déjà trop important pour pouvoir être brisé par la répression. Les premières manifestations s'étaient tenues à Karachi et à Hyderabad. A la fin de la première semaine d'avril, les masses descendaient dans les rues des petites villes du Penjab. Les 8 et 9 avril, le PNA organisa plusieurs manifestations à Lahore, la capitale du Penjab, pour protester contre la tenue "illégale" des élections provinciales. La police, les forces de sécurité nationales et l'armée transformèrent les rues en champ de bataille. Au soir du 9 avril, plus de trente personnes avaient été tuées. La loi martiale fut décrétée à Karachi, à Hyderabad, à Lahore et le couvre-feu fut étendu aux autres villes du Penjab. La répression enflait parallèlement au mouvement de masse. Plus de 1000 personnes furent tuées, plus de 10.000 blessées et probablement plus de 100.000 emprisonnées et souvent soumises à la torture. Les prisons étaient tellement pleines que les écoles furent transformées en prison, en centres d'interrogatoire et de torture. Simultanément, Bhutto essayait de négocier avec les dirigean du PNA. Il leur offrit d'abord d'organiser des nouvelles élections aux Assemblées provinciales et, si le PNA y gagnait la majorité, de dissoudre l'Assemblée nationale. Lorsque le PNA rejetta l'offre, Bhutto l'accusa de travailler main dans la mair avec la CIA afin de le renverser. A ce stade son crédit auprès des masses était si bas que ces accusations n'eurent aucun effet. Il offrit ensuite au PNA d'organiser un referendum sur son maintien comme Premier ministre. Pareillement, le PNA rejetta la proposition et celle-ci ne parvint pas à calmer le

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mouvement de masse. L'Arabie Saoudite et la Lybie envoyèrent des émissaires pour tenter de trouver une issue au conflit entre le PPP et le PNA. Tandis que les négociations se poursuivaient, Bhutto tenta de reprendre à son compte plusieurs points de la plate-forme du PNA. Il décréta l'interdiction de l'alcool, du jeu, des boîtes de nuit et annonça la formation d'un Conseil islamique élargi de Sages afin de faire coîncider la Constitution et les lois du pays avec les règles de l'Islam, telles qu'elles sont interprétées par les autorités religieuses pakistanaises. Dans le domaine économique, il augmenta les salaires des fonctionnaires qui représentent une part importante des salariés et il dénationalisa 1521 des 2000 entreprises de décorticage du riz qui avaient été nationalisées en juillet 1976, pour tenter d'arracher sa base petite-bougeoise au PNA. Mais il ne voulait ni ne pouvait rétablir les droits démocratiques car cela aurait ouvert les vannes aux revendications spécifiques des travailleurs et des paysans pauvres. Cela aurait abouti à des mobilisations encore plus importantes, lesquelles auraient mis en danger le système capitaliste lui-même. En réalité, il essaya de jouer sur le sentiment de classe élémentaire des dirigeants du PNA en leur expliquant qu'ils jouaient avec le feu et qu'ils devraient bientôt se confronter eux-mêmes aux forces qu'ils avaient mis en mouvement, si la crise se prolongeait. Après les grèves du 20 avril (qui furent les plus importantes dans l'histoire du pays), ceci devint l'argument central de Bhutto. Mais les dirigeants du PNA avaient compris que le rétablissement des droits démocratiques, et non l'instauration de la "loi islamique", était devenu l'objet principal des mobilisations de masse. Ils ne pouvaient passer de compromis avec Bhutto sans risquer de perdre le contrôle sur un mouvement de masses qui les talonnaient. Quant à Bhutto, il adopta une attitude typiquement bonapartiste. Il s'efforça délibérément de concentrer le pouvoir exécutif entre ses mains. Il plaça ses agents dans les mass media, dans la bureaucratie d'Etat et les forces armées. Il renforça l'appareil de répression : les pouvoirs de l'appareil judiciaire furent limités par plusieurs modifications improvisées de la Constitution et de la législation. Le parlement fut transformé en chambre d'enregistrement. Au cours de la plupart de ses six années de pouvoir, Bhutto gouverna par décret. Même l'opposition bourgeoise, pourtant relativement faible, ne fut pas tolérée. Tout ce processus s'accompagnait d'une démagogie de gauche et de quelques concessions à certains secteurs des masses. Mais quand la population dans son entier mit en question le système de pouvoir forgé durant ces six années, le régime répondit par la force et mit fin aux concessions, même envers l'opposition bourgeoise. Les trois mois de bataille de rue et de mobilisations de masse qui se déroulèrent de la mi-mars à la mi-juin (alors que les tentatives de négociations se rompirent à neuf reprises) coûtaient de plus en plus cher au gouvernement Bhutto et à la classe dominante, à la fois sur le plan économique et sur le plan politique. La pression en faveur d'une solution négociée se fit de plus en plus forte. Salamat Ali, dans Far Eastern Economic Review, écrivait : "Selon le gouvernement, la production industrielle n'est pas encore revenue à la normale. Si l'agitation se prolongeait, le nombre de fabriques arrêtées augmenterait, comme le nombre d'entreprises commerciales. Ceci provoquerait des dommages irréparables à l'économie. Un retour aussi rapide que possible à la normale s'impose car, frappée par l'inflation, la main-d'œuvre commence à s'agiter. Une vague de revendications salariales pourrait se déclencher. La mauvaise récolte du coton, comme l'augmentation du prix des importations, combinées avec une chute significative de la production interne, exige des mesures économiques que la situation politique actuelle empêche de prendre. De plus, des capitaux importants sont immobilisés dans de nouveaux projets industriels qui ne se réalisent que très lentement, alors qu'un manque criant d'investissements existe dans le secteur social. Bhutto a obstinément refusé de réorienter ces projets. " (ler juillet 1977). Bhutto, soumis à toutes ces pressions et à l'intervention saoudienne et lybienne, fut finalement obligé de faire quelques concessions aux principales revendications du PNA. Le 15 juin, un accord comportant les points suivants fut signé : 1 - L'Assemblée nationale serait dissoute ; de nouvelles élections seraient organisées le 7 octobre selon des modalités établies par le PPP et le PNA; 2 - la commission électorale serait réorganisée et un nouveau chef de cette commission serait nommé ; 3 - les quatre provinces du Pakistan seraient placées sous l'autorité centrale de l'Etat après la dissolution de l'Assemblée nationale. Les ministres de la Justice des quatre provinces deviendraient gouverneurs en attendant les élections du 7 octobre; 4 - les prisonniers politiques arrêts pendant les événements seraient libérés, le nombre exact de ces libérations n'étant pas spécifié. Les deux parties se mirent également d'accord sur les modalités. administratives du dépouillement des élections d'octobre. Le gouvernement convint aussi de donner au PNA l'accès des mass media pendant la campagne électorale. Sur un point essentiel, Bhutto refusa de céder : il resterait Premier ministre jusqu'aux nouvelles élections. L'accord de la mi-juin semblait avoir mis fin au conflit entre le PPP et le PNA. Tous deux se mirent immédiatement à préparer fiévreusement les prochaines élections. Le 18 juin, quelque 10000 participants du PPP se rassemblèrent à Lahore pour ouvrir officieusement la campagne électorale. Le même jour, le PNA défilait dans les rues de Lahore. Pourtant les problèmes sociaux, économiques et politiques qui avaient donné naissance aux mobilisations des derniers mois n'avaient toujours pas trouvé de solution. Comme l'écrivait Far Eastern Economic Review : "Dans les deux camps, les dirigeants craignent que l'agitation se prolonge pendant plusieurs années, quel que soit le résultat des élections d'octobre. " Le mouvement de masse n'avait pas été épuisé par cette bataille de trois mois et, au contraire, menaçait de prendre une part active dans la campagne électorale. C'est cette crainte qui conduisit l'armée à prendre le pouvoir le 6 juillet.

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