Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PAKISTAN

Le coup d'Etat des militaires

· Inprecor n° 11, 21 juillet 1977 · p. 22-23 · 1 025 mots

Inde et Asie du Sud

De Bhutto à Zia ul-Haq

PAKISTAN

Le coup d'Etat

des militaires Le 6 juillet 1977, pour la troisième fois en 33 ans d'existence du Pakistan, l'armée a pris le pouvoir. En 1958, le dictateur militaire, le général Ayub Khan, s'était installé pour onze ans avant d'être renversé par un soulèvement populaire. La deuxième période de gouvernement militaire, au début des années 1970, fut plus courte mais elle aboutit à la désintégration de l'Etat pakistanais avec la création du Bangladesh dans les frontières de ce qui avait été le Pakistan oriental. Que peut bien apporter cette troisième période de pouvoir militaire à un pays dont les masses ont dû se contenter, pendant plus de vingt ans, de religion et de démagogie ? L'armée prétend qu'elle a pris le pouvoir pour sortir le pays de l'impasse politique où l'avaient conduit le Parti du peuple pakistanais (PPP) du Premier ministre Zulfikar Ali Bhutto et l'opposition, l'Alliance nationale pakistanaise (PNA). A notre avis, le coup d'Etat ne répondait pas à cette motivation, mais plutôt à la préoccupation des militaires d'éviter qu'une crise n'éclate au sein de l'armée elle-même. En effet, il est désormais clair que de nombreux officiers - particulièrement parmi les commandants, les capitaines et les lieutenants -manifestaient un dégoût de plus en plus violent vis-à-vis de la situation créée par les politiciens. Les sympathies politiques de la plupart de ces officiers vont vers les groupes religieux de droite. La religion agit ainsi comme un écran qui leur dissimule des conceptions plus radicales et qui leur fournit en même temps une couverture politique et idéologique. Le train de vie de Bhutto et la corruption qui régnait dans la société tout entière ne firent qu'attiser les flammes de leur mécontentement. Ils appelaient de tous leurs vœux un véritable bain de sang pour "nettoyer" la société. Mais beaucoup de ces jeunes officiers n'appréciaient guère la besogne que leur donnait Bhutto, à savoir, tirer sur les manifestants qui le conspuaient. Il est tout à fait possible que ces officiers aient été en train de préparer une mutinerie qui aurait pu tourner au massacre.

Khaled HASSAN Ils furent pris de court par le général Mohammed Zia ul-Haq, administrateur en chef de la loi martiale sous le nouveau régime militaire. Il reste à voir si Zia laissera se tenir les élections prévues pour le 7 octobre ou si le goût du pouvoir absolu le fera pencher vers d'autres solutions. Tout dépendra du mouvement de masse. En fait, l'opposition s'est félicitée du coup, mais l'activité des masses ne dépend pas seulement du PNA. Le 10 juillet, lorsque le gouvernement imposa "la loi islami"montre que l'armée - ou certains militaires - a de l'ambi- , un responsable du PNA déclara que cette initiative tion. Ils cherchent un soutien populaire au lieu de maintenir la discipline en attendant les nouvelles élections" . L'imposition de "la loi islamique" était justement l'une des principales exigences du PNA. D'autre part, des secteurs du PPP sont tout à fait capables de tenter l'organisation d'une résistance passive au régime militaire, même si Bhutto reste en "résidence surveillée" dans la ville de Murree. Dans tous les cas, Zia voudra s'assurer que l'évolution des évènements n'entraine aucun remous parmi ses jeunes officiers. Cela pourrait être accompli par une victoire électorale du PNA qui donnerait des postes gouvernementaux à l'obscurantiste Jamaat-i-Islam (Parti de l'Islam). Mais les jeunes officiers peuvent très bien décider qu'ils ont envie de rester au pouvoir pour nettoyer "les souillures laissées par les politiciens". Dans une telle hypothèse, il ne faudrait pas exclure la possibilité d'un deuxième coup d'Etat, beaucoup plus violent que le dernier. Pourtant, une longue période de pouvoir militaire conduirait à la désintégration du Pakistan. La raison en est fort simple : selon toute probabilité, les deux minorités nationales les plus nombreuses ne toléreront pas une situation prolongée d'application de la loi martiale. Les peuples du Baluchistan et du Pathunistan ont déjà manifesté leur opposition au régime antérieur. Si les élections ne se tiennentpas le 7 octobre prochain, ils se retourneront contre l'armée. En raison de leur situation stratégique (le Pathunistan, la Province de la Frontière du Nord-Ouest, jouxte l'Afghanistan et le Baluchistan est limitrophe de l'Iran), toute agitation dans ces provinces aurait

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des effets dans les pays voisins. Plusieurs fois, le Shah d'Iran a annoncé qu'il était prêt à intervenir militairement pour prévenir "toute instabilité dans la région" . En outre, le gouvernement indien ne serait sûrement pas satisfait de voir une situation confuse se prolonger au Pakistan. Au-delà de l'éventuelle tenue des élections, c'est donc l'avenir du pays lui-même qui est en jeu. L'organisation d'élections générales exige la libération de Bhutto et des autres prisonniers politiques. Leur sort constituera donc une précieuse indication sur les intentions réelles du général Zia. Tout comme Yahya Khan, le dernier dictateur militaire qui tenta d'écraser le Bangladesh, Zia ul-Haq a la réputation d'un "militaire de carrière". Les mains de Zia ne sont pas tout à fait immaculées non plus. Il commandait les mercenaires pakistanais qui se sont battus aux côtés du Roi Hussein de Jordanie dans la guerre de 1970. Il fut d'ailleurs décoré par Hussein pour ses services. Devenu chef d'état-major en 1976, Zia annonça que la devise de ses troupes serait: "Foi, abstinence et guerre sainte". De cette première vertu, il fit abondamment preuve en Jordanie. La seconde peut le conduire à interdire l'alcool dans les réfectoires militaires et la seule guerre sainte que Zia pourrait lancer, serait contre le peuple du Pakistan, car à la diriger contre l'Inde, Zia signerait son arrêt de mort. Les généraux pakistanais sont donc embarqués sur une périlleuse galère. Leur salut provisoire résiderait dans l'accession au pouvoir d'un gouvernement de droite. Mais même cela ne pourrait résoudre les vrais problèmes, les vieux problèmes de la terre, du pain, de la sécurité. Le dernier coup d'Etat inaugure une nouvelle période d'instabilité de la situation politique au Pakistan. Il est encore impossible de prévoir comment elle pourrait se terminer. L'article suivant explique les racines de la crise qui a éclaté en mars dernier et l'évolution du conflit qui aboutit au coup d'Etat militaire du 6 juillet.

Tarlq ALI

La fin du règne du PPP

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