ENERGIE et «l'énergie rare»
Le débat sur l'énergie nucléaire est désormais une question d'actualité un peu partout dans le monde. Des mobilisations importantes en Europe - particulièrement en Suède, en Suisse, en Autriche, en RFA, en France -, en Amérique du Nord, au Japon se sont opposées à la construction ou à l'extension des centrales nucléaires. L'énergie nucléaire fut au centre de la dernière campagne électorale en Suède. Dans les rangs du mouvement ouvrier, elle stimule une discussion très vive où les partis réformistes ont, pour la plupart, finalement pris une position favorable à la construction immédiate de centrales nucléaires. C'est ainsi qu'en France, à la veille d'une éventuelle accession au pouvoir d'un gouvernement d'Union de la Gauche, les partis socialiste et communiste ont annoncé leur intention de poursuivre le programme nucléaire tout en modifiant son rythme et ses modalités d'application. L'enjeu est donc extrêmement important. Barry Commoner a publié à ce sujet un livre qui constitue une pièce maîtresse de ce débat essentiel : "The Poverty of Power" (Knopf, New York, 1976). Cet ouvrage ("l'énergie rare") constitue une prise de position rigoureuse contre le développement de l'énergie nucléaire. Dans son analyse, Commoner, qui est une autorité scientifique internationale, s'attache à dévoiler les liens de ce problème avec les contradictions du système capitaliste lui-même. Dick Roberts analyse ici le livre important de Barry Commoner. Cet article est paru dans le numéro de juillet 1977 de International Socialist Review, supplément mensuel à l'hebdomadaire américain The Militant, qui reflète les vues du Socialist Workers Party, l'organisation trotskiste aux Etats-Unis. Dick Roberts est codirecteur de cette revue et membre du Comité national du SWP.
• • • • Les manifestations contre la construction d'une centrale nucléaire à Seabrook (New Hampshire) aux Etats-Unis ont mis en évidence la croissance d'un mouvement qui est déjà bien avancé ailleurs - au Japon, en Europe occidentale, en Australie, par exemple. L'un des orateurs de ce rassemblement de plus de 1300 participants était le docteur Helen Caldecott, pédiatre et dirigeante du mouvement en Australie. Caldecott souligna le caractère
Dick ROBERTS à propos du livre de Barry Commoner : The Poverty of Power international du mouvement. "Il ne s'agit pas simplement de Seabrook, dit-elle, il s'agit du monde entier... Votre Président Jimmy Carter ne peut se réclamer d'aucune morale tant que ce pays ne mettra pas un terme à l'énergie nucléaire... Caldecott passa aussi en revue les effets médicaux connus de la pollution radioactive. Il est absurde, dit-elle, "de dépen-ser des millions de dollars pour la recherche du traitement de la leucémie, de la fibrose cystique, du cancer et d'investir des milliards dans une industrie qui propage ces maladies -c'est de la folie !" Selon Barry Commoner, qui analysait en détail le "Plan national pour l'énergie" dans le Washington Post du 29 mai, cette folie-là est justement l'un des éléments clé du programme énergétique du Président Carter. Une lecture attentive du rapport de 103 pages de la Maison Blanche, dit Commoner, montre que le plan "prévoit l'introduction massive de réacteurs nucléaires à eau ordinaire à un rythme beaucoup plus accéléré que celui des dernières années... Vers l'an 2000, les centrales nucléaires fourniraient la majeure partie de l'énergie nationale et, comme nous continuerions à dépendre massivement de l'électricité, nous n'aurions d'autre choix que de poursuivre le développement du système de fission nucléaire. " Bien que l'on estime généralement que le programme de Carter s'oppose à la poursuite du développement des surgénérateurs, qui constituent virtuellement le type de réacteurs le plus dangereux, Commoner souligne qu'en fait la logique de ses propositions implique l'extension de l'utilisation des surgénérateurs. "Avec l'épuisement des réserves d'uranium, l'augmentation rapide des prix, il deviendrait nécessaire d'accroître l'approvisionnement de combustile fissible, en intégrant les surgénérateurs au système. " Commoner met en relief que les formules utilisées dans le document de la Maison Blanche impliquent "que le Président a proposé de réduire le budget consacré au programme actuel des surgénérateurs et de le réorienter vers des surgénérateurs alternatifs, des réacteurs convertibles avancés et d'autres cycles de combustibles" • La signification terrifiante de ces affirmations est renforcée par ce qu'affirme Commoner lui-même dans son récent livre "The Poverty of Power" (l'énergie rare) : "Si le programme d'énergie nucléaire se fonde sur les surgénérateurs, selon les estimations (sur environ 50 ans) de production énergétique, cela nécessiterait l'utilisation d'environ 59000 tonnes de plutonium. Si seulement un millionième de cette quantité de matière s'échappait dans la nature,
hors des dédales compliqués du circuit parcouru par le plutonium, il en résulterait quelque 78000 cas de cancer, soit 1600 par an. Si 4/10 000 de cette matière se répandait dans l'environnement, il en résulterait 600 000 cas de cancer par an. " Commoner déclare dans son article du Washington Post que le plan de Carter "conduirait le pays, sans son accord, vers un futur nucléaire abominable... Dès lors, il est nécessaire d'engager un débat public sur ces questions qui représentent les véritables implications de la crise de l'énergie. " Ce débat ne concerne pas seulement les partisans et les adversaires des diverses formes d'énergie, mais il touche aussi à la nature du système capitaliste lui-même, qui impose à la société une production d'énergie irrationnelle et dangereuse. L'énergie nucléaire "The Poverty of Power" est un livre essentiel pour ce débat. L'auteur, Barry Commoner, est directeur du Scientists' Institute for Public Information (SIPI), qui publie la revue Environment. Il fut à l'origine du Comité de Saint-Louis pour l'information sur l'environnement. Il a aussi écrit "The Closing Circle" (le cercle qui se referme) et "Science and Survival" (science et survie). "The Poverty of Power" constitue une terrible accusation du système capitaliste : "'Il est peut-être temps, écrit Commoner, d'examiner les inconvénients du système économique capital iste des USA du point de vue d'une alternative socialiste - de discuter des mérites respectifs du capitalisme et du socialisme." Commoner tente de donner une réponse à la crise provoquée par le gaspillage capitaliste des ressources énergétiques et la destruction de l'environnement. Cette réponse est loin d'être sans failles, comme j'essaierai de le démontrer, mais l'audace avec laquelle il pose des questions importantes et difficiles représente une contribution majeure au débat sur ces problèmes. Commoner présente un dossier détaillé de la destruction par l'économie de profit des ressources naturelles utilisables et du développement parallèle, dans l'agriculture, dans les transports et dans l'industrie, de technologies qui sont irrationnelles lorsqu'elles sont mesurées en termes de bénéfice social et non en termes de profit. L'exemple de l'énergie nucléaire est le plus frappant. Il ne s'agit pas seulement des dépenses énormes et des risques terribles qu'implique l'énergie nucléaire, mais aussi du débat public autour du programme nucléaire que le gouvernement fédéral a tout fait pour étouffer. Commoner rapporte que l'Union des scientifiques engagés et la Société américaine de physique ont fait des estimations montrant qu'il existe une chance sur 100 000 pour qu'un accident survienne dans une centrale nucléaire et provoque 50 000 morts. Quelle est la signification d'une telle probabilité ? Des experts ont récemment calculé que la collision survenue entre les deux Boeing 747 sur l'aéroport des îles Canaries, avait la même probabilité de se produire. Lors de la catastrophe des îles Canaries, moins de 600 personnes ont été tuées. Une catastrophe nucléaire ferait cent fois plus de morts. Commoner estime que les coûts de la production d'énergie nucléaire croissent plus rapidement que ceux du charbon et qu'en 1986, le coût de l'électricité produite par les réacteurs nucléaires dépassera celui de l'électricité produite par les centrales thermiques au charbon. L'énergie nucléaire est donc dangereuse et coûteuse, mais les réserves de gaz naturel, de pétrole et de charbon sont limitées. De plus, la production d'énergie à partir de ces sources - particulièrement pour le charbon - détruit l'environnement et elle est dangereuse pour la santé. Commoner opte pour l'énergie solaire, source d'énergie inépuisable et sans risque. Mais Washington tente d'empêcher le développement de l'énergie solaire. Le rapport du "sous-comité solaire" de la Commission sur l'énergie atomique constitue une excellente illustration de ce fait. Le rapport fut rendu public grâce à Commoner qui, avec l'aide du sénateur James Abourezk du Sud-Dakota, fit pression sur le gouvernement pour qu'il s'en désaisisse. "Si les diverses technologies solaires étaient mises en pratique selon les recommandations du sous-comité en faveur d'''un programme normalement accéléré, ayant de fortes chances de réussite' et coûtant un milliard de dollars, celles-ci fourniraient 21% des besoins du pays en électricité, soit environ 5,5% du total du budget énergétique en l'an 2000. " (Commoner, "'The Poverty of Power"). Le gouvernement n'alloue aucun crédit à cet effet. Dans son analyse du programme énergétique de Carter, publiée par le Washington Post, Commoner écrit que "la recherche sur des combustibles alternatifs... serait si coûteuse que, à l'instar du développement actuel du plutonium, elle interdirait toute recherche significative sur d'autres systèmes énergétiques" L'efficacité énergétique L'utilisation que le système capitaliste fait de l'énergie est inefficace ; tel est l'un des arguments - solidement étayé par des faits - que Commoner utilise. Il explique que la première et la deuxième loi de la thermodynamique fournissent deux concepts qui doivent être appliqués à toute utilisation d'énergie. Selon la première loi, l'énergie de l'univers ne se perd ni ne se crée. Elles est essentiellement constante. Lorsque l'énergie est utilisée dans un but spécifique - par exemple, pour chauffer une maison - la quantité totale d'énergie reste constante, bien qu'elle ne soit pas totalement utilisée pour ce but spécifique. L'efficacité énergétique, conformément à cette loi, est mesurée par "le rapport de la quantité de chaleur fournie aux pièces de la maison à la quantité qui est fournie par la combustion du pétrole" . Commoner met l'accent sur les implications de la seconde loi de la thermodynamique. Celle-ci stipule que la quantité d'énergie, présente dans l'univers et se dissipant sous forme de chaleur - et qui ne peut donc plus fournir aucun travail - est en augmentation constante. La quantité d'énergie utile diminue constamment. Dans les termes de cette loi, la mesure de l'efficacité, dit Commoner, est fondée sur la reconnaissance "que l'énergie n'a pas de valeur en soi si elle ne peut être utilisée à la fourniture d'un travail, par son déplacement d'un point à un autre ; que toute activité humaine, comme le chauffage d'une maison, exige un travail; que la valeur de l'énergie est mesurée par le travail qu'elle peut fournir; et que le degré d'efficacité énergétique doit être mesuré par l'adéquation entre la quantité de travail disponible et la quantité de travail requise pour une tâche définie".
Un «épuisement des réserves de pétrole» ? Commoner démontre de façon irréfutable que les sources d'énergie courantes sont utilisées de manière inefficace, inutile et destructrice pour l'environnement. Son plaidoyer en faveur du développement à grande échelle de l'énergie solaire est extrêmement convaincant. Malheureusement, Commoner avance cette idée dans un cadre qui est trop calqué sur les conceptions des monopoles énergétiques et de leurs protagonistes. Il accepte l'argument selon lequel le capitalisme américain serait désormais à la recherche de son "autosubsistance énergétique" et il approuve implicitement le choix d'un tel objectif. Il insiste sur "le déclin sévère de la production nationale de pétrole qui a rendu le pays dépendant du pétrole étranger et qui a jeté les bases de la crise pétrolière de 1973 et des difficultés économiques qui s'en suivirent" En y regardant de plus près, Commoner met lui-même en relief la cause réelle de la chute de la production nationale de pétrole au cours des 20 dernières années, à savoir les profits retirés par les opérations étrangères des trusts pétroliers. "Malgré la confusion créée par les désaccords existant entre les géologues du pétrole, il est désormais établi qu'en chiffres ronds, nous disposons nationalement d'environ 350 milliards de barils de pétrole brut. (Ceci comprend les 35 milliards de barils des réserves existantes auxquels s'ajoutent environ 320 milliards de barils détectés par les prospections.) Au taux actuel de consommation du pétrole (un peu plus de 6 milliards de barils par an), ceci répondrait à la demande nationale totale de pétrole pour une période de 50 à 60 ans, sans aucune importation. " (souligné par moi - D.R.) Le discours sur l'énergie du Président Carter citait un rapport mensonger de la CIA prétendant qu'un épuisement désastreux des ressources pétrolières se ferait sentir vers 1985, dans moins de 10 ans. La propagande du gouvernement et des trusts pétroliers vise à faire croire qu'il existe un danger réel et imminent d'épuisement des réserves de pétrole qui justifie l'augmentation des prix pratiqués par les trusts. En outre, les estimations de Commoner qui portent sur 50 à 60 années de disponibilité stipulent qu'il n'y aura aucune importation. En réalité, les Etats-Unis importent aujourd'hui plus de 40% de leur pétrole. Les barons de l'énergie prétendent qu'ils sont opposés aux importations afin de justifier leurs tentatives d'augmenter le prix du pétrole national et afin de susciter l'hostilité de la population envers les Arabes et les autres peuples des pays semi-coloniaux qui nationalisent leurs ressources naturelles. Mais les trusts pétroliers n'ont aucune intention de mettre fin aux importations. Dès que le pétrole quitte le Moyen Orient et les autres pays de l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), il est entièrement possédé et distribué par le cartel pétrolier géant américain, britannique, hollandais (et de quelques autres concurrents de moindre envergure) qui tire des profits fabuleux de cette opération. Le procédé favori de ces puissants intérêts impérialistes est d'augmenter la production du pétrole ainsi que son prix, non pour mettre fin aux importations en provenance de l'OPEP qui leur sont hautement profitables, mais pour augmenter leurs profits sur les sources de pétrole extérieures à l'OPEP.
Si les Etats-Unis devaient poursuivre les importations au taux actuel (et, en fait, elles augmentent), il est évident que les réserves nationales dureraient beaucoup plus longtemps - jusqu'à un siècle, si les estimations de Commoner sont exactes. Les sources de matières premières, telles que le pétrole et le charbon, sont limitées, ce qui n'est pas le cas pour l'énergie solaire, par exemple. La soif de profit du capitalisme aboutit à l'anarchie dans l'utilisation des ressources d'énergie naturelle, sans égard pour ses conséquences sur la société et l'environnement. Des obstacles sont placés sur la voie du développement des ressources énergétiques qui menacent les profits des monopoles. Il est grand temps - comme, je crois, Commoner en conviendrait - de retirer des mains des grandes compagnies le pouvoir de décision sur de telles questions et de permettre au peuple de ce pays de discuter et de décider des modalités selon lesquelles l'énergie peut satisfaire aux besoins humains. Les trusts pétroliers prétendent que nous assisterons à un épuisement des ressources pétrolières dans un futur rapproché et qu'ils doivent donc en augmenter les prix : c'est une fraude. «L'autosubsistance énergétique» L'argument de Commoner est affaibli par sa tentative de polémiques contre le trust capitaliste de l'énergie sur la base de l'objectif fictif, proclamé par ce dernier, d'atteindre l'autosubsistance énergétique. L'impérialisme américain ne se suffit pas et ne peut pas se suffire à lui-même en énergie - ou en tout autre bien qu'il produit et vend. Les monopoles américains exploitent des ressources et des marchés mondiaux. Des compagnies comme Exxon vendent plus de pétrole à l'étranger qu'aux Etats-Unis. Prises globalement, la production et la vente de biens par les annexes étrangères des compagnies américaines représentent le produit national brut après celui des Etats-Unis et celui de l'Union soviétique. Ce parasite mondial mourrait de faim sans ces sources étrangères d'énergie, de matières premières, de travail et de marchés. Il ne serait d'aucun bénéfice pour le peuple américain ou pour les peuples du monde de tenter d'ériger les murs de "la forteresse Amérique". Les peuples des pays semi-coloniaux et les Etats ouvriers comme la Chine ont besoin de pouvoir accéder aux produits et à la technologie américains. Une publication récente du ministère du Travail estime, par exemple, que la productivité des fermiers américains est cent fois supérieure à celle des fermiers chinois. Le fait que les Etats-Unis n'aient pas donné un seul tracteur à la Chine est bien plus significatif, en termes sociaux, que le fait que les tracteurs américains soient de grands dévoreurs d'essence. Le peuple américain a aussi besoin de pouvoir accéder aux produits des autres pays. Toute tentative d'imposer une autarcie économique en pétrole ou dans un autre domaine industriel ne pourrait être accomplie que par une attaque brutale contre le niveau de vie des gens de ce pays et ne pourrait se solder que par un échec. Le monde est économiquement interdépendant et, à moins d'une guerre atomique ou d'une catastrophe d'ampleur comparable, il le restera.
Sans aucun doute, Commoner croit qu'il vaut la peine de prendre la propagande capitaliste sur l'autosubsistance énergétique au pied de la lettre et d'y répondre. Je pense, pourtant, qu'il se trouverait sur un terrain plus solide s'il soulignait à la fois l'hypocrisie de leurs prétentions et la grave responsabilité sociale que comporterait tout programme américain d' "autosubsistance" dans la réalité de notre temps. Commoner décrit de façon très vivante comment la recherche du profit a démantelé le réseau de transports américains. Il met en valeur les avantages du chemin de fer électrifié comme moyen de transport rapide, efficace du point de vue énergétique et ne portant pas atteinte à l'environnement. Commoner démonte la conspiration de la General Motors qui, dans toutes les villes, a acheté et supprimé ensuite les lignes de tramway pour les remplacer par ses autobus polluants. Il attire l'attention sur les gigantesques investissements auxquels procède le gouvernement pour construire des autoroutes qui auront pour conséquence de substituer l'utilisation des camions diesel à celle du train. Il souligne que la politique actuelle en matière de chemins de fer consiste à diminuer la quantité et la qualité du service rendu au voyageur, car le profit y est absent. «La productivité du capital» "The Poverty of Power" met à nu les conséquences sociales anarchiques et de plus en plus dangereuses d'un système dont le moteur est la recherche du profit. Par l'utilisation de la physique, Commoner ajoute une dimension importante à cette discussion. Mieux encore, Commoner reconnaît que cette analyse du capitalisme américain implique que l'alternative socialiste doit être sérieusement considérée. Il situe la causese centrale du mauvais usage de l'énergie dans la chute tendancielle du taux de profit. Karl Marx, dans "Le Capital" ", a expliqué ce processus. Qu'un scientifique de la stature de Commoner commence à prendre en considération les contributions que le marxisme peut faire à la compréhension de la crise capitaliste de la société et de l'environnement, cela doit être salué. Malheureusement, Commoner commet des erreurs dans son analyse qui peuvent nuire au tranchant de l'attaque qu'il lance. Commoner tente de montrer que l'utilisation capitaliste de l'énergie est inefficace du point de vue des profits capitalistes. Celle-ci possède une faible "productivité du capital" , estime-t-il. Commoner paraît vouloir persuader le capitalisme de se tourner vers des méthodes technologiques moins destructrices, car elles seraient plus profitables. En second lieu, il semble attribuer des propriétés inhérentes à certaines sources d'énergie, comme le pétrole, qui conduiraient fatalement à son utilisation nuisible. En troisième lieu, il explique que les industries à faible capitalisation sont préférables car, utilisant davantage de force de travail, elles créent plus d'emplois. Finalement, il fait parfois la confusion entre les aspects nocifs du progrès technologique, provoqués par les monopoles et le progrès technologique lui-même. Un passage de "The Poverty of Power" traduit fort bien l'essentiel des conceptions de Commoner sur ces questions. Lisonsle d'abord puis faisons-en l'analyse d'un point de vue marxiste afin de préciser les divergences possibles: "En 1971... la moyenne de la productivité de l'énergie pour toute l'industrie manufacturière s'élevait à 14, 12 dollars de valeur ajoutée par million de BTU (unité thermique britannique) (1) de combustible. Parmi les 21 principaux secteurs de l'industrie de transformation, la productivité d'énergie s'élève à 1,90 dollar de valeur ajoutée par million de BTU (pour les raffineries) de pétrole), à 7,64 dollars (pour la production du papler). La valeur pour l'industrie chimique était estimée à 8, 69 dollars par million de BTU, en ne tenant compte que des combustibles et de 4,85 dollars quand les combustibles utilisés en tant que matière première sont inclus dans le calcul. A l'autre bout de l'échelle de la productivité énergétique on trouve le cuir et les produits du cuir, avec une valeur ajoutée de 62,04 dollars par million de BTU. "La moyenne de productivité du capital pour toutes les industries manufacturières s'élevait à 1, 13 dollar de valeur ajoutée par dollar de capital fixe (bâtiments et moyens de production). Parmi toutes les branches industrielles, les raffineries de pétrole possèdent le niveau de productivité du capital le plus bas (0,34 dollar de valeur ajoutée par dollar de capital fixe), suivies par la transformation des métaux primaires (0,49 dollar), du papier (0,58 dollar) et la chimie (0,80 dollar). Comparativement, pour le cuir et les produits de cuir, la valeur ajoutée s'élevait à 3, 64 dollars. "La moyenne de la productivité du travail pour toute l'industrie se montait à 12, 43 dollars de valeur ajoutée par heurehomme de travail d'un ouvrier de la production. Selon ce critère, les résultats des diverses branches sont exactement l'inverse : les industriels possédant un haut niveau de productivité d'énergie et de capital tendent généralement à avoir un bas degré de productivité du travail. Les raffineries de pétrole possèdent le niveau de productivité du travail le plus élevé de tous les secteurs industriels (28, 43 dollars), suivies de près par l'industrie chimique avec 27,75 dollars. Le cuir et les produits du cuir se situent à l'autre extrémité du classement: 6,25 dollars de valeur ajoutée par heure-homme. "Ainsi, en comparaison avec d'autres branches industrielles, les raffineries de pétrole et l'industrie chimique... rapportent peu de valeur économique (mesurée en valeur ajoutée) en relation avec la somme de combustible et de capital qu'elles utilisent et la création de postes de travail qu'elles autorisent. S'il est important que la société obtienne la production maximale à partir d'un capital et d'une énergie donnée et élargisse élargissent les possibilités d'emploi, en comparaison avec toutes les autres branches industrielles, la valeur sociale de l'industrie pétrochimique est alors vraiment basse. "' Commoner distingue dans le bas niveau de "productivité du capital" de l'industrie pétrolière et de la pétrochimie une confirmation de la théorie de Marx sur la tendance à la chute du taux de profit. Commoner écrit que : "Marx croit que plus le capital s'accumule, plus la somme de ses formes fixes (moyens de production) - qui est en rapport avec ce qu'il nomme la "composition organique du capital" - devrait s'accroître. Ceci est le dénominateur dans l'équation du profit et Marx pense que puisque ce dénominateur s'accroît, le taux de profit devrait chuter. " Commoner s'approche de la théorie de Marx, mais sans en appréhender le contenu effectif.
La théorie de la valeur-travail Dans le premier volume du "Capital", Marx centre son attention sur le caractère contradictoire du progrès technologique sous le capitalisme. Il développe la thèse que le progrès technologique suscite des contradictions insurmontables pour le capitalisme. Seule la force de travail humaine produit une nouvelle valeur au cours de la production. La valeur des matières premières, y compris des sources d'énergie et des moyens de production, est simplement transférée au cours du procès de production aux nouveaux biens manufacturés. (La valeur de ces marchandises elle-même dérive essentiellement de la force de travail humaine dépensée dans les mines, dans les opérations de raffinage, dans la transformation industrielle. Moyens de production et matières premières ne produisent pas de valeur, comme Commoner semble le penser). Mais l'accumulation du capital prend la forme d'une dimension croissante des processus de production. De nouvelles machines, plus chères, y sont introduites. Les produits intègrent une valeur plus grande de matières premières et de moyens de production. Ils deviennent moins directement liés à la force de travail dépensée dans la production. Chaque bond technologique tend précisément à accroître la somme de valeur transférée dans un produit et à décroître la somme de la nouvelle valeur ajoutée par le travail vivant appliqué à la production. Voilà ce que Marx entend lorsqu'il parle d'une tendance à la chute du taux de profit. Les actuelles calculatrices électroniques de poche sont plus le produit de machines, et par conséquent du travail mort accumulé (c'est-à-dire de travail déjà dépensé et inséré dans des marchandises telles que des machines), que les calculatrices encombrantes et mécaniques d'il y a cinq ans. Leur prix -établi au travers d'une concurrence farouche, ces dernières années - est donc beaucoup plus bas. Les prix se sont abaissés comme le prix des stocks des entreprises qui produisent des calculatrices. La tendance à la chute du taux de profit est donc inséparable de la théorie de la valeur. Les taux de profit liés à la production de marchandises particulières tombent étant donné que moins de travail vivant est utilisé dans leur production. Ceci n'est pas identique à la "productivité du capital" déclinante mise en relief par Commoner, parce que aucun capital (matière première, installations, machines) n'est productif. De plus, le taux de profit n'a rien à voir avec la qualité physique des marchandises produites, qu'elles soient de l'huile ou des chaussures de cuir. Ce qui compte, c'est le rapport travail/capital. L'analyse marxiste de la société saisit dans leur dynamique toutes les tendances essentielles à partir du rapport central entre travail salarié et capital. La liste de Commoner Une particularité de la liste établie par Commoner n'est pas immédiatement évidente. Selon la présentation incomplète faite par Commoner des processus de chute tendancielle du taux de profit, il faudrait organiser dans un ordre inverse l'échelle des profits des branches industrielles examinées. Son classement des industries, répétons-le, part de celle ayant le plus bas niveau de "productivité du capital" pour aller vers le plus haut niveau, des industries qui intègrent le moins de travail vivant dans la production vers celles qui en absorbent. le plus. Mais les profits effectifs dans ces branches industrielles tendent à se classer selon un ordre exactement inverse. Les profits de l'industrie pétrochimique et pétrolière, branches à haut degré de capitalisation (capital-intensive), tendant à être considérablement plus élevés que ceux de l'industrie du cuir, par exemple. Commoner ne traite pas spécifiquement cette question, bien qu'elle soit des plus importantes dans le débat sur l'énergie. Les trusts pétroliers invoquent les importants investissements, les besoins élevés de capital pour justifier les augmentations de prix. Commoner semble souvent accepter cette affirmation et fournir la réponse suivante : "Oui, vos coûts en capitaux croissent, votre taux de profit décline. C'est ce que Marx a prédit. Le capitalisme ne peut pas faire face à des développements technologiques nouveaux dans le domaine d'énergie." Cependant, la vérité c'est que les monopoles américains du secteur pétrolier se portent fort bien. Ils sont parmi les plus rentables et représentent les trusts capitalistes les plus puissants à l'échelle mondiale. Comment ceci s'accorde-t-il avec la théorie de Marx sur la chute tendancielle du taux de profit qui semblerait plutôt indiquer que les entreprises avec des besoins énormes en capitaux devraient avoir le taux de profit le plus bas. Pour Marx, la résolution de cette contradiction apparente passe par l'analyse des modalités selon lesquelles le système capitaliste cherche à contrecarrer la chute tendancielle du taux de profit. C'est un processus sans fin qui s'exerce à différents niveaux. Supposons, en nous référant à la liste de Commoner, que les produits issus du raffinage du pétrole et les produits de cuir soient effectivement vendus à leur valeur sur le marché. En ce cas, la quantité de travail vivant incorporée dans la production des objets de cuir étant tellement plus élevée et le transfert de valeur minime, les profits dans la branche du cuir seraient fantastiques. Dans le raffinage du pétrole, les coûts des installations et des machines étant immenses et peu nombreux les travailleurs à exploiter, les profits seraient réduits au minimum. Mais une telle situation ne peut durer longtemps. Elle conduirait à un énorme déplacement de capital de la branche du pétrole vers la branche du cuir, car après tout, le capital est avant tout intéressé par le profit. Plus le capital se dirigerait vers le secteur du cuir et plus de produits de cuir seraient fabriqués. Pour les capitalistes, il serait rapidement nécessaire d'abaisser les prix dans cette industrie afin de pouvoir continuer à produire. Le résultat aboutirait à ce que les produits de cuir se vendraient finalement à des prix se situant au-dessous de leur valeur. En même temps, comme le capital sortirait du secteur du raffinage, des pénuries apparaîtraient et les capitalistes pourraient élever leurs prix, en vendant finalement le pétrole au-dessus de sa valeur. Précisément, de tels déplacements de capitaux s'opèrent sans cesse sous le capitalisme et, inévitablement, ils conduisent à une égalisation des taux de profit. Les biens produits à partir d'une composition organique du capital basse tendent à se cendre au-dessous de leur valeur, les biens produits à partir d'une composition organique du capital élevée se vendent au-dessus de leur valeur.
Le monopole Cependant, en même temps qu'il y a une concurrence entre capitaux de diverses branches industrielles, conduisant à une égalisation des taux de profit, il y a aussi une concurrence de plus en plus intense au sein même de chaque branche industrielle, conduisant à des situations de monopole. Le monopole découle aussi des efforts effectués par les capitalistes pour contrecarrer la chute tendancielle du taux de profit, dans ce cas, en cherchant à éliminer la concurrence qui la suscite. Une entreprise introduira de nouvelles techniques si elle peut produire plus de biens à des coûts inférieurs. Mais cela implique qu'elle doit élargir son contrôle sur le marché. D'autres concurrents tentent aussi de faire de même, et si certains ne sont pas éliminés, le marché sera submergé de produits à trop bas prix. Les gros poissons ne peuvent devenir plus gros qu'en mangeant les plus petits. Dans la mesure où le monopole peut réduire la concurrence, il peut aussi retarder de cette manière pour un temps l'introduction de techniques nouvelles et coûteuses. La recherche pour maintenir assez bas le coût des installations et de l'équipement est accompagnée par un effort de contrôle, à l'échelle mondiale, sur les matières premières et l'énergie, afin d'en abaisser aussi les coûts. Les industries favorisées dans ce processus sont précisémenet celles qui possèdent la plus haute composition organique du capital. Comme les coûts du capital croissent, de moins en moins de firmes ou même de trusts peuvent réunir les fonds nécessaires pour se maintenir dans la course. Au même moment, un taux de profit monopolistique moyen s'établit au travers de la concurrence entre monopoles, favorisant une fois de plus les entreprises disposant d'un fort degré de capitalisation. Si nous revenons à nouveau au catalogue de Commoner, nous pouvons comprendre pourquoi le taux de profit tend justement à s'accroître là où Commoner indique le plus bas niveau de "productivité du capital". Plus le coût des marchandises et des matières premières utilisées dans une industrie donnée est élevé, plus le développement d'un monopole est certain. En outre, il existe une tendance à ce que les salaires soient plus hauts dans les secteurs monopolistiques, un fait que Commoner néglige totalement. En 1971, la même année où Commoner indique une productivité du travail déclinante pour les raffineries de pétrole, la chimie et les produits de cuir, le salaire horaire moyen dans ces industries était respectivement de 5,34 $, 4,2 $ et 2,61 $. Sans la possibilité de surexploiter les travailleurs dans des ateliers faiblement syndiqués, une branche comme celle du cuir aurait disparu depuis longtemps. A partir de toutes ces considérations, on peut conclure que les chiffres donnés par Commoner concernant les raffineries de pétrole sont quelque peu trompeurs. Il nous dit qu'en 1971, pour chaque dollar investi dans les installations et les machines, on obtient une valeur ajoutée de 34 cents (selon mes calculs, on obitent 29 cents - D.R.), soit le plus bas niveau de "productivité du capital" de toute la série de branches examinées. Même si l'on dépasse l'illusion que les machines ajoutent une quelconque valeur, on peut toujours constater qu'il y a une somme énorme de capital immobilisé dans les équipements de raffinage du pétrole pour chaque dollar de profit. Cependant, les trusts américains du pétrole ont surmonté cette "difficulté" en établissant le cartel le plus solide et le plus ample à l'échelle mondiale. En 1974, par exemple, l'année après l'embargo sur le pétrole, les investissements américains au Moyen Orient s'élevaient, dans le secteur pétrolier, à 1,613 milliards de dollars. Durant cette année "profitable" ', le rendement de ces investissements s'élevait à la somme fabuleuse de 8,431 milliards de dollars pour cette seule année. Ce qui équivaut à une "productivité du capital" de 5,22 $ par dollar investi, soit environ 22 fois plus que les 29 cents de valeur ajoutée dans les raffineries au Etats-Unis. En outre, les trusts du pétrole obtiennent de gigantesques profits pour les puits qu'ils contrôlent aux Etats-Unis mêmes, ce qui n'apparaît pas dans les statistiques de Commoner ayant trait au raffinage du pétrole. En mettant en relief un seul aspect de la situation des raffineries de pétrole, Commoner passe à côté de ceux qui sont les plus importants pour les trusts du pétrole pris dans leur ensemble. Le capital se dirige sans cesse vers les secteurs connaissant les taux de profit les plus élevés et s'échappe de ceux qui connaissent un taux de profit déclinant. La nature anarchique du système capitaliste est précisément le produit de ces flux et reflux du capital. Ni le charbon, ni le pétrole, ni la pétrochimie, ni l'uranium en tant que tels ne font problème. Le problème n'est autre que l'utilisation par les monopoles capitalistes de ces sources d'énergie. Dans le cadre de la concurrence capitaliste, le monopole le plus fort avancera avec force. Il est vrai, comme Commoner le souligne, que le capitalisme fut frappé par une crise générale du profit en 1974/75. Mais, durant une année de cette crise (74), les trusts pétroliers enregistrèrent le plus fort accroissement de leurs profits. Dans une large mesure, les crises capitalistes sont précisément résolues grâce à l'amélioration des positions des monopoles les plus forts au dépens des plus faibles et spécialement au dépens de la classe ouvrière elle-même. Ce serait une erreur pour le mouvement écologique que de suivre le raisonnement de Commoner, en tentant de convaincre les monopoles que leurs méthodes ne sont pas profitables. Tout d'abord, ce n'est pas vrai. Mais, chose encore plus importante, ceci éloignerait le mouvement de l'axe central des actions de masse contre les monopoles et leurs gouvernements. La technologie Nous arrivons au dernier aspect du caractère contradictoire du progrès technologique sous le capitalisme. Marx lui-même mit en garde contre les dangers qui résultent automatiquement du développement technologique sous le capitalisme. Il insistait sur les effets destructeurs pour le sol des engrais azotés utilisés pour améliorer les récoltes, une pratique que Commoner décrit en détail et critique dans "The Poverty of Power"'. Des engrais artificiels furent introduits dans les années 1840. Ce fut un chimiste allemand, le baron Justus von Liebig, qui attira le premier l'attention sur les effets négatifs de l'utilisation de ces engrais. En 1867, dans le chapitre du premier volume du "Capital" consacré au machinisme et à l'industrie mo-
derne, Marx écrivait : "Un des mérites immortels de Liebig consiste à avoir développé, du point de vue de la science naturelle, le côté négatif - c'est-à-dire destructeur - de l'agriculture moderne." Il poursuivait : "Dans l'agriculture moderne comme dans l'industrie urbaine, la croissance de la productivité et de la quantité du travail mis en œuvre se fait au prix de la destruction de vastes espaces et de l'usure de la force de travail par la maladie. D'ailleurs, tous les progrès dans l'agriculture capitaliste sont des progrès dans l'art non seulement de voler le travailleur, mais aussi le sol; tout progrès dans l'accroissement de la fertilité du sol pour un temps donné est un progrès vers la ruine des fondements mêmes de la fertilité. Plus un pays initie son développement à partir de l'industrie moderne, comme les Etats-Unis par exemple, plus ce processus de destruction est rapide. La production capitaliste, dès lors, développe la technologie en détruisant la source originale de la richesse : le sol et le travailleur. Les contradictions des progrès de la technologie capitaliste se développent sur plusieurs plans. La tendance à la chute du taux de profit possède elle-même des effets contradictoires. D'une part, très conscients du coût des investissements en capital, les capitalistes résistent aux progrès de la technologie. D'autre part, cependant, lorsque la concurrence les met le dos au mur et les contraint à engager une révolution technique, des conséquences explosives et destructrices en découlent. Pour le système capitaliste, la santé, la sécurité et l'environnement • sont des facteurs de troisième ordre. La technologie n'est pas développée et introduite dans le procès de production à partir de la prise en considération des besoins humains, mais seulement pour défendre et accroître les profits. C'est le profit -et le profit seulement - qui détermine l'introduction des innovations techniques et leur utilisation sous le capitalisme. Quand une invention est profitable - comme la classe dominante croit que les usines nucléaires le sont, à condition que les subsides gouvernementaux soient suffisants - elle est introduite. Quand une invention ne s'avère pas suffisamment profitable - telle l'énergie solaire ou les voitures électriques - elle est tout simplement ignorée (non intégrée dans la production). Les besoins humains ne peuvent entrer dans cette équation sans miner et dérégler le système capitaliste en tant que tel. C'est pourquoi la bourgeoisie craint ceux qui, comme les manifestants de Seabrook, affirment que la santé et la préservation de l'environnement doivent être considérées en premier lieu. L'introduction de nouvelles technologies sous le capitalisme est aussi, comme Commoner le saisit, une attaque contre le niveau de vie des travailleurs. Commoner, comme nous l'avons vu, est favorable au retour à des types d'industrie utilisant beaucoup de force de travail afin de créer des emplois pour les chômeurs. Fabriquer des chaussures en cuir procure plus d'emplois que la production de chaussures en platique. Mais nous avons aussi vu que les salaires dans le secteur du cuir sont beaucoup plus bas. Il est crucial de répondre aux dangers créés par les méthodes capitalistes de développement en avançant des revendications qui visent à protéger les travailleurs et non pas des revendications qui accroîtraient encore le poids qui pèse sur leurs épaules.
Si des technologies particulières sont prouvées dangereuses et portent détriment à la société - comme c'est le cas pour les réacteurs à fission nucléaire - les travailleurs doivent se joindre aux mouvements écologistes et réclamer que ces projets ruineux soient mis à l'écart. Dans quelques cas, cela peut impliquer un retour à des processus de production incluant plus de travail vivant, du moins pour une période. Si les conditions de travail dans une entreprise mettent en danger la santé ou menacent l'environnement, les travailleurs doivent avoir le droit de mettre fin au fonctionnement de cette entreprise. Une telle possibilité est nécessaire non seulement sous le capitalisme, mais aussi sous le régime de gouvernement ouvrier et dans une société socialiste. L'élimination d'une innovation technologique jugée dangereuse dans un certain domaine ne doit pas mettre fin à la poursuite de la recherche de techniques plus productives afin de rendre la vie plus facile et le travail moins pesant. Dans une économie socialiste démocratiquement planifiée, le développement technologique doit prendre d'abord en compte tous les besoins humains, y compris la santé et la protection des équilibres écologiques. Les travailleurs ne doivent pas payer pour l'élimination de conditions de production peu sûres et peu saines par un abaissement de leur niveau de vie ou la perte de leur emploi. Au même titre, ils ne doivent pas être les victimes de l'introduction de nouvelles technologies. La diminution de la semaine de travail Deux revendications traditionnelles du mouvement ouvrier correspondent à ces exigences : la réduction de la semaine de travail sans diminution de salaire; des salaires conformes aux tarifs syndicaux pour les travailleurs à la retraite et au chômage. Si les progrès technologiques permettent aux entreprises de produire plus de biens avec moins de travailleurs, nous devons répondre : Pas de licenciements. Aucun travailleur ne sera licencié ! Travaillons moins d'heures sans réduction de notre salaire ! Ces revendications visent à faire payer aux capitalistes le coût de la technologie. Le mouvement écologiste ferait un grand pas en avant en reprenant les revendications pour lesquelles les travailleurs se sont battus depuis un siècle : la forte réduction des heures de travail nécessaire pour tous les travailleurs, partout, afin que les masses puissent participer pleinement au développement de la société humaine. Le livre de Commoner fournit des arguments convaincants pour remplacer l'anarchie capitaliste par la planification socialiste. Et le mouvement socialiste peut beaucoup y apprendre. En même temps, les écologistes ont beaucoup à apprendre des marxistes. Ils doivent élargir leur analyse, comme Commoner le suggère, afin de saisir les racines capitalistes de la crise de l'environnement. Et ils doivent joindre leurs forces à celles de la classe ouvrière dans le combat visant à remplacer le capitalisme par le socialisme. NOTE (1) BTU : British Thermal Unit. Les principes de la thermodynamique étendus à la chimie décrivent les changements dans l'énergie et l'entropie qui se produisent lors d'une réaction chimique. Des tables existent qui indiquent la capacité calorifique pour chaque type de combustible. Le nombre de BTU se rapporte à la quantité de chaleur pour chaque unité de combustible consommée.