Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ISRAEL

La politique de Menahem Begin au Moyen-Orient : l'objectif et les moyens

· Inprecor n° 110, 12 octobre 1981 · p. 33-35 · 2 835 mots

Palestine et Israël Liban États-Unis

U cours des derniers mois, on a beaucoup parlé de l'avia-

A ton israélienne: d'abord après le bombardement de la

- centrale nucléaire irakienne de Tamouz près de Bagdad qui a fait plusieurs centaines de victimes. Tout se passe comme si l'avenir des peuples du Proche-Orient se jouait dans les salles de l'état-major de l'armée de l'air sioniste.

Ceux qui ont cru que la terrible aventure dans le ciel de

Bagdad n'était qu'une manœuvre électorale de mauvais goût

Maya EDRI

Michel WARSCHAWSKI

Même si cela a été dit avec des formules qui rappellent plus les vociférations sur les marchés que l'ambiance feutrée des salles de réunion de la commission des

Affaires extérieures et de la Sécurité du

Parlement israélien, les projets politiques de Begin ont été clairement définis au cours de sa campagne électorale : détruire l'OLP (Organisation de libération de la

Palestine), empêcher tout renforcement du potentiel militaire des Etats arabes ;

maintenir la souveraineté juive en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

DU GOUVERNEMENT BEGIN

Chacun de ces objectifs, et a fortiori les trois ensemble, exige une politique d'agression permanente qui se doit de déboucher, à terme, sur une confrontation d'ensemble dans la région. Non seulement le gouvernement israélien ne craint pas une telle éventualité, mais, en fait, il la souhaite de tout cœur, et cela pour plusieurs raisons. Tout d'abord et avant tout, changer radicalement, grâce à une victoire militaire qui ne fait aucun doute aux yeux des dirigeants racistes de l'Etat et de l'armée sionistes, les rapports de forces entre Israël et les Etats arabes

En effet, d'ici six mois, le retrait du

Sinaï sera achevé, à moins évidemment que le régime de Sadate ne tombe, ou que les pressions des colons du Goush Emounim ne parviennent à obtenir de Begin qu'il mette fin à l'application des traités de paix avec l'Egypte. A ce moment, se posera dans toute son acuité la question de l'avenir des territoires de Cisjordanie et de Gaza qui constitue le second volet des accords de Camp David. Or Begin ne veut pas entendre parler de retrait israélien de ces territoires qui font, à ses yeux, partie intégrante du patrimoine national.

Faire traîner les pourparlers sur l'autonomie n'est qu'un palliatif qui sera complètement inefficace dès lors que Sadate aura récupéré le Sinaï.

au Proche-Orient:

l'objectif et les moyens

raux de Begin et de son équipe. Le seul moyen de mettre fin aux pressions du président égyptien et des Etats-Unis qui sont les garants, aux yeux de l'Egypte et des régimes arabes, des accords de Camp David, est de changer radicalement le rapport de forces dans l'O rient arabe, même si le prix d'une telle doit être de pousser certains Etats arabes dans les bras de l'Union soviétique, ce qui ne serait pas nécessairement pour déplaire aux dirigeants sionistes qui rêvent de redevenir le seul appui sérieux de l'impérialisme dans la région. Une victoire militaire d'envergure contre un ou plusieurs Etats arabes provoquerait une réaction en chaîne dont l'un des ré sultats serait de réduire sensiblement le caractère central de la question palestinienne dans la stratégie d'ensemble de l'impérialisme et de ses alliés arabes.

A cette raison majeure, on se doit d'ajouter deux autres facteurs qui, même s'ils sont d'importance secondaire, ont leur poids propre dans le choix des oriengouvernement Begin. part, l'importance de plus en plus grande de la caste des officiers qui dispose de nombreux relais dans le gouvernement et dans l'appareil politique de l'Etat sioniste, et pour laquelle la guerre est un objectif nécessaire pour leur avancement et la de leurs ambitions. D'autre part, l'espoir, partagé par nombre de politiciens tant du Likoud que du Bloc travailliste, qu'une guerre mette fin à la grave crise sociale, au marasme et à l'effritement de l'union sacrée qui frappent de-/ puis plusieurs années l'Etat juif.

L'orientation ouvertement belliciste du gouvernement Begin a été immédiatement confirmée par la nomination du général Sharon - ancien commandant de la tristement célèbre équipe de tueurs nommée « Commando 101 » et farouche supporter du Goush Emounim — à la tête du ministère de la Défense, et les changements de personnel auquel ce dernier a immédiatement procédé dans l'état-major, remplaçant nombre d'officiers « intellectuels » par des baroudeurs de la nouvelle génération pour qui la guerre est non seulement une carrière mais aussi un idéal et la politique une subtilité encombrante.

ISRAEL ont d'ailleurs rapidement dû changer d'avis. Dès la clôture du scrutin de juin 1981 et la remise en place de l'équipe Begin, l'offensive militaire reprenait, sur une plus grande échelle, et obligeait tout le monde - en Israël. dans les pays arabes comme à l'étranger — à prendre au sérieux les slogans électo-

Mais c'est au Liban que, moins de dix jours après les élections, le nouveau gouvernement a mis en pratique ses projets politiques et militaires, affirmant sans équivoque, et aux yeux du monde tout entier, que les discours hystériques de Begin pendant la campagne électorale n'étaient pas de la démagogie mais bien l'expression d'un programme que le Likoud veut réaliser le plus rapidement possible.

LA GUERRE DES 14 JOURS ...

La présence permanente, politique et militaire, de l'Etat sioniste au Liban poursuit un double objectif : premièrement, détruire la force militaire et politique du mouvement de libération national palestinien qui se trouve au Liban depuis sa défaite de septembre 1970 en Jordanie ; deuxièmement, étendre l'influence politique et militaire de l'Etat sioniste et, ac cessoirement aussi, ses marchés. Ce double objectif est réalisé par l'articulation de plusieurs moyens : l'occupation de fait du Sud-Liban, une alliance politique et militaire avec certaines des forces chrétiennes d'extrême droite, une intervention militaire permanente, sous forme d'attaques par voie de terre, bombardements aériens et maritimes, survol permanent du territoire libanais...

Aux yeux des dirigeants sionistes, et cela bien avant que Begin n'ait pris le pouvoir, le Liban est un protectorat israé. lien et syrien, en aucun cas un Etat indépendant (ce n'est pas par hasard qu'Israël a soutenu l'invasion syrienne en 1975). Le Liban est aussi un terrain de manœuvre propice pour lancer, quand Tel Aviv le jugera nécessaire, une escalade contre la Syrie, comme l'a montré la provocation de Zahlé en avril dernier.

Du côté israélien, l'offensive de juillet contre le Liban et contre les forces armées palestiniennes n'avait donc rien de particulier, si ce n'est le caractère sauvage du bombardement sur Beyrouth. Ce qui pousse nombre de commentateurs à voir dans ce que l'on appelle déjà en Israël la « Guerre des 14 jours » un tournant dans la situation au Proche-Orient, c'est la riposte du mouvement national

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palestinien et les conséquences combinées de cette riposte et des massacres de Beyrouth.

En effet, au Sud-Liban et au nord de la Galilee, c'est une veritable guerre qui s'est déroulée entre les forces armées israéliennes et celles du mouvement natiopalestinien. A chaque bombardement israélien, les Palestiniens ont riposté par des tirs de katioucha et d'artillerie dont l'efficacité n'était pas moindre que celle de leurs ennemis. Les deux tentatives d'attaques par voie de terre se sont soldées, selon les spécialistes militaires du quotidien Haaretz, par un échec sanglant, les Palestiniens se battant quasiment au corps-à-corps pour repousser les forces

Pendant quatorze jours, l'armée israélienne a été incapable de prendre le dessus, non seulement dans ses projets offensifs, mais même dans la défense de son propre territoire. Pour la seconde fois en moins de six mois, le gouvernement Begin s'est embourbé dans ses propres provocations, prenant des initiatives sans en calculer leurs conséquences et en sous-estimant énormément les capacités de riposte politiques et militaires de ses adversaires. Les menaces de Begin se sont avérées être fanfaronnades. n'ont pas quitté le sol libanais, les tirs de katiouchas sont non seulement tombés sur Kiryat Shmoné, mais encore Tsahal (l'armée sioniste) s'est avéré incapable d'y mettre fin, ne serait-ce que provisoire... ET LA DEROUTE ISRAELIENNE

« On ne peut pas vaincre une armée guérilla par des bombardements aériens, c'est aussi inefficace que de bomL'armée israélienne à Jérusalem. (DR)

barder des mouches », est obligé de reconnaître Eitan Haber, dans un article de

Aharonot du 24 juillet, lequel il tire un bilan d'échec sans appel de la Guerre des 14 jours, et prédit que le Liban va devenir le Vietnam du Moyen-Orient et qu'il serait temps que les dirigeants israéliens apprennent l'expérience américaine que les bombes sont inefficaces pour résoudre des problèmes politiques.

Les Palestiniens peuvent à juste titre se vanter d'avoir infligé une défaite, autant politique que militaire, à l'Etat d'Is-

Tout d'abord, en confirmant que, loin d'être un petit groupe de terroristes, ils étaient capables de mettre en échec une des meilleures armées du monde. Deuxièmement, en montrant dans les faits qu'une solution militaire à la question palestinienne devenait de plus en plus utopique, et qu'Israël n'aura, terme, pas d'autre choix que de traiter avec le mouvement national palestinien. Finalement, en imposant, pour la première fois, un cessez-le-feu à l'armée sioniste obligée de traiter directement et ouvertement avec un mouvement (l'OLP) que l'ensemble des formations sionistes refusent de reconnaitre. L'opposition travailliste s'est d'ailleurs fait un plaisir de critiquer Begin pour avoir reconnu de facto l'OLP et signé avec elle un cessez-le-feu.

Mais la déroute israélienne dépasse de loin les limites du conflit qui a opposé les forces sionistes et palestiniennes en juillet. Washington a su utiliser cette situation nouvelle pour réduire les marges de manœuvre de l'Etat sioniste au Liban. Israël peut difficilement lancer une opération pour obliger les Syriens à retirer leurs missiles du Liban, les bombardements et autres provocations militaires des milices chrétiennes du commandant

Sont dû être sensiblement réduidien ont réussi à obtenir des forces chrétiennes libanaises qu'elles prennent leurs distances par rapport à Israël.

A ce propos, Yoram Hamizrahi, l'un des meilleurs spécialistes de la politique israélienne au Liban, tire un bilan peu optimiste dans le numéro du quotidien Haaretz du 9 septembre 1981 : « Ces derniers jours, on peut difficilement se débarrasser de l'impression que certains politiciens ne réalisent pas encore que leurs amis Gémayel et Chamoun sont tout à fait capables de leur tourner le dos, et cela malgré le fait que la plupart des experts de la question libanaise sont persuadés que l'érosion dans les relations (entre les Israéliens et la droite chrétienne) va s'accentuer... Si tel était le cas, nous pouvons affirmer que l'ère de l'intervention israélienne intensive au Liban est terminée, ou du moins a changé qualitativement, ce qui nécessite une réévaluation rapide de la situation et une nouvelle approche... L'ensemble des réactions aux derniers développements laisse penser que la politique israélienne au Liban n'a aucun programme à long terme, aucun objectif précis. »

LES HABITANTS DE KIRYAT

SHMONE ONT REVOTE ... AVEC LEURS JAMBES Si c'est avant tout Washington qui a obligé Israël à cesser le feu au Sud-Liban, en l'empêchant de poursuivre une escalade qui risquait de mettre l'ensemble de la région à feu et à sang, Begin s'est empresd'açcepter le diktat américain après avoir saisi les dimensions de l'impact de cette guerre sur la population israélienne. Les habitants de Kiryat Shmoné, typique ville d'immigrants à la frontière libanaise, n'aiment pas les Palestiniens. Dans leur grande majorité, ils ont voté Likoud et applaudi aux fanfaronnades de Begin qui avait promis que plus jamais un obus ne tomberait sur leur ville et que Yanosh et Rafoul (diminutifs affectueux du chef d'état-major de la région Nord et du chef de l'armée israélienne) étaient prêts à retirer les missiles syriens du Liban si l'émissaire de Reagan, Philip Habib, échouait dans sa mission...

Mais les obus sont tombés sur Kiryat Shmoné et sur Naharya, et sur nombre d'autres localités juives de Galilée. Et Yanosh et Rafoul n'ont pas su arrêter l'avalanche meurtrière. C'est avec leurs jambes que les habitants de Kiryat Shmoné ont voté pour le cessez-le-feu. Sur 15 000 habitants, moins de 2 000 sont restés dans la ville bombardée ; à Naharya, les usines ont dû cesser la production et les hôtels sont restés vides en pleine saison touristique. Même dans les kibboutzim, l'élite de la société israélienne a évacué ses enfants vers les centres urbains plus au Sud. Chaque visite de membres du gouvernement, et accessoirement de l'opposition travailliste, a été l'occasion de manifestations violentes, les habitants exigeant péle-mêle des abris, du travail et des subventions diverses.

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Pendant ce mois de juillet, on était très loin de l'esprit fanfaron qui a marqué la campagne électorale. Et si les manifestations contre l'agression au Liban sont restées limitées à une petite frange de militants, les médias n'ont pas pu cacher l'opposition grandissante à la politique de Begin au Liban qui, à juste titre, apparaissait sans perspectives. Une chose est d'applaudir quand l'aviation détruit la centrale atomique irakienne, une tout autre chose est d'accepter une guerre d'usure et de payer directement le prix que la politique belliciste de Begin exige de la population juive.

La réaction des masses juives à la dernière aventure guerrière du gouvernement sioniste dément radicalement l'évaluation que fait la grande majorité de la gauche en Israël quant à la signification du vote populaire en faveur de Begin. Le vote rien que les masses israéliennes sont aujourd'hui plus prêtes qu'auparavant à faire les sacrifices qu'exige la politique militariste du nouveau gouvernement. Les derniers événements tendent à prouver l'inverse : la crise de confiance des masses israéliennes envers la politique d'agression permanente — la seule politique cohérente du gouvernement sioniste venue une donnée irréversible de la réalité israélienne, determinant dans mesure la profondeur de la crise sociale de l'Etat juif.

Au moins autant que le rapport des forces militaires entre Israel et le monde arabe, c'est l'impact de la résistance héroique du peuple palestinien sur les masses ouvrières juives qui limite aujourd'hui les capacités d'intervention militaire du régime sioniste contre le monde arabe.

Empêcher à tout prix le retrait des territoires palestiniens occupés en juin 1967, voilà l'objectif numéro un que s'est fixé le nouveau gouvernement israélien et que Begin a essayé de défendre au cours de ses entretiens avec le président Reagan. Ce n'est pas là une tâche facile. Washington veut stabiliser les régimes qui lui sont proches, en particulier l'Egypte et l'Arabie Saoudite. Pour cela, il est nécessaire de désamorcer la bombe palestinienne et de liquider les séquelles de l'agression israélienne de juin 1967. C'est à Israël de payer le prix de la stabilisation impérialiste de l'Orient arabe, comme l'indiquent très clairement les accords de Camp David qu Israël a ratifiés sans aucune intention appliquer, au moins en ce qui concerne la Cisjordanie et la bande de Gaza.

MERCENAIRES DE

L'IMPERIALISME AMERICAIN

Qu'est-ce que Begin et Sharon peuvent proposer en contrepartie pour Washington? Une nouvelle attaque contre les régimes arabes encore liés à l'Union soviétique? Ce serait, pour l'instant, contre-productif du point de vue des intérêts de l'impérialisme, qui, à juste titre, craint un effet boomerang sur les masses arabes. Begin a donc tenté de vendre une nouvelle marchandise à Reagan, apparemment plus adaptée à la politique de l'administration américaine qui veut mettre d'avantage l'accent sur l'intervention militaire, que ce soit en Amérique centrale ou au Proche-Orient. Begin a donc proposé une « collaboration stratégique » entre Washington et Tel Aviv. Il ne s'agit pas seulement de services politico-militaires rendus par l'Etat sioniste à l'impérialisme US : cela constituait déjà la base même des relations entre Israël et l'impérialisme depuis de nombreuses années. Ce que Begin tente d'obtenir ces derniers jours, c'est le droit de servir directement

Soldat israélien devant son char Centurion. (DR) l'armée américaine (dépôts d'armements sur le territoire israélien, bases pour la Vle Flotte et l'aviation américaine dans les ports et les aéroports israéliens), et de servir de force d'intervention loin des frontières de l'Etat juif (Emirats arabes unis, Ethiopie et Pakistan si cela s'avère nécessaire) face aux menaces soviétiques et autres « subversions ». «Nous sommes un investissement stratégique pour les EtatsUnis, et un élément central pour la nouvelle politique de l'administration Reagan », voilà en substance ce que Begin a déclaré au nouveau président américain, tentant de lui faire partager l'opinion que, somme toute, la question palestinienne et la Cisjordanie étaient de bien peu de poids face à ces considérations globales.

S'il n'est pas exclu que Ronald Reales ration e les sen

Alexander Haig, essaient d'utiliser les misioniste pour leurs projets en Asie occidentale et dans la Corne de l'Afrique, il est néanmoins douteux qu'en échange Washington accepte de miser toutes ses cartes sur l'Etat d'Israël et de se mettre à dos l'Arabie Saoudite et les autres régimes bourgeois arabes. Ce qui est encore moins sûr, c'est la disponibilité des masses israé. liennes à jouer directement le rôle de mercenaires des intérêts américains. Car, si nous sommes de plus en plus témoins peu d'enthousiasme des travailleurs juifs d'Israël à faire des sacrifices tout ce qui apparaît directement lié à la sécurité de l'Etat juif, il n'y a aucune raison pour que de tels sentiments changent quand il s'agira de se battre pour les intérêts pétroliers de la société US Exxon dans le golfe Persique.

Maya EDRI Michel WARSCHAWSKI Tel Aviv, 12 septembre 1981.

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