Varsovie. - La tonalité défensive de la plupart des articles de la presse officielle traitant des exigences de Solidarité montre que les bureaucrates en place ne sont pas sûrs de leur affaire. La bataille de fraction au sein de la direction du POUP semble plus âpre que jamais. M. Hubiak, membre du Bureau politique, affirmait au lendemain du ler Congrès national de Solidarité : « L'élaboration d'une nouvelle forme du pluralisme fondée sur l'unité nationale (...) est une tâche importante pour le parti (...). Celui-ci doit devenir une force qui lutte non pas contre Solidarité mais pour Solidarité. » A quoi lui ré. pondaient les propos d'autres représentants de la bureaucratie, membres de la direction de Varsovie, affirmant lors d'une réunion de leur Comité régional : « Solidarité torpille toutes les proposinational de Solidarité
Reportage en Pologne tions visant à améliorer la situation du pays. » Dans la résolution finale adoptée lors de cette réunion, l'accent fut mis sur la nécessité de se battre contre les extrémistes qui agissent à l'intérieur du syndicat. L'aile dure du pouvoir, qui refuse la perspective d'un front d'unité nationale, tente de mobiliser les réservistes de l'armée et de les dresser contre une partie du mouvement de masse en ayant recours aux discours sur le désordre et le hooliganisme. Ainsi, à Nysa, pouvoir militaire local parvint
June partie des réservistes - dont 60 % étaient des ouvriers membres de Solidarité - de monter dans un car pour une expédition punitive contre de prétendus « semeurs de désordre » à Gorzow (où, bien sûr, ils ne trouvèrent
Ce type de pression existe un peu partout avec des succès modérés. Le téléphone arabe fonctionne toujours en Pologne, et dès lors que les bulletins de Solidarité commencent à diffuser des informations sur ce type d'opérations, la marge de manœuvre des bureaucrates se voit singulièrement limitée.
« Que faire ? » ; « Y aura-t-il assez de charbon ? » ; « Où en est-on avec le rationnement du sucre ? » ; « Les appartements seront-ils chauffés cet hiver?» - tous ces titres qui font la « une » de la presse quotidienne en disent plus long que de longs discours sur l'incurie des autorités en place. On comprend dès lors leur crainte d'avoir à affronter les travail. leurs. Les ministres Krzak et Krasicki, qui ont dû venir s'expliquer devant le Congrès du syndicat sur la hausse du prix des cigarettes, ont pu mesurer que l'esprit des grèves de Gdansk d'août 1980 était toujours là.
La menace de grève générale revint
UN PAS EN AVANT DANS LA CONSTRUCTION DE SOLIDARITE dans un si grand nombre de déclarations, que Lech Walesa finit par prier les représentants du pouvoir d'aller téléphoner à « leur Premier ministre » pour lui dire de suspendre l'augmentation prévue sous peine de voir le Congrès prendre des mesures d'urgence ...
Pourant, le lendemain, les avaient augmenté et Lech Walesa - reve-
Pour ceux qui en attendaient tout, le Congrès de Solidarité aura été l'objet de critiques, de rancœurs et de déceptions. Pour ceux qui - comme nous - sont conscients qu'il s'agissait d'un premier Congrès, s'inscrivant dans un processus, il est clair qu'il s'agit-là d'un pas en avant dans la construction de ce mouvement, avec toutes les contradictions inhérentes à « un syndicat de 10 millions de membres né il y a à peine un an ».
Certes, on a beaucoup crié à la manide toutes parts, mais les faits sont là : les délégués ont appris sur le tas comment travailler à 900 pour discuter un projet de programme élaboré par douze commissions entre les deux sessions du Congrès. Un projet inégal, souvent vague ou alambiqué, dans la mesure où la préoccupation de parvenir à des compromis l'avait trop souvent emporté sur la volonté de clarification. Mais un projet pris au sérieux par la majorité des délégués qui avaient conscience du caractère historique de ce programme élaboré et voté démocratiquement par une organisation indépour la première fois depuis Non seulement ils y ont apporté de multiples amendements de détail, mais
- au-delà de tous les flous et de toutes les carences qui peuvent subsister — ils lui ont donné une colonne vertébrale en y in-
June notion essentielle: celle du contrôle social et de l'exigence des travailleurs de prendre leurs attaires en main dans tous les domaines de leur vie.
Grzegorz Palka, de Lodz, ne proposait-il pas la mise en place d'un organe de contrôle de l'économie au niveau national en insistant sur le fait que seul un contrôle de Solidarité et de Solidarité des paysans individuels sur une telle instance permettait de défendre les intérêts de la société et d'empêcher qu'un tel organe ne devienne une fiction ? Cette proposition fut finalement refusée, notamment parce qu'un délégué demanda à la salle : « Mais si nous faisons cela, c'est que nous essayons carrément de prendre le pouvoir; moi, je ne suis pas mandaté pour ce-
La volonté de contrôle sur tous les aspects de la vie sociale s'est exprimée en particulier dans le débat sur la résolution concernant les augmentations des prix. Contre le texte plus que modéré présenté par la Commission des résolutions, la majorité du Congrès devait adopter le projet de Karol Modzelewski, mettant la grève générale d'avertissement à l'ordre du jour, si les autorités refusaient d'obtempérer devant l'exigence des travailleurs. Par son contenu, cette résolution confirme la vonant en arrière - prêchait la modération. Fallait-il en conclure que Solidarité avait perdu la partie ? Non, car les annonces de grèves régionales qui tombaient alors sur les télex poussaient la majorité des délégués à voter une résolution d'ensemble sur le contrôle des prix, dont la dynamique est une remise en cause directe du pouvoir de la bureaucratie. lonté du prolétariat polonais d'en décou-
Elle montre à l'évidence que Solidarité ne saurait se confiner aux tâches d'un syndicat traditionnel mais qu'il entend bel et bien élargir son activité à toutes les sphères de la vie politique et sociale.
DEMOCRATIE
ET COURANTS DE PENSEE
L'existence de divers courants de pensée et l'émergence de regroupements autour d'objectifs communs a été une des révélations du Congrès.
Les militants engagés dans la construction du mouvement des conseils ouvriers, en particulier, sont apparus comme le pôle le plus radical du Congrès, se montrant capables à plusieurs reprises de faire prévaloir leur point de vue grâce à un travail d'explication et aux initiatives qu'ils ont su prendre dans les moments décisifs. Qu'il s'agisse de la déclaration sur la Loi d'autogestion signée par 60 délégués présentant une position alternative à celle du projet du texte hyper-modéré proposé au Congrès par la Commission des résolutions, ou de la déclaration signée par trois d'entre eux dénonçant les manipulations des directions d'entreprises (cf. Inprecor numéro 110, du 12 octobre 1981, p. 13).
De leur côté, les courants les plus droitiers ont également commencé à se regrouper. Tel le Club au service de l'Indé. pendance, impulsé entre autres par A. Macierewicz, W. Ziembinski et le professeur Kurowski. Quels que soient les désaccords de fond que nous ayons avec les idées nationalistes et le profond mépris qu'affichent certains des membres de ce groupe à l'égard des capacités d'auto-organisations de la classe ouvrière, il ne reste pas moins que leur idée de créer un « club de discussion » exprime un besoin de clarification qui commençait à se faire sentir chez certains délégués.
Cependant, la notion même du droit de tendance est loin d'avoir émergé en tant que telle au sein du Congrès, contrairement à ce qui s'était passé lors des élections régionales de Lodz, où le « Groupe des indépendants » avait pris l'initiative de former une tendance sur des bases al-
Comme beaucoup le relevèrent par la suite, l'atmosphère de chasse aux sorcières qui régnait à certains moments dans les couloirs du Congrès n'était pas sans rappeler les pires méthodes du POUP, fort justement dénoncées par Solidarité. Cela eut pour résultat d'éliminer de la Commission nationale la plupart de ceux qui se réclamaient d'un courant de pensée dé.
terminé, qu'il s'agisse de la KPN, du KOR, des militants du mouvement pour l'autogestion (à l'exception de G. Palka, élu au premier tour du scrutin avec l'un des scores les plus élevés), ou des membres et ex-membres du POUP. Ces derniers sont d'ailleurs les victimes les plus évidentes du sentiment de haine antibureaucratique qui prévalait parmi les délé-
La manière dont se déroulaient les élections permit aux éléments les plus modérés - et en particulier aux candidats proches de Lech Walesa et des experts catholiques - de remporter un nombre de sièges sans relation directe avec la place qu'ils avaient occupée dans les débats du Congrès.
On assista ainsi au paradoxe suivant : le Congrès n'élit Lech Walesa président que de justesse au premier tour - ce qui exprimait autant le rejet de ses méthodes peu démocratiques qu'une défiance politique face au compromis qu'il venait de passer avec les autorités sur l'autogestion mais, en éliminant la plupart de qui avaient une ligne alternative à la sienne, que ce soit sur le plan politique ou du point de vue de la compréhension de la démocratie, il lui donna ensuite une base de manœuvre énorme pour continuer à diriger le mouvement comme il l'entendait. Ainsi, en dépit de la défiance qui s'était exprimée en début de la seconde session du Congrès à l'égard des experts ayant poussé à la signature du compromis sur l'autogestion - défiance qui s'est exprimée à nouveau dans le refus des délégués d'élire R. Bugaj et B. Geremek à la direction du syndicat —, il est à craindre que les éléments les plus modérés parmi les experts continueront à peser d'un poids non négligeable sur les prises à l'avenir. Lech Walesa n'a-t-il pas clairement annoncé ses intentions lors de la discussion qui précéda son élection ? A un délégué qui lui demandait s'il respecterait toujours la volonté de la majorité, il a répondu : « Non, cela dépend ! » Et à celui qui lui demandait quel était son programme, il répondit: « M'entourer de bons experts !» LE FRONT D'UNITE NATIONALE
Or, on sait qu'elle est l'orientation de ceux en qui il a confiance. Dans une interview donnée récemment à la presse occidentale, B. Geremek ne cache pas son appui à la perspective d'un gouvernement de front national, avancée dès le début de l'année par le général Jaruzelksi, et dont l'idée a été relancée à la fin de l'été par une série de personnalités, proposant explicitement que les forces liées au POUP, à l'Eglise et à Solidarité coopèrent au sein d'un tel gouvernement.
Les articles appuyant un tel point de vue sont foison. Non seulement dans la hebdomadaire, mais dans l'organe central du POUP, Trybuna Ludu. Au sein du Bureau politique, c'est Stefan Olszowski qui se montre le défenseur le plus acharné de cette ligne : « Nous n'avons jamais attaqué les travailleurs qui sont entrés avec espoir dans Solidarité
pour créer de meilleures conditions de vie et de travail. (...) Le Bureau politique affirme au contraire la nécessité de tenter tout ce qui est possible pour œuvrer à une entente avec tous ceux qui ne sont pas contre le socialisme. (...) Proposons à toutes les forces patriotiques de participer à un front d'unité nationale, un front d'entente et de coopération, créant les conditions pour une collaboration dans un Etat socialiste », devait-il dire dans une interview du 22 septembre. Trois jours plus tard, la publication de la « Lettre des 35 » - signée entre autres par le député R. Reift, dirigeant du groupe catholique PAX, qui est aujourd'hui un lien entre la bureaucratie et la hiérarchie catholique, le cinéaste Andrzej Wajda, l'écrivain connu Kazimierz Brandys et le journaliste enfant terrible du POUP Stefan Bratkowski - venait appuyer ces propos, montrant l'écho que cette proposition avait au sein de certaines couches de l'intelligentsia. Tout le sens de cette lettre ouverte, adressée au gouvernement, au POUP, à Solidarité et à toutes les organisations sociales de la République populaire de Pologne, est en effet de proposer une collaboration loyale entre tous.
Mais collaborer pour faire quoi ? La déclaration du Conseil des ministres à propos de la réforme économique en donne une réponse : « La tâche de l'heure, c'est de remettre de l'ordre dans l'économie et dans l'organisation des entreprises, de remettre à l'honneur la discipline, de renforcer le pouvoir du directeur de mannière à ce que la réforme puisse se mettre en place sur des bases solides. » (Trybuna Ludu, 14 octobre). Comment imaginer dès lors que, si la direction de Solidarité fait un compromis avec le gouvernement sur la question de la hausse des prix par exemple, celui-ci puisse se faire autrement que sur le dos des travailleurs ?
Une telle solution se heurte cependant au sentiment - que renforcent chaque jour les innombrables exemples de gabegie bureaucratique, de gaspillage voire sabotage - que le parti et le gouvernement sont incapables de sortir le pays de la crise, ou même d'y contribuer. Dès lors, rien d'étonnant à ce que, malgré le vote de la résolution du Congrès leur demandant de ne pas s'engager dans les luttes dispersées, les travailleurs s'impatientent et annoncent leur intention d'en-
Soutenes
polonais l
trer en grève immédiate si les choses ne pas. La liste des entreprises et des régions en grève ou en rupture de négociation avec les autorités locales dressée chaque soir par Express Wieczorny est impressionnante. C'est dans toutes les parties du pays que les luttes démarrent de-
LE DEVELOPPEMENT
DES CONSEILS OUVRIERS
" C'est le chaos ! », est la phrase que entend le plus communément cours d'une journée. Partout dans les bus, dans les trains, dans les queues, les gens protestent, tempétent, et la tension monte. Face à cela, il n'est qu'une seule voie susceptible de permettre de sortir de la crise : c'est celle de l'autogestion et du contrôle social avec la mise en place de conseils ouvriers dans toutes les entreprises et la création de commissions locales de travailleurs décidés à prendre leurs affaires en main dans le domaine social en imposant les mesures qui répondent aux besoins les plus urgents.
Car, si Texplosion sociale actuelle garde un caractère purement défensif, si les travailleurs ne passent pas eux-mêmes à l'action pour imposer une modification de l'ordre économique et politique actuel, on peut craindre que la pénurie qui n'en finit plus n'ait raison de l'énergie de la classe ouvrière. Si la situation empire encore, si aucune alternative n'apparaît, le découragement finira pas l'emporter et les bureaucrates pourront alors imposer leur « solution », qu'il s'agisse d'un gouvernement de front national visant à récupérer le mouvement ou au contraire d'un gouvernement musclé décidé à le mater, ou des deux à la fois ...
Mais les travailleurs n'ont pas dit leur dernier mot, comme le prouve l'afflux des demandes d'aide qui parviennent aux bureaux locaux ou régionaux d'information pour la mise en place des conseils ouvriers, depuis la fin des Congrès et le vote de la résolution sur l'autogestion. Et l'ampleur de ce mouvement n'est pas sans rappeler ces longues files de travailleurs, qui, il y a un an, se formaient devant les locaux de Solidarité, quand des sections locales naissaient un peu partout. BAMORZAD, SOLIDARNOSC, BIUROKRACJA
Dans les entreprises où il existe déjà un conseil ou un comité constitutif, les sont en général trés fermes. « Nous, nous avons le rapport de forces et nous n'avons pas l'intention de nous laisser marcher sur les pieds. La loi votée par la Diete est mauvaise et nous irons dans le sens que nous pensons être le nôtre », me dit un ouvrier de WSK, une entreprise de 10 000 travailleurs qui fabrique des hélicoptères près de Lublin. « Maintenant, en ce qui concerne les autres, les petites entreprises ou celles qui ont des conditions de travail beaucoup plus mauvaises que les nôtres, il faut qu'on les aide. C'est pourquoi nous avons besoin d'une coordination nationale et régionale des conseils pour ne pas céder aux intérêts particuliers. Le mot "solidarité" vaut pour le mouvement des conseils comme pour le syndicat. Il n'y a pas de raison pour qu'on parte battu et qu'on commence par parler de conflits qui vont nécessairement surgir entre les conseils et les syndicats. Certes, il y en aura, puisque les uns ont pour tache d'améliorer la production alors que les autres doivent défendre les intérêts des travailleurs. Mais, chez nous, les ouvriers sont syndiqués à 95 % dans Solidarité et ce sont ces mêmes personnes qui éliront
Cet ouvrier n'a bien sûr pas de réponse à tous les problèmes économiques qui se posent pour avancer une réorganisation de la production au niveau de sa région. Mais il a une chose, qui fait totalement défaut aux experts de Solidarité tels que Kurowski, Milewski ou Bugaj, qui font confiance au marché et qui mettent tout laccent sur la décentralisation et la concurrence inter-entreprises pour résoudre la crise économique : il a, outre un solide bon sens, un sens de classe qui lui fait aborder les problèmes par le bon côté. Certes, cela ne saurait suffire pour sortir d'une crise économique aussi profonde et, certes, tous les ouvriers polonais ne défendent pas ce point de vue-là. La vision de l'Occident et de ses vitrines bien achalandées qu'ont la plupart des travailleurs polonais, engendre toutes d'illusions sur les vertus du marché et de la concurrence économique.
Mais la force de Solidarité et la force du symbole que représente ce mouve. ment, en dépit de toutes ses faiblesses et de tout ce qu'il a encore à apprendre, font penser que cette bataille pour un systême d'autogestion véritablement démocratique appuyé sur les conseils et sur les organes d'autogestion territoriale est à venir et qu'elle réservera bien des surprises aux bureaucrates. La première réunion nationale des représentants des conseils, dûment élus et mandatés, qui devait se tenir à Varsovie le 17 octobre, pourrait en être un indice.
Et c'est peut-être cela la leçon qu'il faut retenir de ce ler Congrès national de Solidarité : la capacité de ce mouvement, non démentie jusqu'ici, à se dépasser et à engendrer de nouvelles formes d'action et
Jacqueline ALLIO Varsovie, le 15 octobre 1981.