Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Cinq mois après le 10 mai, les premiers mouvements de la classe ouvrière

· Inprecor n° 112, 9 novembre 1981 · p. 9-12 · 4 787 mots

France Syndicalisme

de la classe ouvrière en France

LE PREMIER VOYAGE DU PRESIDENT MITTERRAND EN PROVINCE

| INQ mois après la victoire électorale du 10 mai et du 21 francaise a commences se mode der: te travalleurs, gue française a commencé à se modifier : les travailleurs, sous diverses formes, sont entrés en mouvement. Alors que les orientations du gouvernement et la politique des directions ouvrières restent fondamentalement celles décrites précédemment dans nos colonnes (1), les masses, elles, ne veulent visiblement pas inscrire leurs revendications « dans la durée » si cela signifie continuer à subir les décisions patronales comme du temps de Valéry Giscard d'Estaing et de

Pierre REME

A la veille du premier voyage en produ président François Mitterrand, un syndicaliste de la sidérurgie lorraine résumait bien la façon dont les travailleurs, de plus en plus, ressentent la situation :

« Giscard a été chassé. Là-haut, le verrou a sauté. Mais rien ne changera si nous n'agissons pas nous-mêmes dans les usines. »

C'est pour convaincre de la justesse des choix gouvernementaux que François

Mitterrand a entrepris une série de déplacements en province. Le premier, en Lorraine, « ne devait pas, selon lul, ressembler à une tournée électorale où l'on fait des promesses ». Il fallait « tenir le langage de la vérité », appeler à la mobilisation

En effet, la Confédération française démocratique du travail (CFDT), à Longwy ou dans la vallée de la Fensch, n'a pas voulu laisser passer ce voyage sans rappeller les revendications qui restent d'actualité après les grandes luttes de la sidérurgie en 1977 et en 1979. Dans les semaines précédentes, devant le refus d'agir de la

Confédération générale du travail (CGT), la CFDT avait pris les moyens d'une mobilisation des travailleurs.

breux tracts réaffirmaient les revendications : retards des salaires, diminution du temps de travail, blocage des prix, embauche d'une cinquième équipe pour les travailleurs postés en 3x8 (2), nationalisation intégrale de la sidérurgie (alors que la loi votée au Parlement laisse au privé de nombreuses filiales d'Usinor et de Sacilor et ne règle pas le sort des mines de fer).

L'exigence ouvrière a été exprimée dans des lettres ouvertes au Premier ministre

Pierre Mauroy et à François Mitterrand.

avait d'autant plus de portée que, sur le plan électoral, la région a basculé à gauche au printemps dernier :

des 15 députés de droite de 1978 il en reste 6, et ceux du PS et du PC sont passés de 6 à 15 ...

Cinq mois après le 10 mai,

les premiers mouvements

le ne fasse plus la loi. Raymond Barre. derrière le gouvernement. Cela a pris la forme d'une affirmation de la volonté de « cohésion nationale » : les PDG ont été appelés à avoir encore plus d'esprit d'entreprise au service de la prospérité nationale ... Quant aux travailleurs, dans cette région tres ouvrière qui a subi de multimais aussi dans le textile, il leur a été « Ceux qui ont été en première ligne dans la lutte, a-t-il dit à Longwy, trouver au premier rang dans l'effort de

Les réponses des travailleurs n'ont pas été celles de l'« état de grâce », et cela explique le silence quasi général de la grande presse française sur les initiatives prises à cette occasion.

Par ailleurs, divers débrayages ou gréves avaient eu lieu durant les jours précé. dant le voyage. Le jour même, pour bien marquer leur volonté politique de ne pas accepter la recherche d'un accord avec la bourgeoisie, les sidérurgistes de la CFDT ont boycotté l'invitation à un lunch qui devait rassembler, à l'initiative des directeurs de Sacilor, la délégation présidentielle, les directions des entreprises et les représentants des travailleurs. « On ne va pas accepter de manger à la table des responsables des licenciements, ces directions dont nous voulons que le gouvernement nous débarrasse », expliquaient les responsables de la CFDT. La CGT, au prix de graves remous parmi ses propres militants, appliquait une consigne de sa direction confédérale : elle n'a pas manifesté, elle s'est contentée de « rappeler ses revendications », et a accepté toutes les invitations « d'où qu'elles viennent » ...

voyage présidentiel, l'impression ouvrière dominante, hormis quelréactions désenchantement, étaient à la remobilisation : les experts patronaux veulent obtenir du PS et du PC qu'ils opèrent 15 000 à 20 000 nouveaux licenciements dans la sidérurgie, en parti-

FRANCE

Du coup, les luttes et prises de position syndicales apportent des réponses sensiblement différentes de celles de la majorité du Parti socialiste (PS) et du Parti communiste (PC) au

Parlement : quand le gouvernement cherche à trouver un terrain d'entente avec la bourgeoisie, les travailleurs exigent qu'el-

Il ne peut s'agir, ici et à cette date, que de donner un premier résumé : ce mouvement au sein de la classe ouvrière n'en est qu'à ses débuts ; il cherche encore souvent la voie réellement ajustée à la nouvelle situation politique.

culier en Lorraine ; et les syndicalistes y répondent par l'exigence du plein emploi

NATIONALISATIONS :

REACTIONS DES « LAISSES

L'un des aspects prometteurs de ces manifestations syndicales en Lorraine est qu'elles saisissent la question des nationalisations en fonction des exigences ouvrières, bien au-delà de ce que veut faire la

CFDT : celle-ci ayant refusé de coordonner les revendications de l'ensemble des

« laissés pour compte de la loi de nationaliation », la CFDT-métaux de Lorraine

(3) a rassemblé tous les dossiers qu'elle connaissait pour sa propre « branche » et les a tous présentés ensemble à François

Mitterrand, y compris celui de la Solmer de Fos (4) à l'autre bout de la France sur l'étang de Berre près de Marseille. Nationalisation, revendications ouvrières immédiates et garantie pour l'avenir par l'annulation des plans patronaux constituent un cadre de mobilisation adapté à la nouvelle situation politique : « Lutter à notre niveau et demander aux partis majoritaires de prendre leurs responsabilités », telle est leur ligne de conduite actuelle.

On la retrouve dans de nombreuses autres initiatives sur la question des natio-

1. Jacques Kergoat,

* Les 120 premiers jours du gouvernement Mitterrand-Mauroy ».

Inprecor, numéro 109, du 28 septembre 1981.

2. Dans la sidérurgie, mis à part les employés des bureaux, les trois-quarts des travailleurs sont en postes, 3x8 heures continues ou discontinues (avec un arrêt le week-end).

3. La région CFDT-métaux de Lorraine, avec les grosses usines de Sacilor, Sollac,

Safe,

Longwy .. est l'une des trois plus importantes de la Fédération-métaux de la CFDT. Elle avait voté contre la direction sortante au dernier

Congrès de février 1981.

4. L'usine de la Solmer à Fos-sur-Mer est une filiale créée par Usinor et Sacilor, pour parvenir à la sidérurgie sur l'eau à la fois à Dunkerque et sur la Méditerranée. Elle a connu, en

1979, une lutte très dure et la section CFDT locale était l'un des opposants les plus fermes à la direction de la Fédération-métaux au dernier

Congrès.

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nalisations : à la CII-HB (5), à Pont-à-Mousson (6), à la Thomson-CSF (7), à Jeumont-Schneider (8), etc. Bien souvent, d'ailleurs, les militants de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) sont parmi les éléments moteurs de ces prises de position ouvrières.

Ainsi, par exemple, dans l'ensemble du trust CII-HB : le gouvernement hésite à nationaliser pour ne pas risquer de s'affronter aux capitalistes américains qui en possèdent 47% des parts; la CFDT, majoritaire dans l'entreprise, a alerté l'ensemble des salariés et a pu interpeller les groupes parlementaires du PS et du PC au nom de l'exigence de la nationalisation, dont dépendent la garantie de l'emploi et la satisfaction des revendications. La CGT, après avoir été partie prenante de cette mobilisation, semble s'en retirer, visiblement sur décision confédérale.

On retrouve les mêmes préoccupations chez Pont-à-Mousson, où la coordination CGT de toutes les usines avait pris position pour la nationalisation, décidant le lancement d'une pétition afin d'être en mesure de présenter ses exigences aux députés. Dans l'une des usines, où la LCR est implantée, ce sont 1 400 travailleurs sur 2 000 qui ont signé le texte. Il a été présenté aux députés, qui ont affirmé qu'ils veilleraient à la question.. La mobilisation y avait été si forte que la CFDT, tout d'abord réticente, avait dû

Quelques semaines après, le tournant de la CGT se faisait sentir : aucune démarche centralisée n'a été organisée par la Fédération CGT-métaux, rapport de forces électoral entre le PS et le PC en juin dernier ...!

A la Thomson-CSF, les choses ont été encore plus caricaturales: CGT et CFDT étaient bien d'accord sur la nécessité de la nationalisation. La CFDT l'a fait réaffirmer, malgré les réticences de la direction nationale de la Fédération CFDT. Mais la CGT, tout en restant « fidèle à ses positions », ne fait plus rien pour peser sur le débat au Parlement. Le PC de l'entreprise fait semblant de croire que « des droits nouveaux » peuvent être attribués aux travailleurs dans le d'une simple « prise de participation 51 % par l'Etat ». Quant au PS, lui, il a diffusé un tract sur l'ensemble des entreprises concernées pour affirmer qu'il n'é tait pas d'accord avec le refus de nationaliser l'entreprise et a cherché à faire déposer un amendement pour que le problème soit posé au cours du débat parlementaire.

On comprend que, face à la prise de conscience des travailleurs des entreprises des filiales laissées hors du champ de la nationalisation, le PCF et la CGT se préparent de sévères difficultés en ne prenant pas en charge cette question politique. Mais on ne peut douter que ce soit là une décision délibérée de la direction du PCF. A Saint-Denis, en pleine banlieue « rouge », le PC a pesé au sein de la CGT

Jeumont-Schneider pour qu'elle ne mobilise pas en faveur de la nationalisation. Résultat : c'est la CFDT qui, après avoir cherché l'accord de la CGT pendant deux semaines, lance seule la pétition pour la nationalisation dans cette usine de plus de 1 500 travailleurs ... Quand on se souvient des polémiques du PC et de la direction de la CGT, en 1977, en faveur nationalisations, on imagine sans peine le mal de mer des militants !

Cela atteint des proportions encore plus graves lorsque l'avenir immédiat de l'emploi est en jeu. Tel est le cas à la papeterie de la Chapelle Darblay (1 500 travailleurs près de Rouen) : si l'entreprise subit les conséquences des décisions du groupe financier Paribas, elle passera sous contrôle de capitaux scandinaves et subira de nombreuses suppressions d'em-

REFUS DES LICENCIEMENTS: DES SOLUTIONS OUVRIERES NETTEMENT AFFIRMEES Devant les licenciements ou les restructurations, les travailleurs se mettent à exiger des solutions politiques. Quelle que soit la taille de l'entreprise.

Ainsi, par exemple, dans une petite usine de Haute-Normandie, relli, les 180 travailleurs ont décidé l'occupation. Ils ne veulent pas accepter la décision de fermeture prise par le trust italien ; ils veulent être reçus par Pierre Mauroy et exigent d'être repris par le trust Thomson, qui doit être nationalisé et qui fabrique les mêmes produits.

Plus spectatulaire, l'affaire du groupe textile Boussac-Saint Frères, appartenant aux frères Willot, baptisés « les Dalton du textile » (9), mis en liquidation judiciaire en juillet dernier : c'était une manœuvre astucieuse pour faire supprimer 4 000 à 5 000 emplois sous le contrôle du tribunal de commerce, institution patronale qui rend une « justice » en fonction des strictes exigences bourgeoises. Les syndicats ont vivement réagi, en particulier la fédération Hacuitex-CFDT, majoritaire dans l'ensemble du groupe Boussac composé de 80 usines dans le Nord, les Vosges, ete., et employant 20 000 travailleurs. Le gouvernement, par la bouche du ministre de l'Industrie, Pierre Dreyfus, avait pris l'engagement qu'il n'y aurait pas de licenciements et avait annoncé son intention de « faire rendre gorge aux Willot ». Le reste du patronat avait fait le dos rond tellement la réputation des « Dalton » est mauvaise ... En septembre, cependant, le gouvernement semble avoir reculé sur cette affaire dont il avait un

5. CII-Honeywell Bull : groupe de 15 000 travailleurs, résultat de la dernière restructuration de l'informatique en France, par la fusion en 1976 de Machines Bull avec l'américaine HIS.

Pont-à-Mousson est un ensemble d'usines, dans le Sud-Ouest de la France et dans l'Est, produisant surtout des produits de fonte. Depuis qu'il s'est relativement dégagé de la sidérurgie et qu'il a fusionné avec Saint-Gobain, le groupe a diversifié ses activités. C'est une filiale à 97 % de Saint-Gobain.

7. Thomson-CSF représente environ 60% tion la plus rentable (télécommunisations et armement) est dans la Thomson-CSF, que l'actuel projet de nationalisation prévoit de laisser au secteur privé, au titre de filiale du groupe.

8. Jeumot-Schneider produit pour le nucléaire et pour la SNCF. Plusieurs usines sont disséminées dans diverses régions.

du "Produisons français ! », le député Roland Leroy, membre du Bureau politique du PCF, avait déposé un projet de nationalisation devant la précédente Assemblée. Aujourd'hui, les travailleurs réclament la nationalisation, l'entreprise produit toujours 80 % du papier de presse français ... mais personne ne sait plus très bien si le PC et le PS - qui a pris le siège de député au PC - vont se décider à défendre la nécessaire nationalisation. La LCR y est la seule organisation politique à se prononcer nettement en faveur de cette revendication, qui correspond à la volonté de la grande masse des travailleurs de l'entreprise. temps voulu « faire un exemple » : un bilan d'entreprise a été publié, insistant sur la nécessité de supprimer 4 000 emplois, sans que cela entraîne aucune protestation du gouvernement, qui se refuse, pour le moment, à prendre en charge l'avenir de l'entreprise.

La garantie de l'emploi pour les travailleurs de Boussac sera l'un des tests de rand-Mauroy, car la fédération Hacuitex-CFDT, elle, a clairement précisé ses propres solutions : le maintien de tous les emplois, la nationalisation par confiscation des biens des patrons (qui doivent des sommes impressionnantes à l'Etat), la baisse du temps de travail (35 heures par semaine) et la réorganisation de toute la branche textile autour d'un large secteur nationalisé (comportant Rhône-PouleneTextile aussi bien que Boussac-Saint Frè-

Dans la même branche, que les patrons restructurent depuis plusieurs années, la mise en liquidation d'une petite usine, annoncée à la veille du Congrès du PS, a permis de vérifier comment se fait la maturation politique des travailleurs : à Elastelle, au Puy (Haute-Loire), la section CFDT, tout en mobilisant pour la défense des 400 emplois menacés, a rédigé une lettre ouverte qu'une délégation est allée distribuer au Congrès du PS à Valence pour réclamer l'interdiction des licenciements.

de l'interdiction des licenciements, défendue par la LCR, correspond done bien à la perception par les

9. Les quatre frères Willot ont acquis autant d'entreprises qu'une très mauvaise réputation à cause de leur façon particulière d'acheter des entreprises en difficulté, de se faire octroyer des aides par l'Etat, puis de les fermer pour les vendre dans le cadre d'opérations immobilières, ne conservant que les unités de production les plus rentables. C'étaient des enfants chéris de Valéry Giscard d'Estaing, qui était fasciné par leur arrivisme et leur sens des affaires. Depuis la défaite de leur dernier protecteur, ils sont un peu isolés ... Pour nos lecteurs belges, signalons qu'ils sont directement responsables de l'affaire des

10. Hacuitex-CFDT: Fédération de l'habillement, du textile et du cuir de la CFDT. De composition ouvrière, cette Fédération est depuis longtemps dans l'opposition à la direction

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travailleurs de ce qui doit changer. La de Longwy, dans sa lettre François Mitterrand, y ajoutait une mecomplémentaire : « L'obligation, pour chaque patron, d'embaucher un quota de chômeurs, sous contrôle syn-

POUR LA SEMAINE DES 35 HEURES On retrouve les mêmes caractéristiques pour la mobilisation sur la durée du travail : la volonté de se mobiliser contre les exigences patronales est étroitement liée à une interpellation de la majorité socialiste et communiste de l'Assemblée nationale, pour qu'elle prenne position en faveur d'une loi qui réduirait le temps de par semaine, sans aucune contrepartie pour les patrons.

Dans un premier temps, la majorité des syndicats CGT et CFDT avaient refusé la proposition de négocier sur les bases d'un protocole d'accord présenté par le Conseil national du patronat français (CNPF) le 17 juillet dernier. Mais les confédérations CFDT et Force ouvrière (FO) avaient accepté. La CGT avait refusé de signer le protocole en question, mais elle participe activement aux réunions patronat-syndicats. Cela ne va pas remous dans les organisations syndicales, en particulier dans la CFDT, dont il semble bien que la direction confédérale soit très en minorité sur cette question ...

Devant la poursuite des discussions et leurs résultats, de nombreuses syndicales ainsi que certaines fédérations banques, construction-bois, ainsi que de nombreuses unions départementales pro-

Mais les dirigeants nationaux des confédérations peuvent parfaitement cautionner jusqu'au bout ce piège patronal. C'est pour éviter cela qu'une initiative a été prise par plusieurs centaines de militants CGT et CFDT du Val d'Oise : comme ils l'ont expliqué dans leur conférence de presse, le 28 octobre, ils veulent que se regroupent nationalement toutes les prises de position en faveur d'une loi sur les 35 heures. Le « protocole du 17 juillet », en effet, prévoit que les résultats des négociations serviront de base à la loi : or, les patrons y demandent le droit à des horaires mobiles entre 36 et 42 heures par semaine, du travail à temps partiel pendant les week-ends, davantage de travail de nuit pour les femmes. S'il est annoncé que le temps de travail legal sera abaisse de 40 à 39 heures, les patrons précisent partout que cela s'accompagnera d'une baisse de salaire ... Bref, les projets patronaux élaborés sous Valéry Giscard

Cet appel national, lancé ment par des militants d'un département de la région parisienne prouve bien, si besoin était, l'impact de cette revendication d'une loi sur les 35 heures, pour laquelle la LCR mène campagne depuis la victoire électorale de juin dernier.

Avant même que cette initiative ne soit prise, de nombreux signes avaient prouvé à quel point cette revendication

A la raffinerie de la Compagnie franà La Mède (étang de Berre), le syndicat CGT avait lancé une pétition en faveur d'une loi sur les 35 heures; il en était de même à la Cofaz (engrais) du Havre. La coordination CFDT du trust Schlumberger (15 000 travailleurs) avait voté un texte diffusé sous forme de tract national exigeant cette loi, ete. De nombreuses prises de tions, dans la Santé, les PTT, la métallurgie affirmaient la même revendication.

particulièrement prometteur au début de cette campagne politique, celui de l'usine DBA-Lockheed à Beauvais, qui emploie 1 500 travailleurs, en grande majorité OS (ouvriers spécialisés - en réalité non qualifiés) et OP (ouvriers professionnels): CFDT, en liaison avec le syndicat des mépétition sous forme d'une Lettre au camarade député du PS. Et en quelques jours, 800 signatures ont ete recuelllles ...

Dans le cadre de cette bataille pour la semaine des 35 heures, ce sont les banques qui ont connu les premières mobilisations sous forme de grève. Le patronat du secteur avait exigé la remise en cause du repos du samedi et de nombreux acquis. Le résultat ne s'est pas fait attendre : les travailleurs d'une banque ont imposé l'unité intersyndicale et poussé à une grève avec manifestation ; la volonté de se battre s'est répandue, l'exigence de l'unité aussi. C'est ainsi que Paris a connu, le 15 octobre, une manifestation de 8 000 travailleurs des banques, plus importante que celle de la grande grève du secteur en

A l'Electricité de France (EDF), la mobilisation commence à se développer ; elle prend une forme très consciente et organisée. Les travailleurs ont fait même calcul que les fédérations syndicales : « Une heure de moins de travail par jour, cela fera 18 500 chômeurs de moins et plus de temps pour vivre ! » Sous cette forme, la proposition d'une semaine de mobilisation, faite par les syndicats CGT et CFDT, a pris parfois la forme d'une auto-réduction du temps de travail : les travailleurs d'entretien partaient simplement une heure plus tôt. De tels mouvements ont été suivis à près de 100%, à condition d'être unitaires.

Même phénomène à la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) quand la grève est appelée unitairement, comme celle du 22 septembre à Paris-Est en a donné l'exemple. Pour les roulements de travail, pour qu'il y ait deux agents de conduite par train au lieu d'un seul, les syndicats CGT et CFDT de cette partie de la région parisienne avaient organisé une grève; elle fut suivie 97 %... A l'heure du départ des banlieusards, dans la gare noire de monde, la sonorisation annonça que « les cheminots sont prêts à assurer le transport des voyageurs par du personnel gréviste. A deux conditions seulement: seuls rouleront les trains assurés par des grévistes, une annonce sera faite aux voyageurs par les organisations syndicales pour les informer des motifs de la grève ». Cela fut accepté par la direction et réalisé.

D'autres mouvements locaux à la SNCF ont montré tout à la fois le niveau du mécontentement devant les lenteurs du changement et la très forte aspiration à l'unité : dès que la division intersyndicale existe, les travailleurs boudent les actions proposées, alors que la grève de la gare de Paris-Est fournit un exemple de capacités d'auto-organisation dont il n'y avait pas eu d'exemples depuis de longues années à la SNCF.

SALAIRES ET CONDITIONS

DE TRAVAIL A RENAULT Il est fortement symbolique, en cette d'après le 10 mai, de voir des mouvements grève paralyser deux grandes usines de la Régie Renault : Sandouville et Billancourt. D'autant plus symbolique que le point de départ, chaque fois, peut paraître minime.

A Sandouville, les 800 OS, ouvrières et ouvriers, de sellerie, ont refusé l'augmentation des cadences : « Pas question de se plier à ça après le départ de Giscard ! » Depuis le 2 septembre, ils ont organisé une heure de débrayage par jour, accompagnée de diverses initiatives et de cortèges dans le reste de l'usine qui comprend 10 000 salariés. Bien vite, ils ont pu disposer du soutien financier des autres travailleurs : ceux-ci ont pensé qu'il fallait aider ceux de la sellerie à gagner pour ensuite imposer leurs propres revendications. L'essentiel semblait à tous ces travailleurs de « prendre en étau la direction entre le gouvernement et la mobilisation à la base ». Leur mouvement, devant les multiples provocations organisées par la direction, a ajouté une revendication celle du début : que les directeurs soient chassés. Ils se sont adressés à leurs députés, qui ont promis d'intervenir ... Puis ils voulu écrire une lettre ouverte à François Mitterrand, Pierre Mauroy, Joxe et Lajoinie, ces deux derniers respectivement présidents du groupe parlementaire socialiste et communiste l'Assemblée nationale. Le PC a mal accepté de porter une part de la responsabilité dans la passivité du gouvernement et de la majorité au Parlement, dénaturer l'initiative décidée par les grévistes : pour finir, une lettre fut réécrite par la direction de la CGT dans l'usine et envoyée à Pier-

Mauroy, mais transmise aussi, pour information et pour les faire intervenir, aux députés du PS et du PC ...

Y aurait-il parmi les militants du PC un malaise devant leur participation au gouvernement quand les grévistes de Renault attendent de réels changements? Cette impression est confirmée lorsqu'on résume les luttes à l'usine de Billancourt

Alors que la grève dans l'atelier de Sandouville était reconduite chaque jour depuis déjà trois semaines, plusieurs ateliers de l'ile Seguin, à Billancourt, se sont mis en grève successivement. D'abord la peinture, secteur combatif où la lutte

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avait été préparée unitairement : les revendications portaient d'une prime supplémentaire à cause de la pénibilité accrue du travail. Cela a été une victoire et les grévistes sont rentrés dans l'usine au cri de « On a gagné ! » : ils avaient dû, tout d'abord, empêcher des de jaunes téléguidés par la Ce succès était inhabituel dans l'usine de Billancourt où le PDG Vernier-Palliez - nommé par Giscard d'Estaing - se faisait un point d'honneur de ne jamais céder devant une grève ; il a servi d'encouragement pour d'autres ateliers voisins. Les départements 12 et 74 se sont mis en greve a leur tour, sur des revendi cations qui auraient pu être celles de tous les OS: le coefficient 180 P1 pour tous, qui leur donnerait ainsi un salaire garanti même pour le cas où ils voudraient quitter la chaîne. La direction s'est entêtée à ne vouloir discuter que de primes supplémentaires, qui ne répondaient en rien aux exigences des grévistaire de la CGT, ont refusé pendant plusieurs jours de se contenter d'une prime plus forte non intégrée au salaire de base.

Pendant plusieurs semaines, ce fut donc le lock out de 4 000 OS de l'ile Seguin, dont la grève des OS de deux départements paralysait la production.

Dans cette situation, deux leçons, à chaud, s'imposent. Tout d'abord, du côté de la CGT, on a pu noter une utilisation souple et manœuvrière de l'unité: devant les grévistes qui l'exigeaient, la CGT a fait l'unité avec la CFDT, très active auprès des grévistes de ces ateliers, et cela a rallié la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) et FO. Mais ce cadre unitaire a surtout été utilisé par la CGT pour former un carcan autour de la lutte. Les initiatives prises « pour débloquer la situation » se sont bornées à des appels à deux heures de débrayages, l'un le 15 et l'autre le 22 octobre ; la CGT a refusé toute mise en cause de la direction, cherchant par avance un accord avec une aile de celle-ci, réputée plus ouverte au changement .. Le mot d'ordre central devant des dirigeants de la Régie Renault mis en place par Valéry Giscard d'Estaing ne fut pas « Démission ! » mais seulement « Négociation ! », ce qui laissait une marge de manœuvre à cette di-

Quant à l'intervention de la LCR, elle a lié le soutien aux grévistes de Sandouville et de l'ile Seguin, la défense de leurs revendications, l'exigence de la levée du lock out et une adresse au PS et au PC, ainsi qu'au gouvernement qui a les moyens de changer la situation à la Régie, entreprise nationalisée dont la direction est nommée par lui. Si les tracts et les prises de position de la LCR ont eu une audience très large, les forces matérielles de la section française de la IVe Internationale n'étaient pas de taille, encore, pour contrebalancer le poids de l'appareil du PC et de la CGT, en particulier dans l'usine de Billancourt.

Cependant, la CGT a dû elle-même s'exprimer plus politiquement qu'elle ne le souhaitait : le PS de Renault finissait, devant le blocage de la situation, par exiger lui-même que le gouvernement intervienne ... La CGT a alors cherché, pour que les députés et les ministres du PC ne soient pas mis en cause, à dévier le mé. contentement sous la forme d'une demande d'intervention adressée au seul Pre. mier ministre socialiste Pierre Mauroy ...

Quelles que soient les limites de cette première vague de luttes à la Régie Renault après le 10 mai, une chose en restera : il n'est pas vrai que les travailleurs restent passifs; au travers de leurs luttes, ils veulent « que ça change » et s'adressent pour cela aux partis auxquels ils ont donné la majorité électorale en juin dernier.

Gageons qu'à l'avenir, c'est dès le début de leurs luttes que les travailleurs des entreprises nationalisées exigeront un engagement du gouvernement et des députés du PC et du PS, malgré les esquives du PC et les déclarations d'intention sans effet pratique du PS.

Ce mouvement à Renault est loin d'être isolé: dans les usines automobiles Peugeot, où règne une très forte répression anti-syndicale, plusieurs luttes massives ont lieu dans divers ateliers, tant à Mulhouse (13 000 ouvriers) qu'à Sochaux (50 000 ouvriers) ; dans cette dernière usine, 300 travailleurs de la carosserie ont participé à une manifestation dans l'usine en chantant l'Internationale le 15 octobre et ils ont été 1 500, de plusieurs ateliers, la semaine suivante. Là encore, leurs revendications portent sur les salaires et les conditions de travail.

Un mois après la rentrée sociale, le panorama est impressionnant, même si les travailleurs de la Fonction publique (PTT, Education nationale, Sécurité sociale ...), hormis des mouvements locaux pour ramener à la raison des directeurs revanchards, ont pour le moment du mal à savoir quelle cible viser, sachant que les patrons bloquent tout mais que leur patron direct est le gouvernement...

Pour faire face aux attaques patronales, les travailleurs ont cependant commencé à donner leurs propres réponses, qui tendent à obliger la majorité du PS et du PC à se prononcer clairement devant ceux qui les ont mis en place « pour que ça change vraiment ».

Pierre REME Paris, 30 octobre 1981. COLOMBIE

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