EDITORIAL / AMERIQUE CENTRALE ET CARAIBE de l'impérialisme américain
Arrêter le bras criminel 'ETE dernier, l'administration Reagan réactivait sa propaAlexander Haig, secrétaire d'Etat américain, accusait la guérilla salvadorienne d'avoir « changé de tactique » et de développer des actions « terroristes » grâce à l'aide cubaine et à des fonds dispensés par l'Union soviétique. D'après Alexander Haig, cela donnait aux Etats-Unis « l'obligation » d'aider la Junte salvadorienne aussi longtemps que cette « assistance extérieure » se poursuivrait. Le 31 août, l'International Herald Tribune rapportait que le secrétaire d'Etat américain aurait aussi affirmé que son gouvernement « était en train d'envisager des moyens de s'opposer à Cuba mais qu'il était "prématuré"
Au mois d'octobre, la presse américaine s'est lancée encore plus intensivement dans cette campagne contre les forces du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) au Salvador, contre le Nicaragua et contre l'Etat ouvrier cubain. Tout a commencé par un article du Washington Post du 19 octobre, dans lequel des journalistes aux ordres affirmaient sans l'ombre d'une preuve que Cuba préparait « une force spéciale de 500 à 600 hommes aujourd'hui au Nicaragua pour occuper, sans possibilité de résistance militaire, le tiers oriental du Salvador, y établir un gouvernement communiste pro-soviétique et l'utiliser pour obtenir un soutien international au prétendu Frond démocratique révolutionnaire (FDR) ». Savamment orchestrée, cette campagne fut reprise assez méthodiquement par toute la presse américaine. Pour le Los Angeles Times par exemple, « San Salvador est parcourue de rumeurs d'une invasion planifiée de la partie sud du pays par le Nicaragua » ; pour le Christian Science Monitor, « si les Cubains sont présents aux côtés de la guérilla, la longue guerre civile salvadorienne prend une nouvelle dimension ... Les tensions s'accroîtront certainement entre Washington et La Havane et pourraient conduire à l'envoi de troupes américaines au Salvador ». Toute cette mise en condition idéologique, qu'évidemment le département d'Etat US n'a ni approuvé ni récusé officiellement, couvre en fait les préparatifs d'une offensive diplomatique et militaire d'envergure de l'impérialisme américain en Amérique centrale. Alexander Haig devait en résumer les objectifs, le 29 octobre en déclarant : « Il est clair que Fidel Castro est en train d'augmenter ses activités interventionnistes dans la région » et il précisait derechef que Washington étudiait les moyens de lui en rendre « les risques plus coûteux que les avantages ».
Début novembre, le New York Times, citant des « responsables haut placés » dans l'administration Reagan, précise que Alexander Haig aurait demandé au Pentagone d'examiner d'éventuelles actions militaires de représailles contre Cuba et le Nicaragua. Le Monde du 7 novembre affirme que, parmi celles-ci, figureraient « une démonstration de force de l'aviation américaine, des exercices navals, un blocus, ainsi qu'une invasion par des forces américaines et éventuellement latino-amé-
Certes, le général Alexander Haig avait déjà proclamé plusieurs fois son désir de régler « à la source » le problème du Salvador, ce qui dans son esprit désignait Cuba et le Nicaragua. Mais jamais une intervention militaire directe n'avait été aussi précisément envisagée. Comme l'a noté le ministre cubain de la Culture, Armando Hart, les recommandations du Document de Santa Fe semblent être en cours d'application. Ce dernier, élaboré en mai 1980 par les conseillers de Ronald Reagan, définit une nouvelle politique américaine en Amérique latine et prévoit qu'une « guerre de libération devrait être lancée contre Cuba si la propagande ne suffisait pas » (le Monde 8 et 9 novembre 1981).
A la suite de l'échec partiel de l'offensive du FMLN en janvier dernier, les Etats-Unis pensaient bien réussir à retourner militairement la situation au Salvador en faveur de la Junte militaire et démocrate-chrétienne de Napoleon Duarte. Des documents opportunément rapportés de San Salvador par un émissaire américain et prétendument « saisis » à la guérilla allaient servir de toile de fond à la première offensive idéologique et diplomatique de l'ère Reagan autour du Livre blanc sur les « ingérences soviéto-cubaines au Salvador ».
Faire écran à l'augmentation de l'aide américaine à la dictature de San Salvador, impliquer Cuba et le Nicaragua et isoler diplomatiquement les insurgés en réunifiant le camp occidental contre le « péril marxiste », tels étaient les objectifs assignés à cette manœuvre. Toutefois, la baudruche s'est vite dégonflée, le Livre blanc révélant à l'étude qu'il n'était qu'un tissu de falsifications maladroites. Il n'en fut pas moins le soubassement idéologique de mesures concrètes de rétorsion contre le Nicaragua (suppression de l'aide alimentaire prévue), de pressions contre Grenade (demande à la Communauté européenne (CEE) de refuser le financement de l'aéroport international construit par Cuba dans cette petite île de la Caraïbe), de menaces militaires contre Cuba et tous les peuples de la Caraibe (manœuvres militaires Readex L 81 en février et manœuvres groupant des effectifs nord-américains, vénézuéliens, britanniques et brésiliens, Caribs OP 81, dont le thème était de simuler « un débarquement sans opposition dans un pays »), et d'aide accrue aux dictatures centro-américaines et aux pays « amis » de la Caraibe (le Fonds monétaire international (FMI) accordera ainsi à Edward Seaga de la Jamaïque les prêts refusés à son prédécesseur, Michael Manley).
Les initiatives belliqueuses américaines vont alors prendre corps à partir de l'été dernier à la suite de trois événement : les développements de la révolution nicaraguayenne exprimés dans les mesures adoptées le 19 juillet, l'évolution défavorable à la Junte salvadorienne de la situation militaire dans ce pays et le renforcement des positions des organisations révolutionnaires au Guatemala.
Au Nicaragua, l'année 1981 avait été baptisée « Année de la Défense et de la Production ». La lutte des classes s'aiguisant sous l'effet des menaces impérialistes et des dictatures de la ré. gion, le 27 janvier, le Front sandiniste de libération (FSLN) affirmait : « Etant donné les circonstances présentes, l'intégration de tout le peuple dans les Milices populaires sandinistes (MPS) est une tâche à mettre à exécution immédiatement ... "Tout le peuple dans les Milices" doit être le slogan à l'ordre du jour. » La mobilisation populaire impulsée par le FSLN pour contrecarrer les diverses manœuvres de la bourgeoisie s'est amplifiée. Face aux menées contre-révolutionnaires des dirigeants bourgeois et au boycott économique des patrons, les mesures adoptés le 19 juillet aboutissent à une accentuation de la polarisation de classes. Les opérations militaires coups de poings lancées depuis les Honduras se multiplient. Des milliers d'ex-gardes nationaux somozistes sont entraînés par les services américains aux Etats-Unis et en Amérique centrale.
LE TEST SALVADORIEN
Au Salvador, à la même époque, les forces du FMLN réussissent à détruire de nombreux objectifs économiques stratégiques (des pilônes électriques privant le pays d'électricité, les ponts d'Or et de Istagua). Ces actions coordonnées ralentissent les capacités de riposte de l'armée gouvernementale, entre autres dans les régions d'Usulutan, de Cuscatlan et de Chalatenango.
Ces événements semblent marquer un tournant dans la situation régionale en ce sens qu'ils contribuent à pousser
l'impérialisme américain à accélérer ses préparatifs contre-révolutionnaires. En effet, pour les Etat-Unis, leurs positions ne peuvent que se degrader si un nouveau pas n'est pas franchi dans leur attaque contre les peuples d'Amérique centrale. En juillet 1981, l'ambassadeur américain à San Salvador, Deane Hinton, reconnaissait qu'il « n'y a pas de signes que l'un ou l'autre côté puisse obtenir une victoire décisive » au Salvador (The Guardian, 11 juillet 1981). C'était déjà un aveu de . faiblesse lorsque l'on sait que la dictature salvadorienne a englouti cette année 35,5 millions de dollars d'aide militaire, 144 millions d'aide économique et reçu officiellement l'assistance de 54 conseillers américains (plusieurs centaines en réalité).
A sa manière, l'ambassadeur américain prenait en compte l'incapacité de l'armée salvadorienne à réduire la résistance et l'implantation des forces du FMLN, ce qui constituait une précondition à la réussite du scénario impérialiste prévoyant des élections pour 1982. Bien au contraire, les forces du FMLN ont reussi des opérations audacieuses cet été. Elles ont notamment fait la preuve de leur mobilité face à une armée inexpé rimentée à l'utilisation du matériel sophistiqué apporté sur place par l'impérialisme américain, mal entraînée et sérieusement démoralisée par la durée de la guerre civile et par ses pro-
En octobre, le Times de Londres affirmait que les pertes des forces gouvernementales s'élevaient à 10 % par an en tués ou blessés et que les forces salvadoriennes auraient ainsi perdu à la fin de cette année la moitié des effectifs recrutés durant l'année passée. De plus, la décision du commandement militaire de transférer les instructeurs dans des unités combattantes diminue d'autant la qualité de la formation militaire des nouvelles recrues.
Des lors, les USA ont accéléré la remise en route du CONDECA (Conseil de défense centro-américain). Les 12 et 13 août, le général-président hondurien Policarpo Paz Garcia reçoit tour à tour les représentants des dictatures du Guatemala et du Salvador pour débattre de la mise en place d'une force d'intervention rapide commune, dont le noyau pourrait être constitué par la brigade d'élite Atlacati formée au Salvador par les instructeurs américains.
Sur le plan diplomatique, les pressions américaines amènent la Colombie, le Costa Rica et la Jamaïque à rompre leurs relations diplomatiques ou consulaires avec Cuba tandis que, le 23 septembre, Richard Allen, conseiller américain pour les Affaires de sécurité, rend publique la première phase du plan contre-révolutionnaire de Washington, en annonçant la création d'une radio anti-castriste émettant de Floride, dotée d'un budget de 10 millions de dollars et intitulée naïvement Radio Jose
Parallèlement, en octobre, avaient lieu des manœuvres conjointes Honduras • marine américaine qui étaient les premières dans la région depuis celles de 1976 au Nicaragua de Somoza. Loin d'être un entraînement de routine, ces manœuvres intitulées Oeil de Faucon étaient supervisées par l'ex-colonel américain Samuel P. Dickens, envoyé spécial de Ronald Reagan et membre du Conseil inter-américain de sécurité. Ce dernier, qui considère que le CONDECA est une idée « fabuleuse » devait déclarer que les manœuvres Oeil de Faucon sont « un moyen de montrer aux pays d'Amérique centrale que les Etats-Unis seront derrière eux dans le cas où ils seraient attaqués par Cuba ou le Nicaragua ». Le 9 octobre, le colonel Guillermo Garcia, ministre de la Défense du Salvador, affirmait de son côté que le Salvador se préparait à prendre des mesures drastiques pour s'opposer au « super-interventionnisme » du Nicaragua ...
Enfin, après la réception d'un mémorandum réalisé principalement par le conseiller du département d'Etat amér. cain Robert Mac Farlane, le général Alexander Haig demandait «a Pentagone d'accélérer ses plans d'agressions militaires contre Cuba. L' International Herald Tribune du 6 novembre note que, d'après des « personnalités officielles », les demandes faites au Pentagone comprennent des questions du genre : « Montrez-nous ce que les forces américaines pourraient faire s'il y avait une décision de blocus du Nicaragua ou de lancement de certains types d'opérations contre Cuba. »
Avant toute initiative militaire, les USA ont sans doute aussi tenu à convaincre leurs plus sûrs alliés latino-américains, lors de la rencontre des représentants des forces armées du continent américain des 3 et 5 novembre, à laquelle le Nicaragua ne fut bien évidemment pas invité, et qui devait discuter des moyens de « s'opposer au terrorisme, à la subversion el à l'insurrection armée » (International Herald Tribune, 7 et 8 novembre 1981). L'offensive impérialiste comporte le risque d'une relance de la mobilisation anti-guerre aux Etats-Unis mêmes, mais aussi de puissantes protestations populaires en Amérique latine qui ne manqueraient pas d'influer sur l'attitude diplomatique de différents pays, quoi qu'en pensent les chefs d'état-major réunis à Washington début novembre.
UNE INTERVENTION IMMINENTE
Ainsi, en ce mois de novembre 1981, la volonté impérialiste d'éviter la chute de la dictature salvadorienne agonisante et ses effets cumulatifs à l'échelle de la région, de frapper la révolution sandiniste et de mater l'Etat ouvrier cubain une fois pour toutes, prend toute sa dimension contre-révolutionnaire à travers les plans d'intervention élaborés par Washington. Déjà s'organisent de vastes provocations sous la forme de manœuvres navales regroupant plus de quarante navires de guerre dans
Il serait erroné de prendre tout cela à la légère. L'impérialisme US a déjà, par le passé, du Guatemala au Vietnam en passant par Saint-Domingue, montré qu'il n'hésitait pas à intervenir directement contre des processus révolutionnaires ou pour rétablir des dictatures à sa botte. C'est donc à juste titre que les dirigeants nicaraguayens et cubains ont vigoureusement
Au Nicaragua, l'armée a été placée en « état d'alerte maximum » et les masses populaires sont préparées depuis plusieurs semaines à l'éventualité d'une agression impérialiste. Lors d'un meeting, le 6 octobre, le commandant de la révolution Tomas Borge affirmait à propos des manœuvres navales américano-honduriennes : « "Oeil de Faucon" est un avertissement pour notre révolution ... Mais nous avons notre propre avertissement à délivrer. Nous sommes un pays pacifique. Mais personne ne doit oublier que ce peuple pacifique sait aussi se battre, que ce peuple pacifique a une histoire héroïque. »
Le dirigeant sandiniste Daniel Ortega définissait la situation en déclarant : « Washington a reconnu que sa politique d'élections avec la répression ne marchait pas ... Aussi il ne lui restait plus que l'intervention. Mais il a besoin d'un prétexte ... Il invente donc des expéditions d'armes, 500 Cubains et 1 000 avions provenant du Vietnam pour créer tout un climat pour justifier une intervention dans la région » (International Herald Tribune, 11 novembre 1981).
A La Havane, l'heure est aussi à la mobilisation. Dès le 24 octobre, le gouvernement cubain avait « dénoncé énergiquedernier gros mensonge échafaudé aux Etats-Unis concernant Cuba » et adressé une mise en demeure officielle au général américain Alexander Haig. Dans une interview au Monde des 8 et 9 novembre, le ministre cubain de la Culture Armando Hart, affirmait : « Nous nous préparons a résister a une intervention armée américaine. »
Le gouvernement cubain a mis ses forces armées en état d'alerte depuis le 31 octobre. Des réservistes ont été rappelés, les milices territoriales mobilisées et des batteries anti-aériennes placées sur certains toits de La Havane.
Les journées internationales de solidarité prévues pour les 27 novembre 1981, 22 janvier 1982 et au mois de février 1982, appelées par la Ire Conférence internationale des comités de solidarité avec le Salvador, doivent être l'occasion de puissantes mobilisations à travers le monde contre l'intervention impérialiste en Amérique centrale et dans la Caraibe.
Mais, pour réussir à arrêter le bras criminel des stratèges de Washington, il faut construire un puissant mouvement permanent de mobilisation, un véritable front anti-interventionniste à l'échelle internationale. C'est à ce prix et à celui de l'intense mobilisation des masses populaires de Cuba, du Nicaragua, de Grenade, du Salvador... que les Etats-Unis pourront être contraints de rengainer leur panoplie guerrière.
Vincent KERMEL 13 novembre 1981.