La révolution nicaraguayenne est en état de siège. L'offensive de l'impérialisme et de ses alliés locaux s'accentue. L'impérialisme américain s'efforce par de multiples moyens d'empêcher l'émergence d'un Etat ouvrier dans cette Amérique centrale qu'il considère comme sa chasse gardée.
Les organismes de crédits multilatéraux avaient jusqu'à maintenant pu canaliser des prêts relativement importants pour la reconstruction de l'économie du Nicaragua. Or, les Etats-Unis sont décidés maintenant a faire bloquer un prét de 30 millions de dollars de la Banque interaméricaine de développement (BID) (International Herald Tribune, 11 novembre 1981). La BID a joué un rôle considérable dans l'allocation de prêts au Nicaragua. Elle a versé - de juillet 1979 à juin 1981 - 181.1 millions de dollars sur un total de 430,4 millions accordés par ce genre d'institutions internationales. Les Etats-Unis ont déjà annulé 80 millions de dollars de prêts. Cela a entraîné le refus de l'Export-Import Bank de financer des ventes faites par des entreprises privées américaines au Nicaragua. Etant donné la situation extrêmement difficile des finances nicaraguayennes, tout refus de prêt a des répercussions fort graves. L'essentiel de ces prêts sont liés, c'est-à-dire consacrés à un projet précis. Leur suppression implique très souvent la mise en veilleuse de ces mêmes projets.
A l'arsenal utilisé actuellement contre la révolution nicaraguayenne, l'impérialisme américain, de concert avec quelques régimes latino-américains, pourrait bien y ajouter prochainement le blocus économique du Nicaragua.
L'ensemble de ces pressions vise à préparer le terrain pour des opérations combinées de déstabilisation du régime sandiniste. Ainsi, la période allant de noà février 1982 est-elle fort délicate. C'est celle des récoltes qui nécessitent une grande mobilisation interne de la main-d'œuvre, d'autant plus que l'immigration des travailleurs saisonniers du Honduras s'est tarie et que la réforme agraire au Nicaragua a eu pour effet de réduire la masse de main-d'œuvre disponible pour les cueillettes. Dès lors, tout effort accru imposé pour la défense militaire de la révolution et du pays risque de compromettre le bon déroulement des ré-
Un blocus économique ne ferait qu'accroître à l'extrême les pénuries de biens de première nécessité, dont le manque se fait déjà fortement sentir. Il a ché commun centro-américain, donc pour but non seulement de stimuler le mécontentement dans des secteurs de la population, mais d'indiquer aux autres peuples du continent le prix qu'un peuple doit payer pour se défaire des griffes de l'impérialisme et du capitalisme. Dans un tel contexte, l'« opposition intérieure », les forces bourgeoises, devraient intervenir pour faire écho à la campagne impérialiste.
En 1980, la réactivation économique a reposé très largement sur une politique de subvention aux biens de consommation et de crédits à bon marché alloués au secteur privé, industriel et agricole. Au début de l'année 1981, une série de faiblesses sont apparues :
La) L'area de propriedad del pueblo (APP) ne se développe ni avec le rythme ni avec l'efficacité escomptée (les entreprises de Somoza étaient loin d'être toutes très rentables au plan économique) et les gains du secteur étatique sont absorbés par les subsides divers.
Mb) La chute des investissements privés est estimée à 51 % et ceux de l'APP ne compensent pas du tout ce recul.
Gc) La politique de déficit budgétaire et de crédits impulse une poussée inflationniste.
Pd) Les importations et leur prix ont augmenté au moment où les prix des produits exportés déclinaient (chute cours du café, du sucre, du coton) et où les investissements étrangers étaient réduits à zéro. Le déficit de la balance des paiements ne fait done que s'accroître, le déficit commercial de même.
Le service de la dette, quelles que soient les conditions avantageuses de renégociation de la dette héritée de Somoza, va étrangler de plus en plus le Nicaragua : environ 28 % des revenus d'exportation lui seront consacrés en 1981. Ce drainage de devises implique tout simplement une réduction drastique des possibilités d'investissements de l'Etat et d'importations des biens nécessaires à l'indus-
Les mesures d'austérité adoptées par le Plan 1981 et l'accent mis sur l'accroissement de la production et de la productivité n'ont pas modifié substantiellement la situation. Au milieu de l'année, la direction du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) reconnaissait que les objectifs - en termes de croissance, d'emploi et d'inflation (environ 40%, alors que le Plan prévoyait 12,8 %) — ne seraient pas atteints. La crise économique internationale, la désarticulation du Mar-
NICARAGUA tuations à la baisse des produits agricoles d'exportation concourrent à cette situation. S'y ajoute le sabotage impérialiste. et des capitalistes nationaux (44 % de baisse des investissements en 1981 et fuite des capitaux - souvent empruntés à l'Etat - comme des techniciens). Le volume insuffisant et la nature de l'aide apportée par les pays à « économie planifiée » ne peuvent, loin de là, contrecarrer les effets de ce sabotage. A tout cela, il est nécessaire d'adjoindre le coût multiforme découlant de la nécessité d'entretenir une vaste armée professionnelle (40 000 soldats) et des milices (70 000) pour défendre la révolution contre des agresseurs enragés.
Le 19 juillet, une série de mesures sont annoncées par la direction du FSLN. Elles portent sur la nationalisation de la distribution du sucre ; la nationalisation exportations non traditionnelles (rhum, café soluble, huiles, farines, etc.) ; la confiscation des biens des personnes ayant quitté le pays depuis plus de 6 mois; la confiscation de 15 entreprises d'avoir « décapitalisé » souvent déjà occupées par les travailleurs.
L'accent est mis aussi sur la lutte contre la décapitalisation. En fait, déjà en mars 1980, une loi prévoyait l'expropriation en cas de sabotage économique. Cependant, la longue procédure juridique nécessaire en affaiblissait l'efficacité. dirigeant de l'Association des travailleurs des champs (ATC) explique dans Barricada, le quotidien du FSLN, que « la modification touche non pas tant le contenu de la loi que les modalités de sa mise en application, qui autorisent la saisie immé-
- par l'Etat, et non plus par le de la Justice - de l'entreprise sur la base du seul fait que les travailleurs
Cette mesure est censée comme un élément de pression, si ce n'est au niveau des investissements au moins à de la « décapitalisation », sur le secteur privé qui détient toujours une prédominante l'industrie et dans l'agriculture.
Enfin, est décrétée une loi de réforme agraire. Cette loi ne limite pas la surface des terres pour tout propriétaire qui « exploite bien » son domaine. L'axe central de la réforme est de répondre à une demande des paysans démunis de terres : environ 100 000 paysans, un peu plus de 25 % de la population active rurale. En outre, cette réforme doit per d'accroître la « granos basicos », produits pour l'essentiel au Nicaragua par des petits et moyens paysans. Ce sont les métayers, les « précaristes », les petits paysans et les coopérati-
ves de production (Coopératives agricoles sandinistes - CAS) qui seront les principaux bénéficiaires des redistributions des terres confiquées. Diverses mesures d'encouragement ont été prises, en août 1981, pour stimuler la formation de coopératives. Pour l'instant, l'essentiel des coopératives de production se sont formées après don de la terre par l'Etat (don qui entérinait dans plus d'un cas son occupation) et non pas par mise en commun de leurs terres par les petits paysans. Les organismes de collecte et de distribution de l'Etat doivent prendre en charge la produetion des coopératives. La contrepartie de ces mesures de redistribution de la terre est l'interdiction des occupations de terres ...
Le secteur étatique dans l'agriculture, issu de la confiscation des terres des anciens somozistes, participe pour 23 % à la production nationale. Il n'a pas donné les résultats attendus. Il ne joue pas le rôle de source d'accumulation qui lui était dévolu initialement. Les « Entreprises agricoles d'Etat » (qui regroupent plusieurs « Unités de production étatiques ») ont englouti plus d'argent qu'elles n'en ont rapporté. La productivité a fortement chuté. En effet, la rentabilité des domaines confisqués reposait sur une surexploitation terrible et une répression féroce. Une fois cela supprimé, dans une agriculture utilisant une forte quantité de main-d'œuvre, le résultat est certain : baisse de la productivité ... A cela s'ajoutent toutes les difficultés liées à l'introduction d'une gestion plus ou moins efficace quand on manque de cadres qualifiés.
Les propriétaires privés convaincus que leur avenir est assuré ne sont pas nombreux. Lorsqu'ils peuvent décapitaliser, ils le font : cela se vérifie surtout dans l'élevage. Les autres produisent pour avoir de l'argent dans la poche ... avant de s'ex. patrier. Dès lors, ils limitent les frais, en termes d'engrais, de remplacement des plants, etc. Ils commencent y compris à vendre certaines terres à des paysans moyens. Leur mot d'ordre est : « Produire oui, réinvestir non ! »
Ces développements dans l'agriculture, qui regroupe 40 % de la population active, ont abouti à une restructuration des organisations de masses sandinistes à la campagne. D' une part, afin de regrouper petits et moyens paysans et de riposter aux initiatives des gros producteurs dans leur direction, le FSLN a pris l'initiative de créer l'UNAG (Union nationale des agriculteurs et éleveurs). D'autre part, l'ATC regroupe dans ses rangs essentiellement des travailleurs agricoles. L'UNAG représente certainement un pas en avant dans les rapports entre le FSLN et des couches de petits paysans. Néanmoins, des tensions sociales peuvent traverser ce peu homogène socialement. Des intérêts contradictoires peuvent se manifester entre des travailleurs agricoles et des paysans moyens, organisés dans l'UNAG, sur la question du salaire minimum par exemple. Quant à l'ATC, elle semble connaître des difficulpour organiser efficacement les travailleurs des grands domaines (fincas)
privés. Dans les « Unités de production de l'Etat », elle est étroitement liée à la gestion. Le prestige de l'ATC lui vient donc avant tout de son rôle dans l'alphabétisation et dans les campagnes sanitaià la fois une force et une Au niveau de l'industrie manufacturière - qui regroupe environ 33 000 personnes —, le secteur privé n'est pas enthousiaste. attaques bourgeoises ne s'est pas modifiée depuis 1980 : l'armée et la police ne sont pas des « institutions nationales » mais sandinistes, des élections doivent être organisées rapidement. Partis bourgeois et capitalistes, organisés dans le COSEP (Conseil supérieur de l'entreprise privée), avec le soutien de la hiérarchie religieuse, du quotidien La Prensa et de deux petits syndicats (la CNT et la CUS), mettent l'accent sur ce qui leur apparaît comme l'obstacle central à leurs menées contre-révolutionnaires : le contrôle absolu du FSLN sur l'armée, la police et, aujourd'hui, les milices.
Dès lors, dans la mesure où le FSLN n'est pas prêt — il l'a dit cent et mille fois - à faire la moindre concession sur ce terrain et où la polarisation de classes s'accroit dans toute l'Amérique centrale, les capitalistes se tournent de plus en plus ouvertement vers l'impérialisme et leurs alliés dans la région pour organiser la contre-révolution. Le 18 juillet 1981, leleader de la CST (Centrale sandiniste des travailleurs), Davis Melendez, disait à juste titre, lors d'un rassemblement: « C'est vrai que nous avons battu la Garde nationale, mais nous n'avons pas encore battu notre principal ennemi, cette bourgeoisie
La Loi d'urgence du 9 septembre se veut un instrument à l'encontre « délits contre la sécurité économique et sociale de la nation ». Elle peines d'emprisonnement de un à ans pour destruction de matières premieres, de produits agricoles et industriels, de d'infrastructures économiques, pour la diffusion de fausses informations facilitant la spéculation, etc. En outre, les initiatives qui provoqueraient des restrictions de crédits internationaux sont aussi considérées comme des délits. Mais, par ailleurs, « l'incitation à la grève, les arrêts de travail, l'occupation de centres de travail, l'occupation de terres, sont aussi considérés comme des délits par la Loi d'urgence » (Agence Nueva Nicaragua, 16 septembre 1981). Cette loi a d'arrêter quatre COSEP, parmi lesquels Enrique Dreyfus. Trois ont été condamnés à sept mois de prison et le quatrième — Alejandro Bola-
En même temps, 22 membres du (Parti communiste du Nicaragua, scission du Parti socialiste du Nicaragua - communiste - en 1967) et de la CAUS (Centrale d'action et d'unité syndicale) ont été arrêtés. Quatre d'entre eux, dont Eli Altamirano et Ariel Bravo, dirigeant de la CAUS, ont été condamnés de même à sept mois d'emprisonnement.
Les mesures prises par la direction du FSLN traduisent la tentative de contenir des contradictions de plus en plus explosives dans le cadre d'une situation internationale très difficile. Ces décrets mettent certainement le couteau sous la gorge d'une bourgeoisie qui n'a pas cessé pourtant de recevoir des crédits de la CORFIN (Corporacion Financiera Nacional). Son directeur a pu annoncer que, de janvier à septembre 1981, le secteur privé avait capté 60 % des crédits (soit 337,5 millions de dollars (Inforpress, 5 novembre 1981).
En rechignant à étendre l'APP (aera de propiedad del pueblo) et à accroître le contrôle sur le surplus produit, le FSLN se trouve dans une situation encore plus difficile pour réorienter l'appareil productif pour satisfaire les besoins populaires. La rupture politique croissante avec la bourgeoisie ne pourra s'accompagner d'un statu quo sur le plan économique, au risque de susciter des mécontentements parmi les travailleurs et les paysans, qui pourraient se traduire par une baisse de leur activité et de leur participation aux organisations de masses.
Dans ce sens, l'arrestation des membres du PCN et de la CAUS et leur condamnation, quand bien même leurs positions politiques pouvaient être diseutables, va à l'encontre d'un débat et d'une nécessaires préparer les batailles à venir. C'est un aveu de faiblesse de la part du FSLN.
Les membres du PCN et CAUS font partie du mouvement ouvrier. Ils ne peuvent être assimilés aux ennemis jurés de la révolution que sont les dirigeants du COSEP. La CAUS, en novembre 1980, participait d'ailleurs de plein droit à la Coordination syndicale, aux côtés de la. CST. L'influence de la CAUS dans certaines grandes usines (Fabritex) est significative. Ses attaques contre les mesures prises le 9 septembre devaient être discutées et non pas sanctionnées par la prison. D'autant plus que l'interdiction des grèves et des occupations de terres ne peut constituer la voie royale par laquelle passe la préparation de la lutte contre tenace » qui reste « lennemi principal » des masses laborieuses.
Pour « contrôler les tendances anarchisantes de l'économie de marché laquelle nous sommes soumis par mille fils », comme le disait le commandant de la révolution Thomas Borge, le 19 juillet, il faudra utiliser tout le potentiel d'organisation et de contrôle des masses pour supprimer ce pouvoir économique bourgeois.
Un pouvoir qui coûte cher - tous les jours - aux ouvriers et aux paysans. Supprimer le droit de grève par décret n'est certainement pas le meilleur moyen d'entreprendre cette tâche, même si les masses sont prêtes - avec leur armée et leurs milices - à défaire la contre-révolution. Le cours suivi jusqu'ici par le FSLN et l'approfondissement du processus revolutionnaire depuis juillet 1979 restent la meilleure assurance du dépassement de cette période critique par les travailleurs et les paysans du Nicaragua.