Son successeur veut poursuivre la répression et l' « Infitah »
EGYPTE
'ASSASSINAT, le 6 octobre dernier, du président de la
République égyptienne Anouar El Sadate a révélé la fra-
/ gilite et l'instabilité de son régime pro-imperialiste. Aussi, nombre de représentants impérialistes sont venus s'inquiéter
- à l'occasion de ses obsèques — de l'avenir de ce qu'ils considèrent comme un élément important de leur dispositif contrerévolutionnaire au Moyen-Orient.
Rapidement, les Etats-Unis ont mis en état d'alerte leurs
72 000 hommes et les 36 navires de guerre de leur Vle Flotte en Méditerranée. La mort de Sadate leur a aussi servi de prétexte pour une nouvelle escalade de propagande contre la Libye. Dans ce concert, la palme revient sans doute au dirigeant soudanais Mohammed Jaafar Nemeiry qui a déclaré : « Khadafi doit être liquidé physiquement à tout prix, même s'il faut le
Lorsqu'à la mort de Gamal Abdel
Nasser, le 28 septembre 1970, Anouar el
Sadate prend sa succession à la tête de l'Etat égyptien, rien ne laisse supposer qu'il ne s'inscrira pas dans la droite ligne de la politique de son prédécesseur. Pourtant, très rapidement, et notamment avec la « Révolution rectificative » qui évince le 15 mai 1971 le groupe nassérien du vice-président Ali Sabri dénoncé pro-soviétique, et l'expulsion des 21 000 conseillers militaires soviétiques le 18 juillet 1972, il apparaît qu'un tournant politique est amorcé. Ce tournant qui sanctionne une rupture avec les orientations économiques et politiques de Nasser ne va qu'après la guerre du Kippour (3 octobre-
11 novembre 1973) contre Israël. Mais, dès la fin de 1971, Sadate s'engage dans un processus de démantèlement des secteurs nationalisés et prend des décisions favorables au secteur privé, qui préfigurent sa politique d'Infitah.
L'Infitah est la réponse qu'apporte
Sadate à l'impasse dans laquelle l'échec économique du projet nationaliste
Nasser a conduit l'Egypte. Pour le nouveau chef de l'Etat égyptien, il s'agit de
« redresser » l'économie en donnant une impulsion au secteur privé pour relayer un secteur étatique étouffé par la gestion bureaucratique. La réorientation diplomatique en direction de l'impérialisme américain est liée à cette politique. Elle correspond à la fois à l'espoir d'obtenir les fonds nécessaires à cette Infitah et au constat de l'inefficacité de l'alliance militaire avec l'Union soviétique dans la lutte pour récupérer la portion du territoire national (le Sinai) occupée depuis la défaite militaire de juin 1967 par Israël.
Toutefois, la résistance des populaires à une remise en cause des acquis sociaux de l'époque nassérienne exseront sans doute tions.
plique la stagnation de la mise en œuvre de cette orientation jusqu'en 1974. Sadate prend donc l'initiative de la guerre d'octobre 1973 pour tenter de débloquer la situation diplomatique de « ni guerre ni paix » avec Israël et ouvrir la voie à l'apde cette nouvelle orientation économique.
La guerre d'octobre 1973 a donc des objectifs fort limités. Aussi l'offensive militaire égyptienne s'arrête-t-elle dès après le franchissement du canal de Suez. Le 22 octobre 1973, un premier cessez-le-feu intervient après que Sadate ait rencontré le secrétaire d'Etat US Henry Kissinger.
LA GUERRE D'OCTOBRE 1973
ET L'« INFITAH » C'est sous couvert de la popularité accumulée par son initiative guerrière contre Israël que Sadate va impulser l'Infitah (1). En février 1974, sont adoptés trois décrets instituant divers organismes pour canaliser les investissements impérialistes et ceux des pays arabes producteurs de pétrole vers l'Egypte, et garantissant ces investissements privés toute nationalisation. Des « zones franches », destinées à recevoir des entreprises étrangères exemptées d'impôts, sont créées le long du canal de Suez. Pour attirer les capitaux étrangers, en juin 1974, les secteurs anciennement nationalisés, comme l'industrie métallurgique, les banques et les assurances, sont ouverts aux capitaux privés. Le lien direct avec le capital impérialiste se fait lorsqu'il est reconnu à des citoyens égyptiens le droit de représenter des sociétés étrangères ...
Cette libéralisation économique est systématisée par un Plan économique dit de « franchissement » (2) adopté en juillet 1974. Comme le résumera le ministre des Finances de l'époque, Ahmed Abu Ismail : « Le gouvernement est lancé dans une politique de portes ouvertes. (3) » noyer dans l'océan ou le jeter depuis un avion ! » (Afrique-
Asie, 26 octobre 1981). Cette escalade verbale, certes dissuasive, recouvre une escalade militaire de l'impérialisme qui vient d'envoyer des avions de surveillance AWACS en Arabie Saoudite et en Egypte et qui continue à armer de plus belle le régime instable de Nemeiry au Soudan. Toutefois, ce qui continue à maintenir un caractère explosif à la situation sociale en Egypte, c'est le bilan de la politique économique et sociale de Sadate connue sous le nom d'Infitah (ouverture économique). Les premières déclarations rassurantes de son successeur, Hosni
Moubarak, sur le maintien de la politique antérieure, tout comme la poursuite des mesures répressives engagées par Sadate, ne pas de nature à en atténuer les contradic-
Mais, au-delà des promesses de
« paix » et de « prospérité », les effets constitueront la toile de fond des explosions sociales qui, émaillant toute cette période, vont culminer par les émeutes de
1977 (cf. encadré).
L'ALLIANCE MILITAIRE
AVEC LES USA
Jusqu'en 1976, l'aide militaire américaine reste limitée, car l'engagement résolu du gouvernement Sadate dans la politique économique d'ouverture aux capitaux étrangers est une pré-condition à son
Le Caire obtient néanmoins en 1976 des avions de transport
La rupture officielle du traité d'amitié avec l'URSS le 15 mars 1976 et les émeutes du 18 janvier 1977 vont renforcer l'impérialisme américain dans sa volonté de s'appuyer sur le régime de Sadate. Le président Jimmy Carter augmente alors son aide militaire et l'Egypte reçoit 750 millions de dollars en mai 1977.
Les Emirats arabes et l'Arabie Saoudite sont appelés par Washington à participer cet effort. En 1978, « les Etats-Unis commenceront leurs grandes livraisons qui inclueront, entre autres, des escadrilles d'avions de combat modernes (4). »
Voir sur le bilan de la politique d'Initah et les émeutes de 1977, l'article de Jo
Lotschild. « L'échec de l'Infitah ». dans Inpre
2. En référence au « franchissement » du canal de Suez lors de la guerre d'octobre 1973.
3. New Left Review numéro 98, juillet-
4. Le Monde diplomatique, octobre 1980,
* La lente construction de l'industrie militaire égyptienne ».
Le rôle attribué par l'impérialisme américain au régime de Sadate est explicité par les inquiétudes mêmes de l'ambassadeur US à l'ONU, Andrew Young, qui déclare après le voyage de Sadate en Israël, du 19 au 21 novembre 1977, que seule chose qui serait dangereuse pour les USA et Israël maintenant, ce serait le renversement de Sadate par ses propres forces armées. Je pense que c'est la raison pour laquelle le président américain a promis d'envoyer des avions à l'Egypte (5). »
Equipées et entraînées par l'Union soviétique sous le régime de Nasser, les forces armées égyptiennes étaient orientées vers l'action militaire contre Israël. Le renversement d'alliance militaire initié par Sadate s'est concrétisé par la mise à l'écart de la plupart des officiers ayant participé à la guerre d'octobre 1973 et leur remplacement par des cadres ayant fait des stages de formation aux USA. Ainsi, l'actuel ministre de la Défense a été attaché militaire à l'ambassade d'Egypte à Washington. Aussi, en 1978, avant que les forces de sécurité intérieures ne soient entièrement réorganisées pour devenir un pilier du régime, les représentants américains pouvaient à juste titre s'inquiéter d'une éventuelle réaction de l'armée.
Après les premiers accords de paix sé. parée avec Israël signés à Camp David en octobre 1978 et la chute de la monarchie Palhavi en Iran au début 1979, une nouvelle ère de la coopération s'ouvre entre l'Egypte et les USA. Etalé sur 5 ans, le programme américain d'aide militaire à l'Egypte adopté en 1979 se monte à 4 milliards de dollars et comavions F 15, anti-aériens Hawks et des véhicules blindés de transport. Le régime de Sadate s'insère de plus en plus ouvertement dans le dispositif contre-révolutionnaire impérialiste dans la région. L'Egypte envoie des troupes à Oman et dans les Emirats pour remplacer les forces iraniennes, car « elle est responsable de la sécurité Golfe », comme l'affirme le ministre d'Etat aux Affaires étrangères Boutros Ghali. Sadate fournit des armes à Hassan II pour combattre le Front Polisario au Sahara occidental et intervient pour soutenir la fraction Hissène Habré réfugié au Soudan après la guerre civile de 1980 au Tchad. Les forces armées égyptiennes encadrent leurs homologues soudanaises et Sadate fera parvenir, par la suite, des armes aux rebelles afghans. En retour, l'impérialisme US, qui obtient la jouissance de bases militaires sur le territoire égyptien, s'engage plus avant dans l'entraînement et l'équides forces armées égyptien. Mais l'insistance même des dirigeants impérialistes à plaider en faveur des « besoins légitimes de défense » de l'Egypte illustre la faiblesse du régime. L'instrument réactionnaire qu'ils forgent — comme en témoignent les 10 000 policiers équipés par les USA depuis 1977 ou les 20 000 hommes de troupe d'élite stationnés au
- est directement orienté contre les masses populaires égyptiennes et les peudu régime égyptien est fortement liée à l'alignement de Sadate sur la politique impérialiste et à l'échec de sa politique d'Infitah. Il en est résulté un isolement presque total au sein du monde arabe, mais aussi un effondrement de la base sociale du régime, notamment des secteurs intellectuels qui avaient pu se laisser séduire par les proclamations « démocratiques » initiales de Sadate.
ECHEC ECONOMIQUE ET
DIFFERENCIATIONS SOCIALES
Privée des crédits des pays arabes producteurs de pétrole qui avaient atteint 17 milliards de dollars entre 1973 et 1978, la dégradation de l'économie égyp tienne est momentanément tempérée par les aides massives de l'impérialisme (entre 2 et 2,5 milliards de dollars par an). Mais
l'échec de la politique d'Infitah est toutefois patent. En 1978, le déficit budgétaire de 1,9 milliard de dollars représente 30 % du produit national brut (PNB). L'endettement est structurel. L'inflation atteint
Cherchant une nouvelle fois, en avril 1978, à « assainir » les finances de l'Etat égyptien, le Fonds monétaire inter-
(FMI) sera néanmoins obligé d'accorder, fin 1979, un nouveau crédit de un milliard de dollars pour éviter la banqueroute au régime de Sadate.
L'Infitah est un échec car elle n'a pas permis de sortir l'Egypte de la dépendance et du sous-développement économiques. En effet, ce pays tire 80 % de ses ressources du pétrole - depuis la récupération des gisements du Sinai le 25 janvier 1980 —, du rapatriement des salaires des travailleurs immigrés, de l'exploitation du canal de Suez et du tourisme, qui sont autant de facteurs extérieurs aléatoires. La politique de Sadate n'a pas réussi à attirer, comme il était prévu, des capitaux étrangers dans des secteurs autres que les services. Les banques étrangères, au lieu d'investir, ont en fait draîné « l'épargne nationale », c'est-à-dire l'argent de la nouvelle bourgeoisie, vers l'extérieur, vers le financement d'importation de produits de consommation rapidement écoulés.
Mais, pendant que de nombreuses fir- comme Coca Cola, Goodyear, Du Pont de Nemours ou Mi-
5. Merip Report, septembre 1980. 6. Le rais affirmait récemment qu'il « accordera toutes les facilités nécessaires aux EtatsUnis au cas où l'Arabie Saoudite ou un Etat du Golfe serait menacé par l'URSS » (le Monde, 12 juillet 1980).
Un policier patrouillant dans les rues du Caire. (DR) chelin - sont venues profiter des avantages fiscaux de la nouvelle législation égyptienne, la dépendance agricole de ce pays s'est accrue - l'Egypte doit importer 50 % de sa nourriture et 75% de son blé - et un tiers de sa population ne dispose toujours pas du minimum vital ...
Les conséquences de cet échec économique se résument dans un accroissement de la différentiation sociale. Comme l'a précisé l'ancien ministre de la Pianification, Ismail Sabri Abdallah, « l'inflation a opéré une nouvelle répartition des revenus au détriment de tous les salariés employés par le gouvernement et le secteur public. (7) » L'Egypte a ainsi produit 500 millionnaires à l'image du ministre de la Reconstruction, Osman Ahmed Osman, qui s'est enrichi en étant à la fois responsable du projet de construction des « zones franches » et propriétaire d'une des plus importantes sociétés de travaux publies du monde arabe.
Cette politique a profité à la bourgeoisie et à de petits bourgeois, spéculateurs en tout genre, commerçants, gros propriétaires terriens ou fonctionnaires enrichis sur la base des pots-de-vin. Mais les explosions régulières de mécontentement populaire comme la répression systématique du pouvoir sont là pour montrer ce qu'elle a signifié pour les masses
UNE REPRESSION INSTITUTIONNALISEE Si l'Infitah a constitué une « ouverture » sur le plan économique, elle n'a jamais connu son équivalent sur le plan politique. Certes, Sadate a bien tenté, l'automne 1976, et plusieurs fois depuis, de mettre en place une « opposition constructive » ; il y a d'ailleurs réussi partiellement. Mais les inégalités sociales sont trop criantes et la crise économique est trop profonde pour que toute opposition, aussi timorée soit-elle, puisse être tolérée très longtemps. La répression sélective contre les militants ouvriers et marxistes s'est doublée d'actions contre l'« opposition constructive », visant à lui signifier les limites à ne pas dépasser.
Le 24 janvier 1977, au lendemain émeutes populaires, précisait sa conception de la « libéralisation » politique en déclarant : « Les nouvelles expériences démocratiques ne doivent pas être altérées par des événements fomentés par de mauvais éléments cherchant à faire revenir le pays à la situation où s'exprime une seule orientation. (8) »
Après 1977, en même temps qu'il modernisait l'équipement de ses forces de sécurité, Sadate se dotait d'un arsenal législatif répressif.
Les lois issues des référendums de février 1977 et mai 1978 privaient déjà les formations politiques de toute possibilité d'action. Nombre de militants ouvriers ont été traînés devant la justice de Sadate en leur nom. Mais, en septembre 1979, une nouvelle disposition a mis une condition supplémentaire à l'activité politique : les partis doivent reconnaître leur adhésion au Traité de paix avec Israël. Aussi, lorsqu'en mai 1980 l'état d'urgence est formellement levé, « les nouvelles lois ont-elles fourni à l'exécutif la plupart des pouvoirs exceptionnels qu'il possédait déjà en vertu de la loi sur l'état d'urgen-
Cette législation a été couronnée par «contre l'immoralité» 1980 qui prétend « protéger les valeurs fondamentales de la société » en mettant hors-la-loi tous les Egyptiens « appelant à la domination d'une classe sociale sur une autre ou à la disparition d'une classe sociale (le Monde, 12 avril 1981). L'amendement à la Constitution du 30 avril établit le droit islamique (chariah) comme source principale de la législation. Un « tribunal des valeurs » dirigé par un
« procureur général socialiste », désigné directement par le chef de l'Etat, est institué pour cette chasse aux sorcières. Loin de débloquer la situation politique intérieure, la paix séparée avec Israël a renforcé l'autoritarisme du pouvoir.
Du lancement par le Rassemblement national progressiste et unioniste d'un appel à « boycotter tout ce qui est israé lien », signé par des dizaines de personnalites égyptiennes de tous horizons politiques, à la formation d'un Front national élargi de l'opposition, en passant par les démêlés de Sadate avec l'Ordre des avocats, le pouvoir ne s'en est trouvé que plus isolé. Et, le 3 septembre, dans une espèce de fuite en avant, Sadate lance une opération répressive sans précédent dans l'histoire de l'Egypte. Considérant que sa « démocratie est plus féroce que la dictature », il fait arrêter 1 536 destitue le pape Chenouda III, chef de l'Eglise copte orthodoxe, attaque de front les Frères musulmans qui font l'essentiel des personnes incarcérées, interdit sept journaux d'opposition et dissout treize associations religieuses et politiques
Affirmant qu'il « n'aura aucune pitié pour ceux qui commettront la moindre erreur portant préjudice à l'Egypte », Sadate proclame : « L'affrontement est dé cisif. Nous n'acceptons plus de compromis avec l'opposition. (10 ) » Mais, au-delà des courants intégristes auxquels Sadate adresse ouvertement ces menaces et ces proclamations, l'ampleur des arrestations prouve que c'est toute l'opposition au régime qui est visée. Le coup de filet de Sadate touche aussi bien les confréries des Frères musulmans que des dirigeants du Parti du travail socialiste - le parti d'opposition officiel - ou l'ancien premier se- l'ancien parti unique — et compagnon de Sadate, Abdel Salam Zayate. Comme le note le New York Times du 7 septembre : « La liste de ceux qui sont détenus fait l'effet d'un "who's who" des Egyptiens qui ont pris la parole contre le président et sa politique. »
L'impasse est totale. Sadate expulse des correspondants de journaux étrangers et se trouve contraint d'inventer un complot soviétique dans lequel il implique l'ambassadeur soviétique Vladimir Polyakov qu'il expulse et son ancien compagnon Abdel Salam Zayate qu'il fait arrêter, pour justifier cette répression.
Le nouveau rais prend aussi prétexte des affrontements religieux qui ont eu lieu au printemps 1981 et contre lesquels il avait été assez passif à l'époque pour présenter son action répressive comme une réponse à la montée du péril intégriste islamique, alors même qu'il s'agit de décapiter toute opposition politique.
7. Cité par le Monde diplomatique, mars 1980, Marie-Christine Aulas, « La provocante "modernisation" de l'Egypte ».
8. Cf. Jon Rotschild, art. cit. 9. Extrait du rapport établi par l'avocat Nabil el Hilali, le Monde diplomatique, juillet 1981.
10. Libération, 7 septembre 1981.
Le Rais : Anouar El Sadate. (DR)
La résurgence des courants intégristes islamiques est en grande partie la conséquence de la propre politique de Sadate de « délaïcisation » de l'Egypte entreprise conjointement à l'Infitah. Dans les années 1970, Sadate a utilisé les courants islamiques intégristes pour faire pièce aux opposants nassériens et communistes. Il a notamment facilité leur implantation dans les universités après la révolte étudiante du 24 janvier 1972. Sadate a donc été tributaire de ces courants. Leur collusion avec le pouvoir leur. a permis d'échapper à la répression en 1977, et a favorisé leur pénétration dans l'armée. Tout cela explique la croissance de leur audience parmi la petite bourgeoisie intellectuelle puis — à la faveur de la crise économique et sociale et de la paix séparée avec Israël - dans des couches plébéiennes.
L'APRES-SADATE
C'est au milieu des larmes de crocodile des dirigeants occidentaux qui pleurent le « promoteur de la paix » et qui proclament leurs inquiétudes devant l'avenir que s'ouvre l'après-Sadate. Son successeur, Hosni Moubarak, « élu » par référendum dès le 13 octobre, s'est empressé de rassurer les dirigeants israéliens en déclarant : « Vous les Israéliens, vous pouvez être rassurés. Vous pouvez imaginer que Anouar El Sadate est toujours parmi nous. Je ne me suis jamais opposé à la politique de Sadate. Nous avons toujours été d'accord sur cette politique. Rassurez-vous, il n'y aura pas de changement » (le Monde, le 10 octobre 1981).
Les premières mesures prises par Hosni Moubarak sont sans doute de nature à rassurer aussi l'impérialisme. En effet, parallèlement à une épuration de l'armée qui a déjà touché une trentaine d'officiers et plus de cent hommes de troupe soupçonnés de sympathie pour les Frères musulmans, Hosni Moubarak a fait arrêter des centaines de personnes (environ 623 intégristes musulmans et 150 militants de la gauche laïque). Depuis septembre dernier, près de 3 000 personnes ont ainsi été incarcérées.
nouveau gouvernement a adopté un langage nouveau et démagogique en promettant de « lutter contre la corruption el le népotisme . Moubarak s'est ainsi séparé symboliquement de deux éminences grises de Sadate, les deux hommes les plus riches d'Egypte, Sayed Marei et Osman Ahmed Osman. Il s'est aussi élevé contre « ceux qui troublent l'ordre et ne respectent pas la loi . Officier de formation, Hosni Moubarak voudrait imposer un peu de sa propre discipline militaire à la bureaucratie et a la société égyptienne.
Les masses populaires en ont deja eu un avant-goût. Le Christian Science Monitor du 2 novembre notait : * La police et les militaires grouillent dans les rues du Caire ... Les soldats et la police ont maintenant le droit de tirer à vue sur les agitateurs; les universités égyptiennes sont sous bonne surveillance; tous les rassemblements sur la voie publique sont interdits pour un an du fait de l'état d'urgence... »
Toutefois, les traits dominants de la crise économique et sociale restent entiers. L'après-Sadate ne risque donc guére de représenter pour les masses populaires égyptiennes un changement fondamental de leurs conditions de vie. Les données générales qui ont provoqué de nombreuses explosions sociales constituent toujours la toile de fond de la situation politique et sociale en Egypte. Et les travailleurs ne manqueront pas de se souvenir qu'en 1977, à Alexandrie, les dockers en colère avaient mis à sac la résidence de Hosni Moubarak, diginitaire du régime. •
Vincent KERMEL 4 novembre 1981. CHINE