Le samedi 21 novembre 1981, les Pays-Bas ont connu la plus importante manifestation de rue de leur histoire. Plus de 400 000 personnes, sur une population d'environ 14 000 000 d'habitants, ont protesté contre l'installation de nouveaux missiles de croisière (cruise missile) par TOTAN.
A Nimègue, ville de 130 000 habitants, 40 cars de 50 personnes chacun étaient prévus pour s'y rendre, mais, le jour « J », ils seront plus de 85, plus des trains spéciaux, à acheminer les manifestants vers la capitale. A Leyde, localité de moins de 100 000 habitants, l'objectif initial était de 15 bus ; ce furent 51 véhicules qui ont acheminé les manifestants. Et comme Leyde est distante de 50 km seulement d'Amsterdam, nombre de gens s'y sont rendus en train. Dans les petites villes de 5 à 10 000 habitants, ce sont 2, 3 et souvent 5 cars qui étaient affrétés par les comités locaux d'organisation. Tous les bus du pays étaient loués. Tant et si bien que, dans le sud, des comités ont dû louer des bus en Belgique.
La manifestation était prévue sur un parcours de 6 km environ, à partir d'une place du centre d'Amsterdam. Des avant son départ, cette place était noire de monde et inaccessible. Le comité organisateur a alors décidé d'allonger le parcours de la manifestation et d'effectuer un autre départ dans un autre endroit de la ville. Au moment où le cortège s'ébranlait, la radio annonçait que 15 000 personnes attendait toujours un train pour Amsterdam à Utrecht, nœud ferroviaire du centre du pays.
Derrière la banderole « Soldats de l'OTAN contre les armes nucléaires ! », 120 soldats du contingent ont manifesté à l'appel du comité national Soldats contre les armes nucléaires et du comité Mobilisation 81. Ce dernier avait appelé les soldats démobilisés à venir manifester en uniforme (tout Néerlandais démobilisé conserve son uniforme chez lui en cas de guerre et de mobilisation générale). Ils n'ont pas été moins de 400 à répondre à cet appel.
Toutefois, nombre de soldats avaient été dissuadés de venir manifester en uniforme par la hiérarchie militaire - sur les 6 soldats néerlandais qui ont manifesté à Bonn le 25 octobre dernier, 4 ont ensuite été punis — et les propos du ministre de la Défense, Van Mierlo, qui les menaçait en prétextant que l'on ne voit des militaires dans les rues que dans des dictatures d'extrême droite !
Après de multiples atermoiements, la FNV (Fédération des syndicats néerlandais) a fini par appeler ses membres — individuellement - à la manifestation du
21 novembre. Son président, qui est aussi président de l'EVV (Fédération européenne des syndicats) décidait d'y prendre la parole. Cela a été l'occasion d'un important pas en avant, puisqu'il a adopté publiquement le mot d'ordre « Des emplois, pas des bombes ! », autour duquel se bat l'IKB, la section néerlandaise de la IVe Internationale, au sein du mouvement ouvrier. La campagne que mène cette dernière dans les syndicats s'en trouvera donc facilitée.
Les représentants gouvernementaux qui ont pris la parole à cette occasion ont été rudement accueillis. Aad Nuis, par exemple, des libéraux de gauche Démocratie 66 (D'66), le parti du ministre de la Défense, n'a pas eu le loisir de terminer son discours après qu'il ait déclaré sa confiance dans le gouvernement. La même chose est arrivée à Wim Meyer, président de la représentation parlementaire du PvdA (social-démocrate), lui aussi membre de la coalition gouvernementtale.
ENS
Cortège des soldats à la manifestation du 21 novembre à Amsterdam. (DR)
Les politiciens et journaux bourgeois ont immédiatement tenté de récupérer cette puissante mobilisation. Le Premier ministre lui-même, Van Agt, du Parti dé mocrate-chrétien, s'est déclaré solidaire des manifestants « et des millions de personnes qui veulent aussi la paix mais n'ont pas manifesté ». Le ministre des Affaires étrangères a déclaré à la télévision que cette mobilisation était une grande « démonstration pour la paix ». Le principal journal bourgeois De Telegraaf, titrait le lundi 23 novembre: « Impressionnante démonstration pour la paix », après avoir pourtant mis en garde pendant des semaines contre cette initiative. Le Alegemeen Daglbad écrivait « 300 000 personnes ont manifesté contre TOUTES les armes nucléaires ». Les commentaires à la télévision et à la radio étaient de la même veine, essayant de présenter cette manifestation non comme une mobilisation contre l'OTAN et les missiles de croisière mais « pour la paix » et contre le Pacte de Varsovie.
Toutefois, la principale faiblesse du mouvement réside dans son absence de clarification politique sur la perspective d'un désarmement unilatéral. Un des députés du Parti communiste néerlandais (CPN), Joof Wolff, a demandé à Amsterdam le retrait des missiles de l'OTAN et des SS-20 soviétiques.
Le mouvement manque aussi d'implantation dans les syndicats, les usines et parmi la jeunesse. Ainsi, il n'y avait, le 21 novembre, que quelque 10 % de jeunes de moins de 21 ans. Or, la jeunesse peut être mobilisée, comme en témoignent de nombreuses initiatives locales. Dans une localité de 6 000 habitants par exemple, l'organisation révolutionnaire de la jeunesse, Rebel, a organisé un concert «Rock contre les missiles » qui a réuni 300 jeunes.
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Pour que la mobilisation d'Amster-/ dam ne reste pas sans lendemain, les marxistes révolutionnaires de PIKB proposent que les comités d'organisation locaux se maintiennent pour organiser tous les participants de la manifestation du 21 novembre, ce qui implique de construire la campagne anti-missile dans les syndicats, les usines et parmi la jeunesse. Le meilleur moyen serait, d'une part, de fixer comme objectif à la campagne antimissile le soutien à l'initiative de la Campagne pour le désarmement nucléaire (CND) de Grande-Bretagne qui propose une journée d'action internationale et, d'autre part, d'organiser la défense des soldats qui seraient inquiétés pour avoir manifesté le 21 novembre en uniforme à Amsterdam.
Robert WENT Amsterdam, 25 novembre 1981.
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