L'éternel recommencement
Mitterrand et les Etats-Unis appuient l'intervention
TCHAD
A décision du nouveau gouvernement français d'apporter son soutien logistique à l'acheminement d'une
• « neutre » inter-africaine au Tchad pour y « rétablir la paix » aura reçu l'assentiment général. Du président tehadien du Gouvernement d'union nationale de transition (GUNT), satisfait de voir la France venir financer la « reconstruction » du pays ; de l'aréopage de l'OUA (Organisation de l'unité africaine) que la crise tchadienne inquiète étant donné ses retombées régionales ; mais aussi des Américains. Washington a en effet affirmé « vouloir apporter une aide concrète mais non militaire » à la force de l'OUA. Ce dernier point atteste en fait de l'existence d'un véritable plan franco-américain vis-à-vis du
Tchad.
L'intervention de la force « neutre »
Claude GABRIEL
La crise tehadienne a été pour la Ve
République une sorte de fil conducteur des contradictions de l'impérialisme français. D'abord Charles de Gaulle, puis
Georges Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing, enfin François Mitterrand ont cherché
- en vain jusqu'à présent — à stabiliser durablement ce pays. Ce n'est done pas à proprement parler le bilan de tel ou tel gouvernement qu'il faut tirer dans cette affaire tchadienne. Chacun a eu la prétention de vouloir résoudre à sa manière un exemple typique de dislocation d'un
Etat néo-colonial africain. Même s'il y a quelque vanité à vouloir effacer ainsi à coups d'expédients militaires ou diplomatiques des décennies de domination coloniale, de saccage et de manœuvres, le bilan de la colonisation est là. Et rien n'y fera à court terme, pas plus la diplomatie du nouveau ministre des relations extérieures, Claude Cheysson, que la force inter-africaine. L'Etat néo-colonial centralisé sur le modèle français, la Constitution gaullienne adoptée au moment de l'Indépendance, le maintien systématique des disparités entre le Nord et le « Tchad utile » du Sud, ont abouti à la quasi-inexistence d'un réel Etat tchadien aujourd'hui.
La guerre civile n'a même pas abouti à une crise sociale où l'on pourrait identifier des forces sociales antagoniques. Les différentes fractions qui composent le
Gouvernement d'union nationale de transition (GUNT), auxquelles il faut ajouter la dissidence de Hissène Habré, sont des fractions politico-militaires plus proches de la logique des conflits opposants des seigneurs de la guerre que de forces politiques réellement implantées. L'arriération de la formation sociale tehadienne, elle- même dépendant du retard économique, n'a pu créer les conditions d'une contestation populaire qui écarterait ces potentats petits-bourgeois dont les alliances à de la force interafricaine force périaliste déguisée. inter-africaine ne battante. l'extérieur changent méléon sur une affiche psychédélique.
On peut se demander ce que va faire François Mitterrand dans un tel guêpier, et s'il n'aurait pas fallu que le nouveau régime, porté au gouvernement par un vote des travailleurs français, rompe courageusement avec les pratiques du passé.
Machiavel écrivait que « celui qui souhaite réformer doit au moins préserver les anciennes apparences ». Il semble malheureusement que les dirigeants socialistes aient inversé le sens de cette proposition pour ne nous proposer que la fiction d'un changement en ne s'attaquant qu'à ces anciennes apparences ...
François Mitterrand et Claude Cheysson ont pris la décision d'aider à la constitution d'une force inter-africaine afin de restaurer la paix civile et de reconstruire l'Etat. Il faut donc comprendre cette décision de la manière suivante : une force d'occupation d'occupation soutenue par l'OUA, la soutenue France et les Etats-Unis vaut mieux pour
De l'intervention peut être prise pour une opération indépendante des capitales impérialistes. Il s'agit en fait bel et bien d'une intervention im-
Le consensus général qu'a rencontré le retrait des troupes libyennes débouche pourtant sur une reprise de la guerre au
Tchad. Précipitant le rapatriement de ses troupes, Maamar el
Kadhafi laisse les forces oppositionnelles de Hissène Habré reprendre leur offensive dans l'est du pays. Après la chute du triangle stratégique Adré, Guereda, Iriba, c'est la capitale de l'Oueddeï, Abéché, qui est tombée. La force inter-africaine risque fort, dès lors, de ne pas être une force de statu quo, et de devoir se transformer assez rapidement en une armée comaussi vite qu'un ca- le Tchad que les forces libyennes d'occupation. La nuance échappera sans doute au paysan tehadien qui n'en trouvera pas pour autant la tranquillité et l'abondance.
LA SOLUTION « NEUTRE »
Ces fameuses troupes africaines seront composées de forces zaïroises, sénégalaises, nigériannes, togolaises, béninoi-
A y regarder de plus près, le régiment zaïrois présent au Tchad est un régiment d'« élite » formé par des instructeurs militaires français dont le contrat vient d'être confirmé par le gouvernement de Pierre
Mauroy. Mais il est de notoriété publique au Zaire que l'armée est une force prédatrice et que souvent votre salaire peut vous y être dérobé le jour même de la par quelques soldats de Mobutu ..
paie
Faudrait-il donc admettre que l'élitisme de ce régiment est une garantie pour le paysan tchadien ?
au retrait libyen
ONDJAMENA troupes sénégalaises ne présentent sans doute pas cet inconvénient. Mais après les interventions au Liban, au Zaïre et en Gambie, ces forces largement éduquées, encadrées, aidées et inspirées par la France, ont eu les deux tiers de leurs effectifs déjà investis dans des situations de guerre civile. Le Tchad sera donc certainement un terrain d'entraînement supplémentaire pour ces troupes rôdées au maintien de l'ordre.
Les troupes nigériannes expriment d'abord la puissance économique et politique de ce puissant voisin du Tchad. Mais c'est aussi de plus en plus le trait d'union avec la politique africaine de Washington. Il n'est d'ailleurs pas étonnant que le Nigeria ait demandé aux Etats-Unis de participer à l'équipement de son contingent (1). Tout cela ne correspond pas aux allégations de la diplomatie de Paris sur la solution « africaine » à la crise tchadien-
Les troupes togolaises seront probablement très réduites. Mais elles aussi apportent avec elles une désagréable renommée. Un témoignage publié dans le Monde
22 septembre 1981 rapporte qu'au Togo c'est « à main armée que les parachutistes, comme s'il s'agissait d'un pays ennemi ou d'une zone rebelle » chassent des petits paysans de leurs terres pour permettre l'extension d'une prétendue « zone de protection de la faune ».
En bref, ce qu'on peut attendre de cette force d'intervention n'est sûrement pas une réelle solution à la crise tchadienne. Par contre, il ne fait plus de doute que l'impérialisme français et américain se dissimulent derrière cette nouvelle manœuvre qui voit l'impérialisme français sorti par la porte rentrer par la fenêtre. Alors qu'en Centrafrique, le président fantoche David Dacko arrivait dans les fourgons de l'armée française pour faire tapisserie dans le palais présidentiel, cette fois-ci, c'est l'ambassadeur de France qui retourne au Tchad dans les fourgons des troupes de la force inter-africaine. Paradoxe seulement : les rôles ne sont pas inversés, Paris tire toujours les ficelles ...
LE RETRAIT LIBYEN
La présence libyenne n'était pas très facile à dénoncer pour les capitales impérialistes. Mis à part les attaques contre l'expansionnisme supposé de Maamar el Kadhafi, il était bien difficile d'aller plus loin. Kadhafi n'avait fait que copier formellement les grands maîtres : c'était le GUNT, gouvernement reconnu par l'OUA qui avait « fait appel » aux troupes libyennes. A moins de dénoncer le GUNT et se mettre à dos les princes de l'OUA, il était bien délicat de contester la « légitimité » d'une intervention qui ressemblait comme une petite sœur à celle de la France au Zaïre ou à celle du Sénégal en
La solution qu'avait trouvée Valéry Giscard d'Estaing consistait à soutenir au sein du GUNT la clique de Kamoungué, homme du Sud, viscéralement opposé à la domination des chefs du Nord et intéressé à relancer l'économie du « Tchad utile ». Mais Kamoungué n'avait pas les moyens militaires de s'imposer. Une tion adoptée par Valéry Giscard d'Estaing aura été de soutenir, avec la complicité du
Get de l'Egypte, le vieil ennemi d'autre fois, Hissène Habré et ses Forces armées du Nord (FAN). Mais, là encore, la susceptibilité de l'OUA risquait de compliquer l'affaire (2).
Alors Claude Cheysson et François sont arrivés. Les Libyens avaient sans doute les moyens de s'opposer pendant un temps à la dissidence militaire des FAN de Hissène Habré, mais pouvaient-ils « reconstruire » le Tchad durablement ? Dans le Monde du 27 octobre, les propos de Goukouni Oueddeï, président du GUNT et chef d'une des fractions militaires, éclaircissent cet imbroglio : « Les moyens militaires nous font défaut ... Pour assurer notre sécurité, nous attendons une aide de tout pays. » Et le président du GUNT de dire que le Tchad ne veut pas se couper de l'Afrique francophone et qu'il ne quittera pas la Zone Franc. Enfin, le Tehad, prétend-t-il, veut retrouver sa place dans l'Union douanière d'Afrique centrale (UDEAC) dominée par les intérêts français. Goukouni Oueddei semble donc découvrir qu'une bonne aide impérialiste est préférable au soutien militaire libyen. La Libye a bien mis sur pied une banque tchado-arabe libyenne, mais cela ne peut constituer le point de redémarrage de l'économie de ce pays. Stabiliser l'Etat nécessite évidemment de remettre en marche l'économie du Tchad. Pour un Goukouni Oueddel, la solution ne peut être que de retrouver sa place dans la zone de domination écono-
Il s'agit-là d'un pari hasardeux, car ce pays ne dispose même pas d'un semblant de classe dirigeante capable de gérer l'ap. pareil d'Etat. La solution est done trés
Claude Cheysson, conscient du rôle particulier qui incombe à la France en Afrique, va relever ce défi.
En retirant précipitamment ses troupes, Maamar el Kadhafi a - pour certains -cherché à précipiter le pays dans la guerre entre fractions avant l'arrivée de la force inter-africaine. Pour d'autres, il y aurait eu des pressions françaises, américaines, voire soviétiques sur Tripoli. Le plus probable est qu'il y ait eu tout cela...
A cette étape, les dirigeants socialistes français apprennent encore à leurs dépens que l'Etat impérialiste français est toujours une maison bien sale. Des rumeurs de coup d'Etat libyen ont été diffusées à Djamena fin octobre, alors que, dans le même temps, " on » faisait croire aux Libyens à une intervention militaire française. Rumeurs, fausses nouvelles, tentatives de contre-information à l'origine desquelles se trouveraient des agents non contrôlés des services français de contre-espionnage en Afrique ...
La réorganisation du Service de documentation extérieure et du contre-espionnage (SDECE), détaillée dans le Monde du 18 novembre 1981, prouve au moins une chose essentielle : ces pays sont truffés d'agents français capables de tout et du pire. Réorganisé ou pas, le SDECE est une officine d'intervention et de complot au service de l'impérialisme. Force inter-africaine, agents du SDECE ... le paysan tchadien n'y trouvera certainement pas la
Claude GABRIEL 20 novembre 1981. 1. Le Monde, 17 novembre 1981. 2. Cf. Claude Gabriel, « Tchad : il reste onze pièces sur le damier ». Inprecor numéro
LES FRACTIONS EN PRESENCE