Les élections parlementaires anticipées du 8 novembre en Belgique ont été marquées par le plus grand bouleversement électoral qu'ait connu ce pays depuis la Seconde Guerre mondiale. Paradoxalement, celui-ci n'affecte pas le rapport des forces entre les classes, qui reste sensiblement le même. C'est au sein du camp de la bourgeoisie qu'est intervenue une nette polarisation en faveur des partis de droite. C'est le CVP-PSC social-chrétien, le principal parti bourgeois du pays, interelassiste, qui en fait les frais. Du coup, c'est tout l'équilibre politico-institutionnel et, au-delà, la capacité de gérer le consensus social qui ont été ébranlés.
Les élections n'ont rien résolu, au contraire, elles ont approfondi la crise politique. L'ingouvernabilité et la polarisation sociale accrue vont accentuer, dans les mois qui viennent, les affrontements entre les classes sur le terrain extra-parlementaire, comme tendent à l'indiquer les résultats électoraux. 1. Les rapports de forces entre le capital et le travail ne sont pas modifiés
Les partis bourgeois ont réuni 66% sur leurs listes contre 68,9 % en 1978. Les partis ouvriers de leur côté passent de 29,7 % à 28,4 %. Les pertes additionnées des deux camps (- 4,6%) correspondent en gros à la progression des listes écologistes (+ 3,9 %).
Pour être complet, il faut remarquer que les votes blancs et nuls (tarte à la crème d'une certaine propagande de style poujadiste pour mettre en cause la « particratie ») ont reculé (- 1,2%), contrairement à la tendance des derniers seru-
« stabilité » entre les camps signifie aussi qu'après sept ans de crise, les deux partis socialistes ne sont résorber leur propre « séisme » électoral, celui intervenu en 1965. Suite à la grève générale de décembre 1960 - janvier 1961, le PSB était entré dans un gouvernement de collaboration de classes avec le CVP-PSC pour y appliquer, quatre années durant, la même politique antisociale qu'un million de travailleurs dirigés par la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB), avaient combattue de toutes leurs forces. Le PSB y a perdu environ 500 000 voix et 25% de son électorat.
2. Au sein du camp bourgeois, la polarisation à droite remet en cause la position hégémonique du CVP-PSC sur la société
La quasi-totalité des partis bourgeois une campagne électorale qui visait à convaincre la population de la néaustérité accrue. Cela vaut pour les partis qui ont versé dans un poujadisme anti-impôt - anti-collectiviste -anti-Etat (comme les PVV-PRL, UDRTRAD), comme pour les CVP-PSC eux-mêmes, même si ces derniers, du fait de leur caractère interclassiste, sont obligés de l'emballer dans l'idéologie du « bien commun ». Si le CVP a réussi à maintenir une certaine homogénéité politique, tout en glissant aussi de plus en plus à droite, cela n'a pas été le cas pour son homologue francophone, le PSC, où l'aile droite, le CEPIC, s'est complètement et ouvertement alignée sur les thèses dures du PRL tard ! » : voilà ce qu'une bonne partie de la petite bourgeoisie a dû se dire en assistant aux acrobaties du CVP-PSC, et elle s'est réfugiée sous les ailes des partis ouvertement anti-ouvriers (remise en cause des acquis des travailleurs, attaques virulentes contre les syndicats).
Les CVP-PSC perdent ainsi 400 000 voix (alors qu'il y avait 600 000 électeurs en plus ; il y a en fait un « manque à gagner » total de 600 000 voix: 410 000 voix - 36,31% de 600 000) ou - 25 % de son électorat pour le PSC et - 33 % du sien pour le CVP. Le PSC ne sera plus re présenté dans l'exécutif de la communauté française (Bruxelles-Wallonie) et il sera de peu de poids dans l'exécutif régional wallon (3 PS, 2 PRL, 1 PSC). Le CVP, qui apparaissait comme le parti dominant, non seulement en Flandre mais aussi au sein de l'Etat central belge, y laisse beaucoup de plumes (exécutif du Conseil flamand : 4 CVP, 2 SP, 2 PVV, 1 VU).
Ainsi, pour la première fois 1945, les autres partis bourgeois totalisent plus de voix que les CVP-PSC: 39,8% contre 26,2%.
Si cette perte des CVP-PSC traduit avant tout une radicalisation politique de la petite bourgeoisie à cause de la crise économique et de la politique de conciliation envers le mouvement ouvrier, il y a un autre phénomène important à souligner : la perte de prestige de l'Etat unitaire. La bourgeoisie n'a en effet pas réussi à résoudre la crise de son Etat unitaire. Ce sentiment est partagé par des dizaines de milliers de gens. Mais il s'est exprimé différemment selon les différentes régions
Si, en Wallonie, le PS a su le capitaliser dans une certaine mesure par une démagogie fédéraliste de dernière heure (et contribué ainsi à l'effondrement du RW, qui passe de 9,2% à 5,5 %), en Flandre, la Volksunie (VU) gagne 200 000 électeurs (dont de nombreux jeunes) et efface sa saignée de 1978 et la scission d'extrême nationaliste (Vlaams Blok). Ici, c'est le CVP qui paie la note.
Il faut y ajouter qu'une partie de la jeunesse catholique a refusé de voter pour le CVP-PSC et a porté ses voix en majorité sur des listes écologistes. Leo Tindemans, le président du CVP, a explicitement fait référence à l'extraordinaire mobilisation de masse contre les missiles nucléaires et à la campagne de 400 prêtres flamands contre le soutien du CVP à la militaire et démocrate-chrétienne du Salvador, pour expliquer la défaite de son propre parti. Assiégés de toutes parts, les CPV-PSC sont les principaux perdants de ces élections. Ils perdent essentiellement sur leur droite, c'est-à-dire leur base petite-bourgeoise, alors que — en gros les travailleurs chrétiens ont continué à voter massivement pour eux. Tout cela mène à deux conclusions politiques :
- Tout d'abord, cette défaite des partis qui symbolisent la stabilité de l'Etat bourgeois, son équilibre enraciné et
Men profondeur dans la populapolitique et institutionnelle, constituent un obstacle majeur pour imposer une austérité renforcée grâce à la collabora-
- Ensuite, les CVP-PSC sont menacés par une contradiction énorme : alors que leurs programmes se sont nettement déplacés vers la droite, ils s'appuient plus encore qu'auparavant sur leurs bases ouvrières. Et cela vaut encore plus pour le CVP que pour le PSC. 3. Dans le camp ouvrier, les PS-SP ont évité le recul qui menaçait
Les PS-SP ont été à la pointe de la politique d'austérité des gouvernements de coalition avec la bourgeoisie depuis
Il y a huit mois, les sondages prédisaient une catastrophe pour le PS (wallon) lorsque Cools, son président, a dû démissionner à cause de la dégradation des rapports entre le PS et la FGTB, le syndicat socialiste.
Or, les PS-SP se maintiennent globapourcentage (- 0,27 %) mais gagnent 100 000 électeurs. C'est dû à un durcissement politique, fût-il tardif, face à l'offensive patronale (sidérurgie, index, missiles, Zaïre). On peut faire trois remarques :
- Ils ne parviennent pas à mordre sur l'électorat ouvrier chrétien, à cause de la politique de coalition avec les CVP-PSC. En Wallonie, la constitution et l'affirmation du Front commun syndical FGTB CSC, qui avait lancé un appel au « rassemblement des progressistes », avait créé une situation très favorable pour le PS. Du côté flamand, le SP avait concentré son feu sur la menace droitière de « L'Etat-CVP » : le CVP recule sévèrement, mais le SP y gagne à peine.
- Ce désenchantement face à la politique des PS-SP, qui existe très largement au sein de la classe ouvrière et notamment au sein de l'avant-garde ouvrière et syndicale, n'a pas renforcé la radicalisation électorale qui s'était exprimée en faveur du PC et du PTB (prochinois) lors des élections parlementaires de 1978. Le spectre de « la droite qui menace » a poussé des travailleurs radicalisés et des progressistes en général à « donner sa au PS et à combattre l'Etat-CVP », bref, à « voter utile ». Devant l'incrédible à la gauche de la social-démocratie, la masse des travailleurs a continué à voter pour les SP-PS (comme la masse des travailleurs chrétiens a continué à voter exprime indirectement la résistance des travailleurs face l'offensive patronale, dont les travailleurs s'attendent à ce qu'elle continue et s'aggrave, et qui les pousse derrière leurs partis traditionnels sans cautionner pour autant leurs politiques passées et futures. C'est, avec la défaite des CVP-PSC, l'autre donnée fondamentale des élections. 4. L'événement principal à la gauche de la social-démocratie, c'est le recul dramatique du Parti communiste
Le PCB perd 1 % (passant de 3,25 % a 2,30%), ou 40 000 voix (vu l'augmenta tion de l'électorat, il s'agit d'un manque a gagner de 60 000 voix). Le PC perd entre 20 % et 27 % de son électorat selon les régions. Il recule dans tous les arrondissements sauf trois.
Les raisons de cette défaite cuisante sont assez évidentes : d'une part, il y a la situation internationale où le PCB n'a pas vraiment pris un tournant eurocommuniste crédible, ce qui est manifeste dans ses hésitations en ce qui concerne la politique de Brejnev en Afghanistan et en Pologne ; mais c'est surtout sa politique des « petits pas », d'un gradualisme perfectionné, dans son attitude face à la social-démocratie. Ainsi, le PC refuse-t-il de demander le retrait du PS-SP du gouvernement ; il ne mène fermement aucune campagne pour des revendications immédiates radicales (36 heures, nationalisations, index, fédéralisme) ; mais il emboîte le pas aux PS-SP des que ceux-ci font un petit pas à gauche. En même temps, il maintient une attitude très sectaire face à l'extrême gauche, ce qui ne le rend pas populaire parmi les jeunes, auprès desquels la LRT et le PTB gagnent en audience.
Il a suffi que Van Miert prenne la tête de la manif contre les missiles et que Spitaels « défende » l'index, la sidérurgie et le fédéralisme, pour que le PC se trouve à l'étroit, coincé entre une social-démocratie envahissante et une extrême gauche
Les deux listes d'extrême gauche, le PTB (Parti du travail, ex-AMADA, l'organisation pro-chinoise toujours liée à la Chine) et la LRT (coalisée dans la partie francophone du pays à PLS — Pour le
-, organisation centriste-révolutionnaire qui faisait partie du courant centriste international lors des élections européennes de 1979) se maintiennent et progressent même légèrement.
Des deux, le PTB reste électoralement parlant le plus fort, et de loin : près de 50 000 voix contre près de 15 000 pour la LRT(-PLS). Mais, en même temps, son développement devient plus inégal. En Wallonie, il recule d'une manière importante : sa « percée » de 1978 qui était avant tout basée sur son image de marque flamande, sans une implantation syndicale significative en Wallonie, subit aujourd'hui le contre-coup. A Bruxelles, il perd également la moitié de ses électeurs. Par
Oil progresse dans la majorité des arrondissements en Flandre : il y devient aussi fort que le Parti communiste.
La LRT se maintient généralement. Le vote utile qui a affecté le PC au niveau national et le PTB en Wallonie, n'a pas joué pour la LRT qui dispose désormais d'un petit électorat, politisé et stable. La campagne unitaire avec PLS n'a pas donde résultats spectaculaires. L'unique résultat remarquable de la LRT (seule) se situe à Mouscron, où elle obtient 1,2 %.
Dans l'ensemble, on peut dire que l'extrême gauche a raté l'occasion de présenter une alternative anticapitaliste, à cause de sa dispersion, alors que les campagnes du PTB et de la LRT-PLS se ressemblaient comme deux gouttes (nationalisation des banques et des holdings, unité ouvrière). 5. La percée sensationnelle des écologistes : 280 000 voix
4,5% à Bruxelles, Wallonie et 4 % en Flandre, les écologistes
PS : Parti socialiste (francophone) SP : Parti socialiste (flamand) PSC : Parti social-chrétien (francophone) CVP : Christelyke Volks Party (flamand) PVV : Parti libéral flamand PRL : Parti libéral (francophone)
ont confirmé les pronosties des sondages d'opinion. Ils recueillent les fruits d'une prise de conscience écologique parmi la jeune génération, dans un pays où le nucléaire fait la loi. Mais ce succès va plus loin : ils captent le succès de l'énorme mobilisation les missiles cléaires, ainsi qu'une désaffection croissante face à l'establishment politicien qui rejaillit sur tout ce qui est « parti politique ». Ainsi, le vote pour les écologistes est-il aussi un vote intermédiaire, une première prise de conscience politique de la part d'une partie de la nouvelle génération qui s'engage « à gauche ». Il est faux de dire que les partis écologistes sont des partis ouvriers ; mais il serait absurde de les cataloguer parmi les partis bourgeois.
En gagnant leurs voix sur la problé. matique écologiste, ils se sont sentis obligés d'élaborer un début de programme global afin de s'adresser aux travailleurs. Du coup, ils se sont prononcés pour l'austérité « verte », la réduction des salaires, l'adaptation de l'index, etc. (à côté d'autres propositions, telles que le désarmement nucléaire unilatéral). S'ils persistent à opérer la transformation de leur mouvement de lutte en parti politique « appartenant à la gauche », comme l'expliquent leurs nouveaux parlementaires, une crise ne manquera pas d'éclater en leur sein qui mènera à une clarification avec leur base.
Il est presque banal de dire que ces élections n'ont rien résolu. Ce qu'elles ont fait, c'est révéler avec une force plutôt rare les phénomènes sous-jacents et restés embryonnaires qui caractérisent la crise d'ensemble qui affecte la Belgique. Former un gouvernement central s'avère déjà très compliqué. La petite bourgeoisie vote à droite. Le CVP-PSC vire à droite mais garde sa base ouvrière. Malgré son affaiblissement, il reste l'axe de la vie politique. Ce sont finalement les PS-SP qui ont en main la clé : s'ils passent à l'opposition face à un gouvernement de droite CVP. PSC-PVV-PRL, la lutte des classes prendra un tournant radicalement nouveau en
Le « jeu parlementaire » est plus paralysé encore qu'avant le 8 novembre. Du côté bourgeois, la perspective politique est de soustraire le prochain gouvernement (quelle que soit sa composition) aux pressions démocratiques et sociales. Le mouvement ouvrier doit done se préparer à des luttes sociales d'envergure.
François VERCAMMEN Bruxelles, 16 novembre 1981. LA BELGIQUE EN SIGLES ... VU : Volksunie, parti nationaliste flamand RW : Rassemblement wallon, parti nationaliste de Wallonie FGTB : Fédération générale du travail de Belgique CSC : Confédération des syndicats chrétiens