Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TUNISIE

Les élections du 1er novembre illustrent les limites de la libéralisation

· Inprecor n° 114, 7 décembre 1981 · p. 24-26 · 2 751 mots

Maghreb Syndicalisme

Les élections du 1er novembre et les limites de la libéralisation

TUNISIE

ES élections qui se sont déroulées le ler novembre sont

L on peu noter pour de late de dépet antes des Priens.

/ ont pu voter pour des listes indépendantes du Parti socialiste destourien (PSD), le parti unique au pouvoir. En effet, ont eu le droit de se présenter à ces élections législatives, le

Mouvement d'unité populaire (MUP), le Parti communiste tu-

Mouvement des démocrates socialistes

(PCT) et le

(MDS) de Ahmed Mestiri, ancien ministre de l'Intérieur.

R. MASSIGNON

Ces élections ont largement déçu tous ceux qui plaçaient des espoirs dans la démocratie en Tunisie car, une fois de plus, elles ont pris l'aspect d'un véritable plébiscite pour le gouvernement : 94,6 % pour le Front national, le reste pour les trois forces d'opposition. Mais cela n'est que le résultat apparent car bien d'autres que celles déjà citées ont lieu forces d'inquiéter le régime de Habib Bourguiba sur sa stabilité à moyen terme. Malgré les explications du ministre de l'Intérieur et toutes les justifications trouvées par la bourgeoise internationale qui ne presse lâche pas son fils prodigue, le malaise est énorme : « Une énorme farce qui a provoqué colère, indignation et frustration », a déclaré le secrétaire du PCT, Mohamed

Harmel ; Ahmed Mestiri, quant à lui, a déclaré : « Rien n'a changé dans le systè-

LES ELECTIONS SE SUIVENT

ET SE RESSEMBLENT

Les réformistes locaux ont trempé jusqu'au cou dans cette opération électorale, et ils découvrent, au lendemain des élections, qu'ils ont été roulés dans la farine alors que c'était prévisible depuis plusieurs semaines. Ces élections étaient un moment fort de la nouvelle politique du régime et doivent être replacée dans le cadre de la démocratisation en cours depuis deux ans en Tunisie.

Après la grève générale de janvier

1978, après le coup de Gafsa en 1980, la crispation autoritaire du gouvernement a cessé d'être l'élément moteur de sa politique. Une stratégie plus élaborée de la part de la bourgeoisie, en accord avec l'impérialisme, a débouché sur une ouverture contrôlée de la vie politique tunisienne.

Le poids croissant de la classe ouvrière, de plus en plus consciente de la nécessité de son indépendance syndicale, oblige la bourgeoisie à rechercher son intégration partielle ou totale plutot que son ecrasement direct dans la periode a venir.

Plusieurs forces politiques se sont retrouvées dans un projet d'« ouverture popés. litique progressive » : la bourgeoisie tunisienne, l'impérialisme européen - promo-

- et les forces d'opposition réformistes : MDS, PCT et une aile de la bureaucratie de l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) imposée par le pouvoir. La démocratisation est dans une large mesure une réponse à cette situation d'instabilité sociale et veut permettre à la fois la solution de la crise synla régulation des conflits interbourgeois et le retour à la paix sociale nécessaire à une meilleure exploitation des

QUELLE OUVERTURE ? Les élections du ler novembre s'intègrent dans cette dynamique et sont l'aboutissement d'un processus relativement bien contrôlé dont les différentes étapes

- Début 1980-1981 : annonce d'un Congrès de l'UGTT et d'un Congrès de l'Union générale des étudiants tunisiens (UGET). Le Congrès de l'UGET ne se tiendra pas et la question de sa tenue divisera profondément les étudiants, entre les partisans de la tenue d'un Congrès même octroyé et les autres.

Assainissement de l'appareil du Parti socialiste destourien et élimination ses éléments durs. Nomination d'un nouveau directeur du parti en la personne de Mongi Kooli.

- Avril 1981: Congrès du PSD, déclaration en faveur du multipartisme, annonce de la dissolution du Parlement et de l'organisation de nouvelles élections.

— Tenue d'un Congrès de l'UGTT les 29 et 30 avril 1981. Le pouvoir, à force de manipulation, arrivera à imposer une majorité en sa faveur en excluant l'ancien secrétaire général Habib Achour du droit de se présenter aux élections syndicales. Le pouvoir a dû céder en partie aux pressions des travailleurs et, pour la première fois dans l'histoire du syndicalisme en Tunisie, un secrétaire général a été désigné qui n'était pas membre du PSD, cela dans le but de ne pas discréditer complètement cette direction.

La plupart des gouvernements européens et arabes avaient les yeux braqués sur « l'expérience tunisienne » depuis plus de deux ans déjà. Dans la lancée de l'ouverture au Sénégal, l'ouverture en Tunisie est un test de la viabilité d'une nouvelle forme de domination bourgeoise pour certains pays sous-dévelop-

C'est une fois muni de toutes ces garanties que le gouvernement a fixé les dépassant les 5 % seraient légalisées.

FRONT NATIONAL

ET PAIX SOCIALE Dès lors, tout a été mis en œuvre pour corseter les forces qui pouvaient s'adangereuses. Le MUP de l'ancien Premier ministre Ben Salah (1) pouvant obtenir quelques points aux élections, une scission a été organisée en son sein. Le pouvoir a même réussi à arracher quelques membres à cette organisation pour leur faire constituer un MUP-bis qui a eu seul le droit de se présenter et qui a joui des faveurs de la presse.

Contre la tendance connaît depuis quelques années un certain regain, le régime a choisi la répression directe et un des proces les plus brutaux depuis deux ans a eu lieu contre les dirigeants du Mouvement de tendance islamique qui galisation et boycotter cette « facétie démocratique » (une centaine d'arrestations en septembre 1981).

Mais la plus grosse partie s'est jouée contre le mouvement ouvrier et son organisation l'UGTT (le PCT ne représentant que quelques dizaines et membres et ne constituant pas un danger pour le gouvernement). Comment intégrer cette force dans le jeu politique et institutionnel tout en lui laissant une certaine représentativité au yeux des travailleurs ? Il fallait pour cela s'appuyer sur des bureaucrates syndicaux issus de l'UGTT et non parachutés. Cette opération s'est faite en trois temps, sans que le syndicat y réponde convenablement :

- Division au sein de l'ancienne équipe dirigeante entre les partisans d'Habib Achour et les autres. En refusant à Habib

1. Ahmed Ben Salah a déclaré pour ces élections : « Nous ne participons pas, mais je conserve l'espoir que tout ne peut pas étre négatif, d'autant que des éléments nocifs ont été éliminés des élections », Libération, 31 octobre 1981.

Page 25

Achour tous les droits et en cristallisant tous les problèmes sur son cas, il était inévitable qu'une fraction importante de la direction syndicale s'en dissocierait pour pouvoir renouer le dialogue avec le pouvoir.

Ayant obtenu satisfaction sur ce point, la préparation du Congrès a eu lieu dans des conditions très restrictives : pas d'éligibilité pour les jeunes militants syndicaux, disproportion des mandats entre fédérations combatives et modérées, etc.

Malgré cela, plus d'un tiers des délégués se prononcés pour le boycott du sont

Congrès le jour même de sa tenue afin de lutter pour l'indépendance syndicale.

- La troisième et dernière étape a été la mise sur pied de listes du Front national : s'appuyant sur la bureaucratie soumise qu'il avait mis à la tête de l'UGTT, le gouvernement tunisien a proposé des listes communes panachées avec l'UTICA

(patrons), l'UNFT (femmes du pouvoir), l'UNA (agriculteurs) et le PSD bien sûr.

Un violent débat s'est développé au sein du syndicat et des voix très nombreuses se sont élevées contre la participation de l'UGTT aux élections, contre les risques d'intégration au pouvoir des candidats élus. Malgré l'absence d'un programme de classe, la gauche syndicale a mené cette bataille comme un moindre mal face au Front national et pour préserver l'indépendance syndicale. Ce débat a été tranché au sein de la Commission administrative de l'UGTT par 51 % en faveur des listes avec le PSD. Dés lors, une très forte minorité du syndicat a mené campagne pour l'abstention lors de ces élections, représentant en réalité la majorité de la base.

LE ROI EST NU

Un élément, négligé par tout le mon.

de, a bouleversé les conditions mêmes du jeu électoral : les aspirations démocrati-

La campagne du GMR fait campagne au cours de ces élections sur les axes suivants :

ouvrière qui auraient mené campagne autour de revendications fondamentales de la classe ouvrière. De telles listes auraient permis de dépasser les revendications immédiates (tout en les intégrant dans leur plate-forme politique) et de mettre en évidence le combat politique indépendant de la classe ouvrière alliée aux autres couches exploitées et opprimées de la société. » tention, seule possibilité d'exprimer, d'une part l'opposition au PSD et aux mouvements politiques bourgeois, d'autre part le refus de voter pour le PCT, s'est déroulé le Congrès de l'UGTT, à affirmer son "soutien critique" au "processus démocratique". Un appel au vote PCT ne pouvait que semer des illusions sur la nature du régime ».

pas désamorcer la combativité des travailleurs. » journal Mal Amal, qui contient, à côté d'articles sur le Brésil et la Pologne, l'ensemble de leurs positions sur les élections, le sens de la levée de l'interdiction du PCT (cf. encadré) et les problèmes de la construction du parti des travailques des travailleurs. C'est un véritable maelstrom qui s'est engouffré ces dernières semaines dans la campagne de l'opposition. Des milliers de personnes à tous les meetings, 4 000 au meeting du PCT à Tunis, une diffusion des journaux accrue,

Ce n'est pas le programme de ces partis qui a mobilisé les masses à ce point, car pour l'un, le MDS, il n'est guère différent de celui du PSD au pouvoir, et pour l'autre, le PCT, il a été complètement occulté. C'est le sentiment d'un pluralisme politique pour la première fois toléré. Cet enthousiasme pour l'opposition a surpris le gouvernement et l'a conduit à revenir à ses bonnes vieilles méthodes : les provoca-

Dès lors, durant toute la campagne, les provocations n'ont pas cessé contre les meetings du MDS et du PCT. Le MDS a même dû renoncer à les tenir faute de ser-

Get le PCT, qui dispose de militants mieux organisés, a connu des affrontements violents avec des blessés. Comme cela n'a pas suffi à stopper les aspirations démocratiques des travailleurs, les agressions se sont doublées du refus par le gouvernement d'accepter des observateurs électoraux de l'opposition. Cette mystification tout au long de la campagne était prévisible (2) et a suscité un débat important dans la gauche tunisienne sur une éventuelle abstention le ler novembre dans les derniers jours précédant les

Sans aller jusque-là, les différentes forces d'opposition présentes dans ces élections ont fait une déclaration commune à la veille du scrutin « laissant l'entiere responsabilité du scrutin au gouvernement ». Une manière comme une autre de se dégager de la mascarade qui se pré. parait. Mais si la mascarade était prévisible, ce qui l'était moins c'était l'affolement du régime.

Les résultats réels ont sanctionné ces pratiques et les travailleurs ont massivement voté pour l'opposition. D'après tous les témoins présents lors du dépouillement, l'opposition a obtenu la majorité des voix quasiment partout, sauf dans les villages et certaines campagnes. Le MDS en a profité particulièrement, mais le aussi : à Gafsa, importante ville ouvrière, à Nabeul, le PCT a obtenu des milliers de voix et est arrivé en deuxième position derrière le MDS.

Ce phénomène a affolé le gouvernement, d'où les trucages de dernière minute et le résultat officiel falsifié pour ne rien laisser percer du résultat réel.

« Ce ne sont pas les pourcentages qui font la démocratie dans la vie d'un peuple ! » Cette déclaration gênée ou cynique du ministre de l'Intérieur veut camoufler les véritables enjeux de ces élections. Le but avoué du pouvoir était de « promouvoir un pluralisme politique et les conditions d'un dialogue ». La promesse de légaliser les organisations ayant obtenu au moins 5% ayant été faite, il fallait être fou ou complètement ultragauche pour penser qu'il ne s'agissait là que d'une broutille. Ce n'était pas un mince enjeu pour les forces d'opposition car, entre la légalisation de fait et la légalisation de droit, la différence est énorme. Cette situation « de fait » permet depuis de nombreuses années au gouvernement tunisien d'avoir des oppositions dont il mutile régulièrement l'expression et sans recours possible: interdiction du PCT depuis 1963 levée seulement en 1981, interdiction du journal du MDS, du journal indépendant le Phare, etc.

Les résultats sont là pour montrer que le gouvernement ne veut en rien renoncer à ces possibilités. En truquant les votes de telle sorte qu'aucun parti d'opposition n'obtienne 5 %, il se réserve une légalisation octroyée qui lui permet de jouer sur les deux tableaux: d'un côté jouer les grands seigneurs et garder l'initiative politique, et de l'autre revenir à tout moment sur sa décision puisqu'elle n'est fondée que sur sa magnanimité. Derrière ce jeu politico-électoral transparaît le véritable but que s'était fixé le gouver-

Page 26

La levée de l'interdiction du Parti communiste tunisien quelques espoirs de collaboration, jourd'hui le gouvernement Mitterrand-Mauroy est acculé à avoir une attitude critique vis-à-vis du régime de Habib Bourguiba.

PREMIERES LEÇONS

DES ELECTIONS 1. - Le sens du vote pour les partis d'opposition est clair : il ne s'agit pas d'un vote de confiance dans un de ces partis, mais d'un vote contre le régime, d'un vote contre le Front national et d'un vote pour pluralisme et les libertés démocrati-

2. - Pour la bourgeoisie, la démocratie n'est concevable que dans la mesure où elle contrôle la situation et le mouvement de masse. Chacune des mesures prises dans le sens de l'ouverture n'est qu'une dans l'espoir d'arracher une paix sociale, et la bourgeoisie tunisienne est prête à revenir en arrière à tout moment, comme au Brésil ou au Maroc, où le pluralisme est en « liberté surveillée ».

3. - L'intégration de l'UGTT est un échec complet, malgré les manœuvres des bureaucrates élus sur les listes du Front national et qui prétendent maintenant former un groupe parlementaire distinct avec leurs 27 élus. Confrontée à une opposition syndicale de plus en plus forte, l'UGTT s'intègre de plus en plus au sommet avec le pouvoir, et sans contrepartie compte tenu de la farce qu'ont représenté ces élections. Cela va donner un regain de force à la gauche syndicale qui pourra se permettre de prendre position sur les problèmes politiques de façon encore plus

4. - Après ces élections, le PSD pourra moins que jamais demeurer le champ clos des affrontements inter-bourgeois. Une large partie de sa base s'est tournée vers le MDS et sa légitimité est en cause. La tentative de mise en place d'institutions démocratiques bourgeoises bien rôdées, permettant à un Etat moderne en Tunisie d'atténuer les tensions et de servir d'exutoire, est un échec. Cette évolution, qui était une nécessité pour la stabilisation du régime, avait été préconisée par nombre de bourgeois extérieurs au régime (Internationale africaine socialiste ...). Un Parlement devait couronner ce processus pour parvenir à une efficacité relative. Avec le ler novembre, l'ouverture atteint un palier dont la bourgeoisie ne peut se satisfaire et qu'elle devra dépasser, soit en revenant en arrière à la répression ouverte, soit plus probablement en prenant de nouvelles initiatives dans le sens de la libéralisation du système. Une prochaine étape risque donc d'être l'obligation pour le régime d'associer directement Ahmed Mestiri et le MDS au gouvernement, faute de pouvoir fonctionner correctement.

5. — L'avenir de l'ouverture est-il menacé? Cela dépendra essentiellement des luttes qui se développeront sur le terrain des droits démocratiques et syndicaux.

Les luttes n'ont guère cessé ces derniers mois dans une série de bastions ouvriers (SNCFT, SNT, etc.) et les travailleurs n'ont pas suivi leur direction syndicale, puisque l'on dénombre plus de 50 grèves par mois depuis des mois. Les travailleurs n'attendaient aucune contrepartie de leur vote aux élections, contrairement aux partis réformistes, MDS et PCT, qui ont été désappointés dans la mesure où ils espéraient quelques sièges pour asseoir leur présence au sein de l'Etat bourgeois.

C'est la voie de l'indépendance de classe sur un programme de revendications claires, sur la base des luttes quotidiennes des travailleurs des villes et de la campagne, et sur l'axe d'une UGTT indépendante et de classe, qui permettra d'arracher les prochaines conquêtes démocratiques : droit à des élections libres et à la proportionnelle, droit à la liberté d'expression et d'organisation, droits syndicaux non limités pour la classe ouvrière. •

R. MASSIGNON 20 novembre 1981. 3. La réunion de la Commission administrative de l'UGTT du 12 novembre 1981 est significative des remous qui se dessinent : la démission des députés UGTT a été demandée par une forte minorité et doit être tranchée au Conseil national : une motion félicitant les élus UGTT n'a été votée que par 38 voix pour et 21 contre dans un tohu-bohu général.

Une erreur sur cette page ?