Reportage en Pologne
Solidarité
Face a Jacqueline ALLIO
« Aujourd'hui, nous avons reçu beaucoup de lait caillé : 60 % de la commande. A 10 h 30 du matin, c'était la seule marchandise disponible dans le magasin. » Ces propos, tenus par un gérant de magasin de Varsovie et rapportés dans une enquête menée par les journalistes d'un grand quotidien de la capitale (1), illustrent parfaitement ce qu'est l'approvisionnement dans l'une des villes les mieux approvisionnées de Pologne. « Nous recevons presque toutes les denrées avant midi. Il est impossible de commander quoi que ce soit pour plus tard, en dehors du pain. Alors, il ne reste pas grand chose pour ceux qui sortent du travail. Nous n'avons pas le droit de mettre les marchandises de côté et, d'ailleurs, comment diviser d'aussi petites quantités ? »
Dans un autre quartier de Varsovie, à Mokotow, certains magasins d'alimentation sont tout simplement dans l'incapacité de proposer le moindre produit à leurs clients. A Zoliborz, un magasin vide. Vide ? Non, puisque plusieurs dizaines de femmes âgées occupent l'entrée du magasin depuis 6 heures du matin. Qu'attendent-elles ? On ne sait pas exactement : ce qu'il y aura à acheter ... Et y aura-t-il quelque chose ? Peut-être. Pour l'instant, il n'y a ni lait ni crème ni beurre ... Et on ne pose même pas la question pour la viande ou la charcuterie.
La Pologne est-elle menacée par la famine ? Certes pas, et ce serait faire injure aux populations du Sahel ou d'autres régions sous-développées que d'employer un tel terme pour rendre compte des difficultés économiques sans précédent que traverse le pays. Pourtant, la faim et la sous-alimentation chronique ont, elles, fait leur apparition. Elles touchent certaines régions périphériques, et presque partout certaines couches ouvrières et aussi les paysans pauvres qui n'ont pu faire des stocks en vue de les écouler sur le marché noir. La plupart des grèves qui ont éclaté ces dernières semaines avaient trait à cette question de l'approvisionnement. Celle des travailleuses du textile de Zyrardow, celles de la région de Sandomierz dans le sud-est du pays, les multiples explosions spontanées enfin, qui ont embrasé tour à tour diverses mines de Silésie. Des grèves parce que les gens ne supportent plus la tension que représentent les heures de queue à la sortie du travail, des queues qui se font le plus souvent derecherche une orientation ux problèmes de rav vant des étalages vides, dans l'attente l'espoir d'une livraison qui n'aura peutêtre pas lieu.
UNE PENURIE ORGANISEE ?
« Chez nous, les magasins sont vides, tout simplement », me dit avec amertume le président de Solidarité de la mine « Manifest Lipcowy » de Jastrzebie, une des plus importantes de la région. « Il faut faire 24 heures de queue pour obtenir de la viande, quand on en obtient ... » Et la pénurie ne concerne pas seulement la nourriture : tous les produits de première nécessité sont touchés - le savon, les shampooings, la lessive, le dentifrice ... Autant de produits qu'on ne trouve plus que dans les Pewex, ces magasins officiels où l'on paie en dollars. Un dollar et demi pour un tube de dentifrice. Le coût d'un dollar « au noir » : 500 zlotys (le taux officiel est de 35 pour les étrangers et de 67 pour les Polonais, à la vente ...). Et 500 zlotys c'est le dixième du salaire moyen mensuel.
La pénurie touche également de plein fouet les hôpitaux, comme l'indique une autre enquête, publiée dans un hebdomadaire de Varsovie (2). Non seulement les médicaments très spécialisés manquent, mais il n'y a même plus d'aspirine, de vitamine C, de sirops antitussifs (on ne peut plus se les procurer sans ordonnance dans les pharmacies). On manque de d'ouate, de plâtre, de seringues. Ces derstérilisées, sont utilisées plusieurs fois, tout comme les gants de chirurgie dont les réserves sont épuisées.
Les conditions d'hébergement dans les hôpitaux empirent de jour en jour. Traditionnellement surchargés, les établissements hospitaliers doivent faire face au flux sans cesse croissant des victimes de la sous-alimentation qui viennent grossir les effectifs. Et la pénurie alimentaire n'é « Wolski » de Varsovie, la ration quotidienne de beurre a été grammes. Il n'y a plus de confiture et, s'il reste du sucre, c'est parce qu'on a entamé
Les hôpitaux pour enfants ne font pas exception : certains jours, ils ne reçoivent ni lait ni crème. Et, selon J. Wojcik, responsable de Solidarité de Varsovie pour la distribution de l'aide étrangère, les besoins en « Humana O » - un aliment nécessaire aux nouveaux-nés prématurés, ou qui souffrent d'un poids initaillement suffisant — ne sont couverts qu'à 30 % selon les chiffres officiels (3).
Les livraisons de viande sont rares. Et les détergents, le savon, ete., manquent. Les draps et les vêtements de malades sont de plus en plus gris, et les chambrées de plus en plus sales. La plupart des responsables d'hôpitaux touchés par l'enquête de la revue Kulisy attirment que leurs besoins ne sont couverts qu'à 50 %.
Sentiment de paralysie générale : la machine est grippée. Quand on se déplace en train d'une ville à l'autre - le plus souvent debout, car un tiers au moins des trains ont été supprimés pour « économie d'énergie » —, on cherche en vain les tracteurs dans les champs, qu'on voyait encore couramment il y a quelques mois. Des paysans marchant derrière une charrue tirée par des chevaux, il y en a. Mais les tracteurs sont à l'arrêt, faute de pièces de rechange pour les réparer ou de carburant (dont le prix a doublé récemment).
Paralysie réelle ou paralysie organisée ? Les deux à la fois sans doute. production est, il est vrai, en baisse dans la plupart des entreprises, faute d'approvisionnement en électricité. Mais à ce point là ? Les travailleurs refusent de croire ... « Regardez •les statistiques, affirme même dirigeant de Solidarité de la mine « Manifest Lipcowy », elles mentent, c'est vrai, mais elles affirment que la production a baissé de 10 à 15 % (4). La circulation des marchandises ayant baissé de 70 %, comment ne pas penser que cet état de choses est provoqué à dessein par les autorités ? »
«Il faudrait surveiller chaque camion, chaque wagon transportant les marchandises pour être sûr qu'elles arrivent à destination », renchérit pour sa part un responsable de Solidarité de Slupsk. Le marché noir, le développement de la combine, les stocks réalisés par les particuliers, tout cela n'est certainement pas sans influence sur la désorganisation générale
1. Zycie Warszawy, 17 novembre 1981. 2. Kulisy, 22 novembre 1981. 3. Niezaleznose (bulletin quotidien de Solidarité de Varsovie), numéro 167, 6 novembre 1981.
4. Les chiffres communiqués par le GUS (Office central des statistiques) indiquent une baisse de la production de 9,4 % par rapport à 1979, et une baisse de la production d'énergie électrique de 8,1 %. En revanche, en ce qui concerne la production alimentaire, la baisse est de 36,1 % pour la viande (en 1979 déjà, il y avait eu une très importante pénurie de viande ...), de 40,5 % pour le poisson, de 14,2 % pour les œufs. Quant aux réserves des biens de consommation, elles ont baissé de 32,9 % en valeur.
du marché. Mais le sentiment général n'en reste pas moins que le pouvoir fait des réserves pour les lancer sur le marché au moment où cela pourra servir sa politi-LE FRONT D'UNITE NATIONALE
DIVISE LA BUREAUCRATIE
Les luttes de fraction font rage au sein de la bureaucratie, comme en témoignent les interprétations les plus diverses qui sont données de la « perspective stratégique » du Front d'unité nationale.
L'extraordinaire diversité des discours prononcés par les membres du Bureau politique du Parti ouvrier unifié polonais (POUP) devant les plénums régionaux du parti en novembre, dévoile l'étendue des divergences. Alors que le Premier ministre, le général Jaruzelski, semblait effectivement désireux d'institutionnaliser des relations tripartites avec l'Eglise et Solidarité - les deux seules institutions crédibles aux yeux de la masse des
-, ses collègues ne l'entendaient pas de la même oreille. Rakowski insistait pour sa part sur la nécessité de créer un front associant aussi les organisations de la jeunesse, de femmes, etc. Et Stefan Olszowski définissait le front comme une coopération entre le POUP, le Parti démocrate (SD) et le Parti paysan (ZSL) « à laquelle sont conviées toutes les forces sociales qui reconnaissent le régime socialiste et la Constitution polonaise (5) ». Et il ajoutait qu'une telle conception « n'a rien de commun avec celle d'un gouvernement de coalition lancée par les éléments extrémistes de Solidarité et qui ne pourra jamais avoir l'assentiment du parti ».
Les divergences apparaissent encore plus clairement dans la presse du parti : attaques de Rzeczywistosc (organe des ultras) contre toute idée de « grande coalition » dont l'objet serait d'« anéantir le rôle dirigeant du parti (6) » ; ouvertures de Trybuna Ludu (organe central) louant l'Eglise, « adepte enthousiaste et conséquente de l'idée de l'entente (7) ».
Un parti divisé, done, un parti dont « la direction s'est montrée bien peu efficace depuis le IXe Congrès et dont les membres font preuve de découragement et de passivité », selon les affirmations d'un militant, ouvrier dans une entreprise de Varsovie, dans une lettre publiée par Trybuna Ludu (8). Un parti de plus en plus marqué par ses divisions internes et par son incapacité à reprendre en main la situation. Un exemple, cité en première page de tous les journaux pendant une semaine : l'activité des « groupes opérationnels de soldats » a été interrompue. Les conflits qui en résultaient avec les bureaucrates locaux, dont l'incapacité et les prérogatives étaient mises en cause, de même que la défiance des paysans face aux méthodes musclées utilisées par les soldats dans leur zèle à découvrir les fraudeurs, ont mis fin prématurément à la « solution miracle » tant vantée. La hiérarchie militaire a été contrainte à la défensive bien plus rapidement que ses premières initiatives ne le laissaient supposer.
Délégation de Solidarité de la région de Poznan. (DR)
Face à cela, on ne saurait dire que la direction de Solidarité a su exploiter la des dernières semaines pour indiquer voie à suivre. Après la résolution très radicale de la Commission nationale (KK) du 4 novembre sur le contrôle social et le développement de l'autogestion, le communiqué publié deux jours plus tard par Lech Walesa et les explications de l'attaché de presse du syndicat, qui mettaient l'accent sur la nécessité de négocier et d'arriver à un accord à tout prix avec les autorités, pouvaient qu'apparaître comme des hésitations sur la conduite à tenir, voire comme des reculs par rapport aux résolutions du ler Congrès national de Solidarité portant sur les mêmes themes. La presse officielle s'en est d'ailleurs saisie pour disserter une fois de plus sur les divisions dans le syndicat, entre les «bons éléments » et les « irresponsa-
L'ATTITUDE DES TRAVAILLEURS POLONAIS
Mais l'incapacité de la bureaucratie à concéder quoi que ce soit de concret dans les négociations qui se poursuivent depuis quinze jours en commissions de travail avec les représentants de Solidarité, en particulier en ce qui concerne la question des élections locales et nationales (les élections locales et régionales, qui doivent avoir lieu en février prochain, pourraient en particulier être reportées, selon des rumeurs de plus en plus persistantes — on voit bien là toute la difficulté du problème ...), et la détermination des travailleurs qui refusent de désarmer, ont conduit une fois de plus Lech Walesa à utiliser un langage plus dur.
Lors du Congrès régional de Solidarité de Gdansk, tenu les 20, 21 et 22 novembre derniers, il a ainsi déclaré que les autorités voulaient enfermer le syndicat dans un front, où celui-ci serait en minorité. Il a insisté sur le fait que, pour Solidarité, l'entente ne pouvait aboutir qu'à la condition que les problèmes essentiels soient résolus préalablement. Et en premier lieu, après que Solidarité ait obtenu l'accès aux mass media et après la mise en place d'un Conseil de l'économie nationale, réclamé depuis le ler Congrès national par Solidarité.
Les travailleurs sont de plus en plus nombreux à douter de l'efficacité de telles négociations avec la bureaucratie. « Ils parlent de "réforme", ", de "renouveau" mais ce qu'ils veulent, c'est une "réforme" sans aucun changement », expliquait le dirigeant de Solidarité de la mine « Manifest Lipcowy ». Et comme nombre de ses camarades, il s'interrogeait : « Est-ce que les négociations avec le gouvernement ont donné un résultat jusqu'ici ? Non ... Tout ça, c'est du bla-bla-bla. »
Seule la pression insistante de la hiérarchie catholique en faveur d'un accord au sommet, et la difficulté d'élaboration d'un programme d'action alternatif aux négociations avec la bureaucratie, qui pourrait stopper la dégradation de la situation des masses, font que le syndicat pié tine. Mais, malgré l'influence et le respect dont jouit l'Eglise auprès de la grande majorité des travailleurs, son rôle dans les négociations actuelles est de plus en plus fréquemment contesté. « Si cela continue, il y aura bientôt une fraction anticlericale dans Solidarité », expliquait récemment un des dirigeants de Solidarité, pourtant catholique convaincu, tout en ajoutant qu'il s'agissait-là d'une boutade, «évidemment » ...
Les travailleurs se montrent de plus en plus convaincus que l'arme de la grève ne suffit plus pour obtenir des résultats. Ils en usent, parce que c'est la seule arme
5. Express Wieczomy. 13 novembre 1981. 6. Rzeczywistosc, 22 novembre 1981. 7. Cf. article de Z. Siedlecki, Trybuna Ludu, 17 novembre 1981.
8. Trybuna Ludu, 20 novembre 1981.