La campagne du Parti communiste chinois contre la libéralisation
A politique répressive du régime chinois s'est brutale/ Shuang en offre un nouvel exemple. Le 9 septembre 1981, Li Shuang, artiste peintre de 25 ans, membre du groupe non conformiste les Etoiles, était arrêtée par la Sécurité publique. Elle était fiancée à un sinologue attaché à l'ambassade de France à Pékin, Emmanuel Bellefroid et le principe de ce mariage « mixte » avait été accepté par les autorités chinoises. Les interventions se multipliaient, en France, pour obtenir la libération de Li Shuang. Or, sa condamnation à deux ans de « rééducation par le travail » (une mesure administrative qui se passe de tout proces) a été annoncée en novembre alors même que Michel Jobert, ministre d'Etat, ministre du Commerce extérieur du nouveau gouvernement français, arrivait en visite officielle dans la capitale chinoise, provoquant un incident diplomatique et faisant tourner court une partie de cette mission économique.
La condamnation de Li Shuang est donc un acte politique qui vise non seulement à accroître la pression contre les milieux qui ne se plient pas à l'actuelle campagne de « rectification » engagée depuis l'été 1981 par la direction chinoise, mais aussi à mettre en garde les milieux étrangers en contact avec le Mouvement démocratique (à l'instar des expulsions de journalistes) et à signifier avec éclat qu'aucune considération diplomatique ne freinera l'effort de reprise en main en cours.
Dans une interview publiée par le quotidien français Libération du 12 décembre 1981, Emmanuel Bellefroid explique en ces termes la condamnation de Li Shuang au moment de la venue de Michel Jobert : « L'emprisonnement de Li Shuang est avant tout destiné à porter un coup d'arrêt aux rapports entre Chinois et ressortissants étrangers à Pékin. Les Chinois ont choisi de faire une action exemplaire. La répression en Chine frappe des cibles choisies préalablement. (...) La répression est relativement limitée, puisqu'on prend quelques boues émissaires. Elle est destinée à intimider tout le reste, tous les autres. Jun XING
Avec la 6e session plénière de son Comité central qui s'est tenue en juillet 1981, le Parti communiste chinois (PCC) s'est lancé dans une grande campagne contre la « libéralisation ». Deng Xiaoping, vice-président du PCC, en a donné le feu vert et la section Propagande du PCC a convoqué une Conférence nationale pour renforcer le contrôle du parti dans le domaine idéologique. Lors de cette Conférence, le président du PCC en personne, Hu Yaobang, s'en est violemment pris à l'intellectuel Bai Hua dont le projet de scénario Chagrin d'amour a été dénoncé comme étant « l'expression d'une tendance erronée ». La campagne, initiée en avril de cette année, contre ce poète et écrivain de renommée internationale, était ainsi relancée.
Au moment même où le gouvernement réprime la liberté de création litté. raire dans le pays, il étend le bras de la répression jusqu'à Hong Kong. Plusieurs or-
« réarmement » de ganes de presse pro-PCC qui n'étaient pas encore complètement tombés sous la férule de l'appareil de propagande du parti ont subi des pressions visant à leur faire suspendre leur parution, comme cela a été le cas pour le quotidien Zheng Ming (Echange d'idées). En annonçant la suspension de sa parution, l'équipe de ce quotidien a déclaré qu'« il ne pouvait plus être toléré par des gens empoisonnés par le "gauchisme" ... et que cela rendait donc difficile la poursuite de la lutte dans de telles conditions de contrôle idéologique ». LE SYNDROME POLONAIS DE LA
BUREAUCRATIE CHINOISE
La campagne du PCC contre la libéralisation témoigne de l'inquiétude qu'il éprouve face à l'impact en Chine de l'expérience en cours en Pologne depuis l'été 1980. Ce n'est pas sans raison, car les graves contradictions sociales accumulées au cours des trente années de règne sans par-
CHINE
On nous a choisis parce que Li Shuang représente le groupe les
Etoiles, les derniers Chinois qui entretiennent des rapports libres avec des étrangers à Pékin ; ces artistes étaient en 1978-
1979 en troisième ou quatrième ligne du Mouvement démocramais les vagues de répression ont décimé les "politi-
Ce n'est pas Li Shuang qui est visée directement, puisqu'elle est a-politique, c'est tout le groupe les Etoiles. »
Il est vrai que les « premières lignes » du Mouvement dé.
mocratique chinois ont été très durement frappées depuis le début de l'année 1981. Après avoir « fermé » le Mur de la Démocratie et mis un terme à la prolifération des dazibao, les affiches murales contestataires, la direction du Parti communiste chinois (PCC) a préparé une offensive systématique contre les revues non officielles (cf. l'article de Li Bai et l'appel à la solidarité lancé par la Ligue marxiste révolutionnaire (RML) de
Hong Kong, Inprecor numéro 103 du 8 juin 1981). Une cinquantaine de personnes, peut-être, ont déjà été arrêtées dans le cadre de la répression du droit d'expression, parmi lesquelles les directeurs de publication des principales revues non officielles et les figures les plus connues du Mouvement démocratique.
Le témoignage que l'un d'entre eux, Liu Qing, a réussi à faire sortir de prison, montre que les militants du Mouvement démocratique sont souvent soumis, au cours de leur détention, à des traitements sévères destinés à briser leur résistance.
Mais la volonté de reprise en main manifestée par la direction du PCC se heurte à la profondeur des tensions sociales en Chine et à la crise qui mine l'appareil bureaucratique. Nous publions ci-dessous un article de Jun Xing, paru dans le numéro de novembre 1981 du mensuel trotskyste de Hong Kong
October Review, qui décrit l'impasse actuelle de la politique de l'appareil du PCC.
Pierre ROUSSET
27 novembre 1981.
tage du PCC sont susceptibles d'exploser d'un jour à l'autre, et la crise du pouvoir est plus grave que jamais.
Prenons quelques exemples. Dans le domaine économique, le parti s'est engagé dans un Plan de trois ans de redressement économique qui, après deux ans de mise en œuvre, est loin d'avoir donné les résul tats escomptés: trop d'investissements dans le secteur des grands travaux (au détriment d'autres secteurs économiques), vague de déficits financiers, inflation préoccupante. En ce qui concerne le marché libre, nombreux sont les produits transférés illégalement des magasins d'Etat aux circuits privés, ce qui est la source de profits énormes. On a annoncé officiellement que, pour la première moitié de
1981, la production industrielle n'a pas atteint la moitié du chiffre prévu dans le Plan annuel.
Dans son édition du 6 août 1981, léditorialiste du Quotidien du peuple attribue cet échec à « une production in-
suffisante de charbon et de charbon de bois, à un système de transports inadéquat, à la détérioration de la qualité de certains produits, à la montée de la consommation et au manque d'efficacité économique. Il faudra trouver une solution a de grands problemes de production pour arriver à mener a bien le Plan annuel d'Etat dans la seconde moitié de l'année ». L'évasion fiscale, les accords seavec des entreprises étrangères, pots-de-vin et la corruption sont devenus monnaie courante dans les entreprises collectivisées et d'Etat, faisant que - selon une circulaire de la Commission centrale de discipline du PCC datée du 20 juillet 1981 - « des centaines de millions de yuans en fonds d'Etat passent dans les mains d'individus ou de petites cliques par une infinité d'échappatoires de tous
Politiquement, l'usure de la structure du régime trouve son prolongement dans une corruption flagrante et la pratique des pots-de-vin. Les privilèges dont jouistion contre la bureaucratie. La montée du chômage et de l'inflation aggrave le climat social. Au cours des derniers mois, la criminalité a augmenté, touchant en premier lieu la jeunesse. La prostitution et le trafie de drogues sont redevenus des phénomènes courants, ce qui a récemment amené les autorités de Guangdong à en décréter l'interdiction formelle. Le Quotidien du peuple du 21 août 1981 a souligné que cela fait maintenant quatre ans que la Bande des Quatre est tombée, mais que le style de travail du parti, le climat social et le respect de la loi ne se sont guère améliorés. Le parti a eu recours à des peines sévères et même à des exécutions sommaires contre les criminels présumés pour tenter d'enrayer la crimi-
Dans l'armée, l'opposition à l'actuelle direction se manifeste par l'existence de deux fractions bien distinctes. L'une - composée des officiers de haut rang -préférerait la politique « ultra-gauche » de Mao Zedong qu'elle considérait comme plus favorable à ses positions acquises ; elle constitue une force qui s'oppose à toute critique de Mao Zedong et à toute diminution du budget de la Défense. L'autre force est formée des conserits et de certains sous-officiers. Elle est plus facilement sensibilisée par les souffrances des pauvres des villes et des campagnes. Mécontente de la direction de l'armée et déçue par Mao Zedong, cette fraction a perdu les illusions qu'elle avait dans le Grand Timonier et le PCC.
La crise de confiance politique prend de l'ampleur dans l'armée comme dans le reste de la société. Cette inquiétude s'exprime dans de nombreux discours prononcés récemment par des chefs de l'armée. Par exemple, Wei Guiging, directeur de la Ire Section (politique) de l'Armée de libération a dénoncé le fait que « l'écrasante majorité de notre armée - les cadres et militants jeunes - (...) ignorent les bases théoriques du marxisme, ne sont pas passés par la dure école de la vie, ne savent pas discerner le vrai du faux, et de ce fait sont aisément influencés par les fausses comme l'anarchisme, l'individualisme extrême et le libéralisme bourgeois. Il nous faut lutter contre tous ceux qui refusent d'obéir à la direction du parti, sous le prétexte que le parti a commis des erreurs dans le passé ; nous devons également combattre toute tendance visant à affaiblir, à ébranler, à remettre en quesà abolir la direction du parti » (Quotidien du peuple, 22 juin 1981).
Le chef d'Etat-major des forces armées, Yang Dezhi, a écrit de son côté dans le numéro 13 du Drapeau rouge : «Il nous faut nous opposer à l'attitude qui consisterait à nier totalement la Pensée Mao Zedong, à l'idée selon laquelle elle aurait perdu sa portée concrète de guide, et à l'attitude qui viserait à refuser de l'étudier et de la mettre en pratique. » sont portés aux avant-postes de la lutte pour la démocratie et ont soutenu la publication de revues non officielles. cours de la campagne pour les élections nationales au Congrès du peuple, de nombreux étudiants se sont saisis de l'occasion pour critiquer les erreurs commises par le PCC et pour présenter leurs idées en matière de réformes. La répression brutale du Mouvement démocratique par la fraction au pouvoir a brisé pas mal d'illusions au sujet de l'existence au sein de la direction du parti de « réformateurs démocratiques ».
Les arrestations de dirigeants étudiants comme Tao Shen (principal représentant étudiant de Hunan) et d'autres de l'université de Beijing (Pékin) n'ont pas réussi à étouffer la contestation étudiante. La Conférence nationale sur l'éducation scolaire politique et idéologique, qui s'est tenue en août 1981, a conclu que « la lutte doit être engagée contre les courants et tendances idéologiques erronées qui violent les quatre principes fondamentaux (maintien dans la voie du socialisme, dictature du prolétariat, direction du parti, marxisme-léninisme et Pensée Mao Zedong). D'autre part, un effort doit être fait pour porter un remède à notre état de faiblesse et de relâchement ». Il n'est que d'écouter les lamentations officielles pour se faire une idée de la gravité de la
C'est dans ce contexte de crise de légitimité que le PCC craint le plus l'impact d'une « libéralisation » à la polonaise en Chine. Le gouvernement tente donc de conjurer ce danger en lançant une campagne contre la « libéralisation ». Les premiers visés sont les écrivains dont les critiques dans les domaines sociaux et politiques se sont avérées intolérables pour la
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La critique faite par les dirigeants du parti à Chagrin d'amour de Bai Hua prétend que « ce texte est contraire aux intérêts du peuple et du socialisme, et qu'il doit de ce seul fait être critiqué ». En lançant la campagne actuelle, le parti met l'accent sur « la critique et l'autocritique », ce qui n'implique pas que les écrivains puissent défendre leurs idées, mais qu'ils doivent se soumettre docilement aux critiques et confesser leurs « erreurs ».
LES DIFFICULTES
DE LA CAMPAGNE DE
« CRITIQUE-AUTOCRITIQUE »
Cependant, la Campagne contre les droitiers menée en 1957, à la suite des Cent Fleurs, contre des écrivains réputés, ne peut se répéter avec succès aujourd'hui. Le PCC reconnaît lui-même les difficultés qu'il a à lancer une telle campagne. Un commentaire du Quotidien du peuple du 18 août 1981 a même admis que « contre les œuures et les discours littéraires aux tendances erronées, nous ne pouvons pas toujours engager la lutte critique de manière opportune, justifiée et persuasive, ce qui témoigne de notre relâchement et de notre faiblesse. Certains camarades (...) ne peuvent absolument pas accepter la critique qu'ils considèrent comme des attaques personnelles. Il n'est pas facile aujourd'hui de mener la critique et l'autocritique, cette dernière étant même devenue particulièrement difficile à obtenir. Il n'est pas rare de voir un individu subissant le feu de la critique gagner la sympathie des gens » ; et Hu Yaobang, le président du PCC, d'ajouter : « Des manifestent mécontentement, boycott et opposition » (Quotidien du
Pourquoi une telle attitude? Parce que le peuple voit en cette « arme » de la critique-autocritique un moyen de répression. De tels appels à la critique-autocritique ont rempli les écrits de Staline, et Mao Zedong avait l'habitude d'appeler les gens à faire leur critique-autocritique. Ces appels publiés par le Quotidien du peuple rappellent les jours terribles de 1957.
Le parti répète inlassablement que des « campagnes » du type de celles lantemps de Mao Zedong ne renouvelleront pas. A cette époque, chaque unité de production dans le pays avait un nombre déterminé, et fixé l'avance, de cibles potentielles. Si une telle campagne n'est pas menée aujourd'hui par l'actuelle direction, ce n'est certainement pas par gentillesse, mais plutôt par faiblesse. On peut prévoir que la tentative du parti de surmonter « sa faiblesse et son relâchement » - tâches présentées comme « primordiales dans l'actuelle bataille idéologique » - est vouée à l'échec.
Les écrivains pas plus que les masses chinoises n'entendent plus se soumettre dictatorial et encore moins au mot d'ordre du parti de « Halte
« October Review », Hong Kong, 3 septembre 1981.