A révolution guatémaltèque prend une place de plus en
L plus importante dans le processus révolutionnaire centro-
/ américain. L'administration Reagan comme les militaires du Guatemala le confirment par leurs déclarations. L'aide militaire américaine à la dictature a été relancée. Selon Raymond Bonner, du New-York Times, « l'ambassade américaine (à Guatemala-City) affirme que le gouvernement, bien que contrôlant encore la situation, est en difficulté et a besoin d'aide militaire » (International Herald Tribune, 5-6 décembre 1981). Quant au chef d'état-major de l'armée guatémaltèque, le général Manuel Benedicto Lucas Garcia, frère du président de la République Fernando Romeo Lucas Garcia, il s'est prononcé en faveur d'« une unification des forces armées du Guatemala, du Salvador et du Honduras pour former un triangle Nord ... afin de liquider la subversion » (AFP, 13 octobre 1981).
Lorsque ce grand propriétaire terrien et militaire parle de liquidation, il le fait en connaissance de cause. Il ne se passe pas une semaine au Guatemala sans que des dizaines d'enlèvements et d'assassinats ne soient commis par les forces armées et les bandes paramilitaires. Depuis le début du mois d'octobre, paysans, instituteurs de village sont séquestrés, torturés et tués par centaines dans les provinces du Quiché, Chimaltenango, Baja Verapaz, Sololà (Inforpress, 29 octobre 1981, Guatemala). Terrorisée, la population entière de certains village est déportée.
Des médecins, soupçonnés d'avoir apporté leur aide à des militants blessés lors d'affrontements avec la police ou l'armée, sont enlevés et « liquidés ». Un des derniers exemples est celui du Dr Eduardo Schlesinger Urrutia, médecin depuis quatorze ans à la polyclinique de l'Institut guatémaltèque de Sécurité sociale. Des blessés sont kidnappés dans les hôpitaux mêmes. Selon la hiérarchie religieuse, les exactions des forces armées de la dictature ont fait plus de 11 000 victimes depuis le début de l'année 1981 (International Herald Tribune, 5-6 décembre 1981).
Le déploiement de cette terreur de masse, comme l'accentuation extrême de la campagne anti-communiste depuis deux mois, entend répondre aux progrès accomplis dernièrement par les organisations politico-militaires comme l'EGP (Armée de guérilla des pauvres) et l'ORPA (Organisation révolutionnaire du peuple en armes) et par le regroupement d'un certain nombre d'organisations de masse dans le Frente Popular 31 de Enero (FP-31). Dès le deuxième semestre de cette année, ces orga-
GUATEMALA nisations ont multiplié les actions, malgré les nombreuses « victoires » proclamées par le gouvernement. Ces initiatives, souvent prises par des détachements forts d'une centaine de combattants, ont visé toute une série de chefs-lieux de départements, entre autres dans la zone occidentale du pays. Ces localités sont occupées temporairement, les organisations y tiennent des meetings pour expliquer leur politique. Des locaux de la police et de l'armée sont attaqués, comme les bâtiments officiels. Souvent, les titres de propriétés de la terre sont brûlés. Ces actions se sont déroulées dans 11 départements sur les 22 que compte le pays (Inforpress, 3 décembre 1981). Il y a là un développement quantitatil et qualitatit des initiatives de la guérilla. Il se traduit aussi par le contrôle de nombreux villages et même de régions entières dans les provinces du Quiché et de Chimaltenango. En outre, des coups de main audacieux sont accomplis contre de hauts responsables de la répression, tel Cayetano Valdez Osorio, chef du ler Corps de la Police natio-
La progression des forces révolutionnaires au Guatemala suscite une riposte internationale de la contre-révolution. Le Chili du général Augusto Pinochet resserre ses liens avec la dictature de Romeo Lucas Garcia. Une déclaration conjointe des deux gouvernements a été faite sur la nécessité de coordonner leurs efforts de lutte contre les « forces subversives en Amérique centrale ». L'Afrique du Sud, de son côté, a proposé d'envoyer des troupes anti-guérilla pour soutenir la dictature guatémaltèque (Inforpress, 26 novembre 1981). Le général Lucas Garcia a aussi annoncé qu'Israël lui accordait une aide militaire importante.
Enfin, après un voyage en Chine, le ministre de l'Economie Valentin Solorzano a déclaré que « le gouvernement de la Chine populaire a exprimé sa sympathie pour la lutte que soutient le pays contre l'agression des Soviétiques et de leurs acolytes dans la Caraibe » (Inforpress, 12 décembre 1981). L'alignement de la bureaucratie chinoise sur les positions de l'impérialisme américain et de ses suppôts en Amérique latine est
La mobilisation des forces de la contre-révolution s'explique non seulement par l'importance des intérêts impérialistes au Guatemala - comparativement aux autres pays d'Amérique centrale —, mais par la place même du Guatemala sur la frontière du Mexique.
Cependant, à la différence des années 1960, les forces révolutionnaires disposent, cette fois, d'une part d'une situation régionale qualitativement différente et, d'autre part, d'une implantation profonde au sein des populations indiennes. C'est ce que comprennent les observateurs les plus fins de l'impérialisme : « L'issue de la révolution pourrait être déterminée moins par l'aide extérieure que par la position politique des Indiens » (International Herald Tribune, 9 décembre 1981). Le renforcement des positions politiques et militaires de l'EGP, de l'ORPA et du FP-31, comme la profonde crise de direction politique de la bourgeoisie — qui ne peut gouverner qu'en s'affrontant militairement à l'essentiel de la société →, annoncent l'ouverture d'une nouvelle phase de la lutte révolutionnaire au Guatemala.
Les élections organisées par la dictature pour le 7 mars 1982 — et dénoncées comme une farce par toutes les organisations révolutionnaires - peuvent certes servir à la propagande de Ronald Reagan. Elles ne seront pas capables de modifier la dynamique de la lutte des exploités et des opprimés contre une des dictatures les plus sanguinaires du continent.
A. DURET 9 décembre 1981.