La culture indienne telle que nous la connaissons aujourd'hui au Guatemala est le produit à la fois du système d'oppression et d'exploitation coloniale, et de la réponse apportée par les opprimés à cette dernière. Parallélement, on a pu assister au développement de l'idéologie de la discrimination raciale qui présente les Indiens comme des êtres inférieurs, pleins de défauts et incapables de se gouverner par eux-mêmes, raisons qui ont justifié depuis le début leur exploitation et le fait que tout droit leur soit refusé.
La fin du régime colonial espagnol en 1821 (1) n'a en aucune façon affecté la situation des Indiens guatémaltèques. Au contraire, leur situation a même empiré avec la révolution libérale de 1871 (2), dans la mesure où, avec l'intégration du Guatemala au marché mondial en tant que pays agro-exportateur, a commencé tout un processus d'accaparement de grandes surfaces de terres, qui a vu les « villages indiens » dépouillés de leurs terres communales et qui a obligé des communautés entières à descendre sur les grandes plantations de la côte Pacifique pour y travailler comme main-d'œuvre à bon marché. Les Indiens en sont revenus à ce moment-là à la situation de servage qui prévalait du temps de la colonisation espagnole, avec pour facteur aggravant d'avoir perdu leurs terres communales et de n'avoir conservé que de petites parcelles familiales qui, au fur et à mesure de la croissance de la population, sont devenues chaque fois plus insuffisantes pour assurer la subsistance de la famille. Des familles entières ont donc fini par aller sur les grandes plantations, institutionnalisant ainsi le système de coexistence nécessaire latifundium-minifundium.
Ce processus même, tout comme le développement des marchés régionaux et de l'activité commerciale plus en général, a favorisé le développement des contacts différentes communautes, rapprochant entre elles, et modelant peu à peu une identité ethnique indienne, indissociable de leur identité culturelle. Leur vision du monde, d'eux-mêmes comme des autres, s'en est trouvée altérée, en même temps qu'ils incorporaient à leur vie quotidienne des éléments aupad'eux. De la même manière, leur nouvelle situation de semi-prolétaire a modifié nombre de leurs manifestations culturelles. Leur notion du temps et de son utilisation a été obligée de se transformer, dans la mesure où le travail salarié ne leur laissait que peu de temps pour célébrer les rites religieux et pour effectuer les travaux artisanaux. Ces derniers ont d'ailleurs fini par s'intégrer progressivement aux rapports capitalistes de production. Ils sont devenus, au fil du temps, des travaux réalisés à domicile, dépendants du capital commercial local dans un premier temps, national par la suite et, plus récemment, même international. La poterie traditionnelle dont le long processus de fabrication ne rapportait que de maigres gains a été remplacée par des ustensiles en plastique. Par contre, les vêtements tissés, hautement appréciés sur le marché, ont fini par être quasiment fabriqués en série, avec des matières premières meilleur marché et des tissus moins résistants, altérant même au passage jusqu'aux relations traditionnelles homme-femme dans la mesure où ces dernières, responsables de la production des vêtements et de leur vente, sont devenues, dans nombre de cas, les principales sources de revenus de leur famille. Il s'ensuit que le sentiment de leur identité, lié originellement au groupe ethnique - Quiché, Cakchiquel, Mam, Kekchi, etc., - et ultérieurement au « village indien » - Chichicastenango, Tonicapan, Nebaj, etc. —, s'affranchit désormais des anciennes barrières locales entre les communautés, ouvrant la voie à une solidarité, à une identification et à une affirmation de leur qualité d'Indiens en général, sans pour autant entamer l'identité propre à chaque groupe (3). La culture indienne, luttant contre la culture dominante tout en l'acceptant, sert dans une certaine mesure le système colonial du fait même de son absence d'organisation. Elle permet de maintenir l'exploitation des Indiens et même d'obtenir des gains additionnels comme cela se passe avec le tourisme. Mais elle cesse d'être « utile » à partir du moment où elle acquiert de nouvelles caractéristiques rompant avec le schéma antépossible l'affirmation ethnique des Indiens.
La culture indienne, done, n'est pas une chose du passé. Ses fonctions et caractéristiques sont déterminées par des processus économiques, sociaux et politiques tout à fait actuels. Elle est vivante, elle se transforme et elle se développe du fait des décisions prises par les Indiens
Dans un premier temps, la « manière d'être » indienne a pu accentuer l'exploitation et la discrimination. Mais la défense de leur spécificité ethnique, la redéfinition de leur identité culturelle se sont transformées en des motivations tendant à favoriser leur participation à la lutte révolutionnaire.
Cela ne signifie pas que l'on doive idéaliser la culture indienne en tant que culture subordonnée. Comme toute culture subordonnée, liée à des groupes ethniques dominés, elle est porteuse de certaines formes d'arriération. L'Indien existe dans une grande mesure du fait de la privation qui lui est imposée de nombre d'éléments de la culture dominante, fait des limitations imposées aux communautés indiennes tout au long de cette histoire qui commence avec l'exploration du conquistador espagnol Pedro de Alvarado en 1524. Leurs systèmes de rén'ont pas redéfinir la permanence d'un groupe ethnique, mais également à préserver tout l'aspect traditionnel et se retrancher du progrès et du développement. De ce fait même, la lutte pour l'identité ethnique, la lutte pour le droit à avoir des formes de vie différentes de celle des Occidentaux, ne peut être séparée de la lutte des clas-
BELIZE
MEXIQUE mer des caraibes puerto barrion GUATEMALA GUATEMALA HONDURAS san Jose EL SALVADOR ocean pacifique
1. En 1821, lors de son accession à l'Indépendance, le Guatemala s'unit au Mexique, qu'il quitte en 1823 pour la Fédération d'Amérique centrale avec le Costa-Rica, le Honduras et le Salvador jusqu'à sa dissolution en 1939.
2. Sous la présidence de Justo Rufino Barrios.
3. Sur ce sujet, lire « La longue marche des Indiens guatémalteques », document l'Armée de guérilla des pauvres (EGP), repris de Companero, numéro 4, janvier 1981, dans Inprecor numéro 99, du 13 avril 1981.
ses et du processus révolutionnaire que vit actuellement le Guatemala. Avec la participation des Indiens, ce processus est en train de se convertir en l'unique alternative et en l'unique solution future développement véritable des cultures indiennes, jetant les bases de leur libération dans le cadre d'une nouvelle
Nous pouvons observer que les Indiens des différents groupes ethniques du Guatemala, comme les Quiché, Mames, Kekchies, Cakchiqueles, Ixiles, Achies, Canjobales et, plus récemment, les Zatuhiles, se sont incorporés progressivement au processus de la Guerre populaire révolutionnaire, seul à même d'offrir aujourd'hui une réponse à la complexité ethnique et culturelle du Guatemala. La participation des Indiens s'effectue sur la base de la conscience qu'ont acquis ces derniers que, pour que leur culture et leurs traditions soient réellement respectées, ils doivent lutter contre leurs oppresseurs aux niveaux idéologique, politique et écorevendications culturelles se sont-elles conjuguées dans leur conscience avec les revendications de classe, donnant une nouvelle cohérence à leurs éléments de culture et transformant leurs traditions idéologique, comme l'indique ce passage de la Déclaration des peuples indiens faite à Iximché,
« Pour en finir avec tous les méfaits des envahisseurs et de leur gouvernement, nous devons lutter en alliance avec les ouvriers, les paysans, les étudiants, les habitants des bidonvilles et les autres secteurs populaires et démocratiques. Il faut renforcer l'union entre les Indiens et les ladinos (métis), car la solidarité du mouvement populaire avec la lutte des Indiens a été scellée par leurs vies à l'ambassade d'Espagne (4). Le sacrifice de ces vies nous rapproche désormais plus que jamais d'une nouvelle société qui sera l'aurore des Indiens.
« Que le sang de nos frères indiens et leur exemple de lutte courageuse terminée constitue un encouragement pour tous les Indiens pour aller de l'avant et se lancer à la conquête d'une vie de jus-
« Pour une société d'égalité et de respect; pour que notre peuple indien, tant que tel, puisse développer sa culture mutilée par les envahisseurs criminels; pour un système économique juste dans lequel personne n'exploite l'autre ; pour que la terre soit communale comme du temps de nos ancêtres ; pour un peuple sans discrimination ; pour que soit mis fin à toute répression, torture, assassinat et massacres ; pour qu'il n'y ait plus de ces transferts jusqu'aux casernes de l'armée ; pour que nous ayons les mêmes droits au travail ; pour que nous ne continuions pas à être utilisés comme des objets de tourisme ; pour une juste distribution et mise nos richesses comme au temps où s'épanouissait la vie de nos an-
« Que tous les Indiens discriminés et exploités de par le monde, que tous les
travailleurs, que tous les peuples libres et démocratiques, que tous les chrétiens authentiques du monde entier, se solidarisent avec la lutte du peuple indien et des autres exploités du Guatemala. (5) »
Tout ce qui précède ne signifie pas que les contradictions qui peuvent exister entre Indiens et ladinos vont disparaître automatiquement au cours du processus révolutionnaire. Néanmoins, les bases d'une solution à l'oppression ethnique et nationale sont-elles jetées. Et il n'est pas niable que le facteur le plus nouveau et le plus décisif dans le développement de la Guerre populaire révolutionnaire au Guatemala est constitué par l'incorporation massive des Indiens à cette perspective.
Cela malgré le fait que, durant de nombreuses années, la gauche guatémaltèque a complètement ignoré les masses indiennes, avec l'argument qu'elles ne pourraient s'incorporer au processus révolutionnaire qu'après que la révolution ait accompli les tâches démocratiques. Néanmoins, en même temps que les nouvelles organisations révolutionnaires taient dans les zones à population indienne, a commencé un processus au cours duquel l'accumulation de colère rentrée devant la situation existante, qui avait renforcé l'identité propre des peuples indiens, s'est transformée en un élément décisif, catalysé par la présence des organisaétaient massacrées à l'ambassade d'Espagne à Ciudad-Guatemala, transformée en brasier par les forces répressives. Sur ces 36 personnes, 27 effectuaient une occupation pacifique de l'ambassade pour dénoncer la répression en forme de génocide que l'armée était en train de pratiquer dans le nord-ouest du pays.
5. La Déclaration de Iximché, lors du Congrès des peuples indiens du Guatemala, du 14 février 1980, a été publiée en anglais et en francais par le Comité Alberto Fuentes Mohr pour la défense des droits de l'homme au Guatemala, Case postale 290, 1211 Genève 13, avec le soutien du Conseil œcuménique des Eglises (COE), 180, route de Ferney, Case postale 66, 1211 Genève 20, Suisse.
Affiche d'une organisation paysanne guatémaltêque. (DR) tions politico-militaires, dans le sens d'une rapide transformation de la conscience des Indiens, entraînant en très peu de temps un changement qualitatit de leurs luttes. C'est la première fois que les Indiens adhèrent pleinement à un projet politique révolutionnaire, dans la mesure où ils vérifient que la Guerre révolutionnaire crée, au cours de son propre développement, une nation multi-ethnique solidement intégrée. Et c'est ce qui leur permet de reconstituer, dans ce cadre, une identité culturelle plus cohérente, plus organique, revitalisée et cessant d'être dominée et mutilée pour la mettre en position de concurrence ouverte avec celle des secteurs dominants de la société, et de trouver dans le cours même du processus de la Guerre populaire révolutionnaire les éléments de solution au problème de l'intégration entre Indiens et ladinos, mais également entre les différentes ethnies indiennes. Dans le cours de la guerre, les Indiens et les ladinos s'unissent sur les mêmes objectifs et affrontent le même ennemi. C'est dans le cours de la librairie diffusion
LA BRECHE
Horaires d'ouverture : — le lundi de 14 h à 20 h - du mardi au samedi de 12 h à 20 h 9, rue de Tunis,
75011, PARIS. Tel : 367 63 57 lutte que les groupes ethniques indiens développent leur identité propre, celle des Indiens révolutionnaires, qu'ils fraternisent avec les autres Indiens, de même qu'avec les ladinos pauvres et d'autres secteurs de la population. Sont dépassés de la sorte les vieux sectarismes ouvriéristes ou « ethnicistes » de la vieille gauche, comme les schématisations culturalistes autour du « métissage » (ladinizacion) des Indiens propres à la vieille droite.
Qu'il suffise de dire que les Indiens ne sont pas « utilisés » par d'autres secteurs dans le processus même de la lutte. Constituant jusqu'à 98% de deux des quatre organisations politico-militaires du pays, lis occupent en leur sein la place la plus importante tant au combat qu'au niveau de leurs cadres de direction. Ils développent en tant que tels les conceptions, les méthodes et les formes d'organisation de la lutte révolutionnaire. Les Indiens luttent dans leurs hameaux, dans les grandes exploitations, dans les montagnes, menant à bien les tâches de la guerre au coude-à-coude avec leurs camarades ladinos. Les actions militaires, les embuscades, les occupations de villages et de grandes exploitations sont menées par des unités de guérilla composées essentiellement d'Indiens, s'appuyant sur la population indienne des zones dans lesquelles elles opèrent. Un bon exemple de ce fait est fourni par l'occupation temporaire de la localité de Chichicastenango, le principal centre touristique du pays, par 500 guérilleros de l'Armée de guérilla des pauvres (EGP), tandis que la population de la zone bloquait les axes routiers, coupait les lignes de communication et apportait un appui tactique à cette initiative militaire.
Les Indiens qui ne participent pas en tant que combattants sont organisés dans leurs propres hameaux; ils ont transformé leurs vieilles structures de participation communautaire, comme la cofradia, en de nouvelles structures révolutionnaires ayant pour tâches la redistribution de la terre, l'appui logistique aux unités régulières de la guérilla et la mise en œuvre de l'autodéfense de leur hameau, etc.
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D'autres participent par le biais des organisations révolutionnaires de masse — principalement le Comité d'unité paysanne (CUC) - et les communautés chrétiennes de base regroupées dans des organisations comme les Cristianos Revolucionarios Vicente Menchu (CR VM), qui est une des organisations partie prenante Front populaire-31 Janvier (FP-31).
Par conséquent, ce n'est que dans le cadre de la Guerre populaire révolution-
- processus qui fait converger tous naire les secteurs populaires et démocratiques dans la pratique de l'autodéfense masse et dans l'activité décisive de la guerre de guérilla —, que les Indiens commencent à modifier de leur propre chef les éléments culturels imposés depuis l'époque de la colonisation espagnole qu'ils défendaient jusqu'à maintenant bec et ongles, par crainte de perdre leur propre identité. C'est par exemple le cas des habitudes vestimentaires, tendant à en revenir aux coutumes du passé. Ces vêtements tissés, imposés par les colonisateurs, mais symbole distinctif de leur identité et élément de préservation leur culture, les Indiens refusaient de s'en défaire, surtout les femmes, malgré leur côté peu fonctionnel pour se livrer à bon nombre de tâches de la vie moderne.
Aujourd'hui, les Indiens, hommes et femmes, en arrivent à abandonner volontairement leurs vêtements traditionnels pour revêtir l'uniforme vert-olive des unités militaires régulières des organisations politico-militaires. Dans le même ordre d'idées, les Indiens produisent déjà, dans le cours même de la Guerre, leurs propres intellectuels, terme qu'il ne faut pas comprendre comme on l'entend dans le monde capitaliste développé, mais dans le sens élargi de producteurs de culture, qui définissent leur identité culturelle cours du processus même de la lutte pour recouvrer leur souveraineté.
Arturo ARIAS XIVe Congrès latino-américain de sociologie San Juan, Porto-Rico, octobre 1981.
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