Les mineurs de Huanuni ont obtenu
A classe ouvrière bolivienne a salué à sa façon l'installa-
Lion du noureau gouvermement du commandant en chef
• de l'armée de terre, le général Celso Torrelio Villa, deux mois seulement après sa prise de fonction le 4 septembre der-
Fin octobre, les travailleurs de la mine d'étain de Huanuni, située à 270 km au sud de la capitale, défiaient pour la première fois la dictature en élisant leurs dirigeants syndicaux lors d'un congrès clandestin. Ils bafouaiert ainsi ouvertement les
« chargés des relations avec les travailleurs » mis en place par les militaires après l'interdiction de toute activité syndicale à la suite du putsch du 17 juillet 1980.
Après d'infructueuses négociations avec des représentants gouvernementaux, les mineurs de Huanuni sont partis en grève le 12 novembre, paralysant ainsi la mine la plus rentable du pays et faisant perdre 200 000 dollars par jour à la COMIBOL
(Corporation minière de Bolivie).
Accusant les dirigeants syndicaux de « sabotage » de l'économie nationale et d'être les instigateurs d'une opération me-
Vincent KERMEL
Lancé par les travailleurs de Huanuni partis en grève de 24 heures le 12 novembre, grève prolongée de 48 heures puis transformée en grève illimitée après l'arrestation de leurs dirigeants le 18 novembre, le mouvement gréviste qui est initialement apparu isolé et sans grandes perspectives, s'est rapidement transformé en l'une des plus importantes luttes ouvrières de ces dernières années en Bolivie.
Les 2 000 mineurs de Huanuni sont entrés en lutte pour la reconnaissance de leur syndicat, une augmentation des salaires, la restitution de leurs stations de radio, l'amnistie générale et la réintégration des ouvriers licenciés pour raisons politiques. Leur action a aussi d'emblée exprimé le rejet de la politique de « dénationalisation » des entreprises clés du pays réclamée par le Fonds monétaire international (FMI) en contrepartie de son aide économique. Le Monde du 27 octobre 1981 notait que la satisfaction des exigences du
FMI impliquerait « une reprivatisation du secteur public et le chômage pour 30 % des employés; l'élimination des subuentions, principalement sur le prix des hydrocarbures et des aliments vendus dans les pulperias (centres d'approvisionnement des mines) ». Et l'envoyée spéciale de ce journal à La Paz prophétisait qu'un tel « programme serait ressenti une provocation par la population, qui a déjà supporté une diminution de 40 % de son pouvoir d'achat depuis ce début
1981, et risquait fort d'entraîner une flambée de colère ».
Or, quelques semaines avant le déclenchement du mouvement de grève, le gouvernement venait justement de rendre public un Plan triennal prévoyant la
Men assemblée générale. » « constitutionnalisation » du pays sur la base de vagues promesses électorales et un programme économique d'« expansion et de modernisation des équipements » faisant une large part aux mesures inspirées des recommandations du FMI. Le gouvernement du général Celso Torrelio Villa y réaffirmait sa volonté de développer « une stratégie intégrée de sécurité nationale sur le plan intérieur comme extérieur » dans le but de « maintenir la paix intérieure, l'unité nationale et le processus de réforme constitutionnelle » (Latin America Weekly Report, 13 novembre
La lutte déclenchée par les mineurs de Huanuni heurtait donc aussi l'image que le nouveau gouvernement - qui muldéclarations démagogiques contre les trafiquants de drogue - et les représentants autour de la Confédération des entrepreneurs privés (CEP), en pleine connivence avec la hiérarchie ecclésiastique, voulaient faire accréditer à l'étranger pour tenter de rompre l'isolement international de la dictature.
Ce facteur sera encore renforcé par le de solidarité qui a accompagné la mobilisation des travailleurs des mines après les arrestations des dirigeants mineurs opérées le 18 novembre. Le gros des travailleurs des mines aussi bien privées qu'étatisées, se sont en effet associés par des grèves tournantes ininterrompues à l'action de ceux de Huanuni. De San José à Catavi, en passant par Siglo XX et les mines du Sud, le mouvement s'étendait comme une traînée de
En face d'eux, les mineurs ont trouvé la hiérarchie catholique qui, subtilement
BOLIVIE la reconnaissance de leur syndicat née par le « communisme international », le pouvoir s'est vu répondre par l'assemblée générale des mineurs de Huanuni :
« Si le pouvoir veut traîner en justice nos dirigeants, alors qu'il traîne en justice les 2 000 ouvriers de Huanuni, car nous soutenons nos dirigeants que nous avons élus démocratiquement
La riposte gouvernementale à cette détermination ouvrière a été l'occupation militaire des centres miniers et l'arrestation des dirigeants syndicaux. La grève s'est alors étendue et un vaste mouvement de solidarité a été mis sur pieds.
En s'étendant à de nouveaux secteurs, la mineurs s'est aussi radicalisée. Le pouvoir a sans doute été convaincu des dangers que cela pouvait representer puisque, fin novembre, il a accepté le compromis proposé par la hié
A partir d'informations transmises par nos camarades du
Parti ouvrier révolutionnaire (POR-Combate), section vienne de la IVe Internationale, nous revenons ci-dessous sur le déroulement de cette lutte qui illustre l'important processus de réorganisation que connaît la classe ouvrière bolivienne.
complice de la dictature, les a appelés à
« la réflexion et à ne pas porter préjudice à l'économie nationale ». De son coté, le gouvernement relusait toute negociation et se cantonnait dans une attitude visant à criminaliser les grévistes. Les dirigeants des mineurs étaient accusés de « sabotage » de l'économie nationale. Et, le 18 novembre, les forces de l'armée et de la police, accompagnées de groupes paramilitaires étaient envoyées contre les centres
Dans la nuit du 18 au 19 novembre, les domiciles des dirigeants syndicaux et étaient perquisitionnés.
Plus d'une quinzaine de responsables syndicaux et de travailleurs étaient arrêtés et immédiatement transférés à La Paz. Pendant ce temps, les groupes paramilitaires s'en prenaient aux habitations et aux familles des militants et travailleurs arrêtés
Le gouvernement décrétait alors l'extension du couvre-feu dans les centres miniers. De 1 heure à 6 heures du matin, il passait à 9 heures du soir jusqu'à 6 heures du matin. Encerclés par les forces de répression, les centres miniers en grève soumis à un véritable blocus.
L'approvisionnement en eau, électricité, nourriture, gaz et même journaux était
Le pouvoir voulait ainsi circonscrire le mouvement et mettre à genoux les mineurs en lutte.
Mais, au lieu de les isoler et de les décourager, cette répression est devenue tout à la fois un facteur de radicalisation de la lutte des mineurs et d'extension d'un vaste mouvement de solidarité au sein de la population. En quelques jours, ce seront
40 000 travailleurs qui se retrouveront en grève. Les 3 000 ouvriers de l'ENAF (entreprise de raffinage du mineral), les ou-
vriers de la majorité des entreprises de la capitale, de Cochabamba, de Santa Cruz, les travailleurs de l'électricité, des chemins de fer, etc., se sont portés aux côtés des mineurs dans des actions de solidarité allant de la grève de 24 heures à la grève
Le mouvement paysan s'est aussi solidarisé avec ce vaste mouvement prolétarien. La Confédération syndicale que des paysans boliviens (CSUCB) a organisé des livraisons de vivres et mis ses adhérents en état d'alerte contre les mede répression. Parallèlement, revendications mises en avant par les mineurs en grève se sont étendues à la demande de libération des syndicalistes emprisonnés et au retrait des troupes des centres miniers. Ils se sont aussi affirmés solidaires de la lutte des étudiants pour l'autonomie universitaire.
Par son ampleur et la nature de ses revendications, la grève commençait à se transformer en une véritable grève politique contre la dictature. D'autant que les militaires maintenaient toujours leur refus de négocier. Le ministre du Travail décrétait même, le 23 novembre, « illégales » les grèves de solidarité. Pour la propagande gouvernementale, « encouragée par le communisme international qui ne veut pas laisser la Bolivie en paix ». Aux menaces du genre : « Si vous ne retournez pas au travail dans les six jours, vous perdrez votre poste de travail, vous n'aurez pas de primes de fin d'année ni de bons de production », s'ajoutaient des mesures d'intimidation diverses, lettres de licenciements envoyées par COMIBOL aux grévistes, blocus alimentaire, nouvelles arrestations, survol en rades centres miniers par avions de l'armée de l'air, etc.
La dictature a même eu recours à de grossières provocations pour essayer de justifier ses mesures répressives. elle a dénoncé des attentats effectués des officiers supérieurs connus leurs opinions d'extrême droite comme le général Jorge Aguila Teran. Expression des luttes de clans à l'intérieur de l'armée ou provocations montées de toutes pièces, toujours est-il que le général Eden Castillo a dû reconnaître que le gouvernement savait très bien qui était à lorigine de ces actes ...
La mobilisation a atteint un très haut niveau. S'engouffrait ainsi derrière les gréVistes des centres miniers un vaste mouvement de solidarité. Les étudiants tenaient de nombreuses assemblées d'information et des manifestations qui ont été réprimées par la police. Dans tous les districts du pays, dans les centres ouvriers, étudiants, paysans, des comités de base s'organisaient. Le 23 novembre, plus d'une douzaine de femmes, mères de familles, épouses ou sœurs des 25 ouvriers incarcérés commençaient une grève de la dans les locaux de l'archevêché et de l'ONU à La Paz pour exiger la libération des syndicalistes emprisonnés sous le mot d'ordre : « Plutôt mourir que vivre
Le gouvernement a alors eu recours à la médiation de la hiérarchie catholique pour essayer de venir à bout du mouve. ment. Réunis le 23 octobre, les représentants de l'Eglise élaboraient une proposition de compromis autour de l'arrêt de la emprisonnés, le retrait des forces répressi-
« commission pour étudier la reconnaissance syndicale et l'augmentation des salaires ». Devant l'extension et la radicalisation d'un mouvement gréviste qui lui coûtait environ 1 million de dollars par jour, mais qui risquait surtout de déboucher sur une vaste contestation anti-dictatoriale, le gouvernement militaire se trouvait bien heureux d'accepter la porte de sortie offerte par l'invervention
Le 24 novembre, après la libération des mineurs emprisonnés, les travailleurs des mines décidaient de suspendre leur mouvement et d'accepter le compromis proposé par l'Eglise.
Certes, l'arrêt de la grève illustre l'absence d'un débouché politique à la hauteur de cette puissante mobilisation. Face à une UDP (1) ne pouvant plus guére prétendre à la direction du mouvement ouvrier et à un PS-1 (2) se contentant de réclamer que l'on remette « le pouvoir gouvernemental à l'UDP», la mobilisation s'est trouvée en quelque sorte paralysée.
Le gouvernement de Celso Torrelio Villa a pu se tirer d'affaire en dosant savamment négociation et répression. Il a réussi à maintenir sur la touche les secteurs les plus droitiers de l'armée qui espéprofiter de ce mouvement pour revenir en force avec leurs projets ultra-répressifs. américain à La Paz, Edwin Corr, aura sans doute félicité le général Celso Torrelio Villa pour les quelques gages qu'il vient de donner de sa volonté de « moraliser » la vie politique.
ces 13 jours de grève, après un an et demi de dictature, ont arraché une importante concession aux militaires : la reconnaissance de fait de l'organisation syndicale et des délégués que se sont donnés les travailleurs de Huanuni. Cet acquis, aussi fragile et modeste soit-il, aura, à n'en pas douter, une valeur de test et d'exemple pour l'ensemble du
6 décembre 1981. 1. UDP, Union democratica popular : bloc électoral formé par des politiciens bourgeois et des partis ouvriers réformistes, essentiellement le MIR (mouvement de la gauche révolutionnaire) et le PCB (Parti communiste bolivien pro-Moscou) à l'occasion des élections présidentiel-
2. PS-1, Partido socialista-uno : secteur du Parti socialiste dont le principal dirigeant a été Marcelo Quiroga Santa Cruz, assassiné lors du 40 03 La l