Inprecor 1974–2004

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IRAN

Le Toudeh et les Moudjahidin face au régime Khomeini

· Inprecor n° 115, 21 décembre 1981 · p. 23-26 · 4 661 mots

Iran Mexique

La politique actuelle du régime de Khomeiny donne un relief particulier à la question des libertés démocratiques pour les organisations qui se placent dans le champ de la gauche iranienne Deux grandes positions politiques, ronées, dominent : celle du Toudeh et de la fraction majoritaire des Fedayin, d'une part, celle des Moudjahidin, d'autre part

Le Toudeh et les Fedayin « majoritaires » partent d'une caractérisation du régime Khomeiny comme anti-impérialiste pour définir, face a lui, toute leur orientation politique: « Lobjectif de la Révolution, de la République islamique et de toutes les forces révolutionnaires de notre patrie — comme l'a indiqué à plusieurs reprises l'Imam Khomeiny, dirigeant de la Révolution iranienne — est de préparer les masses à une lutte prolongée et acharnée contre l'impérialisme dirigé

« Le destin de la Révolution iranienne comme celui de tous les peuples démunis et opprimés de notre région, dépend de ce combat historique. Parvenir à réaliser l'unité des forces révolutionnaires à l'intérieur du pays et utiliser le soutien international de tous ceux qui aident la révolution iranienne (sous-entendu le camp socialiste - NDLR) dans sa lutte contre l'impérialisme et la réaction mondiale est la condition sine qua non de la victoire dans le prochain affrontement (1) », expliquait le secrétaire général du Toudeh, Nurredine Kianouri, en juillet 1981.

Les Fedayin « majoritaires » reprennent en gros la même définition de la République islamique et de ses dirigeants : « Après le renversement du régime monarchique fantoche du chah, un régime national et anti-impérialiste a pris le pouvoir. (...) L'impérialisme américain est l'ennemi principal de tous les peuples du monde, le plus grand pillard international et le plus grand criminel de l'histoire. La cause principale des privations et de la misère imposée à notre peuple est l'impériamondial dirigé par l'impérialisme américain. L'Organisation des Fedayin du d'Iran (OFPI-majorité) reconnaît que la République islamique d'Iran, dont la direction est aux mains de forces anti-impérialistes, est un régime national et anti-impérialiste. soutient la République islamique contre l'impérialisme américain et ses alliés. (2) »

Dans la logique de cette approche qualifiée d'« anti-impérialiste », le Toudeh et les Fedayin « majoritaires » se batau régime Khomeini tent pour la constitution d'un « Front uni anti-impérialiste ». Ils lui confèrent caractère stratégique. En outre, si l'on considère l'éventail des classes sociales (y compris la bourgeoisie nationale) et des organisations politiques auxquelles Toudeh et Fedayin s'adressent pour le réaliser (le PRI), ce « Front uni anti-impérialiste » n'est rien d'autre qu'une nouvelle de la théorie stalinienne du quatre classes » mise aux couleurs de l'Iran.

DE L'ANTI-IMPERIALISME AU « CAMPISME » Nurredine Kianouri, dans le texte cité plus haut, explique : « Dès les premiers jours de la Révolution, le Parti populaire (Toudeh) a défini la question clé : celle de la création d'un Front populaire unique (sic), celui de tous les partisans de la Révolution. Nous défendons cette revendication de manière conséquente. La coopération des forces révolutionnaires fideles à la ligne anti-impérialiste et populaire de l'Imam Khomeiny avec les partisans, à l'intérieur du pays, du socialisme, doit constituer la base de ce Front. (...) Le Parti populaire d'Iran cherche à parvenir à une telle unité, à une telle unanimité. Il espère que, tôt ou tard, les forces révolutionnaires de l'Iran formeront un Front uni et feront échouer les complots des ennemis de la Révolution. »

Quant aux Fedayin « majoritaires », ils déclarent pareillement: « Toutes les forces, organisations, partis, individus groupes et structures qui participent au combat anti-impérialiste doivent se soumutuellement. rité) soutient toutes ces forces dans le combat anti-impérialiste et démocratique, et lutte pour les unifier dans un Front uni anti-impérialiste. » type stalinien tourne autour de quatre éléments :

La) Conformément au schéma stalinomenchevique de la révolution par étapes, appliqué dans un pays semi-colonial, ces organisations reprennent la vieille division entre programme minimum (revendi-

1. Nurredine Kianouri, « Pour la cohésion des forces patriotiques ». Nouvelle revue internationale, Moscou, juillet 1981.

2. L'organisation de guérilla des Fedayin du peuple d'Iran (OFPI) a scissionné entre la fin de l'année 1979 et le début de l'année 1980. La majorité du Comité central - d'où son nom « majoritaires » — décidait d'abandonner la lutte armée aux côtés des Kurdes et d'adopter à

IRAN cations anti-impérialistes et démocratiques) et programme maximum. Mais, pour préserver l'alliance qu'ils projettent avec le PRI, ils en arrivent tout naturellement à privilégier, au sein du programme minimum, les revendications anti-impérialis tes (qui aboutissent à soutenir la politique étrangère de « non-alignement » du régime) contre les autres revendications de caractère démocratique (réforme agraire radicale, droits des nationalités opprimées, libertés d'organisation, de réunion, de presse ...) qui sont au centre des affrontements entre le mouvement de masse et les classes possédantes iraniennes.

Mb) La nature de classe de l'Etat, de ses institutions et, dans ce cadre, du régime et de sa politique, est niée, gommée. Le combat contre les classes possédantes iraniennes et leurs représentants politiques se réduit à épouser la cause du PRI et

«gouvernement anti-impérialiste » dans sa lutte contre les « libéraux », partisans d'un « gouvernement modéré ».

Toute l'approche du PRI et des cercles dirigeants du régime se fait uniquement sous l'angle des divers regroupements en leur sein. Le Toudeh Fedayin « majoritaires » découpent ainsi un PRI de droite et un PRI de gauche, comme naguère, au cours de la Deuxième Révolution chinoise, les staliniens différenciaient un Kuomintang de droite, du centre et de gauche ...

Le seul critère « objectif » de ces différenciations est l'attitude adoptée par ces secteurs envers le Toudeh ou les Fedayin « majoritaires » (et parfois l'Union soviétique).

Gc) Cela amène le Toudeh et les Fedayin « majoritaires » à soutenir, à des degrés divers, le cours répressif entamé par le régime. Parfois, les Fedayin « majoritaires » regrettent simplement les exécutions. Ils se contentent de souligner comment cette répression, l'attitude du régime face au « problème kurde » ou encore la politique du régime ne font pas progresser la Révolution et l'unité du combat anti-impérialiste. Mais ces critiques ne dé. bouchent jamais sur une remise en cause de leur attitude par rapport au régime. Quant au Toudeh, dans la tradition stalilégard du régime une ligne analogue à celle du Toudeh. Les Fedayin «minoritaires». eux, maintiennent depuis lors une ligne d'opposition résolue au régime. Ils ont été, avec le Peykar, la principale organisation marxiste touchée par la dernière vague de répression. Il est à noter que ces deux organisations condamnent Palliance des Moudjahidin avec Bani Sadr et que toutes deux sont opposées au déclenchement, à l'heure actuelle, de la lutte armée contre le régime.

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nienne, il soutient et participe activement à la répression.

Pd) Le dernier élément, c'est que cette orientation du Toudeh et des Fedayin « majoritaires » s'inscrit dans une conception « campiste » du monde.

Il s'agit d'une vision où le développerévolution se caractérise - pour l'essentiel - par l'évolution des rapports de forces entre Etats. Le monde est découpé en « camps » : d'une part le « camp impérialiste », d'autre part le « camp socialiste » auquel s'adjoignent des régimes ayant choisi la prétendue « voie de développement non capitaliste » (par exemple, jadis l'Egypte de Gamal Abdel Nasser ou l'Algérie).

impérialiste », il s'agit de forger une alliance durable entre le « camp socialiste » et le mouvement de libération nationale dans les pays en voie de développement. Cette alliance n'est pas une convergence d'intérêts entre des classes sociales, exploitées et opprimées, à échelle internationale, mais avant tout une alliance entre des Etats et des régimes. D'un côté, les Etats du « socialisme réellement existant », de l'autre les « gouvernements anti-impérialistes ». C'est l'orientation traditionnelle de la diplomatie soviétique depuis des années.

Curieusement, ce n'est pas le Toudeh, mais les Fedayin « majoritaires », avec le zèle qui caractérise les néophytes, qui expriment le plus ouvertement cette

« S'affrontant à l'impérialisme mondial, la classe ouvrière des pays capitalistes et les mouvements de libération nationale, qui luttent pour la paix, pour l'indépendance nationale, la démocratie et le socialisme, forment le Front révolutionnaire mondial. Les forces de ce Front révolutionnaire mondial, c'est-à-dire les pays socialistes, tous les régimes démocratiques et nationaux, tous les partis communistes et ouvriers, tous les mouvements de libération nationale, sont les défenseurs et les alliés de notre peuple et de notre Révolution. La consolidation de la solidarité et de la coopération avec ces forces assurera la victoire de la lutte de notre peuple pour l'indépendance nationale, le progrès social et la défense des acquis de la Révolution », déclare ce même texte (3) des Fedayin « majoritaires » qui sent sa traduction littérale du

De la réduction du processus révolutionnaire iranien - qui est un processus de révolution permanente — à son seul caractère anti-impérialiste, jusqu'au soutien apporté au régime khomeiniste, la boucle est presque bouclée. Il y manque juste un détail, qui rappellera comment a fini le soutien apporté par les PC locaux aux régimes « anti-impérialistes » irakien, égyptien ou soudanais. C'est une petite information reprise le 23 novembre 1981 dans le International Herald Tribune, selon laquelle le procureur de la Révolution, Hossein Moussavi, a déclaré que « les gauchistes pro-soviétiques déguisés en musulmans et qui travaillent dans les institutions révolutionnaires doivent être identifiés et exécutés ». Dans cette interview au journal Ettela'at reprise par le International

Herald Tribune, Hossein Moussavi affirme que c'est le corps des pasdars qui a été en particulier infiltré par le Toudeh ou les Fedayin « majoritaires ».

LA POLITIQUE D'ALLIANCE DES MOUDJAHIDIN DU PEUPLE

La condamnation que nous faisons de la politique stalinienne du Toudeh ou des Fedayin « majoritaires » ne peut ce. pendant pas estomper les profondes divergences que nous avons avec la stratégie développée par l'organisation des Moudjahidin du peuple. Ces divergences ne remettent évidemment pas en cause la dénonciation que nous faisons du cours répressif entamé par le régime khomeiniste, qui vise en fait les acquis de toutes les masses laborieuses d'Iran. La solidarité sans failles avec les militants des Moudjahidin, les Kurdes et les révolutionnaires pourchassés, traqués, torturés (4) et exécutés est partie intégrante de notre défense de la Révolution iranienne, y compris face aux campagnes de dénigrement et de calomnies de l'impérialisme (sur le thème de la révolution qui dévore ses propres enfants ... ). C'est aussi l'une des préconditions de tout débat politique sur l'orientation la plus adéquate à mettre en œuvre aujourd'hui. La critique que nous faisons à l'organisation des Moudjahidin porte sur trois grands points essentiels :

La) Du point de vue du programme d'action et des alliances politiques qu'ils proposent, l'orientation des Moudjahidin reste marquée du sceau de la collaboration de classes.

Mb) L'analyse qu'ils font de la crise du régime de Khomeiny est largement triomphaliste et sous-estime en conséquence les batailles politiques qui restent à mener pour développer la conscience et l'organisation indépendante des forces vives de la

Gc) Cela aboutit, au plan militaire, une ligne substitutiste, à une forme de * guerre privee » menee entre une organi-

Examinons en premier lieu le Programme du gouvernement provisoire de la

République démocratique islamique d'Iran. Comme son titre l'indique, il vise seulement à « démocratiser » l'actuel régime iranien. Ce programme, dans ses grandes lignes, est la base politique sur laquelle est fondé le Conseil national de la résistance (CNR).

lutions de la des la continuit dee ne.

serait-ce que par la reconnaissance Bani Sadr comme président de la République (chapitre 1, point T), meme s'il est dit que c'est une Assemblée constituante, issue d'élections populaires libres auxquelles ne pourront participer ni les partisans du chah ni les forces qui soutiennent Khomeiny, qui devra élaborer le nouveau système politique et la nouvelle Constitution (chapitre 1, point 3). En outre, le Programme défend le rétablissement des libertés civiles. La révolution iranienne est définie comme « nationale, démocratique et anti-impérialiste » (point 4).

Sur le plan économique, « le gouverprovisoire admet le capitalisme national et l'économie de marché nationale, la propriété personnelle et privée et l'investissement individuel à condition qu'ils ne prennent pas des dimensions illimitées, qu'ils n'engendrent pas des rapports compradores ou de dépendance avec l'étranger, qu'ils ne compromettent pas le développement socio-économique

A côté de mesures comme la nationalisation du commerce extérieur ou une réforme agraire radicale, le Programme multiplie les appels du pied en direction des petits et moyens entrepreneurs, par exemple en garantissant au Conseil du Bazar ou aux guildes professionnelles un véritable droit de veto sur les taux d'imposition.

Si le programme prévoit la dissolution des « comités » et des pasdars (5), en ce qui concerne l'armée il n'est question que de « restructuration populaire » : « Les rapports internes doivent être démocratiques, tout en respectant la hié rarchie. » Les soldats ne seraient que « consultés » sur le choix des officiers.

En ce qui concerne les droits des travailleurs, le Programme reste très limité. Il prévoit certes la suppression de toute la réglementation anti-ouvrière et la satisfaction d'un certain nombre de revendications de caractère économique, mais il ne s'engage cependant à reconnaitre que les « formes de contestation pacifiques (dont la grève) préalablement noncées ». Sur la nouvelle législation du travail, il est dit que l'on consultera les ouvriers. Pas un mot sur les vriers ni sur le contrôle ouvrier. Dans la tradition réformiste que leur donnait par

3. Toutes ces citations des Fedayin « majoritaires » sont extraites de leur message pour le Ier mai 1981 publié dans un numéro spécial, en anglais, de Kar International.

4. Khomeiny a récemment publié un fatwa (décret religieux) justifiant l'utilisation de la torture, le Monde, 6-7 décembre 1981.

5. Pasdars ou gardiens de la Révolution : il s'agit d'une armée de volontaires rigoureusement sélectionnés pour leur fidélité au régime. Les pasdars, qui sont principalement recrutés dans les villes des provinces persanes, seraient au nombre de plusieurs dizaines de milliers.

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ter à tout prix un effondrement mortel ont l'effet inverse de celui que recherexemple l'ayatollah Taleghani, les shoras ne sont considérés que comme une forme particulièrement adaptée aux conditions de l'Iran de l'administration de l'Etat, c'est-à-dire comme des conseils municipaux ou régionaux.

Dans ce contexte, la question de l'Assemblée constituante n'est abordée que sous l'angle du respect formel des normes de la démocratie parlementaire représentative bourgeoise.

Au niveau des alliances, les Moudjahidin, au travers de Bani Sadr, s'adressent en fait aux secteurs qui seraient à la fois « anti-impérialistes » et «anti-khomeinistes » de la bourgeoisie nationale iranienne et de l'armée. Il serait désastreux de croire que l'alliance avec Bani Sadr n'est finalement qu'une bonne petite manœuvre tactique qui permettrait d'isoler davantage le régime et d'accroître la représentativité de l'opposition non monarchiste. Il est faux de ne considérer en Bani Sadr qu'un homme isolé, qui dépend, autant pour le programme que pour le gite et le couvert, de la bonne volonté des Moudjahidin. Demain, en cas de vide du pouvoir ou dans une situation de guerre civile, Bani Sadr peut redevenir la principale carte politique que joueront des secteurs de la bourgeoisie iranienne et de l'impérialisme.

Les divisions de la bourgeoisie iranienne, la faiblesse de ses appareils politiques (qui expliquent, entre autres choses, l'autonomie d'une hiérarchie religieuse qui dispose d'une force matérielle) font que c'est toujours l'armée iranienne qui sera, en cas de guerre civile, de lutte ouverte pour le pouvoir, la principale et la dernière casemate de la contre-révolution. Elle s'acharnera à défendre, face au mouvement de masse, l'Etat bourgeois et la propriété privée. Le maintien de l'ex-armée impériale dans l'essentiel de ses structures n'aura pas été le moindre des crimes commis contre la Révolution iranienne par le régime khomeiniste.

Enfin, au sujet de Bani Sadr, il faut rappeler qu'en politique, les comptes se font selon les lois de l'algèbre et non de la simple arithmétique. C'est-à-dire qu'il y a des alliances qui coûtent plus cher qu'elles ne rapportent, des alliances qui affaiblissent sur le moyen terme plus qu'elles ne renforcent le combat mené. Et c'est le cas de l'alliance avec Bani Sadr. Les Moudjahidin déclarent que, pour lutter contre le régime, il faut lier le combat des nationalités au combat des masses populaires des provinces persanes, que l'heure est vede préparer une vaste campagne de grèves dans les usines débouchant sur une grève générale contre le régime.

Est-ce que c'est servir ce combat que de s'allier à un homme qui a ordonné et couvert les campagnes militaires d'écrasement de la résistance kurde ; un homme qui a justifié, à l'époque, les atteintes aux libertés démocratiques, notamment la fermeture des universités ; un homme qui, enfin, a dénoncé l'activité des shoras ouvriers et les grèves ; un homme qui s'est toujours opposé, même lorsque la menace d'intervention impérialiste était au plus fort ou lors de l'agression irakienne, à l'armement massif des ouvriers et des paysans?

A cet égard, la tactique des Moudjahidin en direction de l'armée ou la couverture qu'ils donnent aux appels réitérés de Bani Sadr à la hiérarchie militaire sont

Assurément, les Moudjahidin misent sur l'émergence, au sein des couches inférieures de la hiérarchie militaire et dans le corps des sous-officiers, de courants nationalistes qui refuseraient à la fois le retour à l'ancien régime et la soumission à l'impérialisme, tout en ne se reconnaissant pas dans le régime actuel de la République islamique. C'est d'ailleurs dans cette perspective-là que s'incrit aussi leur campagne d'actions militaires. Cela peut déboucher, demain, sur la tentation d'intégrer certains secteurs de cette armée à des projets de coup d'Etat « progressiste » contre Khomeiny, ou de constituer, à partir d'une zone libérée où serait installé un gouvernement provisoire, une autre armée composée des colonnes de 'organisation Moudjahidin et des secteurs ralliés de l'actuelle armée iranienne. Ce ne sont là que des chimères mortelles pour l'avenir de la Révolution iranienne. Non que de tels secteurs « nationalistes » n'existent pas dans l'armée, notamment parmi le petit encadrement. Il est vrai que les Moudjahidin disposent d'appuis dans certains de ces secteurs. Mais ils ne représentent pas et ne représenteront jamais le centre de gravité de l'armée iranienne.

A cet égard, Massoud Radjavi et la direction des Moudjahidin devraient aller jusqu'au bout de leur raisonnement quand ils dénoncent les livraisons (bien réelles) de matériel militaire israélien à l'armée iranienne. Certes, Israël défend ce faisant ses propres intérêts d'Etat. Ces derniers passent par la neutralisation de l'armée irakienne, alors que Bagdad était, avec la Syrie, le principal Etat de la région opposé aux accords de Camp David. Menahem Begin ne veut pas soutenir le régime Khomeiny, mais l'aide matérielle apportée par Israël correspond à un des desseins stratégiques de l'imperialisme : évide l'ex-armée impériale.

UNE ORIENTATION

SUBSTITUTISTE Le second aspect erroné de l'orientation des Moudjahidin, c'est leur analyse triomphaliste de l'isolement politique et social du régime Khomeiny. Sans doute, la base sociale du régime s'est-elle en large partie rétrécie. Mais il est faux de nier la participation massive de plusieurs centaines de milliers de personnes aux obsèques du Premier ministre Ali Radjai et de Bahonar, ou de s'en tenir à l'explication simpliste qu'il s'agit de simples clientèles des réseaux d'assistance sociale des mosquées. Il est indéniable que le PRI a utilisé le réseau des mosquées et des institutions comme la « Fondation des déshérités » pour se constituer, notamment dans les couches plébéiennes des villes, une clientèle qui lui est dévouée. C'est sur cette base aussi que se sont constitués les gangs d'hezbollahs (6) qui ont été régulièrement utilisés contre la gauche ou le mouvement ouvrier. Mais il serait désastreux de croire qu'on peut faire l'économie d'une bataille pour gagner certains secteurs populaires qui suivent encore le PRI, mais font surtout confiance à Khomeiny pour le rôle qu'il a joué dans le renversement du chah et pour ses attitudes face à l'impérialisme.

Cette vision triomphaliste, en se combinant avec la tradition populiste et de guérilla, débouche sur une ligne d'action militaire substitutiste par rapport au développement et au renforcement du mouvement de masse. On peut en voir d'ores et déjà les premiers effets. Il ne fait pas de doute que des coups spectaculaires ont été portés au régime khomeiniste au travers des attentats. Mais cette ligne typiquement narodnikiste (7) de destruction mécanique de l'Etat, individu par individu, n'a pas remis en cause les fondements de la République islamique.

Cette campagne d'attentats laisse le champ libre aux provocations sanglantes des anciens de la Savak qui continuent d'infester l'appareil d'Etat iranien et des agences de renseignement impérialistes qui y voient sans doute là une bonne occasion de rajouter un peu d'huile sur le feu.

Mais le plus grave c'est que, sur le plan politique, elle laisse désorienté un mouvement de masse qui n'a aucune place à prendre dans cette « guerre privée » menée entre une organisation et un appareil d'Etat. D'ailleurs, dans la forme substitutiste qu'elle prend, cette campagne d'attentats permet au régime de ressouder autour de lui des secteurs populaires qui craignent que la chute de Khomeiny ne débouche sur un retour au pouvoir du clan militaire et monarchique.

Le renversemnt du gouvernement « modéré », « libéral » de Mossadegh, en 1953, et l'instauration de 25 années de dictature féroce marquent encore la mémoire collective de nombreux Iraniens. De ce point de vue-là aussi, certains appels à l'armée lancés par les Moudjahidin chent leurs auteurs pour dévoiler la politique du régime.

C'est une chose de refuser le dilemme avancé par le Toudeh ou les Fedayin « majoritaires » qui expliquent que le choix se réduit entre Khomeiny et une dictature militaire. Mais c'est de l'aveuglement politique de ne pas comprendre que cet argument a encore, pour des centaines de milliers d'Iraniens, des résonnances qui rendent compte de ce qu'est leur expérience historique contemporaine.

6. Hezbollah ou « partisans de Dieu » : il s'agit des nervis qui attaquaient les manifestations des partis politiques de la gauche iranienne en scandant: « Il n'est qu'un seul parti, le parti de Dieu ! », d'où leur nom. Leur principal dirigeant est une personnalité marquante du régime, l'ayatollah Ghaffouri.

7. Narodniki, du nom de l'organisation populiste russe Narodnaïa Volla (Volonté du peuple) des années 1880, dont les militants devaient peu à peu s'orienter vers le terrorisme dirigé contre le tsar, ses ministres et ses généraux.

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Il ne s'agit pas de renoncer à défendre les libertés démocratiques menacées, de renoncer à remettre en cause le régime sous le prétexte que les conditions ne seraient pas mûres pour une forme qualitativement supérieure de gouvernement, un gouvernement ouvrier et paysan.

La bataille pour la défense des libertés démocratiques est essentielle pour relancer le mouvement de masse et, pour cela, elle doit trouver une concrétisation sur le plan politique central. En effet, la politique du PRI et du clergé khomeiniste est une politique d'ensemble qui s'efforce d'être cohérente à l'échelle nationale. Elle s'appuie sur le contrôle d'une série d'institutions : la Constitution et la règle du velayat faguih, un Majless (Parlement) totalement monopolisé par le PRI au travers d'élections antidémocratiques, le contrôle de l'appareil judiciaire, la législation (Loi dite du Talion ou la législation contre les droits des femmes) et le contrôle de l'appareil répressif (pasdars, « comités » mais aussi armée). Dès lors, les révolutionnaires ne peuvent pas se contenter de dénoncer les atteintes aux libertés démocratiques sans remettre en cause aussi le régime et le gouvernement qui en a fait une politique systématique.

Dans ce contexte, le mot d'ordre d'Assemblée contituante (ou Assemblée nationale ou toute autre formule) prend toute sa valeur. C'est un mot d'ordre dé. mocratique bourgeois, « le plus démocratique de la révolution bourgeoise » selon Lénine. Le niveau de développement de l'auto-organisation du mouvement de masses et le caractère encore limité des différenciations politiques au sein des masses laborieuses ne permettent pas d'avancer comme mot d'ordre d'agitation le mot d'ordre de gouvernement ouvrier et paysan, qui serait la première forme ou une courte étape vers l'instauration de la dictature du prolétariat. Cependant, dans le contexte iranien, il est impossible que les révolutionnaires abordent le mot d'ordre de Constituante comme le font les Moudjahidin, c'est-à-dire uniquement du point de vue du respect des normes de la démocratie bourgeoise représentative.

Il faut l'aborder aussi du point de vue des mesures sociales et économiques qui devraient être à l'ordre du jour de cette Assemblée, en même temps que la discussion sur les formes de régime politique. Il faut aussi l'aborder en ne l'opposant pas au développement de l'auto-organisation des masses (shoras, milices, etc.). Sur le plan politique, la question de la démocratie formelle recouvre le problème de l'attitude de l'avant-garde révolutionnaire à l'égard des masses petites-bourgeoises (notamment la paysannerie), plébéiennes et aussi de ces secteurs des masses ouvrières qui n'ont pas encore acquis de conscience de classe.

Sur le plan économique et culturel, ces couches petites-bourgeoises et plébéiennes sont extraordinairement faibles. Leur force politique essentielle tient à leur nombre. Les mots d'ordre de la démocratie formelle, comme celui de Constituante, sont capables de conquérir non seulement les masses petites-bourgeoises,

Les Moudjahidin sont attaqués lors d'un meeting en juin 1980 par les hezbollahs. (DR) plébéiennes, mais aussi les grandes masses ouvrières, précisément parce que ce dernier mot d'ordre leur offre la possibilité - au moins apparente - d'opposer leur volonté à celle des classes dominantes.

Pour cela, il faut d'abord prendre en compte leurs motivations réelles, le fait qu'elles se sont lancées dans la mêlée révolutionnaire, non pas tant pour plus de démocratie formelle que pour changer leur vie concrète et devenir des sujets de

C'est ce qui fait l'importance de la liaison étroite entre le mot d'ordre de Constituante et la mise en œuvre des mesures économiques et sociales contre l'impérialisme, les grands capitalistes et les

C'est ce qui fait l'importance de la bataille pour la défense des droits démocratiques pour les ouvriers, les paysans pauvres et les minorités nationales, pour le développement de l'auto-organisation, afin qu'ils puissent faire voix, et exercer directement leurs droits politiques sans rien attendre de nouveaux sauveurs ou Imam suprême.

De là l'importance, dans les mots d'ordre généraux sur l'auto-organisation — pour garantir l'existence d'une véritable Constituante souveraine capable de mettre en œuvre ces mesures face aux menaces des possédants, de la réaction et de l'impérialisme - du mot d'ordre d'armement général des travailleurs. Que vaut une Constituante qui ne serait « protégée » que par l'actuelle armée iranienne, même « démocratisée » selon le programme du CNR ?

Car avancer aujourd'hui en Iran le mot d'ordre de Constituante ne signifie pas renoncer ou mettre de côté la bataille pour la reconstruction, le renforcement et la centralisation des shoras, qui est un élément central de la construction d'un mouvement ouvrier indépendant. La réalisation des conditions permettant l'élection libre d'une telle Constituante souveraine, abordant les grandes questions politiques, économiques et sociales, rait, en effet, favorable à la relance de l'auto-organisation et de l'activité ouvrières.

Ce combat pour le renforcement et l'indépendance du mouvement ouvrier pourra sans doute passer par bien des médiations (Congrès national des shoras, organisation syndicale, apparition d'un parti ouvrier indépendant ayant une influence de masse, ete.) et nul ne peut à l'avance en définir arbitrairement les formes et les rythmes. Mois il faut, pour les révolutionnaires iraniens, mener de front deux batailles:

- Celle pour la satisfaction des revendications démocratiques (y compris du point de vue des formes politiques de l'Etat) qu'aucun secteur de la bourgeoisie iranienne n'est en mesure de mener, voire de commencer à poser de façon conséquente.

- Celle pour le renforcement du mouvement ouvrier dans la perspective de déboucher sur une forme de dualité de pouvoir.

De cette double bataille dépendra la possibilité pour la classe ouvrière de jouer son rôle dirigeant dans le processus de révolution permanente ouvert par le déclenchement de la Troisième Révolution iranienne, de tisser les alliances nécessaires avec les couches plébéiennes des villes, la paysannerie pauvre et le mouvement des nationalités, condition indispensable triomphe définitif de la Révolution iranienne, indispensable à la liquidation de la domination impérialiste, de l'exploitation et de l'oppression.

Michel ROVERE 9 décembre 1981.

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