Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

IRAN

Affrontements et lutte pour le pouvoir

· Inprecor n° 115, 21 décembre 1981 · p. 19-22 · 4 922 mots

Iran Mexique Golfe et Irak

Affrontemements et lutte pour le pouvoir

E printemps 1981 a marqué un tournant dans l'évolution

Latre contre sera restat de la pie son e

I sure contre ce qui restait de la presse d'opposition, l'éviction du premier président élu de la République islamique,

Abolhassan Bani Sadr, les affrontements organisés par le Parti de la République islamique (PRI) et les dirigeants du régime contre les manifestations d'opposants (que ce soient celles appelées par certains secteurs bourgeois d'opposition et des fracou celles organisées par l'extrême gauche et les tions du Bazar,

Moudjahidin), la mise hors-la-loi des Moudjahidin, la vague de répression qui a frappé ces derniers ainsi que les militants de plusieurs organisations d'extrême gauche (Fedayin «minoritaires »,

Peykar, organisations kurdes, etc.) comme la succession d'attentats qui y ont répondu, marquent l'éclatement définitif du front des courants nationalistes bourgeois et petit-bourgeois qui avait pris la direction du mouvement de masse contre le chah et avait instauré, sur les décombres du régime Palhavi, la

République islamique.

Contrairement à ce qui s'était produit auparavant lors de la mise hors-la-loi du Front national démocratique (FND) du

Dr Matine Dafftary en août 1979, lors de

Michel ROVERE

La première caractéristique de la situation actuelle en Iran, c'est la faiblesse politique de la bourgeoisie iranienne qui explique en grande partie - combinée avec la faiblesse du mouvement ouvrier — le rôle particulier qu'ont pu jouer certains secteurs de la hiérarchie religieuse. Elle reste l'un des traits importants du processus révolutionnaire iranien. Cette faiblesse, outre des causes structurelles qui tiennent économique du au sous-développement pays, renvoie également aux effets de 25 années de dictature du chah appuyée sur l'armée et la Savak (police politique), et sur le rôle de l'Etat dans le développement économique. Depuis l'effondrement du régime impérial et la liquidation des derniers vestiges du système du parti unique

Rastakhiz, la désorganisation et la division des cercles pro-monarchistes en exil tranchent par rapport aux ressources financieres propres dont ils disposent et aux appuis qu'ils peuvent recevoir des milieux impérialistes. Il serait pourtant erroné de croire que l'impérialisme a cessé de considérer ces secteurs monarchistes et taghoutis (les « diables » : profiteurs de l'ancien régime) comme une carte. Notamment à cause des relais dont disposent ces secteurs parmi les classes possédantes qui continuent de vivre et de prospérer en

Iran, et surtout de leurs liens avec les secteurs de l'ancien appareil d'Etat, à commencer par l'armée qui demeure le principal atout d'un futur retour à l'ordre. Un retour que la force armée de l'impérialisme américain pourrait un jour assister.

l'enjeu est la conquête du pouvoir. l'éviction du Premier

Les deux camps qui se sont délimités à partir de l'éviction de Bani Sadr, et qui luttent pour conserver ou conquérir le pouvoir, ne découpent pas des polarisations de classe nettes entre, d'une part la classe ouvrière et ses alliés, le mouvement de la paysannerie pauvre et des nationalités opprimées et, d'autre part, certains secteurs de la bourgeoisie et des classes dominantes.

Dans chacun de ces deux camps se concrétisent, chaque fois sous une forme spécifique, une ou plusieurs formes d'alliances inter-classistes. Il suffit d'évoquer, dans l'un des cas, l'alliance Moudjahidin et Bani Sadr et le contenu du programme du Conseil national de la résistance. Ou de rappeler le soutien apporté aux dirigeants de la République islamique par des organisations se réclamant du mouvement ouvrier, comme le parti stalinien Toudeh ou la fraction majoritaire des Fedayin.

Corollaire de cette situation, la bataille qui reste à mener par les militants révolutionnaires pour renforcer l'indépendance politique du mouvement ouvrier, son organisation et son unité - comme celle pour forger l'alliance entre la classe ouvrière, la paysannerie pauvre et le mouvement des nationalités -, se circonscrit pas à un seul de ces deux camps. Il ne suffit pas de se limiter à lutter contre la subordination du mouvement de masse au programme et à la personne d'un Bani Sadr. Une orientation révolutionnaire doit également répondre à la question - cruciale pour l'avenir du processus iranien - de comment amener

IRAN ministre Mehdi Bazargan en novembre 1979, ou lors de la mise à l'écart de l'ayatollah Chariat Madari en décembre de la même année, le long conflit qui a opposé le PRI au président Bani

Sadr, que sont venus finalement soutenir les Moudjahidin, débouche sur un affrontement ouvert, violent et prolongé dont

C'est le sens de la création fin septembre par Massoud

Radjavi et Bani Sadr d'un Conseil national de la résistance

(CNR) et la publication du programme du gouvernement provisoire qu'ils prévoient de former pour assurer la relève du régime actuel. La lutte ouverte pour le pouvoir est également marquée par la vague d'attentats qui a partiellement décapité les sommets dirigeants de la République islamique.

Enfin, c'est en expliquant ouvertement que la survie du régime est en jeu que les autorités actuelles de Téhéran justifient la répression féroce et acharnée, qui a d'ailleurs débuté avant les premiers attentats. En six mois, les chiffres officiels font état de plus de 3 500 exécutions, qui ne visent exclusivement que les Moudhahidin, les groupes d'extrême gauche hostiles au régime, quelques proches collaborateurs de Bani Sadz et les minorités nationales révoltées (avant tout les Kurdes).

des fractions des masses plébéiennes des villes et des campagnes, persanes notamment, ou de la classe ouvrière et qui continuent de faire confiance à Khomeiny, à rompre avec le régime de la République islamique ou du moins à ne pas s'aligner derrière lui contre la révolution

AGGRAVATION DE LA CRISE

DE L'ETAT

La deuxieme caractéristique de la situation actuelle en Iran, c'est la continuation et même l'aggravation de la crise de l'Etat. Cette crise se manifeste à deux niveaux :

D'abord, par le développement a)

des phénomènes centrifuges, qui fait que des régions entières échappent à un contrôle effectif du pouvoir central. Cela concerne tout d'abord le mouvement des nationalités. Celui-ci reste marqué d'une région à l'autre par son degré inégal de développement. Sa pointe la plus avancée reste le mouvement kurde, qui s'appuie sur une large mobilisation des masses et sur leur armement, tandis qu'au plan politique la lutte est dirigée par des organisations comme le Komalah (1) et le Parti

1.

Organisation kurde d'origine maoiste, particulièrement implantée dans le sud du Kurdistan. Lors de son dernier Congrès, en 1981, elle a décidé de rompre avec ses références populistes et développe désormais une ligne fondée essentiellement sur les conceptions de Lénine lors de la révolution de 1905. Elle dénonce l'entrée du PDKI dans le CNR et son soutien à

Bani Sadr.

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iranien tollah Montazari (sous prétexte d'aller de l'impérialisme. Les réflexions de l'andémocratique du Kurdistan (PDKI) (2). Au Baloutchistan iranien, la situation semble plus confuse. Des clans monarchistes tentent d'utiliser à leurs propres fins, dans certaines régions, le ressentiment naturel des populations baloutches contre le pouvoir central khomeiniste. Ils s'appuient pour ce faire sur la structuration tribale et l'état d'arriération économique et culturelle de ces provinces.

Au cours des derniers mois, on a-vu dans plusieurs autres régions d'Iran, notamment en Azerbaïdjan, mais aussi au Turkomansarah et dans les provinces qui bordent la mer Caspienne (Guilan et Mazanderan) comment la montée des oppositions au régime khomeiniste pouvait se combiner aux revendications nationales ou à la défense des particularités régionales face au pouvoir centralisateur de Té-

A l'avenir, le mouvement national pourrait jouer un rôle non négligeable dans les affrontements politiques traux en Iran. Les autorités de Téhéran ne font pas mystère, par exemple, du que l'offensive qu'elles ont lancée au cours du mois de novembre 1981 contre les bastions de la résistance kurde visait à empêcher que ne se « zones libérées » suffisamment importantes pour pouvoir accueillir au printemps prochain le gouvernement provisoire que Bani Sadr et les Moudjahidin se proposent de proclamer.

Mb) Mais ces processus centrifuges ne sont qu'un des aspects de la crise très profonde et plus générale de l'appareil d'Etat.

Les tentatives du régime de Téhéran, dès les premières heures de son installation - et en fait dans le cours même de l'insurrection des 11-13 février 1979 -pour reconstruire et consolider l'appareil d'Etat ont partiellement échoué. Cet échec partiel s'explique par deux types d'interférences qui ont joué : d'une part, les divisions au sein des forces bourgeoises et petites-bourgeoises, d'autre part, les effets du mouvement de masse.

Le maintien ou l'établissement liens au sein de l'appareil d'Etat est au centre des affrontements qui ont opposé les divers secteurs des classes dominantes, d'abord entre les fractions les plus directement liées à l'impérialisme et à l'ancien régime d'une part, et les dirigeants de la islamique d'autre part. Les épurations sélectives au sein de l'armée, la création de structures parallèles à l'appareil d'Etat hérité du chah (pasdars — gardiens de la Révolution -, comités, ete.) comme les complots qui ont surgi au sein de l'ex-armée impériale attestent ces antagonismes. Aujourd'hui encore, la majorité de la hiérarchie militaire conserve ses sympathies pour la monarchie. Les heurts qui ont surgi, lors des premiers combats de la guerre Iran-Irak, entre la hiérarchie militaire et le corps des pasdars confirment cette hostilité.

Mais des antagonismes ont également surgi au cœur même des cercles dirigeants. Certaines des personnalités les plus marquantes du régime ont tenté de se constituer des « gardes privées », comme l'ayacombattre Israël) ou l'ayatollah Khalkhali (sous prétexte de défendre Khomeiny). Récemment encore, de violentes polémiques ont opposé le nouveau président de la République islamique, Khamenei, aux secteurs qui contrôlent les pasdars. Mais le principal conflit a été précisément celui qui a opposé Bani Sadr au PRI. Bani Sadr a tenté de mettre à profit la guerre avec l'Irak pour se concilier les bonnes grâces de la hiérarchie militaire. En octobre 1980, dans le Nouvel Observateur, il glorifiait en ces termes l'ex-armée impériale : « C'est pourtant l'armée qui fait la guerre, cette armee que, depuis des mois. je me suis acharné à reconstituer malgré toutes les critiques. Elle est trente fois plus importante en quantité et en qualité que les pasdars. Montrer surtout ces derniers relève d'une propagande destinée à démoraliser l'armée. »

La direction du PRI, qui refusait tout autant que Bani Sadr de s'engager dans la voie d'un armement massif des masses iraniennes, devait s'appuyer, elle, sur le renforcement du corps des pasdars pour faire pièce aux manœuvres de Bani Sadr.

Gc) Enfin, il faut souligner combien le mouvement de masse a été un obstacle d'importance sur le chemin de la consolil'appareil d'Etat. Quelques exemples suffisent à le montrer.

Il est évident que la suspicion des masses iraniennes contre la hiérarchie militaire, nourrie du prix de plusieurs dizaines de milliers de morts entre 1978 et 1979, est un facteur qui contrarie les efforts de restructuration et de renforcement de cette institution liée narchique et à la mainmise impérialiste.

Les discours de Khomeiny expliquant que « l'armée est notre frere », la glorification des exploits réels ou supposés de l'armée iranienne, l'interdiction faite aux soldats du rang de s'organiser de façon indépendante ou de pouvoir révoquer leurs officiers, sont autant de facilités offertes aux comploteurs. Mais il reste douteux que cela fasse prendre aux jeunes ouvriers, paysans et chômeurs sous l'uniforme, des vessies pour des lanternes. Instinctivement, ils sentent que la hiérarchie dans la révolution en cours et quels que soient les reclassements au sein de la direction du régime, est « de l'autre côté ». Cette défiance et cette vigilance

Men l'état actuel des choses, principal rempart contre la possibilité d'un coup d'Etat militaire victorieux.

Il ne fait pas de doute qu'un tel coup d'Etat demeure le dernier espoir de secteurs entiers de la bourgeoisie iranienne et

2. Parti démocratique du Kurdistan iranien. C'est la principale organisation politique de la résistance kurde, surtout implantée dans le Nord, autour de Marhabad. Sa direction centrale, à l'image de son chef, Gassemlou, est historiquement liée au mouvement communiste international. Le PDKI a décidé d'entrer dans le CNR aux côtés des Moudjahidin et de Bani Sadr.

3. Reza Khan, père du dernier chah d'Iran. Il était, à la fin de la Première Guerre mondiale, cien ambassadeur du chah montrent comment certains taghoutis restent foncièrement sceptiques sur l'avenir de Bani Sadr et s'inquiètent du poids des Moudjahidin : « Pour la vaste majorité des Iraniens éduqués et modérés, qui veulent voir leur pays engagé dans des relations honorables avec le monde non communiste, le meilleur espoir réside presqu exclusivement dans les forces armées. L'histoire est pleine d'exemple de nations qui ont été exposées à ces accès prolongés de folie émotionnelle, d'incertitude économique, de chaos administratif et d'illégalité sauvage, et ont enfin réagi en acceptant un nouveau régime autoritaire. Les Gironla Révolution iranienne (MM Mehdi Bazargan and Co) ont été mis sur la touche avec une promptitude prévisible. La terreur des Jacobins (ayatollahs Khalkhali and Co) assume pour le moment son pouvoir. Il est certain qu'un Bonaparte, ou un Reza Khan en l'occurrence (3) suivra pour mettre fin à la folie cléricale, pour restaurer l'intégrité territoriale de l'Iran et laver son sens de l'honneur national blessé. (4) »

Faute d'institutionnalisation, de la reconnaissance du droit pour les soldats de s'organiser en shoras (comités) indépendants, et faute d'un armement massif des masses, cette défiance de masse ne demeure cependant qu'un « facteur moral ». Comme tout « facteur moral » de ce genre, il dépend essentiellement de l'évolution générale de la lutte des classes. Les atteintes aux libertés politiques, le développement de la répression, les attaques dirigées contre tel ou tel secteur du mouvement de masses, contribuent à accroitre la désorientation et la démoralisation chez ceux-là mêmes qui seront demain en première ligne pour affronter, lors d'un coup d'Etat, les partisans de la restauration monarchique ou de l'établissement d'une dictature militaro-policière.

Expliquer, comme le font les staliniens du Toudeh ou les Fedayin « majoritaires » que le choix en Iran se situe entre Khomeiny ou le coup d'Etat militaire -le « Djakarta » à l'iranienne —, c'est tout simplement mentir sur une évidence, à savoir que la politique du régime actuel renforce indirectement les projets contre-révolution monarchiste et militaire.

Un autre exemple du rôle des masses dans la perpétuation de la crise de l'institution militaire iranienne réside dans riale envoyée par Téhéran pour écraser les Kurdes qui luttent les armes à la main pour la satisfaction de leurs droits nationaux. La lutte du Kurdistan montre très concrètement aux officiers qui seraient ques » qui constituait l'essentiel des forces armées de la Perse. En 1921, il renversait la dynastie Quadjar avec l'aide de l'impérialisme britannique inquiet de la crise endémique du régime et des répercussions de la Révolution russe dans le pays. Sous le nom de Reza Chah, Reza Khan fonda quelques années plus tard la dynas-

4. Article de Parvis Radji, Sunday Times,

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tentés par un coup d'Etat militaire quelles seraient les difficultés auxquelles ils devraient s'affronter avant de pouvoir s'assurer le contrôle de l'ensemble du pays ...

CONTINUATION DE LA CRISE

ECONOMIQUE La troisième caractéristique de la situation iranienne, c'est la continuation et l'aggravation de la crise économique. Elle tient bien sûr pour une large part à des facteurs structurels (le sous-développement lié à la « dépendance » de l'économie iranienne). Elle est aggravée du fait d'une série de facteurs conjoncturels :

- Le desinvestissement et le sabotag apitalistes depuis le déclenchement de l révolution ;

- les effets du blocus impérialiste, qui a atteint son sommet au moment de l'occupation de l'ambassade américaine :

le poids de la guerre avec l'Irak. Cette guerre, qui dure depuis plus d'un an, a déjà coûté à l'économie iranienne 60 milliards de dollars de destructions, jeté sur les routes 1,5 million de réfugiés sans travail et sans abri, et représenté 400 millions de dollars par mois (cela inclut la guerre menée au Kurdistan) de dépenses supplémentaires (achats d'armes avant

Mais deux ans et demi après le renversement du régime Palhavi, l'aggravation de la crise économique montre aussi les contradictions de la politique écono-

La crise agricole, qui a nécessité l'année dernière une augmentation sensible des importations étrangères, n'est liée ni des données climatiques particulières ni au blocus impérialiste (selon les services officiels de Téhéran, 1,2 million de tonnes de fertilisants chimiques ont été produits l'année dernière, contre 700 000

Le principal blocage apparaît bien comme étant d'ordre politique et social. Le refus, par exemple, d'appliquer le fameux article C de la Loi de réforme agraire, qui prévoit d'élargir la réforme commencée sous le chah, est lié aux résistances d'une partie du haut clerchiite qui est l'allié traditionnel des grands propriétaires fonciers et de lui-même d'importantes terres (Waqf). Or, la « réforme agraire » du chah avait laissé aux grands propriétaires terriens près de la moitié des huit millions d'hectares de terres cultivables de façon permanente. Inutile de préciser que les propriétaires fonciers s'étaient réservés les terres les plus fertiles, les mieux situées, les mieux irriguées. Sans parler de l'accaparement des biens de production et du

Alors, face à cette réalité, que pèsent les 41 191 hectares de terres nouvellement irriguées après l'action de la Djihad sazandegui (Croisade pour la reconstruction), selon les chiffres officiels du régi-

Par contre, dans l'autre plateau de la balance, que pèse la vague de répression

Manifestation le 22 auril 1980 sur le campus universitaire. (DR) actuelle comme mesure d'intimidation générale pour les paysans pauvres qui voudraient « se servir » et occuper les terres auxquelles ils ont droit ? A nouveau, les tribunaux islamiques et les pasdars sont intervenus au mois d'août 1981 dans la région de Kermanchah pour restituer aux grands propriétaires les terres occupées par les paysans (6).

La crise industrielle montre aussi comment opèrent les blocages politiques et sociaux. Il semble même que, ces derniers temps, les autorités les plus en vue du régime soient obligées de reconnaître l'ampleur de cette crise. Il y a quelques mois encore, l'ayatollah Khomeiny expliquait dans ses discours-sermons que les Iraniens n'avait pas fait la Révolution pour se préoccuper de choses aussi bassement matérielles que l'économie. « Ceux qui s'inquiètent des problèmes économiques sont des ânes ! », a-t-il dit un jour. Dernièrement, il a exorté les Iraniens à prendre la crise économique au sérieux. Il y a de quoi. Les chômeurs (sans compter les réfugiés de la guerre) représentent le tiers de la population active urbaine. Dans la plupart des cas, ils ne bénéficient d'au-

FAIBLESSE DES Enfin, le quatrième trait caractéristique de la situation actuelle en Iran, c'est que l'éclatement au grand jour des conflits au sein des cercles dirigeants de la République islamique ne s'accompagne pas des mobilisations et de l'auto-organisation ouvrières. La situation apparaît radicalement différente de celle qui prévalait à la fin de l'année 1979 après l'occupation de l'ambassade américaine, ou même aux premiers temps de la guerre Iran-Irak en 1980. Face aux heurts des diverses factions bourgeoises et petites-bourgeoises, la classe ouvrière n'apparaît pas directement et ouvertement comme le pilier d'une alternative politique et sociale qui se structurerait autour de son alliance avec la paysannerie pauvre et le mouvement des nationalités opprimées, et sur-

-avec ses propres revendications, ses propres formes de lutte et d'organisation — sur la scène politique.

La classe ouvrière demeure passive face à la lutte pour le pouvoir déclenchée depuis juin-juillet 1981. Il y a plusieurs raisons à cette situation dont l'issue est évidemment déterminante de la révolution iranienne :

cun système d'assurance sociale.

Malgré l'allongement de la durée du travail depuis la guerre Iran-Irak (suppression dans de nombreuses usines de l'un des deux jours fériés du week-end et allongement de la durée quotidienne du travail) souvent sans contrepartie salariale, la production industrielle n'atteint plus que 15 % du niveau de 1978. Plus grave, de récentes études montrent comment, malgré la baisse de l'activité industrielle, la structure générale de l'économie iranienne, et notamment ses liens de « dépendance » avec l'impérialisme (part du pétrole dans le produit national brut - PNB -, structure des importations), avaient été finalement peu modifiés en trois ans de Révolution (7). On voit là les limites d'une politique industrielle qui - face au sabotage capitaliste et aux pressions de l'impérialisme - s'est limitée à la nationalisation des actifs industriels et bancaires sans remetcause l'économie de marché. Ce sont les limites d'une politique qui, non seulement ne s'appuie pas sur la mobilisation et l'organisation des travailleurs, mais acquièrent une dynamique indépendante. MOBILISATIONS ET DE L'AUTO-ORGANISATION OUVRIERES

Le poids de l'histoire tout d'abord : l'inexistence d'un mouvement ouvrier organisé et indépendant, même embryonnaire, avant la chute du chah ; la jeunesse de la classe ouvrière dont les gros bataillons se sont constitues essentiellement au cours de ces 15 dernières années ; l'absence de traditions politiques et organisationnelles durables, qui pèsent évidemment de tout leur poids, au moment où la lutte des classes en Iran nécessite des réponses politiques plus élaborées.

Il suffit de comparer la situation actuelle avec ce qui s'est passé au moment de l'occupation de l'ambassade américaine à partir du 4 novembre 1979. Il y avait à ce moment-là une convergence entre la vague de mobilisation anti-impérialiste et le développement spontané, usine par usine, des shoras ouvriers. Ces derniers

5. El Pais, 25 novembre 1981. La Djihad sazandegui ou Croisade pour la reconstruction, est un corps de volontaires chargés d'assister les paysans et de les alphabétiser.

6. Kar, édition francaise, octobre 1981. 7. Cf. article de Ahmad Faroughi, « L'effondrement de l'économie, un autre échec de la révolution ». le Monde diplomatique, décem-

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les premières formes d'organisation massive de la classe. Ils exerçaient l'essentiel de leurs activités dans le cadre de l'entreprise, face au sabotage capitaliste et au boycott impérialiste. Le problème du régime n'apparaissait posé que sous la forme de la nécessité de le défendre militairement contre les menaces d'intervention impérialiste ou de coup d'Etat.

Aujourd'hui, l'accentuation de la crise politique et économique nécessite des réponses politiques d'ensemble et fait ressortir avec plus de contrastes le retard pris dans la constitution d'un mouvement ouvrier centralisé. Retard organisationnel, vu la faiblesse et la précarité des premiers embryons de coordination et de centralisation des shoras ouvriers, ce qui facilitera leur division impulsée par le PRI. Retard aussi dans la définition d'une orientation alternative d'ensemble. De fait, très vite, l'action ouvrière, faute d'un cadre politique et organisationnel plus général, s'est trouvée limitée face à la contre-offensive d'ensemble menée par les capitalistes et

Mb) A tout cela se sont ajoutés des facteurs conjoncturels qu'il ne faut pas sousestimer, comme le poids de la guerre avec l'Irak. Après avoir suscité pendant quelques semaines un regain de mobilisation et d'activité au sein de la classe ouvrière, on en perçoit aujourd'hui tous les facteurs négatifs.

D'abord, la neutralisation partielle du prolétariat des centres pétroliers et des cités industrielles du Khouzestan. Or, sont ces secteurs qui avaient été un élément déterminant de la mobilisation ouvrière contre le chah et pour l'auto-organisation. C'est là aussi que le sentiment de défiance envers le régime s'était le plus développé en comparaison avec les autres centres industriels des provinces persanes, telle que celle d'Ispahan.

La guerre avec l'Irak a également été l'occasion pour les capitalistes iraniens et le gouvernement (qui est le premier employeur du pays) de relancer — sous couvert de l'effort de guerre et au nom de l'Union nationale contre l'agresseur irakien et l'impérialisme - une offensive qui devait remettre en cause certains des acquis de la classe ouvrière (salaires, horaires de travail) et surtout s'attaquer à leurs organisations (shoras) et à leurs luttes (en dénonçant les grèves). Les travailleurs les plus avancés et les plus combatifs ont été menacés de licenciement, licenciés

Dans cette bataille, les capitalistes et le régime utilisent ouvertement le levier que représente l'armée de réserve industrielle, forte de plusieurs millions de chômeurs ou de chômeurs partiels.

Gc) Ces facteurs se sont combinés et ont été aggravés par l'orientation des divers courants politiques intervenant dans la classe ouvriere.

Depuis le début de la Révolution, la politique du PRI, qui continue de disposer d'une certaine influence organisée dans le monde du travail, grâce au prestige de Khomeiny, a été de freiner et d'empêcher le développement d'un mouvement ouvrier fort et indépendant. Cette politique a pris trois formes complémen-

- Une politique systématique de division des rangs ouvriers, couplée à des tentatives d'intégration partielle. Le PRI et les groupes liés directement au régime ont été des éléments moteurs de la divides shoras, d'abord au profit des shoras « islamiques » (8). Ensuite, pour s'opposer à la coordination autonome de Polytechnique, qui a regroupé jusqu'à 900 shoras, ils constitué leur propre coordination, celle de « la Maison de l'Ouvrier » de Téhéran. Enfin, même ces shoras « islamiques », qui n'avaient pas hésité à remettre en cause certaines décisions du ministère de l'Industrie (par exemple la suppression des primes de fin d'année) ont été relativisés au profit des « sociétés islamiques » (anjoman eslami), plus minoritaires et directement liées au PRI.

- Une politique d'intimidation et de répression contre les secteurs combatifs concurrents. Nous avons évoqué les licenciements et les arrestations. Il faut savoir qu'au cours des derniers mois, les anjoman eslami ont souvent agi dans les usines comme de véritables officines de contrôle social s'employant à surveiller et à dénoncer à la répression les travailleurs combatifs ou les militants des Moudjahidin ou des autres organisations d'extrême gauche. Dernièrement, cette politique de répression a franchi un nouveau pas avec l'arrestation et l'exécution de plusieurs ouvriers grévistes, dans un centre pétrolier et à l'usine Pars Electric de

Il est évident, dans ce contexte, que les atteintes portées aux libertés démocratiques, notamment la liberté de la presse s'inscrivent dans cette volonté de freiner et d'empêcher le développement d'un mouvement ouvrier indépendant et centralisé à l'échelle nationale.

- Enfin, il est impossible de passer sous silence comment le PRI et les dirigeants de la République islamique ont utilisé l'Islam comme couverture politique, une politique determinee aussi par la défense des intérêts matériels spécifiques de la hiérarchie religieuse.

Il est certes vrai que l'Islam, pour une grande partie des masses travailleuses et plébéiennes, a été l'enveloppe extérieure de leur anti-impérialisme. Mais il a également constitué, pour les capitalistes et pour le gouvernement iraniens, ment d'autorité employé pour défendre la propriété privée et justifier le maintien et la restauration de l'Etat bourgeois.

En ce qui concerne l'Etat, on sait comment la régle du velayat faguih (ou

8. Sur les shoras « islamiques », cf. Inprecor numéro 69, du 7 février 1980 et l'interview du shora « islamique » de la General Motors, Inprecor numéro 70, du 21 février 1980.

9. Le 5e principe de la Constitution de la République islamique d'Iran expose ainsi la règle du velayat faguih : « En l'absence de l'Imam

Dieu approche sa réapparition —, dans la République islamique d'Tran, la gestion et l'Imamat des croyants est à la charge d'un docteur du dogme juste, vertueux, au courant de l'évolution de l'époque, courageux, efficace et habile, qui est accepté comme guide par dogme ne bénéficie d'une telle majorité, la digouvernement des doctes) contenue dans le 5e principe de la Constitution (9) confie en fait le pouvoir suprême à Khomeiny, chargé de gérer « l'Imamat des croyants », c'est-à-dire d'exercer l'autorité suprême et sans partage dans une communauté islamique «jusqu'à la fin monde et de l'occultation de l'Imam du temps (10)».

Au niveau des usines, c'est au nom de l'Islam que les capitalistes privés, que les directeurs des entreprises nationalisées gérées par le ministère de l'Industrie et les « jaunes » des anjoman eslami justifient la politique de collaboration de classe et d'intégration. Souvent, ce sont des mollahs qui sont intervenus pour empêcher une grève ou contrôler un shora.

Depuis les mois de juin et juillet 1981, dans le climat général de répression contre les Moudjahidin et l'extrême gauche opposée au régime, la politique géné. rale d'intimidation contre la classe ouvrière s'est amplifiée. Le Conseil des shoras de Polytechnique, sous la pression des autorités, ne se réunit plus. Son organe de presse, Shora, qui avait pourtant toujours évité de s'en prendre au régime, a cessé de paraître. Les organes du Parti Toudeh et des Fedayin « majoritaires », malgré leur soutien réitéré au gouvernement, sont toujours illégaux. Certes, toute l'expé rience historique des révolutions montre que le développement de la mobilisation, de l'organisation et de la conscience de prolétariat suit rarement un processus linéaire, et les shoras pourront ressurgir avec force à l'occasion d'un nouvel essor des luttes de masses et de nouveaux rebondissements dans la crise poli-

Dans le contexte politique iranien ac tuel, la bataille pour les revendications dé. mocratiques — que ce soient les réformes principe « La terre à celui qui la travaille ! », reconnaissance du droit à l'autodé. termination des nationalités opprimées), ou des droits et libertés démocratiques à défendre ou à reconquérir (liberté d'opinion, de presse, d'organisation, de manifestation) —, se combine étroitement avec le combat général pour la construction d'un mouvement ouvrier unifié et indépendant, avec le combat pour le développement de l'alliance entre la classe ouvrière, la paysannerie pauvre et le mouvement des nationalités, pour garantir enfin l'unité d'action de tous les exploités et de tous les opprimés contre l'impérialisme.

Michel ROVERE 5 décembre 1981. rection sera confiée à un conseil composé de docteurs du dogme remplissant les conditions ci-dessus, conformément au 107e principe. » Le 107e principe reconnait que Khomeiny est ce

10. Imam du temps: il s'agit du dernier des douze Imam. fondateur de la branche chiite (duodécimaine) de l'Islam. « Occulté » depuis sa disparition, son retour annoncerait la fin du monde. Pendant son « occultation ». son pouvoir peut étre délégué à l'un « lieutenants », chargé alors de diriger l'Imamat des croyants, c'est-à-dire la communauté isla-

Le principe de l'Imamat est le fondement du messianisme chiite.

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