Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Révolution et contre-révolution politiques en Pologne

· Inprecor n° 117, 25 janvier 1982 · p. 3-13 · 11 296 mots

Pologne Stalinisme Syndicalisme URSS et Russie

Résolution adoptée par le Secrétariat unifié (SU) de la IVe Internationale le 8 janvier 1981.

- 1Le 13 décembre 1981, la bureaucratie a pris l'initiative de lancer la contre-révolution politique en Pologne. Elle a ainsi déclaré une guerre sans merei aux travailleurs pour sauvegarder ses privilèges de caste au pouvoir. Elle a porté un coup d'arrêt à la montée de la révolution politique, à la montée d'un puissant mouvement de masse qui s'acheminait vers l'établissement d'un pouvoir démocratique des travailleurs. L'établissement de l'état de guerre a répondu à l'impérieuse nécessité de frapper Solidarité avant que ne se développe un mouvement de « grève active », que les échéances du référendum et des élections ne se présentent et que, finalement, ne prenne forme une direction du mouvement apte à faire face à la question du pouvoir.

Par l'instauration de l'état de guerre, la bureaucratie a liquidé l'existence ouverte des organes de type soviétique (conseils) que s'étaient donnés les travailleurs. La situation de dualité de pouvoir ouverte en 1980 ne pouvait se prolonger indéfiniment.

La bureaucratie - qui pouvait encore compter sur un appareil de répression très contestation antibureaucratique si l'heure et le terrain de l'offensive. Derenverser la situation étaient soutenus par Moscou et s'are-boutaient sur les menaces et l'appui matériel de la bureaucratie so-

Une défaite a été infligée aux travailleurs polonais, mais, à l'étape actuelle, la classe ouvrière n'est pas écrasée. Solidarité est fortement désorganisé par la répression. Une grande partie de sa direction est décapitée. Néanmoins, l'ampleur même du syndicat et du mouvement social, les expériences faites comme la profondeur de la haine populaire contre la dictature du Conseil militaire de salut national, permettent que se manifeste une large résistance sous diverses formes et que se constituent des réseaux clandestins. Une longue période de heurts localisés et fragmentés s'est ouverte. Il est du devoir du prolétariat international de soutenir de toutes ses forces le combat des masses laborieuses et de la nation polonaise pour mettre en échec le diktat du général Jaruzelski et de Leonid Brejnev. Dans cette solidarité avec Solidarité, les travailleurs en Pologne doivent faire leurs les leçons de démocratie ouvrière et les expériences d'autogestion conquises de haute lutte par les travailleurs polonais.

- 2 -Durant le second semestre 1981, les facteurs de mobilisation des masses ont tous tendu à poser avec de plus en plus d'acuité la question de la gestion de l'ensemble de la société par les travailleurs. Les besoins mêmes de la population et la paralysie du système de gestion bureaucratique révélaient qu'un projet d'autogestion partielle, de partage des tâches avec le pouvoir en place, était irréaliste et impraticable. Durant cette période, des heurts ouverts se sont produits à de nom-

- «Marches de la faim » pour dénoncer le sabotage de l'approvisionnement et l'ineptie de l'organisation du rationnement ; initiatives encore restreintes de contrôle par Solidarité sur les stocks et la distribution des produits alimentaires ;

- Contestation de la politique des prix des denrées alimentaires et, à ce titre, rejet ouvert par le ler Congrès national de Solidarité de la décision de hausse

- Bataille constante contre les mesures de censure gouvernementale et pour l'accès aux médias de Solidarité ; grève de protestation en septembre contre l'arrét de l'enquête sur la provocation policière de Bydgoszez au mois de mars ;

— A partir du mois d'août 1981, développement du mouvement pour l'autogestion ouvrière et des conseils de travailleurs ; conflits sur la nomination des directeurs ; modification de la production dans diverses entreprises et initiatives de jonction entre les usines et la campagne (par exemple, utilisation sur place du charbon destiné à l'exportation) ;

- Affrontement sur la Loi sur l'autogestion et sur les projets de réforme économique ; en novembre, la polarisation s'est accentuée lors de la liquidation par le gouvernement de la discussion comme du projet de réforme économique et de la prise de mesures de centralisation extrêmes ; en réponse à cette escalade du pouvoir et à cet approfondissement de la crise économique, le thème de la « grève active » (remise en marche des usines sous le contrôle des travailleurs), celui de la né-

POLOGNE-DOCUMENT cessité d'établir un Plan d'urgence ouvrier et celui de former des « gardes ouvrières » se sont développés au sein de diverses directions régionales de Solidarité.

- Antagonismes entre Solidarité et le pouvoir bureaucratique sur la question des élections libres, à l'échelon local comme national, organisées sur la base du pluralisme politique et rompant donc avec la pratique des listes uniques du Front d'unité nationale ; défi lancé par la direction de Solidarité proposant un référendum national au sein du syndicat « sur l'exercice et les méthodes du pouvoir ».

Ainsi, le mouvement de masse contre la bureaucratie revendiquait-il l'application de l'article premier de la Constitution polonaise : « Le pouvoir appartient au peuple travailleur des villes et des campagnes. » La dynamique des batailles menées par les travailleurs tendait aussi à les faire échapper au faux dilemme : ou bien gestion hyper-centralisée et bureaucratique de l'économie, ou bien retour a une économie de marché - même baptisée autogérée - proposée par de nombreux experts. La première solution, les travailleurs la combattaient ouvertement depuis août 1980. En affirmant leur volonté et leur capacité de gestion ainsi que leurs préoccupations égalitaires, ils commençaient à entrevoir les menaces de la seconde : chômage, inégalités accrues dans la société, privilèges accordés aux techniciens de la gestion dans le cadre de l'autonomie financière des entreprises. Ce qu'ils cherchaient, en fait, c'était bâtir un système se fondant sur l'initiative, la gestion et le pouvoir des producteurs, done sur un changement qualitatif de la socialisation de l'ensemble des moyens de production.

La) L'instauration de l'état de guerre, taient et pensaient librement, l'imposition d'une dictature sans fards, une nouvelle fois qu'il ne peut y avoir de réforme ni de démocratisation graduelle d'un régime bureaucratique. En fait, depuis août 1980, les exigences mêmes de sa conduisaient l'appareil bureaucratique à refuser l'existence et le développement d'un syndicat indépendant, de masse et démocratique.

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Si la force soudaine et l'ampleur du mouvement l'avaient surpris et contraint à apposer sa signature au bas des accords de Gdansk, il n'a cessé de les remettre en cause, de refuser leur codification légale et leur application. Il n'a mis en œuvre aucune réforme effective, aucun « renouveau ». Il a manœuvré. Les concessions effectuées s'inscrivaient dans le cadre d'une politique d'autodéfense immédiate. Il s'agissait pour lui de parer au plus pressé tout en réunissant les éléments contre-offensive.

La bureaucratie a montré sa résolution à défendre son monopole du pouvoir politique parce que c'est là la source et la garantie de ses privilèges matériels énormes, que les travailleurs polonais avaient dès le début dénoncés radicalement. De plus, les Jaruzelski et Olszowski, en portant un coup aux masses ouvrières polonaises, protègent aussi les intérêts de l'ensemble de la bureaucratie à l'échelle internationale. Le Parti communiste d'Union soviétique (PCUS) et le Parti ouvrier unifié polonais (POUP) déclaraient ensemble à Varsovie, dès avril 1981 : « Les deux parties ont souligné l'importance exceptionnelle du rassemblement de toutes les forces patriotiques du peuple pour prévenir les menaces qui pèsent sur les conquêtes du socialisme en Pologne, pour riposter aux tentatives des groupes d'opposition d'établir un double pouvoir dans le pays. Le PCUS est solidaire des efforts du POUP pour défendre le socialisme et stabiliser la situation sociale et économi-

Le cynisme des prétextes invoqués et la violence des accusations portées contre Solidarité, accusé d'être « antisocialiste » et « contre-révolutionnaire », sont à la mesure même des privilèges que le pouvoir bureaucratique veut sauvegarder. Il n'a même pas tenté de démontrer que les 10 millions de travailleurs organisés dans Solidarité voulaient réintroduire l'appropriation privée des moyens de production et du surproduit social. Et pour cause : à de multiples reprises, Solidarité s'est prononcé pour l'appropriation collective, la socialisation des moyens de production. En outre, plus d'un million de membres étaient devenus membres de Solidarité, ce syndicat qui organisait l'immense majorité des travailleurs manuels et

Par contre, les généraux et divers apparatchiks ne manquent pas d'accuser la classe ouvrière d'avoir voulu « s'emparer du pouvoir ». L'accusation est une dénonciation par elle-même de l'usurpation bureaucratique du pouvoir.

D'ailleurs, aujourd'hui, les centaines de milliers de policiers et de soldats de la seconde puissance militaire du Pacte de Varsovie ne combattent pas des « agents du capitalisme » ni « l'impérialisme », ils emprisonnent et bâillonnent des milliers de représentants des travailleurs. Le pouvoir bureaucratique manifeste ainsi pour les intérêts collectifs de la classe ouvrière le même mépris que celui dont il a fait preuve en conduisant le pays à la faillite économique. Et, lorsqu'il affirme que la loi martiale s'imposait pour sauver l'éco-

BORNHOLM - (Danemark): MERBaie Gdynia °-de Darizigz Koszalin Swingujcie Kwidzyn Poméranie Szczecin Grudziadzo • Torun /pinowigelaw Worto "Griezno°" Wloclaweck BERLIN Kostrzyn Poznang

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TCHÉCOSLOVAQUIE @ plus de 1000 000 d'hab. •• plus de 500000 hab. © plus de 100000 hab. nomie du désastre, il avoue à nouveau sa forfaiture. En effet, dans un pays où la propriété privée des moyens de production essentiels a disparu, la lutte contre une crise économique de cette dimension passe nécessairement par le déploiement de l'initiative des travailleurs et de la paysannerie. Or, c'est la guerre à ces travailleurs qu'a déclaré le Conseil militaire de salut national, qui s'avoue dès lors Conseil militaire de salut de la bu-

Mb) La bureaucratie disposait d'une base sociale réduite s'effritant toujours davantage, mais elle avait une conscience aiguë de l'enjeu de la bataille et de l'inéluctabilité d'un affrontement. Elle s'y est donc préparée. Par contre, té, qui rassemblait les forces vives de la nation, n'a pris que tardivement et partiellement la mesure même de la mise en question radicale du pouvoir bureaucra-

D'une part, se développait un processus de prise de conscience de la nécessité impérative de préparer un combat central et de se porter candidat au pouvoir. Mais ce processus était fort inégal et il n'avait pas encore donné naissance à un courant organisé au plan national, alors que des avancées significatives en ce sens se manifestaient au plan régional.

D'autre part, un ensemble de rants actifs et disposant d'une audience importante dans les instances de direction de Solidarité surtout grâce aux experts - développait une stratégie d'autolimitation du mouvement. Selon eux, cette stratégie devait permettre de repousser les échéances jusqu'au moment où km Niemen 7 Kaliningrad is, Suwaiki Gizyczko • Olşztyn LEg *Augustor •Grodno Stebank Ostratela p Lonza Bialystok Pattuske Naraw lock - Boug VARSOVIE Kutno Ursus Siedice POLOGNE LODZ Piotrkow 0, Radom Radomsko Lublin Chelm

Ostrowiec Kielce sandonien, &/Kigdzko Viatule Tarnobrzeg Chorzow Laz Katowice CRACOVIE Auschwitz Bialsko- Nowy Saczo Galicie Przemyslo LVOV. Biala A Sanak of l'impuissance du pouvoir central permettrait une solution proposée de fait par

Solidarité, quels que soient les différents contenus qu'ils souhaitaient lui donner.

Au-delà des différenciations qui pouvaient se manifester dans ces secteurs de la direction, aucun d'entre eux ne préparait les travailleurs à battre en brèche la capacité d'action que détenait un pouvoir disposant toujours - malgré son apparente paralysie — d'une force de frappe centralisée et d'une infrastructure (télécommunications, médias, etc.) couvrant l'ensemble du pays.

Tout au long des événements, la hiérarchie catholique, influente dans des cercles dirigeants de Solidarité, n'a eu de cesse de jouer un rôle de médiation entre les forces en présence et de conforter les positions favorables à cette autolimitation. Elle a cherché, par divers compromis, à stabiliser l'instabilité. Elle tirait de ce rôle de médiateur une influence et un poids politique accrus, espérant les mettre à profit pour obtenir de nouvelles concessions du pouvoir en sa faveur, telle la création d'un parti démocrate-chrétien.

En revanche, l'issue victorieuse d'une lutte qui aurait fait de Solidarité l'instrument d'une conquête effective de sa souveraineté par le peuple polonais, au plan politique, social et économique, aurait réduit d'autant dans la société le rôle de la hiérarchie ecclésiastique. Cette dernière était consciente de ce défi historique.

Dans le creuset de ce gigantesque mouvement, durant dix-huit mois, large direction s'est forgée au sein de So-

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lidarité. Sur divers terrains, son évolution a été positive. Elle a su enregistrer, à plusieurs reprises, la poussée des travailleurs. Face aux pièges tendus par le POUP, elle a maintenu l'unité d'ensemble du mouvement. Elle a fermement réagi aux mesures répressives du régime. Elle s'est refusée, au-delà d'indécisions et de compromis très partiels, à toute pratique de collaboration d'ensemble avec la bureaucratie. Elle s'est montrée capable d'organiser des discussions démocratiques d'une ampleur exceptionnelle. Nombre des éléments qui la composaient ont connu une progression rapide dans leur capacité de donner des réponses aux problèmes sociaux et économiques.

Néanmoins, une série de faiblesses et de manques perduraient. Ainsi, en mars 1981, face à la provocation de Bydgoszez, la direction de Solidarité a manifesté sa capacité et sa volonté de préparer la grève générale pour se défendre contre les attaques de la bureaucratie. Mais, finalement, elle a désamorcé cette riposte en n'utilisant pas l'énorme potentiel de force que représentaient ses millions de membres actifs. La grève, interrompue à ce stade de préparation, a été une expérience importante qui n'a pu être faite par les

Depuis l'été 1981, le cumul des effets de la crise économique, du sabotage du pouvoir et de la dynamique des très nombreuses luttes spontanées allait mettre à l'ordre du jour la nécessité d'une réponse positive sur le plan social, économique et politique et celle de la création d'instrude centralisation des efforts de contrôle social et d'autogestion ouvrière. Face à ce type de tâches, s'est révélée toute l'insuffisance d'une stratégie d'autolimitation. Tactiquement, une telle conception se justifiait, initialement, étant donné la chape de plomb que faisait peser sur le mouvement ouvrier la menace de l'intervention soviétique, l'isolement relatif des travailleurs polonais et le besoin de construire un syndicat majoritaire dans la classe ouvrière. Après des mois d'essor du mouvement de masse, qui avait élevé très haut pour les Soviétiques le prix à payer pour une intervention, cette stratégie a abouti à une impasse. Elle se refusait à prendre en compte les besoins mêmes issus de l'écroulement du système de gestion bureaucratique et de l'activité des masses suscités par la gabegie généralisée.

Dès lors, au niveau de la direction, se sont succédés des oscillations et des hésitations. Les principaux porte-parole du syndicat soit étaient contraints, plus d'une fois, de chevaucher des grèves de secteurs combatifs - mais dont les revendications et l'action ne s'affirmaient pas comme une réponse à la désorganisation de la vie économique et à ses conséquences pour la population -, soit devaient prêcher la cessation des mouvements de luttes. Dans les deux cas, le syndicat et sa direction risquaient de perdre un peu de crédibilité et d'autorité auprès des travailleurs en lutte et auprès de fractions de la population qui attendaient une réponse à leurs problèmes. La bureaucratie a cherché à profiter de cette situation.

SOLIDARNOSC"

Rassemblement sur la place du marché de Cracovie en novembre 1980. (DR)

En proposant la « grève active » et en renforçant la coordination des conseils de travailleurs, comme le proposaient, dès l'été, des secteurs encore très minoritaires de Solidarité, le combat aurait acquis une légitimité accrue. Il aurait été porté sur un terrain où la répression bureaucratique était plus difficile. La lutte des masses se serait liée à une volonté d'apporter une solution aux difficultés sociales et économiques. Un nouveau progrès dans l'auto-organisation aurait surgi mêmes du combat contre le sabotage et l'impéritie bureaucratiques.

La « grève active » comme un moyen devant, dans une première étape, donner le pouvoir économique aux travailleurs. Se limiter à cela ne permettait pas de se préparer aux affrontements qui se profilaient à l'horizon.

orientation devait se doubler d'une réponse d'ensemble sur le plan politique qui aurait permis de centraliser les d'autogestion (deuxième Chambre de l'autogestion), de préparer une solution alternative au Plan gouvernemental et, dans ce cadre, d'aborder les tâches de l'autodéfense et la préparation à l'affron-

Le Ier Congrès national de Solidarité a traduit le contraste entre, d'un côté, l'ampleur du mouvement, son autorité et sa légitimité alternative et, de l'autre, la des propositions d'actions susceptibles de coordonner les énergies pro-

Dès le début novembre 1981, le processus de différenciation dans les rangs de Solidarité s'est accéléré. Les tendances favorables à des initiatives de coordinations régionales des conseils de travailleurs et à

"grève active » se sont renforcées, avant tout au sein des directions syndicales de quelques grandes régions et parmi les travailleurs d'entreprises clés. La mise sur pieds de « gardes ouvrières » a été envisagée. La question du pouvoir devenait immédiatement à l'ordre du jour que presque tous les membres de la Commission nationale (KK) de Solidarité durent le reconnaître. Ils en ont discuté sans ambages au début décembre, à Radom puis à Gdansk, tout en constatant, pour la majorité d'entre eux, qu'ils n'étaient pas prêts à y faire face. Toutefois, ils ont continué à penser ne disposait pas de la possibilité, à tres court terme, de dicter les échéances. Pourtant, le général Jaruzelski comme le Kremlin étaient tout à fait conscients de ce que, si les masses ne disposaient pas encore des instruments aptes à centraliser toutes leurs forces, une maturation politique s'opérait cependant qui favorisait une telle conquête. La direction de la bureaucratie a donc choisi d'intervenir rapidement et brutalement. La centralisation du pouvoir et de la volonté bureaucratique ont permis à la caste parasitaire, même fortement ébranlée, d'imposer son initiative à un mouvement de millions de travailleurs, d'intellectuels, de jeunes, qui n'était pas préparé à lui opposer, à tous niveaux, son propre contre-pouvoir disponibilité des travailleurs, comme la dynamique de leur combat, rendait objectivement possible une autre issue. Ce n'est pas dans une faiblesse intrinsèque des masses ou dans une carence de leur volonté de lutte qu'a résidé l'origine de cette absence de contre-pouvoir centralisé. Elle s'est située dans le manque d'un parti politique organisé et conscient, ou du moins d'une tendance révolutionnaire disposant d'une influence nationale, capable de saisir aussi bien la logique obd'affrontement découlant combat des travailleurs que la nature véritable de l'ennemi bureaucratique. Son existence aurait grandement limité les toutes les manœuvre de diversion - telles les propositions de « concorde nationale » gérée par le POUP, l'Eglise et Solidarité -et la surprise provoquée par une contre-attaque frontale.

Un contre-pouvoir centralisé aurait représenté le cadre nécessaire à une solution de l'affrontement favorable aux travailleurs. Il aurait fallu, à cette fin, que s'affirme dans les organes d'auto-organisation une force révolutionnaire capable d'impulser les initiatives politiques et pra-

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tiques pour neutraliser une intervention répressive de la bureaucratie et permettre l'exercice réel du pouvoir par la classe ouvrière.

La) En instaurant l'état de guerre et un Conseil militaire de salut national, la bureaucratie a modifié les formes de sa dotraditionnelle. ainsi la faiblesse extrême de son assise sociale et la crise accentuée des institutions (POUP, Front d'unité etc.) fondant son hégémonie politique.

Le POUP est l'un des « partis communistes » au pouvoir qui a été le plus soumis à des choes répétés. Après les expériences de Wladyslaw Gomulka en 1956 et de Edward Gierek en 1970, la carte du « renouveau » du parti et de « l'homme providentiel » était très difficile à jouer. La brève carrière de Stanislaw Kania illustre la précarité des solutions de rechange cherchées dans la continuité des expériences passées.

Sous le choe de l'essor des masses, le parti, gonflé et miné par la corruption, s'est désagrégé. Il a fallu exclure des milliers d'apparatchiks. Selon les chiffres officiels, sous-estimant la réalité, 400 000 membres ont rendu leur carte et environ un million de membres ont spontanément comptait 3 millions de membres, dont 45 % d'ouvriers, concentrés en particulier dans les 170 grandes usines devenues les places fortes de Solidarité). De nombreuses sections du POUP des grandes usines se sont dissoutes ou ont été dissoutes de fait, parce que les travailleurs refusaient de continuer à les financer sur le budget de leur entreprise. Le IXe Congrès, de « renouveau », du POUP a fait long feu. Les initiatives des fractions qui refusaient ouvertement tout compromis, comme « Forum de Katowice », ont rencontré d'extrêmes difficultés pour accroître leur influence. Bien que disposant des ressources de l'appareil d'Etat et s'appuyant sur l'aide du Kremlin, le POUP apparaissait désorienté et même paralysé. Il n'était pourtant pas prêt à lâcher les rênes du pouvoir. Sa capacité de réaction de bête traquée a été sous-estimée par des milliers de militants de Solidarité.

A l'affaiblissement très grand du POUP s'est ajoutée une perte relative de son contrôle sur la Diète. Comme en Tehécoslovaquie, lors du Printemps de Prague, on a assisté à un processus d'autonomisation initial du Parlement. Les partis traditionnellement inféodés au pouvoir commencent à prendre quelques distances à l'occasion de tels séismes sociaux. Ainsi, le 3 octobre, la Diète a-t-elle refusé d'adopter les mesures d'urgence proposées par le général Jaruzelski, alors déjà Premier ministre, tout en lançant un avertissement sévère à Solidarité pour que soit mis fin aux grèves.

Mb) Cette double crise institutionnelle ne laissait comme dernière issue que le recours à l'armée, au « parti en uniforme », instrument fiable pour des actions planifiées et centralisées de contre-offensive de la caste bureaucratique. Dans ce domaine, l'armée a agi en étroite liaison avec les forces armées de l'URSS.

Depuis 1980, quasiment sans discontinuité, le Pacte de Varsovie, sous l'égide des maréchaux soviétiques, a multiplié les manœuvres militaires combinées. Dans le cadre même de ces opérations militaires, se préparait la mise en place d'un système de télécommunications parallèle devant permettre l'isolement de la Pologne et l'interruption de toutes les communications intérieures. Des rencontres plus haut niveau se sont multipliées à l'automne 1981, entre les militaires polonais au gouvernement et les dirigeants politiques et militaires du Kremlin.

L'accession, le 18 octobre 1981, du ministre de la Défense et Premier ministre, le général Jaruzelski, à la tête du POUP, reflétait ce glissement vers une dobureaucratique ouvertement et directement sur l'appareil de répression militaro-policier. Elle anpréparation d'une contre-attaque d'envergure. Mais le sens effectif de cette nomination a été loin d'être compris dans la direction de Solidarité. Certains de ses membres pensaient même que « la situation serait meilleure qu'avant » (Lech Walesa). Selon eux, un interlocuteur effectif existerait ainsi et éloignerait dès lors la menace d'une intervention soviétique militaire directe. Conseil militaire du ministère de la Défense précisait « les tâches des forces armées polonaises, à partir de la résolution du POUP du 18 octobre ». Déjà en septembre, un plan prévoyant la présence de soldats dans les mines, pour « aider à la production », avait connu un début limité de réalisation. Le 18 octobre, la prolongation de deux mois du service militaire pour le contingent sous les drapeaux était décidée. Les généraux, tous membres du POUP, ne voyaient pas d'un bon œil l'arrivée de jeunes recrues avant vécu di rectement l'expérience de lutte des mois précédents. Le nombre de réformés a été particulièrement important durant cette période. Le 23 octobre, c'est Jerzy Urban, porte-parle du gouvernement, qui annonçait l'envoi de 883 unités militaires, de 3 à 4 personnes, avec systématiquement un officier, à travers tout le pays pour « résoudre les conflits locaux et prendre des mesures contre les carences de l'administration locale ». En réalité, ce déploiement de l'armée, qui durera quelques semaines, devait lui faciliter la préparation d'une prise en mains directe de l'appareil administratif et la mise en place d'un plan répressif ajusté et efficace.

Enfin, le 2 décembre, la milice a attaqué l'Académie des élèves-pompiers occupée avec l'appui de Solidarité. Ce mouvement reflétait directement l'impact de Solidarité dans un secteur des forces militarisées. Le général Jaruzelski et ses pairs se devaient de réagir. En brisant cette occupation par la force, ils ont choisi de tester la détermination de Solidarité sur un terrain non directement lié à la classe ouvrière, mais dont la nature en faisait une plaque sensible pour le pouvoir. La direction de Solidarité a hésité à lancer immédiatement une riposte générale, dans la ligne de ce qu'elle avait préparé en mars 1981. Dès lors, le pouvoir en a profité et a relancé ses attaques véhémen tes contre le « coup d'Etat » et la « liquidation des communistes » prétendument préparés par Solidarité. La direction bureaucratique, quelles que soient ses faiblesses, a compris à ce moment-là qu'elle pouvait prendre le risque de pousser à l'épreuve de forces sur le terrain, et au moment qu'elle jugerait le plus favorable. Le samedi 12 décembre à minuit, alors que les travailleurs étaient hors de leurs usines, le POUP et ses généraux ont imposé brutalement le silence à la classe ouvrière.

Gc) L'appareil bureaucratique, pour assurer sa survie, a réorganisé son monopole du pouvoir en devant prendre appui, sans aucun camouflage, sur les forces paramilitaires et les unités spécialisées de l'armée, appuyées par le contingent. Mais il ne s'agit pas de l'entrée sur la scène politique d'un troisième acteur indépendant de la

Get du POUP, et qui serait Le corps des officiers supérieurs représente le noyau dur du parti. Tous les généraux et les colonels sont membres du parti et leur immense majorité est diplômée des académies militaires de l'URSS. Ainsi, le général Jaruzelski est premier sedu POUP, parti investi par la Constitution polonaise du rôle dirigeant dans la société. Siwicki, chef d'état-major et vice-ministre de la Défense, nommé le 28 octobre dernier reau politique (BP) ; Milewski, chargé aujourd'hui de la sécurité intérieure est aussi membre du BP ; Kiszezak, patron du 2e Bureau polonais, est à la tête des « forces opérationnelles » de sécurité et est un collaborateur du général Jaruzelski direction du POUP. D'ailleurs, depuis le printemps 1981, le rôle des militaires dans la « section des cadres » du POUP s'était élargi.

Cette interpénétration entre les sommets du POUP et les sommets de l'armée écarte l'idée de l'émergence d'une « troisième force ». Néanmoins, l'actuel changement du système de domination de la bureaucratie traduit la très profonde perte de légitimité du POUP et la rupture extrême entre la caste bureaucratique et les forces vives de la nation. C'est là l'expressin d'une nouvelle étape dans la crise de la dictature bureaucratique.

Pour l'URSS, l'établissement de l'état de guerre par la milice et l'armée nationale polonaise constituait la solution la moins coûteuse, sur tous les plans, pour tenter d'obtenir la normalisation. Que l'autonomie des forces militaires polonaises ne soit qu'apparente, c'est un fait, mais cette apparence a son importance au plan politique national et international.

La) L'objectif immédiat du Conseil militaire de salut national était de briser Solidarité en tant qu'appareil organisé na-

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tionalement - appareil d'ailleurs peu préparé politiquement et donc organisationnellement à ce type de choc - et d'intimider suffisamment un secteur assez large de la population pour le persuader de la vanité de toute résistance. En outre, il a répandu l'idée que ce coup de force était la dernière chance d'éviter une intervention soviétique directe.

L'illusion existait - même au sein de Solidarité - que l'armée polonaise pourrait que frapper un gros coup de poing sur la table, sans changer grand chose à la situation. Or, toutes les mesures décrétées depuis le samedi 12 décembre à minuit sont là pour prouver, brutalement, le contraire : rafle massive des dirigeants et militants de Solidarité, arrêtés pour la plupart à leur domicile ; arrestations aussi d'intellectuels et d'étudiants ; dissolution de Solidarité rurale, des orétudiantes, de l'Association voire de l'Union polonaise des chasseurs s'ajoutant à celle de Solidarité ; « suspension » des trois organisations catholiques existantes ; mise à sac des locaux de Solidarité et d'autres organisations ; interruption des télécommunications urbaines, interurbaines et internationales; autorisation de paraître aux seuls journaux du parti (Trybuna Ludu) et de l'armée (Zolnierz Wolnosci) ; radio et télévision placées sous le contrôle des forces de police; déplacements dans le pays et vente d'essence interdits ; militarisation des secteurs clés de l'économie et assujettissement à la loi martiale de ceux qui y travaillent.

La bureaucratie comptait sur l'effet de surprise et sur une utilisation directe des seules forces de répression paramilitaires intimement intégrées aux mécanismes de distribution des privilèges du régime bureaucratique. Ces troupes, de la milice aux gardes-frontières, forment un corps de 350 000 fonctionnaires en uniforme et en civil.

Elle a ajouté à l'instrument répressif direct les ressources que lui procure son contrôle sur les fournitures de première nécessité (denrées alimentaires et habillement). Elle a instauré le travail obligatoire. Ainsi, tous ceux qui ne disposaient pas d'un emploi « normal » ont-ils dû se présenter à l'administration et accepter le poste qui leur a été assigné. Il s'agit là d'un moyen de dépister ceux qui avaient comme emploi un poste de permanent syndical (ils étaient 40 000 à Solidarité). Elle a introduit, sous le couvert de l'autonomie financière des entreprises, un rapport entre les résultats de la production et les salaires afin de miner la résistance passive des ouvriers et de les diviser. Les directions d'entreprises, avec l'aide de commissaires militaires, ont organisé l'échange des laissez-passer, licencié massivement et réengagé de façon sélective. Dans l'administration comme dans les entreprises, les salariés ont dû signer des déclarations de loyauté pour conserver ou retrouver un emploi. Des procès, dans la tradition stalinienne, ont été organisés, où l'accusation n'a pas à être motivée et où la peine est sans appel.

Mb) Compte-tenu du degré encore limité de la centralisation de l'auto-organisation et du manque de clarté politique des cercles dirigeants de Solidarité, une riposte rapide et coordonnée à un tel train de mesures était impensable. De fait, le coup de force lui-même s'est nourri de ces faiblesses. Cependant, la spontanée des travailleurs polonais, qui a été de qualifier le quadrillage militaire du pays par les forces polonaises comme une occupation traduit l'échec politique de la tentative de justification d'un coup de force à couleur nationaliste.

NSZZ

SOLIDARNOSC

L'extraordinaire élan du mouvement de masse et le refus viscéral de la restauration de l'ordre bureaucratique / ont conduit à un essor semi-spontané des grèves et à une résistance tres ample : plus de quinze jours de grève et d'occupation dans les mines de Silésie (bastion de Solidarité avec 1,5 million de membres) ; grèves, occupations et heurts dans des centaines d'entreprises et dans les villes les plus importantes : Varsovie, Katowice, Gdansk, Lublin, Wroelaw, Lodz, Radom, Poznan, Elblag, Gdynia, Torun, etc. ; des appels à la grève générale ont été lancés par des comités d'entreprises phares (Ursus, Huta Varsovie, chantiers navals Warski à Szczecin) et par cinq membres de la Commission nationale (KK) de Solidarité, le 14 décembre. Ils déclaraient : « En accord avec les résolutions adoptées par la KK le 4 décembre à Radom et le 12 décembre à Gdansk (...) nous répondons à la violence par la grève générale (...). Aucun syndicat, aucune organisation ne peuvent laisser, sans réagir, leurs dirigeants être victimes de la répression, privés de leurs droits, ni voir limiter les libertés des citoyens (...). En entreprenant cette grève, nous rappelons la nécessité de faire preuve de discipline et de calme, de respecter la propriété de l'Etat et d'éviter autant que possible un affrontement non nécessaire avec les forces de sécurité. »

Les étudiants comme les intellectuels qui refusaient de se compromettre avec le régime ont manifesté aussi leur opposition (manifestation défiant la milice, distribution de tracts pour commémorer la lutte de 1970). Pour neutraliser certains retranchements plus solides de la résistance, le Comité militaire de salut national n'a pas hésité à lockouter jusqu'au 4 janvier les travailleurs des chantiers navals Warski de Szczecin et des chantiers navals de Gdansk.

Après une première phase de résistance plus active, a pris forme une résistance passive. Les travailleurs cherchent à utiliser au maximum la maîtrise qu'ils ont de l'appareil de production pour mettre en échec le projet de normalisation conduit à la pointe des baionnettes par la bureaucratie. Ils cherchent à faire tourner à vide une partie de la machine économique que les commissaires militaires voudraient relancer. Ils tentent d'isoler ceux qui collaborent avec le régime et de faire la preuve que cet appareil de production, formellement « propriété du peuple », ne peut en aucune façon fonctionner de manière satisfaisante contre la volonté expresse des travailleurs.

Dans la résistance elle-même, Solidarité utilise ses traditions d'organisation et de lutte au niveau de l'entreprise comme les milliers d'astuces d'opposition passive expérimentés depuis des années par les travailleurs (application scrupuleuse des règlements, surtout quand ils sont absurdes, respect absolu des limitations mises à toute initiative ouvrière). Ce refus de participer devient un facteur de désordre latent qui mine profondément l'image d'un pouvoir qui se veut d'ordre. Cette opposition peut permettre des actions multiformes favorables à la constitution de réseaux clandestins qui s'alimentent du discrédit total de la caste bureaucratique, de son enracinement social ténu et des espaces « libres » constitués dans les usines et dans les églises

« L'esprit de Solidarité » - selon les termes des appels clandestins du syndicat - s'est déja manifesté dans l'organisation de l'appui aux prisonniers et à leurs familles, ce qui constitue une opposition déclarée à la dictature bureaucratico-militaire. Des actions directes contre la milice, certes restreintes, peuvent aussi prendre forme, d'autant plus qu'elles puiseront leur motivation dans l'esprit de la « lutte contre l'occupant ».

Ce type de résistance passive, sur une échelle aussi large, ne peut durer au-delà d'un certain temps. Les contraintes de la vie sociale et économique quotidienne et les lézardes qu'elles provoquent dans le front soudé de l'hostilité au régime en diminuent, à la longue, l'intensité et la portée. Il n'est cependant pas totalement exclu que cette résistance se combine avec quelques explosions de masse, fragmentées, contre des mesures sociales et économiques d'une grande brutalité qui viendraient s'ajouter à la loi martiale. Mais toute mobilisation large et ouverte contre le régime nécessiterait un mininimum de perspective d'ensemble.

Quels que soient les divers épisodes de la résistance, il ne fait pourtant pas de doute que l'ampleur même du mouvement des travailleurs organisés dans Solidarité implique qu'il ne puisse être totalement liquidé. Toute une génération de jeunes travailleurs, étudiants et intellectuels vient de faire une expérience relativement longue d'organisation et de combat. De plus, les quatre ans de préparation à cette lutte - qui se résument pour l'essentiel dans l'histoire du Comité d'autodéfense sociale - KOR et des réseaux ou-

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vriers liés au bulletin Robotnik (l'Ouvrier) - ont conquis un prestige énorme à la lumière même de l'émergence de Solidarité. Ainsi, au-delà de la démoralisation qui peut toucher de nombreux militants, il ne fait pas de doute qu'une action souterraine de résistance et de réorganisation se déploiera, qu'une continuité se confirmera. Au cours de nouvelles phases de combat contre la dictature bureaucratique, de nouveaux cadres se sélectionneront. Des clarifications politiques s'opèreront. Il y a là une différence importante avec ce qui s'est produit en Hongrie après 1956 et en Tchécoslovaquie après 1968. Cela d'autant plus que le niveau de crise économique atteint par l'ensemble des régimes bureaucratiques est sans précédent, sans comparaison avec les années 1960 et 1970.

- 7 -Après plus de trois semaines de loi martiale, de contrôle absolu sur les moyens de communications, d'utilisation de toutes les ressources de l'appareil d'Etat, le Comité militaire de salut national n'a pas réussi à obtenir le ralliement de dirigeants de Solidarité. Il se trouve contraint de taire le nom de quelques dirigeants subalternes avec lesquels il affirme négocier. Il n'a pu obtenir de résultats malgré toutes les pressions exercées sur Lech Walesa, emprisonné pour « diseuter » de l'avenir du mouvement syndical indépendant et autogéré « dans le cadre des principes constitutionnels ». Aucun secteur de l'intelligentsia n'a encore accepté de soutenir le rôle de « sauveur de la nation » que s'arroge la dictature. Cette dernière n'a même pas tenté d'organiser des manifestations factices de soutien, coutume pourtant chère aux staliniens.

Par contre, les revanchards de tout poil n'ont pas trouvé mieux, pour tenter de faire vibrer la corde nationaliste, que de lancer une nouvelle et ample campagne antisémite. Il est vrai qu'elle trouve ses chefs d'orchestre au sommet du régime, avec les Olszowski et les Gornicki, porte-parole et conseillers du général Jaruzelski.

Le général Jaruzelski à la tête du défilé du ler mai 1981 à Varsovie. (DR)

Tout fait donc ressortir l'isolement sans précédent du pouvoir, le fossé entre ceux qui « sauvent la nation » et la nation elle-même.

L'impasse dans laquelle se trouve le régime est manifeste, mais l'essentiel est préservé : sauvegarder le pouvoir, fondement des privileges de la bureaucratie. Tous les efforts de celle-ci, dans la phase à venir, vont tendre à sortir de cette tout en maintenant le contrôle Dans cette besogne, elle compte sur l'aide que peut lui apporter la hiérarchie catholique. Elle attend aussi de ses créanciers impérialistes une attitude tout à fait compréhensive, puisque « l'ordre est rétabli ». Le Conseil militaire de salut national multiplie les déclarations sur sa volonté de « ne pas revenir sur les principes fondamentaux du processus de démocratisation ». Cela devrait conforter la modération du Vatican et de ses acolytes polonais et faciliter politiquement la tâche du chancelier ouest-allemand Helmut Schmidt.

Dans les nouvelles conditions établies par l'état de guerre, le Conseil militaire de salut national tente - une fois de plus de diviser les travailleurs, de passer un accord de façade et de relancer un syndicat « indépendant » ... de l'expérience de Solidarité. Il tentera, pour les besoins mêmes du fonctionnement du système socioéconomique existant en Pologne, de créer les conditions d'une hégémonie politique

: in Bout more te

ne reposant pas directement et ouvertedes baionnettes. De plus, pour le moyen terme, les dirigeants du Kremlin ne peuvent s'accomoder d'une situation où la seconde armée du Pacte de Varsovie se verrait absorbée par des tâches plus directement politiques, et dont les effets de démoralisation seraient incontestables et limiteraient de ce fait sa opérationnelle dans le cadre de modification des rouages actuels de domination et une réorganisation de la scène politique nécessiteraient une série de préconditions, fort difficiles

- Une stabilisation effective du parti, qu'il porte le nom de POUP ou un autre, et un minimum de crédibilité pour cette

L'instauration de l'état de guerre et la répression contre les travailleurs a conduit à une nouvelle hémorragie de ses membres ouvriers. La bataille conduite par les revanchards des ex-« forums » ne se fait pas seulement contre les militants de Solidarité, mais aussi contre tous les membres du POUP qui s'étaient montrés faibles ou avaient collaboré avec le syndicat indépendant. La purge va bon train. La reconstruction du parti risque d'être pénible. Pourtant, l'effort est systématique pour réactiver les structures du parti, le faire réapparaître et équilibrer la distribution des rôles de dirigeants publics entre les généraux et les Rakowski, Kubiak, Barcikowski et Olszowski. Le mercredi 16 décembre déjà, Olszowski faisait savoir publiquement que le parti « appuyait ces mesures énergiques qui étaient indispensables pour sauver le régime so-

Des membres du POUP participent à des « comités de citoyens pour le salut national », c'est-à-dire qui coopèrent avec la police. En fait, la seule perspective du parti semble être d'incarner l'ordre établi Il retrouvera par là son statut légal mais pas de légitimité.

- Tout projet de recomposition politique un tant soit peu viable nécessiterait une situation économique bien meilleure. De plus, le coup de force, sur ce terrain devalt precisement permettre d'imposer un vaste plan d'austérité, avec le chômage, les hausses de prix, les limitations des dé. penses sociales, l'accroissement de la discipline du travail qui en découlent. Les premiers décrets du Conseil militaire de salut national annonçaient une telle orientation. La situation économique, par elle-même, nourrit un mécontentement permanent. Dans ce cadre, un syndicat « indépendant » étroitement surveillé, cogérant les projets du régime, ne trouverait aucun écho auprès du gros des travailleurs.

Certes, l'autre facette d'une telle réforme économique, à côté de l'austérité pour les masses, consistera à réserver aux

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directeurs et au personnel d'encadrement la plus grande part des primes prévues. Par ce biais, les dirigeants actuels pourraient chercher à s'attacher une base sociale et à se présenter comme partisans économique. une fois de plus, cette perspective n'a une chance de réussite que dans la mesure où la résistance déclinerait très fortement et où la démoralisation gagnerait en profondeur. Alors seulement pourrait être levé le contrôle social policier et l'hyper-centralisation du régime actuel, contradictoires avec la logique interne économique à la Janos Kadar, qui n'avait d'ailleurs pas non plus démarré dès le lendemain de 1956 en Hongrie.

Enfin, si les difficultés d'approvisionnement actuelles et le refus de déstockage de produits de l'agriculture et de l'élevage de la part des paysans devaient se prolonger, la réquisition des produits agricoles deviendra nécessaire. Le fossé s'élargira encore plus entre les paysans et le régime. Alors s'évanouiront les espoirs de s'en attacher une partie par le biais de quelques concessions (prix d'achat des produits, livraisons avantageuses d'engrais, etc.).

- La hiérarchie de l'Eglise reste une des cartes maîtresses que le général Jaruzelski doit s'assurer. Il s'est déjà félicité de son rôle modérateur. Le coup de force a placé les sommets de l'Eglise dans une

Depuis 1956, avaient obtenu toute une série d'avantages et de privilèges (argent, infrastructure, imprimeries, presse, organisations propres, possibilité accrue d'éduquer des jeunes et d'influencer la population). Pour le Vatican, l'Eglise polonaise représentait une place-forte et une tête de pont dans les « pays de l'Est ». A Rome comme à Varsovie, on craint qu'une résistance plus active des ouvriers ne conduise à de violents affrontements et que — les Soviétiques se mêlant plus encore des affaires

- toutes ces concessions ne Voilà la base matérielle de la recherche constante par Mgr Glemp, le primat de Pologne, d'une solution de compromis. Mais ce compromis n'est pas à portée de la main, non seulement parce que le pouvoir n'a pas grand chose à offrir, mais parce que là réside le risque d'une cassure avec les travailleurs que l'Eglise influence. Les tensions au sein même de l'Eglise le manifestent, d'autant plus qu'aujourd'hui les églises sont utilisées comme lieux de l'organisation de la résistance.

Il était donc certainement plus facile de proclamer l'état de guerre que de lui faire succéder la normalisation. Jamais une bureaucratie, sur une échelle aussi large, n'a dû réorganiser son système de pouvoir à tous les niveaux, depuis celui des entreprises jusqu'au plan gouvernemental, en passant par les régions.

- 8 -a) L'instauration de l'état de guerre porte un coup grave à l'ensemble du prolétariat international. Le combat des millions de travailleurs de Solidarité, depuis

Patrouille de l'armée polonaise dans les rues de Varsovie. (DR) août 1980, était une des pointes les plus des luttes du prolétariat à l'échelle mondiale. Il représente une expérience sans précédent dans l'histoire de la lutte contre la dictature bureaucratique et dans la volonté ouvrière de socialisation effective des moyens de production et de la richesse sociale.

Le désastre économique et social en Pologne, avant l'essor des mobilisations ouvrières, illustrait déjà combien la caste bureaucratique mine les fondations de la construction d'une société socialiste. La bureaucratie a aggravé toutes les disproportions de base de l'économie : celle entre l'industrie et les ressources énergétiques, celle entre l'industrie et l'agriculture, celle entre la production matérielle et les services sociaux. Elle a accentué la dépendance par rapport à l'économie capitaliste internationale en provoquant un endettement énorme. Elle a développé la gabegie, le gaspillage, la corruption, l'ir responsabilité généralisée et l'inégalité sociale. De véritables « fiefs », aux mains de cliques bureaucratiques particulières, sont apparues dans l'industrie, et la planification ne pouvait que s'en ressentir. Tout cela a débouché sur une crise d'envergure, perceptible dès 1979. Le général Jaruzelski et Leonid Brejnev, en suppriconquis par les masses polonaises, en interdisant les syndicats et les grèves, ont une fois de plus prouvé leur volonté farouche de bloquer tout progrès vers le socialisme.

Dans ce combat entre un gouvernement bureaucratique et les masses, nous avons été et nous sommes totalement du côté des masses. L'Etat ouvrier ne subissait aucun assaut de l'impérialisme pour restaurer le capitalisme. Aucune force sociale consistante ne voulait réintroduire l'appropriation privée du surproduit social et n'aurait même pu mettre en pratique un tel projet, face à des millions d'ou-

134) vriers qui voulaient gérer directement les

• La bureaucratie et sa dictature, qui ont usurpé le pouvoir au sein de l'Etat ouvrier étaient, elles, par contre, attaquées. Le prolétariat tendait à mettre en question radicalement le pouvoir d'une minorité privilégiée, défendue par tout un appareil de répression. L'élimination de la caste bureaucratique ne pouvait que renforcer et non pas affaiblir la propriété collective, renforcer et non pas affaiblir la classe ouvrière à l'échelle internationale. La liquidation du pouvoir bureaucratique aurait démontré, pratiquement, aux yeux des masses du monde entier, que l'économie et la société pouvaient être dirigées par l'ensemble des travailleurs, et non pas autoritairement et arbitrairement par une minorité bureaucratique. Un pas de géant vers la socialisation substantielle de l'économie, vers le socialisme, aurait été ac-

Voilà ce qui explique, en substance, la Sainte-Alliance qui s'est faite, de Wall Street au Kremlin. Les travailleurs polonais empêchaient de coexister en rond, il fallait mettre fin à leurs prétentions im-

Le Kremlin n'a pu que se féliciter de voir ses «conseils » appliqués avec diligence, sans être contraint de participer direc tement et massivement à la répression. Le prix d'une telle participation aurait été très lourd, tant du point de vue politique que matériel. Le général Jaruzelski et les siens, en essayant de casser les reins de Solidarité, ne défendent pas que leurs propres intérêts, ils défendent ceux de des régimes bureaucratiques. La sensibilité de la presse soviétique à l'« Appel aux travailleurs de l'Est » l'a bien montré : « Au Congrès de Solidarité, à Gdansk, les forces anti-socialistes, inspirées par les services spéciaux américains. ont annoncé une croisade contre le socialisme en Pologne et dans l'ensemble de la communauté socialiste en adoptant le fa-

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meux "Appel aux peuples de l'Europe de l'Est". » (Pravda, L'Allemand de l'Est Heinrich Honecker a avoué que « l'évolution en Pologne au cours des mois écoulés suscitait une inquiétude croissante, chez nous, communistes ... ». Le réflexe d'autodéfense de la bureaucratie a fonctionné à plein. La solidarité de caste est complète : voilà qu'ils osent appeler « internationalisme prolétarien ».

Ces dernières années, la direction cubaine s'est engagée dans un soutien actif aux révolutions en cours en Amérique centrale. Elle appuie toujours l'Angola contre les opérations militaires d'envergure des racistes sud-africains. dans le cas de la Pologne, la presse quotidienne cubaine a repris fidèlement les thèmes favoris de l'agence soviétique Tass. Elle a ainsi apporté son soutien à la « lutte » engagée par le Conseil militaire de salut national « contre le chaos et les éléments contre-révolutionnaires pour sauvegarder les structures socialistes » (Granma, 19 décembre 1981). Elle présente Solidarité comme étant manipulé par l'impérialisme. Les dirigeants du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) au Nicaragua ont suivi la direction cubaine dans cette voie. Ces explications et ces inméséduquer la classe ouvrière et l'avant-garde cubaines et nicaraguayennes en matière d'internationalisme prolétarien. Elles ne peuvent que renforcer le blocage de tout progrès vers une effective démocratie socialiste. Cette orientation va avoir de graves répercussions sur la conscience politique de l'avant-garde ouvrière dans toute l'Amérique latine. Elle va créer des obstacles pour la défense efficace de la révolution centro-américaine, ainsi que pour celle de l'Etat ouvrier l'agression impérialiste.

Mb) Le cynisme des forces impérialistes face à l'imposition de la loi martiale a peu d'égal dans le passé. Le lundi 14 décembre, le Figaro écrivait : « Le général Jaruzelski ne pouvait agir autrement qu'il l'a fait dans la nuit du samedi à dimanche. C'est le dernier pari de la Pologne indépendante. » Le Washington Post du même jour lui faisait écho : « Le général Jaruzelski a tenté un ultime effort pour éviter l'affrontement. C'est une dernière chance pour la Pologne. » Le porte-parole du gouvernement de la RFA affirmait : « Concernant la situation en Pologne, le chancelier de la République fédérale d'Allemagne, Helmut Schmidt, estime nécessaire de déclarer ceci : "L'important est que la crise en Pologne soit contrôlée. "»

Les 27 milliards de dollars d'endettement de la Pologne envers l'Ouest, dont plus de 16 milliards auprès de banques privées, motivaient sérieusement les cercles dirigeants impérialistes pour soutenir le « retour à l'ordre ». Les 450 banques concernées avaient réclamé avec insistance l'application d'un vaste d'austérité et suggéré, par là-même, une

Men mains. La « solution zelski » permet, selon elles, d'avoir enfin un « interlocuteur responsable » dans un

« pays responsable ». Le Wall Street Journal l'avoue sans fards : « La plupart des banquiers pensent qu'un gouvernement autoritaire est bon parce qu'il impose la discipline. » Cette discipline est nécessaire pour que les banques impérialistes puissent continuer à transférer une partie de la richesse produite par les travailleurs polonais dans leurs coffres. Et le Conseil militaire de salut national n'a pas attendu longtemps pour répondre aux espoirs des gouvernements et banquiers impérialistes : des dizaines de millions de dollars sont immédiatement tombés dans leur escarcelle. C'est là quelque chose qui pèse plus que tous les droits démocratiques. D'ailleurs, pourquoi les impérialistes défendraient-ils le droit de grève et les syndicats, eux qui lancent partout des programmes d'austérité et cherchent sans cesse à porter atteinte à la libre activité des syndicats? Ainsi, un même fil conducteur guide toutes les déclarations des forces bourgeoises et impérialistes : les travailleurs polonais sont allés trop loin, ils n'ont pas su se plier aux exigences de l'austérité ; dans ce sens, ils portent la responsabilité de ce coup d'Etat ; l'ordre et la discipline en Pologne, c'est un ordre, une discipline (prétendument) exigés par les lois de l'économie, en général, et du remboursement de la dette aux banques occidentales, en particulier.

Les puissances impérialistes, et plus spécialement les Etats-Unis, vont utiliser pleinement la contre-révolution bureaucratique lancée par la bureaucratie polonaise et soviétique :

- Washington, prétextant la nécessité de résister à « l'intervention soviétique » et au « totalitarisme », va profiter de la conjoncture internationale pour accroître son aide aux dictatures sanguinaires d'Amérique centrale, renforcer la coordination de l'intervention contre-révolutionnaire au Salvador et contre les révolutions au Nicaragua et à Grenade.

Ronald Reagan illustre cette politique impérialiste lorsqu'il réclame la levée Derrière le tank, ce cinéma de Varsovie affiche le film « Apocalypse Now ... » (DR)

définitive de toutes les restrictions à l'aide militaire à la dictature turque, tion de l'OTAN, au moment où il redouble de démagogie sur la défense de la liberté ... dans le camp adverse. Israël, comme en 1956, a froidement utilisé le climat créé par la déclaration de l'état de guerre en Pologne pour annexer le plateau du

- Une campagne est lancée par les divers gouvernements impérialistes pour justifier leur effort de remilitarisation, avec les coupes budgétaires au Mitterrand-Mauroy lui-même en a profité pour annoncer la mise en chantier d'un septième sous-marin atomique français. Les généraux polonais, le POUP et le Kremlin ont offert l'occasion rêvée à la réaction pour tenter de battre en brèche les mobilisations antimilitaristes qui s'étaient développées conjointement à l'essor de la lutte des masses polonaises.

- Enfin, la bourgeoisie fera flèche de tout bois, sur le plan politique et idéologique, pour essayer, avec l'appui inestimable des bureaucraties syndicales et des forces réformistes, d'enfermer les travailleurs des pays capitalistes dans le dilemme : soit l'austérité dans la « démocratie », soit le risque d'une « société totalitaire » imposant pareillement l'austérité. La bourgeoisie utilisera ce dernier argument pour renforcer sa propagande antisocialiste et anticommuniste.

La simple évocation des arguments tirés du « coup de Varsovie » par les forces impérialistes suffit à indiquer sa portée à l'encontre des intérêts du prolétariat in-

Le concert anti-ouvrier des forces impérialistes était harmonieux. Mais, dans un contexte marqué par la crise économique et les développements de la révolubourgeoisie allemande, en tête des puissances impérialistes européennes, résiste à une escalade de guerre froide qui mettrait en péril ses intérêts économiques par rapport aux marchés des démocraties populaires et de l'URSS. Elle s'est présentée, dans l'immédiat, comme le principal dispensateur d'une aide économique à la Pologne ; elle s'est proclamée le défenseur le plus résolu du maintien des accords de l'après-guerre entre l'impérialisme et la bureaucratie du Kremlin en Europe. Ces accords visent en substance à maintenir le capitalisme en Europe occidentale et l'emprise de la bureaucratie du Kremlin sur les démocraties populaires.

Les réactions des partis sociaux-démocrates et des partis communistes face à la défaite infligée au prolétariat polonais ne peuvent être saisies qu'au travers du prisme de la crise conjointe de l'impérialisme et du stalinisme.

Au-delà des positions très différentes face à l'imposition de l'état de guerre, les appareils réformistes ont toujours mani-

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Manifestation de commémoration de la répression des émeutes de 1970, le 16 décembre 1980 à Gdansk. (DR)

lequel sont plongés les militants de Soli- la contre-révolution ». Paradoxe appafesté soit les plus extrêmes réticences, soit une opposition plus ou moins ouverte vis-à-vis du combat des travailleurs polonais. La dynamique de la lutte qui se déroulait en Pologne contestait trop radicalement aussi bien leur domination bureaucratique sur le mouvement syndical que leur politique de capitulation devant les exigences d'austérité de la bourgeoisie. Dans cette réserve ou cette opposition pouvaient, en quelque sorte, se lire une solidarité de bureaucrates. De plus, les appareils réformistes utiliseront la défaite des travailleurs polonais pour mettre en garde contre un affrontement central avec l'ennemi de classe, qui déboucherait inéluctablement sur l'instauration « Etat fort ». Ils justifieront ainsi leur politique de collaboration de classe.

La) Face au déclenchement de la guerre contre les travailleurs polonais, les partis sociaux-démocrates de RFA, d'Autriche et de Grande-Bretagne se sont fondamentalement alignés derrière les intérêts des bourgeoisies impérialistes. Le chancelier autrichien Bruno Kreisky, par exemple, a affirmé : « Je pense que la proclamation de l'état de siège en Pologne est une dernière tentative d'éviter le pire. » Les relations étroites entre le capitalisme autrichien, son secteur d'Etat et les marchés des pays de l'Est donnent son fonde. ment à cette manière d'entériner le coup de force et de défendre le statu quo. Les quelques protestations des dirigeants sociaux-démocrates (Italie, Suède, Belgique, Norvège, Suisse) se limitent pour l'essentiel à des proclamations de défense des droits démocratiques en général. Ils évitent de mettre en avant le besoin d'une solidarité active avec Solidarité en tant que syndicat indépendant et autogéré. Ils estompent ainsi tout contenu de classe de la solidarité et la noient dans une campagne que la bourgeoisie peut utiliser à son profit. Ils se refusent à utiliser leurs ressources pour mobiliser effectivement les travailleurs, pour multiplier les initiatives visant à battre en brèche l'isolement dans

La gauche officielle social-démocrate elle-même - comme le montre Tony Benn en Grande-Bretagne et la gauche du Parti socialiste (SPD) en RFA - a été le plus souvent silencieuse, acceptant pour l'essentiel le cadre politique imposé par les appareils.

En France cependant, la pression des travailleurs, la capacité d'initiative de l'extrême-gauche, les rapports concurrentiels entre le PS et le PC, l'impulsion donnée par les directions du PS et de la CFDT en fonction d'objectifs qui leurs sont propres, ont fait que la physionomie du mouvement de protestation a plus massivement pris les traits d'une mobilisation de classe en soutien aux masses laborieuses

Mb) L'essor de la révolution politique en Pologne comme le déclenchement de la contre-révolution bureaucratique ont débouché sur une nouvelle étape de la crise des partis communistes, déjà nourrie, dans la plupart des pays, par les développements internes de la lutte de classe. Les tendances centrifuges au sein de l'ensemble des PC des pays capitalistes se sont exacerbées. La contradiction entre la référence à l'URSS et l'insertion dans la réalité nationale s'est tendue à l'extrême. Le jeu de ces différents facteurs - dans les conditions particulières de chaque pays, de la trajectoire historique de ces PC et de leurs rapports avec les partis sociaux-dé mocrates — s'est traduit par tout un éventail de positions des différents partis communistes. Elles s'expriment aussi à l'intérieur même de chaque PC, comme en France, en Italie et en Espagne, par exem-

A une extrémité de la palette, on trouve les positions du PC français, du PC portugais, du PC de RFA ou du Dane-

Fondamentalement, ces derniers soutiennent l'établissement guerre qui aurait « permis à la Pologne socialiste d'échapper au péril mortel de rent, mais en fait convergence entre les difficultés de la bureaucratie soviétique et leurs intérêts organisationnels propres, certains de ces PC présentent les « mesures exceptionnelles prises par le général Jaruzelski » comme la meilleure des solutions par rapport à une possible intervention soviétique ...

Toute leur orientation consiste à propager les promesses du général Jaruzelski sur l'aspect « limité et temporaire des restrictions des libertés », sur le fait que le « droit de grève restera un droit imprescriptible ». Selon eux, toute mobilisation en faveur de Solidarité ne ne peut que « jeter de l'huile sur le feu » et empêcher le Conseil militaire de salut national de tenir ses promesses. Dans cette optique, réclamer la libération des militants syndicalistes, le respect des libertés démocratiques et d'action syndicale serait « pousser Jaruzelski au crime ». La bureaucratie de ces PC, non seulement défend avec fermeté le statu quo, mais identifie le lutte contre le capitalisme avec la politique des bureaucraties au pouvoir et leur

A l'autre extrémité, on trouve la position du Parti communiste italien (PCI), et également celle du Parti communiste d'Espagne (PCE). ment l'état de guerre en Pologne, réclame la libération des prisonniers politiques, la suppression des mesures interdisant l'activité syndicale et le « coup porté par l'utilisation de la force militaire à la cause même du socialisme ». En déclarant qu'il s'agit « de prendre acte que la phase de développement du socialisme qui s'est initiée avec la révolution d'Octobre a épuisé son énergie propre ..» et en liant les évé. nements de Pologne à la politique de PURSS et à l'évolution interne du régime soviétique, le PCI pousse très loin son

Cependant, toute l'orientation du PCI se place dans le cadre d'une stratégie

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Une vue de la salle du ler Congrès national de Solidarité à Gdansk en septembre 1981. (DR)

de « compromis historique » pour la Po- d'argument polémique contre le secteur

SOLDANDE

981 logne, entre « toutes les composantes fondamentales de la société polonaise ». Il fallait, selon lui, pousser avec plus de « fermeté et de cohérence la ligne du "renouveau"». Il ne s'agit donc pas de se prononcer pour le pouvoir démocratique des ouvriers, mais pour la « coresponsabilité » dans le cadre du régime, aux côtés du POUP, de l'Eglise et des forces petites-bourgeoises (paysans). Cette orientation s'inscrit logiquement dans la politique de « détente internationale », de statu quo. Elle aboutit à un appel ouvert à la collaboration avec les forces social-démocrates - de RFA, de France et de Scandinavie -, dont certaines acceptent ouvertement la forfaiture accomplie en Pologne. La position du PCI sur la Pologne - quels que soient les éléments permettant d'engager un débat de fond dans le mouvement ouvrier sur la question du stalinisme — reste le reflet fidèle de sa stratégie de collaboration de classes. Elle tend simplement à revaloriser la « démocratie bourgeoise », en faisant l'impasse sur le pouvoir des travailleurs (révolution d'Octobre) et la démocratie socialiste. celle du PCI ne se différencie que sur la nature de la référence à la révolution d'Octobre. La direction du PCE maintient cette référence de façon explicite, malgré son aspect rituel. Cela joue un rôle dans la crise interne du PCE. En effet, ce de la révolution d'Octobre sert

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« rénovateur » (accusé d'être « social-dé mocrate ») et vise à neutraliser les attaques du secteur dit « pro-soviétique ». Il faut souligner, de plus, que ni le PCE ni les Commissions ouvrières (liées au PCE) n'ont participé ou appelé à des mobilisations de solidarité avec les travailleurs polonais.

La forme et la nature de la montée de masse en Pologne, comme les contradictions entre les PC et au sein des PC, stimulent dans le mouvement syndical, dans une série de pays européens, des différenciations analogues.

L'impact des « événements nais » sur le mouvement ouvrier international, s'entrelaçant avec les questions de stratégie anticapitaliste posées par la crise et les besoins de la solidarité combattante avec la révolution en Amérique centrale ou de la lutte contre la remilitarisation, devient un facteur important de politisation d'un secteur d'avant-garde de la classe ouvrière. Il a amplifié, en particulier en France, le développement d'une opposition, surtout dans la CGT, et lui a permis de faire un pas en avant dans son homogé.

Le mouvement ouvrier international doit s'engager massivement et unitairement dans une campagne d'aide à la résistance des travailleurs polonais. Le mot d'ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » doit devenir la devise du mouvement de solidarité avec Solidarité. Le combat des travailleurs polonais poursuit. Leur résistance difficile ouvre une nouvelle étape de la lutte du prolétariat contre le totalitarisme bureaucratique. Dans cette rude bataille sont en train de se forger les dirigeants ouvriers, jeunes et intellectuels de la Révolution politique. Plus la résistance sera efficace, plus la preuve sera donnée de l'impossibilité pour la bureaucratie d'imposer ses solutions contre-révolutionnaires, d'imposer le silence, à l'intérieur comme sur le plan international, plus l'espoir nourrira le refus massif des travailleurs. Il faut done repousser toute orientation qui se contenterait de faire de cette solidarité un simple « hommage rendu aux luttes magnifiques des travailleurs polonais », enterrant par avance toute perspective d'avenir pour le combat en cours, le rejetant par là dans le silence et l'isolement. Une telle approche ne peut que faire le jeu des appareils bureaucratiques de tout poil.

La IVe Internationale engage toutes ses forces pour impulser au sein du mouvement ouvrier international la campagne de solidarité avec les masses prolétariennes de Pologne. Tous ceux qui, aujourd'hui, dans les rangs de la classe ouvriere, se refusent à impulser cette mobilisation divisent les masses ouvrières, dans leur propre pays et internationalement.

Se mobiliser contre l'interdiction de Solidarité, c'est simultanément soutenir les travailleurs polonais et défendre les droits politiques et syndicaux de tous les travailleurs, de Turquie, du Brésil, du Salvador, de l'Etat espagnol ou de Roumanie. Réclamer la levée de l'état de guerre, la libération immédiate de tous les emprisonnés, la suppression de toutes les entraves aux libertés démocratiques, au droit de réunion et d'organisation, c'est défendre ces libertés contre les attaques de l'impérialisme et des bureaucraties totalitaires. Organiser la solidarité active avec les travailleurs polonais, aujourd'hui, c'est faciliter et préparer un même soutien actif du mouvement ouvrier international avec le combat de géants engagé par le peuple salvadorien contre la Junte militaire et démocrate-chrétienne et l'impérialisme américain. Ce sont là les lecons les plus élémentaires de l'internationalis-

Tous les liens tissés durant les mois passés entre le syndicat indépendant

Get autogéré des travailleurs polonais et le mouvement ouvrier des pays capitalistes doivent être mis à profit pour briser l'isolement dans lequel le général Jaruzelski veut plonger les masses polonaises. Apporter une aide matérielle, alimentaire et médicale, reste une tâche de l'heure. Cela doit permettre de renouer les liens, de faire circuler l'information et de faire connaître aux travailleurs polonais qui les soutient effectivement dans le monde:

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leurs frères de classe et non les banquiers impérialistes qui ont accueilli le coup de force avec soulagement. Cette aide, passant par le canal d'organismes indépendants de l'Etat polonais (dont l'Eglise, aujourd'hui seule institution légale indépendante), peut faciliter la reconstruction des liens entre des militants de Solidarité et des secteurs de la population. En faisant tout pour envoyer des commissions syndicales enquêter sur la répression qui s'est abattue sur les militants de Solidarité, le mouvement ouvrier dévoilera l'hypocrisie à la fois des bureaucrates qui parlent du « respect des libertés » et des porte-parole de l'impérialisme qui ferment les yeux sur le sort des militants syndicaux, en Pologne comme en Turquie.

Dans le mouvement ouvrier lui-mê• me, les marxistes révolutionnaires développeront une explication systématique des buts et des actions de Solidarité. Aussi bien le fonctionnement démocratique du syndicat, la discussion large et publique des principales options que les débats sur l'autogestion ou les expériences de contrôle ouvrier et social, doivent devenir le patrimoine du mouvement ouvrier international. C'est ainsi que sera le plus efficacement minée la « solidarité bureaucratique » qui s'est révélée si souvent depuis 1980, soit sous la forme d'une indifférence calculée de la part des directions syndicales, soit sous celle d'une hostilité ouverte, soit sous celle d'une dénaturation des objectifs des travailleurs dans le sens des projets de collaboration de classe défendus par les appareils réformistes (cogestion, « compromis historique »).

En élargissant au maximum cette solidarité ouvrière, dans l'unité et l'indépendance de classe, il pourra être fait en partie échec aux tentatives de l'impérialisme de mettre à profit les événements polonais pour renforcer ses positions idéologiques et politiques.

Les marxistes révolutionnaires s'opposeront à toutes les propositions de boycott de la Pologne ou de l'URSS par les pays impérialistes. Une telle campagne ne peut que faire le jeu des grandes politiques anticommunistes d'un Ronald Reagan, qui tente de camoufler sa politique criminelle en Amérique centrale et ailleurs. Le soutien à une campagne de « sanctions efficaces » reviendrait à réclamer des grandes banques et puissances impérialistes d'étrangler encore plus la Pologne, avec les conséquences qui en découleraient pour les masses polonaises. Car le boycott ne touchera pas aux privilèges de la bureaucratie. Et comment faire croire que la révolte des travailleurs serait accrue par une misère encore plus grande ? Pire, une telle campagne de sanctions reviendrait à semer illusions les plus mystificatrices sur la nature et le rôle des banques impérialistes et à donner au mouvement ouvrier comme objectif de faire pression sur les banques pour « aider » les travailleurs

Affiche du film « Ouvrier 80 » retraçant les premiers pas du syndicat Solidarité. (DR) polonais. Enfin, toute orientation de ce type facilitera, en dernier ressort, la politique des directions des PC - la campagne nationaliste de la bureaucratie soviétique jouant la carte de la « citadelle assiégée » -, et entraînera l'isolement du peuple polonais, ce que cherche précisément le général Jaruzelski. L'histoire a prouvé que le développement du stalinisme a été favorisé par l'isolement de

La IVe Internationale placera • campagne de solidarité avec Solidarité en liaison étroite avec ses efforts pour stimuler les mobilisations contre la remilitarisation, contre la politique agressive de l'OTAN, contre criminelles de l'impérialisme américain - véritable fauteur de guerre - en Amérique centrale et dans la Caraibe.

Sur ce terrain, l'unité d'intéret de la classe ouvrière à l'échelle mondiale apparait au grand jour. Toute réticence dans le soutien aux travailleurs polonais ne peut que freiner et diviser la mobilisation contre le réarmement nucléaire en Europe, pour une « Europe dénucléarisée du Portugal à la Pologne » et contre l'agression impérialiste en Amérique centrale. Au même titre, toute abstention ou opposition - comme on le voit dans les rangs sociaux-démocrates - face à la mobilisation contre l'OTAN ou face au soutien à la lutte révolutionnaire des peuples du Nicaragua, du Salvador et du Guatemala, ne peut qu'amoindrir l'unité et l'ampleur de l'appui au combat de la résistance des masses polonaises.

La construction et le renforcement d'une organisation révolutionnaire internationale, la IVe Internationale, représente, au sein de l'avant-garde prolétarienne, l'effort conscient nécessaire à l'accomplissement de l'ensemble de ces tâches. tés politiques, syndicales et civiques !

- Vive la solidarité internationale des travailleurs de tous les pays avec toutes les luttes de libération, en défense de tous les exploités et opprimés, qui ne forment qu'un seul et même combat pour le monde socialiste de demain !

Secrétariat unifié (SU) de la IVe INTERNATIONALE 8 janvier 1982.

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