Vers la fin de l'année 1978, un mouvement dissident original a fait son apparition dans les principales villes de Chine sous le mot d'ordre de démocratie. Pendant plusieurs mois, ce mouvement a bénéficié de la protection de toute une série de dirigeants du parti prônant une certaine libéralisation, ainsi que du ferme encouragement de certains intellectuels connus et de personnalités marquantes tant sur le plan culturel que dans la presse, les universités et les académies. C'est ainsi que le mouvement est parvenu à gagner du terrain et à élargir son influence. Mais avec le recul, il apparaît clairement — au moins pour les dirigeants qui gravitent autour de Deng Xiaoping - que ce mouvement a été utilisé d'emblée comme une masse de manœuvre qui, une fois rempli son rôle dans la liquidation de la vieille garde maoïste et la mise en œuvre du programme de modernisation, devait disparaître, à l'image de ceux qui l'avaient précédé.
Voilà maintenant trois ans que les premiers cris de cette révolte de la jeunesse ont retenti dans les rues de Pékin et que les premiers journaux non officiels sont sortis tant bien que mal de vieux polycopieurs rafistolés. Au cours de ces trois années, le mouvement a subi des coups répétés, qui ont touché d'abord sa direction pour ensuite s'attaquer à sa base. Début 1979, quelques-uns de ses dirigeants et organisateurs les plus éminents ont disparu dans des camps et des prisons où la plupart croupissent encore - meurtris mais refusant de s'incliner. Tout au long de 1979 et de 1980, les arrestations se sont succédées jusqu'en avril 1981, laquelle tous les principaux dirigeants du mouvement non officiel et partie de sa base ont finalement été arrêtés lors d'une rafle d'ampleur nationale.
Il y a cependant de bonnes raisons de penser que, tôt où tard, ce mouvement fera de nouveau surface. La trahison de Deng Xiaoping aura sans doute, avec le temps, enseigné qu'il est beaucoup plus sage de s'implanter profondément dans la société telle qu'elle est que de compter sur l'appui de l'une ou l'autre fraction au sommet du Parti communiste chinois (PCC). Ce qui fonde cet optimisme, c'est que ces hommes et ces femmes du Mouvement démocratique ont une longue expérience de la répression politique, une expérience qui remonte au temps où ils étaient gardes rouges pendant la Grande
La montée interrompue
(GRCP) de Mao Dzedong. C'est cette expérience-là qui leur permettra sans aucun doute de surmonter cette nouvelle vague de répression.
Une autre raison est que le mouverapidement différencié cours de son développement, faisant apparaître une aile marxiste et une aile libérale, toutes deux armées d'une critique de la société chinoise contemporaine, tout à la fois puissante et clairement énoncée. Cette différenciation a largement contribué à renforcer l'appareil critique des dissidents et à surmonter pour une bonne part leur éclectisme politique et intellectuel de la période antérieure, sans pour autant mettre en cause leur sens de la solidarité, comme le démontre le témoignage de prison de Liu Quing.
Enfin, bien que le coup de filet des autorités ait été très large, des informations sorties clandestinement de Chine indiquent que ce sont surtout les cadres dirigeants et intermédiaires qui ont été atteints et qu'une bonne partie de la base a, malgré tout, été épargnée. C'est donc sans trop de surprise que l'on a appris au cours de l'été 1981 que la revue Zeren (le Devoir), l'organe national de l'Alliance nationale des revues non officielles, continuait à paraître clandestinement, même après l'écrasement du mouvement en avril
Le Mouvement démocratique chinois possède un cadre de référence intellectuel très varié allant de Jésus-Christ au dadaisme en passant par l'Esprit des lois de Montesquieu, Trotsky, Tito et les écrits humanistes du jeune Marx. Wei Jingsheng, premier martyr éminent du mouvement, soutenait avec force l'idée selon laquelle la libre entreprise serait le seul système économique compatible avec la démocratie politique. Wang Xizhe, dissident de vieille date, dont le journal mural rédigé avec trois autres militants en 1974 constitue en quelque sorte le point de départ du mouvement non officiel en Chine, a cherché dans les classiques du marxisme les éléments d'une critique originale de la bureaucratie. Les autres courants balaient tout l'éventail entre ces deux pôles.
Deux facteurs principaux font que la joué un rôle clé dans l'émergence du courant démocratique sur la scène politique chinoise à la fin des années 1970. D'abord, elle a plongé la Chine dans un climat de terreur tel que toutes les classes sociales en ont été traumatisées, l'élite politique la première. Une partie de celle-ci a commencé alors à mettre en question son soutien aux méthodes dictatoriales. Ensuite, elle a donné naissance aux gardes rouges qui ont parcouru la Chine de long en large pendant toute une période, et développé ainsi un goût prononcé pour l'indépendance politique.
Dans cette élite désormais sans illusions, on trouve un certain nombre de dirigeants politiques de haut rang, de directeurs d'entreprises, d'intellectuels, de cadres du parti et d'autres membres des sphères officielles victimes de persécutions pendant ces années chaotiques de la Révolution culturelle, au cours desquelles la chasse aux « ennemis de classe » était devenue de plus en plus frénétique et les normes de comportement politique s'étaient effondrées presque totalement. Tout au long de la deuxiême moitié des annees 1970, ces personnes sont revenues une a une à leurs postes au fil du lent processus de recontruction d'une administration qui avait été brisée. Bon nombre d'entre elles n'avaient pas grand chose à voir avec les - « vendus » et les « vauriens » que leurs critiques maoïstes les accusaient d'être. Nombreux étaient ceux qui avaient lutté pour la révolution dans même combattu avec ténacité - mais en restant dans l'ombre - les
Mao Dzedong au cours des années 1950 et 1960, souvent au risque de lourdes conséquences pour eux-mêmes
Heureusement pour la Chine, Mao Dzedong n'était pas Josef Staline et, bien qu'il n'ait montré que peu de scrupules à « purger » ses adversaires, il n'allait généralement pas jusqu'à les tuer, en vertu du principe selon lequel « les morts ne sont pas réformables ». C'est ainsi qu'une bonne partie de ceux qui sont revenus au pouvoir, après sa mort en 1976, n'étaient pas des bureaucrates carriéristes comme ce fut le cas en Union soviétique après la mort de Staline. Il s'agissait au contraire, pour une bonne part, de gens expérimentés, capables d'une réflexion indépendante et dont certains restaient de vieux révolutionnaires incorruptibles. Il ne faut naturellement pas s'imaginer que ces « revenants » allaient mettre en cause les fondements mêmes de leur propre pouvoir, mais certains d'entre eux étaient prêts à tolérer une nouvelle approche des rapports entre la démocratie et le socialisme.
Pendant un certain temps, toutes ces remises en question ont même eu droit de cité dans les principales revues théoriques
En août 1980, malgré la démaoïsation, le portrait du président Mao est toujours accroché sur la chinoises officielles. Ce sont des « revenants » comme Lu Guangyan, auteur d'un essai remarqué sur le mode de vie socialiste, qui ont exercé les pressions les plus insistantes en faveur d'une démocratisation, limitée bien sûr, de la vie politique chinoise, et d'un renforcement des droits reconnus et des garanties juridiques.
Les quelques centaines de militants du mouvement non officiel, qui est le deuxième fil — et le plus robuste — du tissus démocratique chinois, auraient pu être éliminés beaucoup plus tôt s'ils n'avaient pas été en relation avec les centaines de milliers d'individus qui, à des degrés divers, représentaient le Mouvement démocratique dans les milieux officiels et qui remettaient en question de fond en comble les méthodes et le système de valeurs maoïstes. Ces militants « officieux » sont entrés pour la première fois sur la scène politique en tant qu'instruments de Mao Dzedong au cours de la lutte fractionnelle de 1966-1967, mais ils ont eu tôt fait de déborder le cadre que leur avait imposé le groupe de Mao.
Il est donc nécessaire, si l'on veut analyser la Révolution culturelle, de savoir faire de manière précise la distinction entre les poussées anti-bureaucratiques égalitaires qui en motivaient les militants et les efforts des dirigeants du parti qui se sont efforcés de manipuler les choses par en haut. Il est vrai que la plupart des gardes rouges se sont enlisés, sur instruction des groupes en présence au niveau de la direction du parti, dans une lutte pour le pouvoir sans cesse plus violente, qui a rapidement jeté par dessus bord tout principe politique. Néanmoins, une minorité est parvenue à résister aux interventions des dirigeants du parti et a développé des positions politiques indépendantes.
Après 1967, la nouvelle équipe diri geante regroupée autour de Mao Dzedong, ayant finalement réussi à évincer une bonne partie de ses adversaires au sein du parti-Etat, s'est attelée à l'élimination de ces « petits généraux » qui étaient devenus bien encombrants, et à la consolidation de ses positions dans le pays. Il lui manquait cependant une base de masse large et stable, tant au sein de la société dans son ensemble que dans le parti, et il lui a donc fallu avoir recours à des méthodes toujours plus dictatoriales pour conserver le pouvoir.
Les gardes rouges - trahis - ont réagi à cette situation de diverses manières. Certains se sont alors retranchés dans le cynisme, l'apathie ou la défense acharnée de leur intérêt individuel. D'autres ont sombré dans le romantisme mélancolique dont un des exemples les plus frappants est sans doute la nouvelle vague littéraire dite « littérature des meurtris » apparaissent de façon répétitive les thèmes de la tragédie, de la trahison et du sacrifice. Une minorité s'en est cependant tenue à la critique politique de la bureaucratie déjà entamée au cours de la Révolution culturelle.
Pour ces derniers, comme le montrent les essais de Wang Xizhe, Yi Ming et d'autres, l'expérience de la Révolution culturelle n'a pas été aussi négative que cela, loin de là. S'ils en avaient la possibilité, ils prendraient certainement leurs distances d'avec certaines des critiques les plus extrêmes couramment formulée à l'Ouest contre la Révolution culturelle. Cette dernière leur a enseigné la valeur des liens pour échanger les expériences révolutionnaires. C'est là une expérience dont ils tirent actuellement le plus grand profit. Ils ont aussi appris à rédiger, à corriger et à imprimer. Mais, avant tout, ils ont appris qu'« on a raison de se révolter », malgré les premières tentatives des dirigeants maoïstes de manipuler leur rébellion, pour l'utiliser à leurs fins. La décision prise d'ordonner leur écrasement quand ils ont commencé à échapper trop radicalement au scénario du théâtre qui avait été préparé pour eux, constitue une leçon qui ne sera pas oubliée de sitôt.
LES DISSIDENTS EN CHINE :
UNE ESQUISSE Le Mouvement démocratique chinois est essentiellement compose de travailleurs manuels et de techniciens du secteur d'Etat s'identifiant avant tout à la cause ouvrière et paysanne. Il est vrai que l'on trouve parmi eux des rejetons de membres influents de l'appareil du parti, d'officiers de l'armée, de scientifiques et de savants formés à l'étranger. Mais il faut surtout souligner que bon nombre d'entre eux travaillent en usine ou dans des ateliers. Il est assez courant en Chine que les personnages influents du régime chent à obtenir par relations des emplois dans l'industrie pour leurs enfants. Après tout, le travail en usine est un emploi convoité en Chine car il est socialement
En outre, pour toute une génération dont la formation scolaire et académique a été interrompue à un moment crucial, c'est un débouché de loin préférable à l'autre voie qui consiste à se retrouver dans un village dans le cadre du Xiafang, le programme de « retour à la campagne ». De ce fait, le nombre de jeunes gens travaillant dans les centres industriels place Tien An Men. (DR)
urbains du fait de leurs relations familiales et très informés des luttes politiques agitant les sphères dirigeantes, est proportionnellement plus élevé en Chine qu'en Union soviétique et en Europe de l'Est. C'est dans ces milieux que le Mouvement démocratique chinois a largeement puisé ses cadres. C'est là un facteur très important pour comprendre la nature de la dissidence en Chine et les différences existant entre celle-ci et celle de l'Union soviétique, qui est essentiellement le fait d'intellectuels souvent haut placés. En Chine, même les dirigeants venant des milieux privilégiés prennent leurs distances d'avec leurs origines et portent des vêtements rapiécés, coupés dans du gros drap comme les paysans. En outre, ils rejettent tous avec véhémence cet élitisme qui est si courant chez leurs homologues soviétiques.
Les militants du Mouvement démocratique chinois ne se faisaient aucune illusion sur leur force au cours de l'hiver 1978-1979. Ils parfaitement conscients qu'ils ne devaient leur liberté d'expression et d'organisation qu'à la mansuétude de certains dirigeants du parti. Il est vrai qu'un mouvement de masse - les manifestations de la place Tien An Men d'avril 1976 - avait constitué le facteur principal de l'effondrement rapide de la « Bande des Quatre » et que le Mouvement démocratique pouvait être considéré comme l'héritier direct de ces événements. Mais, début 1979, la frange sociale plus large du mouvement d'avril 1976 s'était déjà retirée d'une participation plus active à la vie politique et était prête à s'en remettre à la nouvelle direction de Deng Xiaoping.
Certains voyaient même en lui le produit direct et la garantie de la continuité de l'agitation politique de 1976. Malgré le fait que Deng Xiaoping se soit résolu sans grand enthousiasme à ouvrir le parti à la critique en 1957 et que Mao n'ait pas eu grand mal à retourner les gardes rouges contre lui et Liu Shaoqi en les présentant comme les symboles de la corruption bureaucratique en 1966, Deng Xiaoping avait été à la fois un des principaux oppo-
sants et une des principales victimes de la
On espérait que cette période traumatisante lui aurait permis d'acquérir une vision plus sereine des choses. D'autres enfin lui ont apporté leur soutien par lassitude, parce que l'alternative possible leur paraissait plus dangereuse encore ou parce qu'ils avaient peur de trop secouer le navire en plein virement de bord, face à toutes sortes de périls, économiques n'étaient pas les moindres. Le Mouvement démocratique se trouvait done à ce moment-là au creux de la vague et il n'était plus question que de faire au mieux en at-
Mais une partie des militants les plus audacieux du Mouvement n'ont pas pu se contenter de ronger leur frein en attendant des temps meilleurs, avec l'espoir que leur discrétion leur permettrait de continuer à être tolérés. Ils ont essayé au contraire de rompre leur isolement et de démasquer inlassablement la distance qui existait entre les promesses de Deng Xiao-
En 1979, certains secteurs du Mouvement se sont efforcés de tisser des liens avec des secteurs sociaux plus larges, surtout avec les jeunes qui revenaient des Xiafang et les signataires des Shangfang (revendications). Les conditions d'existence des millions de jeunes qui avaient été envoyés dans les campagnes (Xiafang), avant et aprés la Révolution culturelle, étaient souvent extrêmement rudes et bon nombre d'entre eux estimaient que les procédures de sélection appliquées pour le retour dans les villages avaient été arbitraires et discriminatoires. Après la chute de la « Bande des Quatre », le gouvernement avait pris des améliorer le sort des jeunes des Xiafang, et permis à beaucoup de rentrer chez eux. Cela a provoqué un mouvement massif de reflux de ces jeunes vers les grandes villes (on en trouve la description dans un article de Chen Ding sur le Xinjiang) d'où ils demandèrent à être rapatriés dans leurs
Ces jeunes des Xiafang furent rejoints par des foules de paysans convergeant sur les grandes villes pour exiger la réparation des exactions commises par les fonctionnaires en exercice pendant le régime de Mao. Ces deux groupes pris ensemble ont été appelés le Mouvement des Shangfang, c'est-à-dire des revendications. Ils ont manifesté dans de nombreuses villes et il y a eu des émeutes. D'après un journal mural de Pékin signé Zhang Xifeng, ouvrier agricole de Xhanxi, 10 000 de ces réfugiés ont vécu à un moment donné dans la capitale, dormant sur les trottoirs, à la belle étoile, et assurant leur subsistance par la mendicité, le vol et la prostitution. D'après Zhang Xifeng, ces gens ont été soumis à toutes sortes de brimades, aux coups et parfois aux mesures d'internement des autorités. Ces dernières n'é. taient d'ailleurs pas en mesure de satisfaire rapidement les doléances des Shangfang, quand bien même elles l'auraient
Non seulement ces étaient trop nombreuses mais, de plus, elles avaient leur origine à l'échelon local, que les nouvelles directives « libérales » avaient rarement atteint. Les masses des
Shangfang, largement inorganisées et dépourvues de moyens d'expression, constituaient un secteur d'intervention idéal pour le prosélytisme d'un Mouvement démocratique clairvoyant, mais numérique. ment faible. Lorsque les paysans inscrivaient leurs doléances sur le Mur de la Démocratie de Pékin, les dissidents démultipliaient leur audience en les reproduisant dans leur presse. Certains militants ont même organisé et dirigé des manifestations de paysans pauvres et d'autres personnes lésées devant les locaux gouvernementaux à Zhongnanhai.
Dans la Chine de l'après-Mao, les personnes ayant souffert d'une injustice sont plusieurs millions. Si le Mouvement démocratique était parvenu à donner corps et direction ne serait-ce qu'à une petite partie d'entre eux, il aurait pu devenir une force nouvelle et turbulente dans le jeu politique chinois, capable de briser la marge étroite que les dirigeants du parti essayaient d'imposer à leur libéralisation. Mais les dirigeants du parti se sont rendus compte du danger et ont déclenché une sévère répression contre les oppositionnels. L'exemple le plus célè bre reste celui de la militante Fu Yueha, qui avait précisément tenté d'établir ce
Les deux autres groupes qui ont joué un rôle important dans les récents mouvements de protestation et de dissidence en Chine ont été les étudiants et les non-conformistes sur le plan culturel.
Les étudiants ont constitué la force de frappe de la Révolution culturelle, mais ils n'ont joué pratiquement aucun rôle politique indépendant dans la décennie qui a suivi 1968. Au début des années 1970, les étudiants recevaient une éduca tion conforme aux normes et critères du groupe maoïste. De ce fait, après 1976, ils se sont retrouvés mal adaptés à la poursuite des objectifs des nouveaux geants pragmatiques qui ont mis l'accent sur l'importance des sciences et de la technologie. Il n'est pas surprenant qu'ils n'aient fait preuve que de peu d'enthousiasme pour le programme du nouveau gouvernement, bien qu'on ne puisse déceler que peu d'indices d'une quelconque résistance au changement après la mort de Mao. En ce qui concerne les générations recrutés depuis 1976, on peut penser que la plupart d'entre eux se sont identifiés complètement aux objectifs des nouveaux dirigeants car ils y tenaient un rôle de premier plan. On peut done comprendre n'aient pas tellement pris part — au début - aux luttes qui ont marqué la montée du Mouvement démocratique. Mais, vers la fin 1979, le calme des campus a été rompu et a fait place aux grèves et aux manifestations militantes protestant contre diverses injustices. Ce mouvement a parfois pris une tournure ouvertement politique. Les élections de 1980, qui se sont déroulées à l'Université de Pékin, laissent apparaître un scepticisme salutaire à l'égard des autorités en place et un engagement très large en faveur des ré formes sociales.
Les poètes, les peintres, les écrivains et les seulpteurs dissidents (comme le groupe de Xingxing rencontré par Julien
Blaine à Pékin) sont indissociables du mouvement politique non officiel. Les journaux non officiels publiaient régulièrement leurs poèmes et leurs nouvelles et faisaient de la publicité pour leurs expositions. Lorsque Wei Jingsheng fut emprisonné en octobre 1979, plusieurs centaines de poètes se sont rassemblés dans un lieu public pour lui exprimer leur soutien. Cette articulation solide entre la dissidence politique et culturelle est naturelle dans un système où l'art et la littérature sont étroitement contrôlés politique-
Malgré le récent durcissement of ficiel à l'égard de l'art non officiel et le rétablissement d'une sévère censure politique, de nombreux dirigeants approuvent ouvertement - dans le domaine de la
- l'expérimentation de formes artistiques nouvelles et ils font de leur mieux pour l'encourager et la
De temps à autres, des appels à la libéralisation des relations sexuelles ont figuré sur le Mur de la Démocratie. Par le passé, les gouvernements de la République populaire de Chine ont suivi une ligne de répression sévère de la sexualité sous le prétexte que la liberté sexuelle signifierait pour la Chine, en pratique, une plus grande exploitation de la femme. Il n'est done pas surprenant que le thème de la liberté sexuelle soit apparu lors de la récente vague de libéralisation. Les femmes chinoises ont, elles aussi, fait les premiers petits pas vers la constitution d'organisations indépendantes, comme c'est aussi le cas en Union soviétique depuis quelques années. Au cours de la Révolution culturelle, on a dit aux femmes qu'elles « soutenaient la moitié du ciel » et elles ont été encouragées à améliorer leur position dans la société. Mais, actuellement, les notions répressives de féminité traditionnelle sont remises à l'honneur, et la progression rapide du chômage dans les zones urbaines affectera sans aucun doute en premier les femmes, en Chine comme ailleurs. Entre-temps, les femmes chinoises demeurent toujours scandaleusement sous-représentées à tous les niveaux de la vie politique, surtout dans les sommets dirigeants. A présent, comme ce qui se passe en Occident est avidement suivi par les jeunes dans les grandes villes de Chine, il ne faudra sans doute pas attendre long temps avant que l'une ou l'autre forme du féminisme n'apparaisse.
LA REPRESSION
DU MOUVEMENT poursuivi par la direction qui a succédé à Mao est de créer les conditions - politiques, culturelles, sociales et économiques — pour parvenir à moderniser la Chine avant la fin du siècle. Pour Deng Xiaoping, cela signifie un « dégraissage » de l'administration, afin de donner plus de poids aux gestionnaires et aux technocrates et se débarras-
Un million de personnes sur la place Tien An Men au lendemain de l'élection de Hua Guofeng à la direction à se soumettre, en agitant le spec- les, il a été très difficile de mettre sur pied ser du boulet que représenteraient les anciens critères de classe, perçus aujourd'hui comme des sources inutiles de tensions sociales et des contraintes artificielles sur l'éclosion des talents. Depuis le retour de Deng Xiaoping au pouvoir, des centaines de millier de fonctionnaires ont retrouvé leur place à tous les niveaux de l'édifice parti-Etat, et un grand nombre d'intellectuels, écrivains, enseignants et artistes qui avaient été purgés, ont été réhabilités, certains à titre posthume. Les dossiers de millions de citoyens dénoncés ou persécutés au cours des trentes dernières années sont en révision, et l'étiquette d'« ennemi de classe » a été supprimée pour tout le monde, sauf pour quelques propriétaires terriens, capitalistes et paysans riches franchement réfractaires. Bon nombre des « droitiers » réhabilités sont des savants et des intellectuels dont les qualités et le savoir peuvent à nouveau être mobilisés pour le bien de la Chine. En ce qui concerne le système juridique, de nouvelles procédures ont été mises en place pour remplacer les méthodes en vigueur sous le régime de la « Bande des Quatre » et qui avaient causé une insatisfaction généralisée.
Mais le nouveau gouvernement a rapidement tracé les limites que cette libéralisation ne devait pas dépasser. Si une certaine dose de démocratie est indispensable pour émanciper les esprits, et donc promouvoir le progrès scientifique, cette démocratie ne doit en aucun cas aller jusqu'à remettre en cause le monopole du pouvoir détenu par le parti. S'il est vrai que certaines garanties juridiques sont nécessaires pour protéger les citoyens contre l'arbitraire du pouvoir officiel, l'instance judiciaire n'en doit pas moins s'incliner devant les impératifs des autorités politiques. Il faut dire que les dirigeants actuels ont une situation qu'ils ont eu du mal à obtenir et des intérêts matériels à défen dre. Cela se combine à une faible expérience des tâches de gestion démocratique, même au cours de la révolution. Ainsi, lorsqu'ils se sont aperçus que le Mouvement démocratique prenait trop d'importance, ils ont pris les mesures nécessaires pour d'abord infléchir sa trajectoire, et ensuite l'écraser.
Mais, pour un temps au moins, l'agitation qui a existé autour du Mur de la Démocratie a été d'une grande utilité pour Deng Xiaoping et ses partisans au sein d'un gouvernement dont le programdevait encore vaincre l'opposition maoiste qui avait survécu à la chute de la « Bande des Quatre » et celle des centristes regroupés autour de Hua Guofeng. Deng Xiaoping, qui avait été tenu à l'écart pendant toute la période de la Révolution culturelle, pouvait difficilement porter la responsabilité des crises qu'elle avait entraînées et il a pu bénéficier pour un temps d'un grand prestige auprès des simples citoyens. Il restait peut-être le seul dirigeant qui, comme Mao, pouvait prendre le risque de faire descendre les masses dans la rue pour peser sur les décisions du Bureau politique. Il était à même de contraindre ses adversaires au sein de la tre du mécontentement populaire déferlant dans les rues. Ses adversaires étaient d'ailleurs trop compromis par leur passé maoïste pour se sentir à l'aise devant la de meetings de protestation et l'homme, aux réformes démocratiques et à faire rendre des comptes aux responsables de la « Décade des catastrophes ». C'est ainsi qu'il est finalement parvenu à sortir vainqueur des débats sur la politique à suivre. Entre-temps, le Mouvement démocratique, dont il avait au départ encouragé le développement, menaçait d'échapper à tout contrôle. Certains de ses secteurs poussaient la critique de Mao à des niveaux inacceptables, soulevant des questions touchant à l'ensemble des mé. canismes de contrôle du parti en Chine. Parallèlement, des désordres éclataient dans les rues de la capitale au moment même où les généraux chinois étaient engagés dans une difficile guerre contre le
Le 16 mars 1979, Deng Xiaoping prononça un discours imposant des limites plus étroites à l'agitation politique qui était en train de se développer dans les villes chinoises. Lorsque Wei Singsheng et les autres se sont mis à protester, ils ont été arrêtés par la police et Wei Singsheng a écopé par la suite de quinze ans de prison. En novembre 1979, de nouvelles arrestations ont été effectuées au Mur de la Démocratie et, peu après, le Mur fut transféré de Xidan dans un lieu moins central, puis il fut tout simplement sup-
En février 1980, les « Quatre Grandes Libertés » - dont celle d'afficher des journaux muraux - ont été éliminées de la Constitution et il s'ensuivit l'interdiction de diffuser publiquement des
Ces mesures ont porté un coup sévère au Mouvement démocratique. La plupart des journaux non officiels ont cessé de paraître (certains ont continué à être envoyés par la poste, contournant ainsi l'interdiction de vente publique). Les liens qui existaient entre les groupes dans les différentes parties de la Chine étant fragiune riposte coordonnée à la vague répressive. Cela ne signifie pas que localement il n'y a pas eu de mouvement de protestation. Mu Changing, un des dirigeants de l'Association des sans-noms, s'est suicidé en signe de protestation contre le discours de Deng Xiaoping annonçant la répression. Il a donné ainsi au Mouvement son
Guangzhou, Wang Xizhe et ses amis ont jeté le trouble au beau milieu d'une réunion publique des Jeunesses communistes en prenant la parole pour critiquer la suppression des « Quatre Grandes Libertés ». Il s'est agi là d'actes d'héroïsme individuels qui ont certaine grandeur morale. Ce dont le Mouvement a eu besoin après ces épisodes, cela a été d'une forme plus anonyme d'héroïsme, au plan collectif, de l'organisation même. Il y est presque parvenu. En janvier 1980, trois journaux non officiels de Guangzhou ont lancé le premier appel national pour la liberté de presse, d'autres appels ont bientôt suivi à travers tout le pays. En mai 1980, les différents groupes ont publié une protestation commune contre arrestation de Liu Quing et, le 29 aoüt 1980, des dissidents de Guangzhou, Wuhan, Changsa et Shaoguan se sont réunis pour discuter de la mise sur pied d'un Comité pour la défense de Liu Quing. Deux jours plus tard, He Qiu et trois personnes qui avaient cette initiative ont été arrêtés et retenus dans les locaux de la police pendant plusieurs jours. Mais, en dépit des pressions ainsi exercées par les autorités, les actions visant à une plus grande coordination se sont succédées et, un mois plus tard, 21 groupes non officiels fondaient une Alliance nationale des revues non officielles et nommaient He Qiu rédacteur en chef de la revue nationale non officielle Zeren (le Devoir). La naissance de cette nouvelle alliance •- qui continue à agir cladestinement en Chine sans puisse se faire une idée précise de sa force réelle - a constitué un succès important qui aurait pu - avec le temps — renforcer le mouvement en le dotant d'un moyen d'expression pratique de solidarité débordant les limites des provinces et accélé-
rant la circulation des informations et des idées.
En même temps, le Mouvement a pris des mesures pour renforcer ses liens avec l'extérieur. Dans certaines régions — défi cinglant au « parti du prolétariat » -, ses groupes de base ont commencé à établir des liens avec des groupes d'ouvriers d'usine déçus par la tournure des événements. Il est vrai que les dissidents chinois étaient souvent eux-mêmes des ouvriers, mais peu d'ouvriers d'usine avaient jusqu'alors été jusqu'à s'identifier à leurs positions malgré une sympathie le plus souvent passive à leur égard. Ici et là, le Mouvement a commencé à rompre son isolement et à se trouver de nouveaux alliés hors de la fragile élite. A Shanghai, Fu Shenqi, rédacteur en chef de la Voix du Peuple s'est présenté aux élections dans une usine de mécanique après que le gouvernement ait imprudemment annoncé - et pour peu de temps — que l'approbation du parti n'était plus requise pour la désignation des candidats. Fu Shengi a gagné ces élections d'entreprise au premier tour, en dépit des fortes pressions exercées par le parti pour que les ouvriers élisent les deux candidats officiels. A Changsa aussi, un étudiant dissident, marié à une Américaine, a collecté une forte somme d'argent dans les entreprises pour financer sa campagne électorale envers et contre toutes les pressions exercées par les milieux officiels. A Wuhan, l'opposition est même parvenue à prendre la tête d'un mouvement de grève. A Pékin, Xu Wenli, rédacteur en chef du Forum du 5 Avril a écrit une lettre ouverte à Lech Walesa, le citant comme brillant exemple pour les classes ouvrières des pays socialistes et du monde entier. Même dans les immenses zones rurales, l'aiguillon de l'agitation démocratique a commencé à se faire sentir.
Il serait ridicule d'exagérer la signification des victoires remportées par le Mouvement démocratique dans les rangs ouvriers. Mais la possibilité de se lier à un grand nombre d'entre eux existait sans l'ombre d'un doute et, dans cette éventualité, le rôle du Mouvement dans la vie politique chinoise se serait renforcé d'une manière considérable, rendant toute tentative de répression gouvernementale beaucoup plus difficile le moment venu. La Chine est un pays désespérément pauvre et la politique de Deng Xiaoping tend pratiquement a accroître fortement les écarts et les inégalités en son sein. Ce sont là des ingrédients de choix pour le développement de tensions sociales aiguës. Le Mouvement démocratique, qui a hérité du maoïsme une aversion radicale pour les privilèges et les inégalités, aurait occupé une place stratégique pour intervenir dans les conflits sociaux dans les usines et les entreprises agricoles, et gagner à son programme politique une base beaucoup plus large. Mais cette possibilité n'a pas échappé à l'attention des dirigeants du parti ...
Fin 1980 a commencé à Pékin le procès de la « Bande des Quatre » (avec à sa tête la veuve de Mao, Jiang Qing) et la clique de Lin Biao écrasée en 1971, accusée d'avoir tenté de renverser Mao. Jiang Qing et son co-accusé Zhang Chungiao ont été condamnés à mort avec sursis pour avoir « persécuté les dirigeants communistes et tenté de subvertir la nation ». Les autres accusés ont tous été condamnés à de lourdes peines de prison. Bien qu'il ne soit pas facile d'établir d'emblée un lien entre ce procès et la vague de répression qui s'est abattue par la suite sur le Mouvement démocratique, ce lien a néanmoins existé et il est important de ne pas le négliger.
En premier lieu, la tenue de ce procès maintes fois reporté a marqué la conclusion de la lutte pour le pouvoir et une stabilisation temporaire de la direction. Cela a eu des conséquences importantes pour le Mouvement démocratique. Tant que des clivages ont continué à exister dans les sphères dirigeantes, le Mouvement bénéficiait d'un certain espace lui permettant de fonctionner. Mais, dès que la fraction dominante est parvenue — pour combien de temps ? - à imposer sa volonté aux secteurs réfractaires de la vieille garde maoïste et à surmonter les derniers obstacles à une critique (limitée) de Mao, cet espace a disparu.
Ensuite, ce procès a annoncé le retour définitif et délibéré à la « justice de classe » et ouvert la voie à la prise de mesures en dehors de toute légalité contre les éléments politiquement déviants. Officiellement, ce procès a été qualifié de principal symbole du retour à la « légalité socialiste » sous Deng Xiaoping ; et, si on le compare avec les simulacres de procès sous Staline et la manière sans cesse plus violente avec laquelle les luttes de fractions étaient résolues vers la fin du règne de Mao, il ne fait pas de doute qu'il s'agit-là d'un pas dans la bonne direction. Mais, si l'on applique à ce procès les critères les plus élémentaires de rigueur juridique, il apparaît clairement qu'il n'a été qu'une détestable parodie de justice.
Quels qu'aient pu être les crimes de Jiang Qing, elle n'a rien fait que ses accusateurs n'aient fait eux-mêmes dans la lutte pour le pouvoir. En ce sens, son seul véribable tort a été d'être vaincue. De toute manière, il est clair que le verdict final avait été décidé avant même que ne commence le procès et ce dernier a même été largement censuré et entouré d'une campagne de vociférations sordides, d'attaques sexistes, de calomnies et de rumeurs. La seule différence existant entre les accusés et les procureurs tenait à la couleur de leurs tuniques. Les avocats de la défense se sont contentés de fonder toutes leurs plaidoiries sur les dossiers de l'accusation. Ils n'ont pas une seule fois fait d'objection aux questions de l'accusation et n'ont même pas demandé à interroger les témoins à charge. Ils n'ont enfin présenté aucun témoin à décharge. Tout cela a été rapporté dans le récit de Ma Rongqie, l'avocate de la défense de Jiang Qing, dans l'International Herald Tribune du 8 janvier 1982.
Peu après la condamnation de Jiang Qing, l'organisation Amnesty International a exprimé son inquiétude quant à la procédure appliquée lors du procès des dix anciens dirigeants, y décelant le danger que cette même procédure n'ait un effet négatif sur d'autres procès politiques se déroulant en Chine. L'inquiétude d'Amnesty International n'a soulevé que peu d'écho dans le monde politique, tant à droite (où l'on faisait bloc avee Deng Xiaoping pour attaquer les Russes) qu'à gauche (où l'on se préoccupait fort peu du sort de Jiang Qing). Malheureusement, Amnesty International, dont l'expérience en la matière est considérable, ne s'était pas trompé. Avant le procès de Jiang Qing, l'idée était fort répandue en Chine que Deng Xiaoping voulait en faire l'exemple que les tribunaux frappaient « aussi bien les tigres que les mouches », afin de convaincre les Chinois qui restaient encore sceptiques. Mais, lorsque les tigres séditieux sont envoyés au cachot après n'avoir bénéficié que d'un simulacre de procès, doit-on s'étonner si les mouches subissent un sort semblable sans même cette farce de procès ?
C'est ainsi qu'à partir du 10 avril 1981, 25 dirigeants de l'opposition et un nombre jamais révélé de ses membres ont été arrêtés lors d'une rafle policière d'envergure nationale contre le Mouvement démocratique. Pour autant que l'on sache, ces arrestations n'ont pas été suivies de procès publies et aucun chef d'inculpation n'a été officiellement retenu contre ces personnes. Au même moment, la police procédait à l'interrogatoire de nombreux militants qui n'avaient pas encore été arrêtés, perquisitionnait leurs domiciles et y saisissait livres, papiers et matériel d'impression.
PERSPECTIVES
POUR L'AVENIR Doit-on conclure de tout cela que le Mouvement démocratique en Chine est fini et bien fini ? Connaîtra-t-il le même sort que la campagne des Cent Fleurs de 1957 qui a sombré presque sans laisser de traces, sous les coups redoublés de l'intolérance du parti ? Une comparaison avec les mouvements non officiels passés est utile si l'on veut comprendre les points forts et les faiblesses des dissidents chinois d'aujourd'hui. La trajectoire mouvements critiques passés — les principaux étant ceux de 1942, de 1957 et de 1966-1968 — était prévisible jusque dans ses conséquences tragiques: d'abord les dirigeants du parti poussent le peuple à s'exprimer ; tôt ou tard, les critiques dépassent les limites imposées ; ensuite, les dirigeants du parti réaffirment leur contrôle sur la situation en réprimant les éléments critiques ; enfin, les thèmes de la critique retombent dans l'oubli jusqu'au prochain épisode contrôlé de critique et de remise en cause.
C'est en tout cas ce qui s'est passé régulièrement jusqu'à la Révolution culturelle. Mais c'est justement là que l'on peut situer la première différence entre les formes passées et actuelles de dissidence. Car, alors que les tours de vis de la direction en 1942 et 1957 ont marqué pratiquement un coup d'arrêt définitif à ces mouvements, obligeant la génération
les qu'il a mobilisées alors étaient les étu- ses de soutien en revenant totalement sur suivante à tout reprendre à zéro, les effets d'un séisme politique de l'ampleur de la Révolution culturelle ne peuvent pas être effacés totalement du fait du simple souhait d'un quelconque bureaucrate. La Révolution culturelle a été un mouvement de masse d'une ampleur sans précédent et il faudra un certain temps avant que ses derniers soubresauts cessent de secouer la société chinoise. C'est ainsi que le Mouvement démocratique n'est pas sorti du néant mais au contraire armé d'une solide expérience théorique et pratique.
En ce qui concerne la campagne des Cent Fleurs de 1957, on peut tracer de nombreux parallèles entre elle et le Mouvement démocratique. Ces parallèles sont y compris officiellement reconnus. La répression des Cent Fleurs a été largement décrite dans la presse chinoise comme marquant le début de la tendance « gauche » et des troubles politiques en Chine. Les victimes de la répression de 1957 ont non seulement été réhabilitées par dizaines de milliers mais, en outre, elles répétent aujourd'hui beaucoup de ce qu'elles affirmaient avant leur arrestation voilà plus de 25 ans. Mais les différences sont encore plus marquantes. En 1957, tous les secteurs du parti étaient unis derrière le dirigeant historique, Mao Dzedong. Le parti avait stabilisé son emprise et radicalement restructuré l'économie chinoise. Le Grand Bond en avant de Mao en 1959 a plongé l'économie de la Chine dans une crise profonde et détruit une bonne partie du soutien dont il avait bénéficié jusqu'alors dans les sphères dirigeantes du parti.
Aujourd'hui, les effets combinés du temps et des luttes répétées pour le pouvoir ont éliminé une bonne partie des vieux dirigeants, et l'économie et la société chinoises n'émergent qu'à grand peine d'une période de chaos et de revers. En 1957, Mao a lancé les Cent Fleurs délibérément, pour freiner le conservatisme bureaucratique dans le parti et prévenir une « crise à la hongroise ». Les forces sociadiants et les intellectuels plus âgés qui venaient de sortir du creuset de la « réforme de la pensée ». Par contre, le Mouvement démocratique s'est développé d'une manière largement indépendante sur une longue période d'agitation intellectuelle et d'expérimentation. Il est composé essentiellement de jeunes travailleurs s'étant trempés tout au long de dures années de privations et de luttes politiques. Il partage certaines des idées portées par les étudiants de 1957 mais, dans l'ensemble, ses programmes possèdent une plus grande profondeur théorique et une articulation plus solide que ceux de 1957.
Une comparaison avec la Révolution culturelle est aussi riche d'enseignements. En 1966, la direction du parti était profondément divisée. Les étudiants et la jeunesse, qui formaient la base de masse de la Révolution culturelle, étaient politiquement vierges et pouvaient facilement être manipulés par en haut. Les fractions rivales s'opposaient dans le parti pour acquérir une base parmi les gardes rouges, qui finirent par perdre de vue les problèmes réels et s'enfermèrent irrémédiablement dans les luttes de fractions et la violence. Aujourd'hui, bien qu'une partie des dissidents ait été sensible, au début, aux pressions exercées par Deng Xiaoping, la plupart ont évolué de manière totalement indépendante et suivi leur propre voie, approuvant de temps à autre Deng Xiaoping, mais sans plus. Les dissidents actuels ont réussi à éviter une personnalisation grossière de leurs axes politiques, malgré la campagne officielle tonitruante et profondément personnalisée contre la « Bande des Quatre ». Ils sont au contraire partis du principe qu'il ne faut pas s'attarder aux faiblesses ou aux torts de tel ou tel dirigeant individuel, mais à la logique sociale qui les sous-tend.
Les deux grandes plates-formes sur lesquelles les dirigeants actuels se sont hissés au pouvoir sont la modernisation et la démocratie. Il est difficile de penser qu'ils prendront le risque de s'aliéner leurs baces promesses de réformes. L'esprit dit « anti-fasciste » demeure trop fort encore au sein du peuple chinois, surtout chez les intellectuels et les ouvriers ; la mémoire des excès commis lors de la Révolution culturelle est encore trop fraîche dans la tête des gens et l'autorité des dirigeants est infiniment plus faible aujourd'hui que celle de Mao Dzedong en 1957 lorsqu'il a lancé la violente répression contre ceux qui étaient qualifiés de « droitiers » et qui s'étaient démasqués pendant la campagne des Cent Fleurs. Ainsi, la perspective de l'éclosion d'un « printemps » chinois reste-t-elle du domaine du possible.
Cependant, comme le montrent clairement les événements de ces derniers mois, les dirigeants du parti ne sont pas prêts à tolérer les formes les plus audacieuses d'action politique indépendante revendiquées par le Mouvement démocratique, ou même à ouvrir le système à la bouffée d'air frais que représenterait une dissidence de masse. Leur objectif consiste à construire en Chine une société relativement bien organisée, dans laquelle la démocratie est soigneusement dosée pour renforcer et stabiliser le régime. La résurrection récente d'une poignée de partis démocratiques dociles, qui soutiennent le gouvernement depuis 1949 sans la moindre critique, est un acte parfaitement cohérent avec ce projet. La poursuite de la construction d'un Mouvement démocratique non conformiste, par contre, ne l'est pas. Ce mouvement a donc été réprimé. Mais l'arrestation de ses principaux dirigeants, poussant sa base dans la clandestinité, fait courir aux autorités le risque de renforcer - à terme - la cohésion et la force du mouvement et d'approfondir encore son enracinement dans la classe ouvrière et la paysannerie.
Greg BENTON Université d'Amsterdam,
Centre d'anthropologie et de sociologie,
Département du Sud-Est asiatique, Amsterdam, novembre 1981.