E lundi 14 décembre 1981, un appel du Parti socialiste
Lourier espenol (PSOE) et de l'Union générale des tra-
/ vailleurs (UGT) à un rassemblement devant l'ambassade de Pologne à Madrid ne réunissait qu'un peu plus d'une centaine de personnes. Pour la direction social-démocrate, c'était largement suffisant : sa « solidarité » avec les travailleurs polonais s'est arrêtée là.
Dans le même temps, l'affaire polonaise n'était pour la direction du Parti communiste espagnol (PCE) qu'un prétexte
Angel MUNOZ
Dans ces conditions, il a fallu déployer des efforts considérables pour organiser la campagne de solidarité ouvrière avec Solidarité.
Ses premiers résultats sont encore modestes, mais il faut tenir compte du fait que les révolutionnaires travaillent sur ce terrain à contre-courant.
L'attitude qui prédomine au sein des secteurs les plus combatifs du mouvement ouvrier dans l'Etat espagnol est de considérer le coup de force du général Jaruzelski comme un « moindre mal ». Pour comprendre comment, dans le cadre de la situation qui prévaut actuellement en Espagne, des secteurs ouvriers d'une certaine importance peuvent appuyer un coup de force militaire, il faut commencer par un retour en arrière sur le débat sur la Pologne qui traverse toutes les organisations de gauche. Ce débat a démarré veau très bas, sans l'impulsion que lui aurait apporté une mobilisation de masse en solidarité avec les travailleurs polonais, et avec une méconnaissance complète de la réalité du syndicat Solidarité.
PSOE : DES MOTS, DES MOTS ...
Après les inévitables déclarations du premier moment condamnant les régimes de l'Est et protestant contre la répression, la direction du PSOE a décidé d'« archiver » le problème polonais. Et ce n'est pas par hasard. Le dirigeant du PSOE, Felipe Gonzalez, s'efforce d'éviter absolument tout ce qui pourrait mettre en difficulté sa politique de collaboration systématique avec le gouvernement de l'Union du centre démocratique (UCD), à commencer, bien sûr, par les mobilisations de masse. Il évite themes qui pourraient ouvrir des débats affaiblir l'homogénéité déjà précaire du PSOE et de l'UGT. De plus, il compte bien capitaliser la campagne anticommuniste déchaînée par la droite, sans avoir besoin d'y participer directement.
La prétendue « gauche socialiste » a suivi, en général, la direction du PSOE solidarité que ce soit. dans son silence. Une partie de ses membres participe néanmoins activement à la campagne de solidarité. Mais certains de ses dirigeants, comme le député Pablo Castellanos, grand spécialiste de la critique - au cours des meetings - des lois qu'il approuve par son vote au Parlement, n'a pas caché ses sympathies pour le général Jaruzelski.
A l'autre extrême des « groupes de pression » du PSOE, les intellectuels « roqui exercent une influence considérable au niveau de la direction et, au-delà du PSOE, sur Euskadiko Eskerra (EE) (1) -, ont donné libre cours à un de leurs exercices habituels de pyrotechnie verbale, avec cette fois des effets tout à fait glorieux. Ils ont commencé par manifester leur solidarité morale avec Solidarité. Mais, malheureusement, la morale coïncidant rarement avec les dures réalités de la vie quotidienne, ils ne craignent pas d'affirmer que c'est Solidarité qui porte, en fait, la responsabilité du coup de force militaire, parce qu'au lieu de « se retrancher dans les concessions importantes arrachees au gouvernement, pour en tamer sur ces bases une guerre de position et d'usure, il a précipité l'escalade de l'affrontement avec le POUP et obligé le général Jaruzelski à choisir entre ses propres tanks et ceux des Soviétiques ». Néanmoins, les travailleurs polonais ne doivent pas désespérer, car ces stratèges des temps modernes leur proposent une excellente orientation pour la période qui coup de force : « L'unique solution rationnelle est le passage à la clandestinité. » Une mesure organisationnelle aussi sensée s'accompagne d'une orientation politique à laquelle même le général Jaruzelski applaudirait : il s'agit d'éviter toute « résistance face à l'armée », dans la mesure où « un éventuel échec de la junte militaire la consolidation de sa dictature conduirait immédiatement à l'intervention soviétique (2) ».
Ce produit aberrant se présente en Espagne comme le socialisme « dernier cri » et le marxisme « de type nouveau » ...
pour chercher à reprendre l'initiative dans le cadre de la bataille fractionnelle qui secoue le parti, et cette bataille elle-même a servi de prétexte pour renoncer à organiser quelqu'initiative de
Pendant ce temps-là, la droite espagnole s'est lancée à fond dans une vaste campagne anticommuniste, allant jusqu'à transformer les journaux télévisés en tribune du Département
La discussion au sein du PCE présente beaucoup plus d'intérêt. Son secrétaire général, Santiago Carrillo, s'est efforcé de tirer parti des événements polonais pour commencer à résoudre la très sérieuse crise interne que connaît le parti. En réalité, cette crise s'est aggravée, en acquérant en plus une dynamique tout à fait préoccupante pour les révolutionnaires.
PCE : LA POLOGNE
COMME PRETEXTE
Le 10 janvier, le Comité central (CC)
du PCE a approuvé à l'unanimité une lonrésolution sur la Pologne qui a été rendue publique, dans un espace publicitaire payant, par sa publication dans le quotidien au plus fort tirage, El Pais. Une brochure de 32 pages résumant le débat du CC a été éditée ultérieurement. Santiago Carrillo a joué gros et, comme nous allons le voir, il a perdu.
Il faut commencer par constater que le CC du PCE a à peine discuté du processus polonais avant le coup de force militaire. Il s'est ainsi évité le pénible travail consistant à faire le bilan de ses positions antérieures, qui lui ont fait accorder son appui successivement à Stanislaw Kania et au général Jaruzelski, pour en arriver à soutenir, en relation aux secteurs de gauche de Solidarité, que « leurs attitudes extrêmes sont dues à la pression et à l'infiltration nord-américaines » (Mundo Obrero, hebdomadaire du PCE, 19 septembre
Le centre des discussions a été de savoir quelle conclusion il fallait tirer du coup de force du point de vue de la caractérisation des régimes de l'Est et des relations avec l'Union soviétique, qui font en définitive partie des traits
1. EE-IPS (Euskadiko Eskerra - Izquierda para el Socialismo) est le parti qui est issu de l'unification de l'EIA (Parti de la révolution basbasque, influencé à ses débuts par l'ETA-politico-militaire) et la fraction du PC d'Euskadi
Article de L. Paramio, La Calle, 24 dé-
du PCE. L'objectif était de définir, sur ce terrain, une position programmatique cohérente, nettement différenciée de celle des fractions qualifiées de « rénovatrice » d'une part et de « pro-soviétique » d'autre part. Le résultat a été un fiasco total.
« Ce qui a été mis en échec en Pologne, affirme la résolution, ce n'est pas l'idée du socialisme ni celle du communisme, mais l'exportation et l'imposition d'un modèle, d'un système politique et économique contradictoires avec la réalité polonaise. » Ce système - qui est appelé « socialisme bureaucratisé » ou « de type socialiste » - « a institutionnalisé une bureaucratie qui décide de tout (...). Le parti, en croyant dominer l'appareil de l'Etat a été dévoré par lui: c'est là un danger qui guette tous les systèmes qui ont supprimé le pluralisme politique (...). En Pologne, a été mise en évidence la contradiction entre ce système et la volonté des travailleurs d'autogérer le socialisme (...). Ce système s'est objectivement transformé en un obstacle pour le développement du socialisme et du communis-
La résolution s'efforce de mettre en évidence le processus qui a mené de la révolution d'Octobre jusqu'à ce me ». Elle commence par un hommage de plusieurs paragraphes à l'Octobre soviétique : « La réponse du peuple et du parti ouvrier marxiste le plus avancé le parti de Lénine, à la capitulation de la social-démocratie lors de la Première Guerre mondiale et au réformisme de la le Internationale (...) marque de son sceau tout le mouvement de libération contemporain (...); elle a créé un type d'Etat et des relations de propriété qui ont eu un rôle profondément révolutionnaire de par le monde. Mais ce type d'Etat, sous la direction de Staline, tout en ayant cessé d'être un Etat bourgeois défendant la propriété capitaliste, n'est pas parvenu à devenir celui qu'en termes marxistes on qualifierait de celui du prolétariat organisé en tant que classe dominante, c'est-à-dire une authentique démocratie ouvrière. »
Dès lors, faut-il « rompre » avec ce « système » et, plus concrètement, avec l'URSS? A ceux qui ont défendu au CC cette position, c'est-à-dire aux dirigeants de la droite du Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC), Jordi Borja et Jordi Solé-Turé (la position du « dauphin » de Santiago Carrillo, Nicolas Sartorius, est pour le moins ambiguë : il n'est pas intervenu dans le débat mais les partisans de la « rupture » semblent bien le considérer comme l'un des leurs) et plus généralement à la fraction « rénovatrice », Santiago Carrillo a lancé l'avertissement suivant : « Il existe le danger que cette rupture soit une rupture avec une partie très importante de notre parti. »
Par conséquent, il convient de ne se prononcer qu'en faveur d'« une rupture sur le terrain de l'idéologie avec un modèle de socialisme » qui est considéré comme historiquement « épuisé ». Sur le terrain organisationnel, il a conclu qu'« une forme d'articulation du mouvement révolutionnaire - surgie en riposte à la faillite historique de la Ile Internationale social-démocrate - autour de la révolution d'Octobre (...) est définitivement dépassée (...). La créativité dont les marxistes ont fait la preuve au temps des Conférences de Zimmerwald et de Kienthal, doit être remise en œuvre aujourd'hui (...). I faut créer des formes d'articulation flexibles et larges, indépendantes des blocs militaires, non alignées sur des politiques d'Etat (...), de tous les partis ouvriers, communistes, socialistes et progressistes, de tous les mouvements de libération nationale (...), ce qui ne suppose en aucune façon la formation d'un centre de direction international, pas plus qu'une nouvelle Internationale. »
Telle est la réponse défensive, faible et contradictoire, que le CC du PCE apporte à la crise d'identité du PCE, ag gravée par le coup de force militaire en Pologne. On continue à dévisser la vis du stalinisme, d'un tour de plus maintenant. Le seul résultat est que cette moins en moins enfoncée, que le parti se désarticule et qu'augmentent les pressions de ceux qui veulent que la vis soit enlevée une bonne fois pour toute d'une part, et de ceux qui veulent redonner un nouveau tour de vis de l'autre. Les « rénovateurs » et les « pro-soviétiques » font au moins preuve d'une certaine cohérence, tandis que cet « eurocommunisme », dé. sormais assaisonné de quelques « gouttes » de Trotsky, est un monstre idéologique sans avenir.
De fait, il n'avance aucune caractérisation sociale de la bureaucratie. Une aujourd hui expulsée du CC, la député Pilar Brabo, devait demander à Santiago Carrillo : « Quels intérêts sert donc cet Etat qui contrôle et décide tout par-dessus la tête de la société et dans lequel les travailleurs ne participent pas, pas plus qu'ils n'y disposent de pouvoir de déci-
Cette orientation ne propose aucune explication matérialiste du processus de dégénérescence. Marcelino Camacho, secrétaire général des Commissions ouvriè res (CCOO) se demandera au « Comment et pourquoi ont dégénéré des partis et des Etats qui s'appuyaient sur cette théorie que nous considérions tous comme une science tout à fait exacte ? » Marcelino Camacho ne se risque évidemment pas à poser la question qui s'impose, à savoir : pourquoi ont-ils dégénéré et nous autres pas ?
Il n'y a pas non plus d'explication de comment et par quels moyens ces « modèles épuisés » pourraient devenir de « vé ritables démocraties ouvrières ». Sous ce rapport, le CC a été un véritable chaos : Julian Ariza, un des dirigeants nationaux des Commissions ouvrières, devait affirmer : « Il existe une véritable contradiction dans ces pays entre la base et la superstructure, qui peut engendrer des processus révolutionnaires, mais non pas dans un sens ascendant (...), et là tout peut arriver, même un désastre. » Simon Sanchez Montero, considéré jusque récemment comme le numéro 2 après Santiago Carrillo, devait affirmer de son côté : « Si le matérialisme historique est vrai, et je suis convaincu qu'il l'est, les contradictions qui existent en URSS sont déjà des contradictions antagoniques (...) entre la superstructure politique qui représente un frein pour le développement de ces forces productives et de l'impulsion (sic) de ces forces productives (...); elles vont inévitablement produire les conséquences qu'elles ont produit et produisent dans d'autres systèmes économiques et sociaux. »
Enfin, pour ce qui est du « nouvel internationalisme », la référence à « créativité du marxisme » se concrétise de façon tout à fait misérable et Santiago Carrillo est bien conscient de l'extrême faiblesse de cette partie de la résolution, au point qu'il affirmera lors de sa conclusion : « Il faut quelque chose de nouveau, quelque chose de différent, quelque chose de plus large. Je crois que cela ressort clairement de la résolution et qu'il n'est pas nécessaire d'insister là dessus. »
Le PCE n'a donc pas trouvé de nouvelle identité. Il n'a fait que remettre en cause son ancienne. Santiago Carrillo a compris la gravité du problème quand il a justifié la référence à la révolution d'Octobre en affirmant : « Nous ne pouvons renier dans ce sens nos marques d'identité. Si nous le faisions, camarades, il ne nous resterait plus qu'une seule voie : aller au PSOE. »
Le problème est que la référence à la révolution d'Octobre relève purement de la liturgie, comme le fait d'apporter des fleurs sur la tombe des morts le jour de la Toussaint. Il convient dès lors d'insister sur l'« identité nationale » du parti : « Le capital politique des PC réside fondamentalement dans leur activité proprement nationale et non pas tant dans leur appartenance à quelque mouvement communiste international », affirmera Jordi Solé. Turé. Mais cette affirmation est historiquement fausse, elle entre en contradictin avec la conscience militante d'une partie considérable de la base ouvrière du PCE et, de plus, elle réalise le mélange explosif entre la crise programmatique et la crise d'orientation politique actuelles dont souffre aujourd'hui le parti. La tendance à insister sur les racines historiques du PCE est justement une manière de répondre à la « social-démocratisation » de la politique nationale du parti et à ses ré sultats désastreux au cours de ces derniè-
Le PCE n'a en fait pas d'« histoire nationale » indépendante de son « histoire internationale ». Sa situation de dépendance organique de l'Union soviétique a cessé. Mais la référence programmatique et idéologique au «camp socialiste » - parce que c'est là que réside le véritable problème, et non dans la liturgie autour de la révolution d'Octobre - fait partie intégrante de son identité et en est inséparable. S'il devait l'abandonner, « Allons au PSOE ! », comme dirait Santiago Carrillo. Ou alors, il faut continuer le combat des communistes qui n'ont pas capitulé devant le stalinisme : telle est l'alternative qu'il convient de présenter aux militants
du PCE qui rejettent la résolution du CC, honnêtement, au nom de la lutte contre l'impérialisme.
Cela ne sera pas une bataille facile parce que, pour le moment, le sentiment anti-impérialiste a souvent pour victimes les travailleurs polonais. Dans le numéro de Mundo Obrero du 5 février 1982, nous pouvons en trouver un exemple très significatif : il s'agit de la transcription de la discussion de la résolution du CC dans un groupe de base du PCE dans une de ses places-fortes de la métallurgie de Madrid, à l'usine Standart-ITT. Parmi les 70 militants présents, un seul interviendra pour défendre la résolution du CC. Voyons maintenant le contenu des autres interventions : « Carrillo n'aurait pas dû accepter de parler à la télévision sur la Pologne quand on ne le laisse pas le faire sur le Salvador » ; « Quand nous avons chez nous 2 millions de chômeurs et quand certaines femmes d'ouvriers doivent se prostituer pour pouvoir faire leur marché, le CC aurait dû nuancer beaucoup plus » ; « Je suis d'accord sur le fait que le POUP est coupable, et aussi que nous ne pouvons pas applaudir le recours à la force militaire, mais il ne faut pas oublier que les pays socialistes ne règlent pas leurs problèmes en exploitant le Tiers Monde, comme le font les pays capitalistes » ; « de demande à ceux qui affirment que sans pluralisme politique il n'y a pas de solution pour la Pologne, quelles sont qu'apportent ouuriers les pays capitalistes qui ont ce pluralisme politique » ; « Je suis fatigué de la Pologne, voyons plutôt si nous pouvons en finir avec la Pologne pour commencer à parler un peu de ce qui se passe
Ce qui est rejeté dans toutes ces interventions, c'est clairement une critique des régimes de l'Est qui fait la part belle à la démocratie bourgeoise et à l'impérialisme ; c'est la faiblesse de la pratique antiimpérialiste du PCE; c'est l'utilisation que fait la direction du PCE de la crise polonaise comme manœuvre de diversion librairie diffusion
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C'est certainement là que réside la base pour faire avancer une alternative révolutionnaire. Mais c'est également la base pour que progresse une alternative inverse, celle d'un stalinisme plus ou moins remodelé. Et, à vrai dire, c'est cette alternative qui avance réellement aujourd'hui.
«INSTINCT ANTI-IMPERIALISTE » ET STALINISME Il faut reconnaître qu'à la suite du de force du général Jaruzelski, les arguments « pro-soviétiques », avec leurs
Sont marqué des points dans les secteurs les plus combatifs de la gauche espagnole. Nous les retrouvons dans la base du PCE, dans la fraction de gauche du PSUC (qui se constituera en parti indépendant au mois d'avril) et dans le nationalisme révolutionnaire en Euskadi, en Galice, aux iles Canaries ...
Cette situation a une série de causes communes. En premier lieu, la méconnaissance de la réalité de Solidarité a facilité grandement tout le travail de falsification de cette réalité ; nous en verrons un exemple plus loin. A également joué un rôle important le rejet viscéral du rôle joué par l'Eglise polonaise et par le pape Jean-Paul II ; comme on sait, l'anticléricalisme est l'une des traditions les plus vigoureuses et les plus justifiées du mouvement ouvrier espagnol. De plus, l'Eglise s'est tout particulièrement distinguée, en Espagne, par son rôle dans la création de syndicats jaunes. Enfin, c'est un syndicat subventionné par le gouvernement, l'Union syndicale ouvrière (USO) (4), qui a été la première organisation à inviter, début 1981, des représentants de Solidarité concouru à l'émergence d'un sentiment généralisé de méfiance, qui est même allé jusqu'à se transformer en hostilité envers Solidarité après le coup de force du 13
Mais la cause la plus importante a sans nul doute été la situation internationale et la campagne anticommuniste de l'impérialisme, après le coup militaire tout particulièrement. La politique de Ronald Reagan a revalorisé le rôle de l'Union soviétique dans des secteurs importants de la gauche, et pas seulement dans ceux qui ont une tradition stalinienne. Il est significatif à ce titre qu'un des intellectuels les plus respectés de la gauche espagnole, Alfonso Sastre, qui est politiquement un « castriste », ait affirmé au cours d'un débat sur la Pologne : « L'URSS est encore aujourd'hui la seule garantie solide contre les horreurs du ca-
Bien plus, dans la situation qui prévaut actuellement en Espagne, l'énorme crise sociale et le « désenchantement » par rapport à la crise du régime démocratique-bourgeois tendent également à ce que certains secteurs de la classe ouvrière mettent en avant les conquétes sociales des Etats ouvriers, et seulement au second plan l'absence des libertés démocratiques fondamentales en leur sein. Par ailleurs, l'hypocrisie de la campagne menée par l'impérialisme a favorisé l'attitude erronée selon laquelle il suffirait de dire exactement le contraire de ce que dit la bourgeoisie pour avoir une orientation révolu-
Enfin, il faut tenir compte du fait que tous ces facteurs opèrent sur un mouvement ouvrier en recul, disposant de traditions internationalistes très limitées (les campagnes de solidarité avec le Nicaragua et le Salvador, bien que pouvant compter sur le soutien de la gauche dans son ensemble, n'ont pourtant pas dépassé les limites d'une avant-garde) et qui était dans la clandestinité lors de toutes les révoltes antibureaucratiques de masse pays de l'Est. En réalité, le débat actuel sur la Pologne est le premier de cette nature qui ait jamais parcouru aussi largement le mouvement ouvrier espagnol.
Mais toutes ces causes générales ne constituent pas une explication suffisante de la raison pour laquelle cet « instinet anti-impérialiste » d'un secteur du mouvement ouvrier a pu être dévié vers des attitudes d'appui plus ou moins critique au coup de force militaire. Il faut aussi compter avec le travail politique mené par des courants dont les positions n'ont rien d'« instinctives ». On peut laisser de côté les groupuscules staliniens qui se sont employés à diffuser des pamphlets anonymes contre Solidarité, leur influence étant réellement insignifiante.
Mais le problème est différent quand il s'agit de certains dirigeants du PSUC et du PCE. José Serradell, l'un des dirigeants historiques du PSUC, qui occupe aujourd'hui un espace clef dans sa fraction de gauche, a publié dans le bulletin intérieur numéro 2 de sa fraction, daté du 16 janvier 1982, un article intitulé « Pologne : transition ... au capitalisme ». Ce titre dit tout et cet article n'aurait pas grand intérêt si ce n'était que l'unique base d'argumentation de José Serradell est une citation falsifiée d'une intervention de Lech Walesa au cours de la réunion de la Commission nationale (KK) de Solidarité tenue à Radom le 3 décembre. La citation qu'utilise José Serradell est la suivante : « Nous nous rendons compte que nous sommes en train de décomposer ce systeme, que si nous rétablissons la propriété privée, si nous désarticulons les groupes industriels d'Etat, si nous mettons sur pieds des entreprises autogérées, ce systè-
Le texte exact, tel qu'il a été reproduit dans toute la presse internationale - traduit de la version qu'en a donnée la bureaucratie polonaise elle-même — est le syndicale ouvrière (USO). Ce syndicat, créé sous le franquisme par certains secteurs ouvriers chrétiens, sur des positions de classe et combatives, est entré en crise avec le post-franquisme. Une aile a rejoint l'UGT tandis qu'une autre, le « courant autogestionnaire », a rejoint les Commissions ouvrières. Le reste, qui conserve le sigle originel, a obtenu moins de 5 % des voix aux élections syndicales de 1980. Il existe en son sein des secteurs ouvriers arriérés et d'autres carrément « jaunes ».
Santiago Carrillo donnant une conférence à l'Université de Harvard aux USA en 1977. (DR)
suivant : « Depuis 1970, je crois qu'il n'y a plus personne qui collabore avec ce systeme. Ils veulent nous rouler. Ils comprennent que si nous mettons en pratique notre programme, si nous distribuons les terres des fermes d'Etat aux paysans privés et si nous créons des comités d'autogestion partout, nous allons faire se décomposer leur système. (5) » On peut discuter de savoir s'il convient ou non, en Pologne, de distribuer aux paysans les quelque 17% des terres qu'occupent les fermes d'Etat, avec leur gestion catastrophique. Mais considérer une proposition de ce type comme équivalant à « rétablir la propriété privée » est une calomnie de la pire espece que ne peut justifier aucun objectif « anti-impérialiste ».
Le problème est moins grave avec le « manifeste » que 200 militants du PCE de Madrid, dans leur majorité des dirigeants des Commissions ouvrières, ont rendu public en opposition à la ligne défendue par Santiago Carrillo. Mais, en ce qui concerne la Pologne, il est consternant de voir comment un groupe aussi important de syndicalistes combatifs expédie en quelques lignes l'expérience menée par Solidarité, et seulement pour mentionner les « tendances antisocialistes» qui existaient en son sein et les « attitu des très radicales » qui ont prévalu lors de son ler Congrès national. C'est d'autant plus lamentable que la seule considération sur le coup de force militaire est la suivante : « La prise du pouvoir par l'armée ne constitue pas en elle-même une solution pour la situation polonaise. »
En résumé, les thèmes centraux du débat au sein de la gauche du PCE et du PSUC sont de considérer Solidarité comme un mouvement « antisocialiste », soutenu par l'impérialisme et l'Eglise. coup de force militaire apparaît, dès lors, comme une mesure de « défense du socialisme ». Par ailleurs, les maillons faibles de ces positions sont la nature même du coup de force militaire et la constatation inévitable que Solidarité est un mouved'ouvriers confronté à un parti communiste « erreurs » ne sont niées par personne.
Le problème revêt des aspects différents dans le cas du courant nationaliste-révolutionnaire. Si l'on prend l'exemple de Herri Batasuna (6B) (5), la pratique de Solidarité peut difficilement lui apparaître comme un « modèle », même si HB la connaissait bien : un mouvement profondément ouvrier, unitaire, démocratique, qui s'orientait vers l'autogestion et la grève active, n'a que peu de choses à voir avec la réalité de la pratique et du projet politique de Herri Batasuna. Il est plus difficilement compréhensible, dans ce cas, que le rôle de Solidarité en tant qu'« incarnation de la nation tout entière », comme réponse à une oppression nationale évidente, soit négligé. Dans ce cas, l'explication est que, loin de méconnaître la réalité de cette oppression nationale dans les régimes de l'Est, cette dernière est considérée comme faisant partie des problèmes « secondaires » par rapport à la lutte contre l'impérialisme.
Il y a enfin une conception « campiste », cohérente avec la stratégie générale de l'ETA-militaire : effectivement, parmi les conditions internationales nécessaires d'après l'ETA - au triomphe d'une insurrection populaire en Euskadi et à la proclamation d'une nation indépendante, l'aide de l'Union soviétique joue un rôle central. Enfin, il existe également un « campisme » interne : Herri Batasuna n'admet pas la critique dans le « camp abertzale » en Euskadi ; cette position, traduite en termes internationaux, suppose l'application du même critère l'URSS dans le « camp anti-impérialiste ».
Les événements de Pologne ont, de plus, coincidé avec un cours particulier vers la sectarisation de Herri Batasuna. Le résultat en a été l'intervention d'un certain nombre de ses militants dans le débat, sur un mode particulièrement virulent et avant tout « anti-trotskyste ». Le quotidien nationaliste-révolutionnaire Egin en a donné quelques exemples : « Walesa est un suppôt du Vatican qui ne verrait aucun inconvénient à l'ouverture de la Pologne aux multinationales ou à l'armée des Etats-Unis pour le défendre de l'Union soviétique » ; « Solidarité est un mouvement populiste-vaticaniste, national-catholique, qui veut en revenir à la Pologne traditionnelle, celle des hobe reaux et du clergé » ; « En appuyant Soliclate le bloc de pays qui - malgré ses li- nous prendrions le risque qu'é mitations, sa dégénérescence et son héritage du stalinisme et bien d'autres maux peut entraver les ambitions de l'impérialisme » ; « Qui est en prison dans les régimes de gauche ? Les trotskystes et les escrocs » ... S'il fallait décerner prix à l'infamie, celui qui le remporterait serait certainement l'imbécile qui est intervenu dans le débat en ramassant son pseudonyme dans la boue en signant son article « Ramon Mercader » (7).
Au vu de l'ensemble de ce débat, clair. Si des positions qui acceptent le coup de force militaire du 13 décembre en Pologne, même comme un « moindre mal », venaient à se consolider en tant que ligne politique de la gauche du PSUC et du PCE et, à un autre niveau, également du nationalisme-révolutionnaire, le très important processus de recommouvement ouvrier espagnol subirait un coup extrêmement dur.
Ce ne sont pas là des positions qui n'ont à voir qu'avec la Pologne ou qu'avec les problèmes internationaux, mais avec l'ensemble de la politique d'un parti Il ne fait pas de doute qu'en apportant son appui au général Jaruzelski, avec tout ce que cela implique, il est possible de construire aujourd'hui dans l'Etat espagnol un parti ouvrier de plusieurs milliers de militants qui apparaisse pour un temps comme une alternative au réformisme, mais il n'est pas possible de construire un parti révolutionnaire et encore moins de diriger une révolution. Tout au contraire, la révolution socialiste dans l'Etat espagnol aura beaucoup à apprendre de Solidarité et à combattre de nombreux Jaruzelski.
Tel est l'enjeu. Il va falloir travailler beaucoup et bien pour gagner la bataille.
Angel MUNOZ 11 février 1982. 5. Le Monde, 9 décembre 1981. Batasuna (Pueblo Unido), coalition nationaliste-révolutionnaire sous l'hégémonie politique de l'ETA-militaire.
Citations tirées de divers articles du quotidien Egin. 31 décembre 1981, 14 et 21 janvier 1982, et de Punto y Hora, 8 janvier 1982.