Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

RESISTANCE

Résister sous la botte de la dictature bureaucratique

· Inprecor n° 119, 22 février 1982 · p. 4-6, 6-8 · 5 105 mots

Jacqueline Allio était le pseudonyme de Jacqueline Heinen, membre de la direction internationale dans les années 1980, responsable du travail femmes et du travail sur la Pologne.

Stalinisme Syndicalisme Pologne

de la dictature bureaucratique les travailleurs reprennent leurs espoirs et leurs luttes

RESISTANCE Jacqueline ALLIO

Comme chacun a pu s'en rendre comte à la lumière des événements, le coup de force du 13 décembre 1981 a été préparé de longue date par la bureaucratie polonaise. En procédant à des arrestations massives et systématiques dès le samedi 12 décembre au soir, en internant par milliers les militants les plus actifs de Solidarité et une partie de ceux qui soutenaient ouvertement le syndicat, les bureaucrates ont décapité le mouvement et modifié radicalement le rapport de forces existant jusqu'alors, usant de tous les moyens en leur pouvoir pour tenter de terroriser la population.

L'imposition du couvre-feu, l'interdiction de circuler dans le pays, l'impossibilité de communiquer par téléphone, les rafles, les perquisitions, les interrogatoires interminables infligés aux personnes arrêtées au hasard, la diffusion de rumeurs plus qu'alarmantes quant aux conditions d'internement des disparus, l'interdiction de tout contact avec l'étranger : autant de mesures qui visaient à paralyser toute velléité de rébellion. « Nous sommes restés quatorze heures d'affilée, obligés de rester debout, dans un froid terrible. Il faisait - 15 degrés. Ils nous avaient mis les menottes, attachées dans le dos pour certains », raconte un témoin arrêté dans la nuit du 12 au 13 décembre dans les environs de Gdansk. Il relate ensuite comment, conduits à la prison de Bialoleka près de Varsovie, les prisonniers ont passé une nouvelle nuit, parqués « avec interdiction de parler, sans nourriture ni boissons, rien ; et toujours les menottes. Au beau milieu de la nuit, de nouveaux prisonniers sont arrivés. Je les ai vus. Plusieurs avaient été sauvagement battus. Certains étaient transportés sans connaissance .. peut-être y avait-il des morts ... (1) ».

Les conditions d'internement les camps sommairement organisés - début janvier, on en comptait 78 sur tout le territoire polonais - sont plus que précaires. « Le nombre de personnes internées dans tout le pays varie de 50 000 à 100 000 selon les sources. Version gouvernementale : 5 000, dont à peine plus de 360 à Varsovie. (2) » Même dans la prison de Bialoleka, qui est la « vitrine » que l'on montre aux étrangers et où ont été enfermés de nombreux dirigeants et experts connus de Solidarité, les conditions d'existence sont tout sauf enviables. Les prisonniers sont souvent 12 dans des cellules de 18 m2. Ils n'ont droit qu'à

Résister sous la botte

Après le premier traumatisme, une demi-heure de promenade par jour, les repas sont très pauvres en calories et l'absence de soins médicaux est particulièrement préoccupante. « Il y a des malades et parmi eux un homme âgé de 72 ans, dont on ne s'occupe pas (...). Nous avons constaté que des souris et des rats se promènent dans les cellules, ce qui risque de déclencher une épidémie », lit-on notamment dans un témoignage (3). Le 4 jan-. vier, les prisonniers ont organisé une grève de la faim pour protester contre la dégradation de leurs conditions d'existence, en soulignant que si les autorités faisaient preuve de certains égards vis-à-vis des intellectuels et des dirigeants de Solidarité, elles n'hésitaient pas à faire usage de la contrainte physique à l'égard des ouvriers, beaucoup plus mal traités.

Faut-il en conclure pour autant que la classe ouvrière polonaise a été écrasée et se joindre au concert des voix qui ne posent les problèmes qu'en termes d'aide humanitaire et qui font déjà une croix sur la révolution politique dans ce pays? L'ampleur de la résistance qui a commencé à s'organiser dès le déclenchement du coup de force est là pour témoigner du contraire.

UNE RESISTANCE

SPONTANEE Spontanément, les travailleurs d'innombrables usines ont décidé d'occuper leur entreprise dès la proclamation de l'état de guerre. Le mardi 14 décembre, un « Comité national de grève », formé de dirigeants de Solidarité restés en liberté, a lancé un appel à la grève générale. Plusieurs centaines d'entreprises y ont répondu, et parmi elles un grand nombre des usines militarisées à partir du mardi 14, où la grève était dès lors devenue passible

Dans les mines en particulier, les occupations ont pris un tour dramatique, les ouvriers refusant souvent de remonter à la surface, comme à la mine de Piast, où les membres du comité de grève ont menacé de faire exploser la dynamite qu'ils avaient attachée autour de leur corps; ils ont prolongé l'occupation treize jours durant, jusqu'au mardi 28 décembre, dans des conditions de survie extrêmement précaires.

Dans la mine « Wujak», où les ouvriers ont menacé de faire sauter la mine qui se trouve aux environs immédiats d'une zone d'habitation, il a fallu 40 chars, 5 mitrailleuses lourdes et l'usage de gaz paralysants lancés par hélicoptères pour réduire à merci les mineurs et la foule de femmes, d'enfants et de travailleurs, extérieurs à la mine, venus leur prêter forte. Seules les unités anti-émeutes de la milice - les ZOMO ont pris part à l'opération qui a fait onze morts, les soldats étant demeurés des observateurs passifs à l'arrière-plan. A la mine Baildon, les femmes des ouvriers massées devant les portes sont parvenues en revanche à empêcher la milice de donner

Dans la sidérurgie également, en particulier dans les grandes fonderies de Cracovie, Katowice et Varsovie, les travailleurs ont montré leur détermination à résister à ceux que tout le monde qualifie d'« occupant ». A Huta Katowice, les ouvriers barricadés dans l'usine ont menacé de faire sauter les hauts-fournaux à l'aide des réserves d'oxygène et d'acétylène. Les grévistes, qui s'étaient préparés à une telle grève avec occupation, disposaient d'importantes réserves de nourriture ainsi que de barres de fer et de coktails molotov, mais ils ont cependant dû baisser les bras devant la menace des mitrailleuses, après que les tanks aient pénétré dans l'entre-

Sur le littoral de la Baltique, enfin, la résistance des travailleurs a été particulièrement dure, non seulement dans les entreprises, mais au niveau de l'ensemble de la population. A Gdansk, les militaires ont dû retirer les unités de soldats qui encerclaient les chantiers navais depuis la proclamation de l'état de guerre, certaines s'étant mises à fraterniser avec la population massée à l'extérieur des installations. Elles ont été remplacées par des unités spéciales de la ZOMO. Ce n'est que le vendredi 17 décembre que les tanks ont pu faire leur entrée dans les chantiers. C'est alors qu'il y a eu des morts. Le soir même, date anniversaire des émeutes de la Baltique en 1970, une foule de 100 000 personnes s'est rassemblée aux environs de la gare, dressant des barricades et mettant le feu à tout ce qui faisait obstacle.

La répression des premières formes de résistance à été brutale, faisant des morts non seulement à Gdansk, mais à Wroclaw (une quinzaine) lors de l'assaut des blindés contre l'usine de construction de wagons Pafawag, dont les murs d'en-

1. Libération, 28 décembre 1981. 2. Hebdomadaire de guerre de Solidarité, numéro 1. Varsovie. jeudi 7 janvier 1982.

3. Bulletin d'information du Comité de coordination du syndicat « Solidarnose » en France, numéro 2.

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ceinte ont été détruits. Elle s'est égale- rédiger ment traduite par des scènes d'une violence inouïe, comme le passage à tabac des ouvriers de la filiale d'URSUS à Gorzow. Contraints de passer entre deux rangées de militaires, d'innombrables ouvriers se cassés. Des témoins ont pu affirmer que, plusieurs heures après ce carnage, on poudevant l'usine.

L'IMPREPARATION

Le problème essentiel auquel s'est heurté Solidarité durant ces premières journées de résistance au coup de force du 13 décembre, a été sa totale imprépaconfrontation avec le pouvoir central, et pouvoir armé en « Nous étions prêts à tout, même à mourir, raconte un ouvrier de la fonderie Lé. nine, mais nous n'avions pas les moyens de nous battre. Nous ne possédions que des barres de fer, mais personne n'avait décidé de s'en servir. Nous savions que l'on allait nous taper dessus. »

A peu de choses près, passé le premier moment de détermination farouche de se battre, le scénario décrit plus haut se répétera dans la plupart des entreprises où ouvriers s'étaient retranchés mieux résister. A quoi bon, en effet, se battre les mains nues — ou presque - face à des tanks, des canons, des mitrailleuses et des gaz paralysants ? Le traumatisme laissé par l'écrasement des émeutes de 1970 n'est par prêt de s'effacer de la mé. moire des travailleurs polonais, et la volonté d'éviter des bains de sang inutiles - dont l'ennemi sortira nécessairement vainqueur → transparaît dans tous les té-

Cependant, le refus très longtemps affiché par un grand nombre de dirigeants de Solidarité d'aborder le problème du travail que le syndicat aurait dû effectuer en direction de l'armée, s'explique surtout par la possibilité qui a hanté chacun durant de nombreux mois d'une intervention soviétique. Ce refus s'est inscrit dans la politique d'autolimitation qui a fortement marqué l'orientation de la majorité de la direction de Solidarité : « Ne pas réveiller l'ours qui dort ! »

Mais cette politique - pour fondée qu'elle ait pu être au départ en tant qu'orientation tactique permettant au syndicat de gagner du temps et de consolider ses assises — s'est vite avérée constituer un obstacle à la prise de conscience des travailleurs, dès lors que le développement du mouvement de masse a mis à l'ordre du jour une série de tâches, en particulier celles de l'autodéfense et de l'affrontement avec l'appareil militaire.

Aussi, lors de la proclamation de guerre, les travailleurs, tels les ouvriers de la mine Jastrzebie, ont-ils eu beau « faire tout ce qu'ils avaient appris depuis août 1980 » : fermer les portes, élire un comité de grève (avec deux équipes de rechange prêtes à le remplacer au cas où il viendrait à être arrêté),

Run cahier de revendications, préparer la sonorisation de l'usine ..., lorsque les miliciens ont donné l'assaut, ils n'avaient que leurs mains pour se

Dans la plupart des cas, ce n'est qu'à la veille du coup de force, après les déclagénéral Jaruzelski menaçant d'instaurer l'état d'exception, et confrontous les jours à la des groupes de soldats yés dans les entreprises dans la perspective de militarisation de l'industrie, que les travailleurs et les dirigeants de Solidarité ont ressorti des tiroirs les directives élaboau moment des affrontements de Bydgoszcz en mars 1981 pour les actua-

Mais, même dans les défaites, les masses apprennent de leur expérience et les éléments d'information qui ressortent des bulletins de Solidarité publiés dans la clandestinité font preuve d'une volonté de s'adresser aux soldats et aux miliciens pour leur expliquer qu'ils ont été utilisés contre leurs concitoyens par la police politique. Nul doute qu'au cours de la seconde phase de résistance qui s'est amorcée après la fin des grèves avec occupation des entreprises, la question de l'autodéfense et la problématique de la prise du pouvoir - avec tout ce que cela implique - feront l'objet de débats approfondis au sein du mouvement de résistance qui est en train de se construire dans la clandestinité.

« Les contre-révolutionnaires n'ont pas renoncé à leurs projets sinistres. Ils distribuent encore leurs sales tracts et lancent des rumeurs. Il faut neutraliser le poison de la haine contre le pouvoir et convaincre de la légitimité historique des principes du socialisme », affirmaient les Izvestia, organe du gouvernement soviétique, le 14 janvier 1982.

RESISTER MALGRE TOUT La vitalité du mouvement de résistance s'est affirmée en premier lieu par la presse clandestine - bulletins régionaux ou tracts - souvent distribués à la barbe des miliciens ou placés dans les boîtes aux lettres. Début janvier, on comptait déjà l'existence de feuilles régulières d'information, à Varsovie, Gdansk, Wroclaw, Lodz et Lublin. 4 500 tracts ont été saisis à Radom le 9 janvier.

La tâche de ces diverses publications a d'abord été de reproduire les appels des travailleurs en grève au lendemain du coup de force et ceux des dirigeants de Solidarité restés en liberté. Puis des appels incitant toute la population à ne pas baisser les bras, à organiser la solidarité avec les familles des internés aussi bien qu'avec toutes les victimes de la répression (voir encadré reproduisant l'appel des travailleurs de Huta Lénine à Cracovie). « N'as-tu point peur de demander des nouvelles d'un ami interné ? Que fais-tu pour ton licencié ? Souviens-toi que la peur est le meilleur allié de la junte », affirme un appel de Zbigniew Bujak, J. Ku-

Zbigniew Janas, dirigeants du syndicat passés à la clandes-

De leur côté, huit intellectuels connus se sont adressés au général Jaruzelski dès le 8 janvier pour exiger la levée de la

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loi martiale et la libération des emprisonnés. L'un d'eux, Marian Brandys, devait être arrêté peu après. Le 12 janvier, cela a été au tour de 30 historiens de réclamer la libération de l'un des leurs, Bronislaw Geremek, expert de Solidarité et conseiller personnel de Lech Walesa. Le 27 janvier, une centaine d'académiciens, d'artistes et de journalistes ont adressé une pétition au ministre de la Justice exigeant l'arrêt immédiat des mauvais traitements et du harcèlement des personnes privées de liberté, ainsi que la publication de la liste complète des détenus et leurs lieux de détention.

La fonction de ces bulletins est done d'abord d'informer sur le mouvement de résistance. Et aussi de permettre aux pricommuniquer « Le coup porté le 13 décembre à la nation ne peut nous briser », écrivaient les internés du camp de Dracko — où se trouve la majorité des intellectuels arrêtés - dans une lettre adressée à Lech Walesa le 21 janvier. « Il ne peut détruire le sentiment de solidarité entre ouvriers et intellectuels qui est né en août 1980 et qui a toujours été vivant dans notre syndicat. Les mensonges ont la vie brève, alors que ces liens moraux et sociaux sont durables. Vous êtes le symbole des valeurs pour lesquelles nous avons lutté ensemble. » Mais cette presse sert aussi à organiser la vie clandestine du mouvement et à donner des consignes.

Dans une lettre adressée à tous les dirigeants de Solidarité et datée du 21 décembre, Zbigniew Janas, président de la direction syndicale de l'entreprise URSUS et membre de la Commission nationale (KK) de Solidarité, aborde de manière systématique les principales tâches des responsables de Solidarité passés à la clandestinité (voir encadré « Les tâches multiples des militants de Solidarité »). Le Comité régional de grève (RKS) de Solidarité de Wroclaw, quant à lui, engage tous les membres du syndicat à augmenter leur cotisation et à verser 2 % de leur salaire à partir du ler janvier, « afin de venir en aide aux familles des personnes tuées, emprisonnées, de celles qui se cachent ou qui sont sans travail en raison de l'état de guerre (4) ».

Contre l'augmentation des prix décidée sans consulter la nation, Solidarité de Basse-Silésie a appelé à faire grève une demi-heure le 29 janvier à midi : « La protestation doit consister à n'exécuter aucun travail pendant cette demi-heure, c'est-à-dire à faire de la résistance passive ouverte. Le travail ne doit être accompli que si le fait de s'arrêter menace l'existence des installations. »

Dans les entreprises, cette presse ouvrière clandestine est décisive pour renouer les liens interrompus par la militarisation du travail qui fait que toute circulation d'un atelier à l'autre est interdite, au point que les ouvriers d'URSUS ou ceux de FSO-FIAT-Polski à Varsovie sont dans l'incapacité d'avoir une estimation un tant soit peu précise du nombre de véhicules produits par jour ou par mois.

Les « 15 commandements de la résistance passive contre l'état de guerre »

Les tâches multiples des militants de Solidarité

1.- Il faut développer la coopération entre les représentants de notre syndi-

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lancés par Solidarité en Silésie ont eu un impact particulièrement important sur les travailleurs : « Suis à la lettre les instructions les plus idiotes ; ne cherche pas à résoudre les problèmes ; laisse-les aux militaires et à ceux qui collaborent avec eux, car la stupidité des règlements est ton al-

Souviens-toi en même temps d'aider dans chaque situation ton compagnon de travail ou ton voisin, sans te soucier des règlements », est-il notamment écrit au point 7 de ce parfait petit manuel du résistant passif.

Devant ce mouvement qui s'étend à toutes les couches de la société, les militaires ont tout mis en œuvre pour tenter de faire plier ceux qu'ils qualifient d'« éléments contre-révolutionnaires ». L'introduction du travail obligatoire s'appliquant aux hommes âgés de 18 à 45 ans et ne pouvant justifier d'aucune occupation a bien entendu visé en premier lieu les permanents de Solidarité, subitement « sans travail » du fait de l'interdiction du syndicat. L'imposition de la journée de travail de 10 heures et de la semaine de 6 jours (quand ce n'est pas 7) dans les mi-

4. Ibid., numéro 2, p. 4.

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nes, tout en visant à augmenter la production, a eu pour but de laisser le moins de temps libre possible aux ouvriers pour s'organiser et pour contester.

Une circulaire adressée le 17 décembre aux directeurs des administrations centrales, aux préfets de voïvodie et aux maires leur a enjoint d'organiser des entretiens spéciaux avec les travailleurs sous leurs ordres, membres de Solidarité, afin de les exhorter à quitter le syndicat au nom du « choix sans équivoque pour le service de la République populaire de Pologne ». En cas de refus, il était intimé aux directeurs en question de considérer sur-le-champ comme rompus les contrats de travail « en application des prescriptions du droit au travail ». Ces directives ont d'abord été appliquées dans la Fonction publique (commerce extérieur, santé transports, etc.), mais elles ont ensuite été reprises systématiquement dans le secteur de la production, en particulier dans les usines ayant lock-outé les ouvriers pour fait de grève. Au moment de la réembauche, non seulement les membres les plus actifs de Solidarité n'ont pas été repris, mais les autres ont été mis en demeure de signer des déclarations d'allégeance à la dictature du Conseil militaire national (WRON).

Des pressions similaires ont eu lieu dans l'enseignement où la campagne de « vérification » lancée début janvier a eu pour but de convoquer les enseignants à des entrevues où il leur a été demandé de signer une déclaration de loyauté.

A Wroclaw, les représentants du commandement militaire ont convoqué les directeurs d'écoles maternelles pour leur suggérer d'obtenir des enfants fréquentant leur établissement qu'ils fournissent des renseignements sur leurs parents, notamment s'ils utilisaient des machines à écrire à la maison, qui ils recevaient, quels étaient leurs sujets de conversation, etc. Dans certaines écoles privées, la milice et la Sûreté ont même procédé directement à des interrogatoires d'enfants, y compris

Les militaires ne reculent d'ailleurs devant aucun moyen pour recueillir des informations. Une semaine après le coup de force, on apprenait que la Sûreté procédait à un recrutement massif de gardiens d'immeubles.

Les photos de Zbigniew Bujak et de W. Frasyniuk, respectivement président de Solidarité pour la région de Varsovie et pour celle de Wroclaw, ont été distribuées à toutes les polices de Pologne. Leurs têtes sont mises à prix : 250 000 zlotys pour W. Frasyniuk (l'équivalent de trois ans d'un salaire moyen) et 200 000

Et lorsque les moyens de pression apparaissent insuffisants, on use tout bonnement de la répression : en licenciant tous les ouvriers qui refusent de signer les déclarations d'allégeance ; en mettant à pied tous les journalistes ne répondant pas de manière satisfaisante aux questions posées par les militaires.

Une vaste purge a ainsi été engagée dans le milieu des médias vers la mi-janvier, le dirigeant du POUP Stefan Olszow- avocat.

Déploiement de force militaire dans les rues de Varsovie. (DR) ski ayant affirmé qu'il n'y 1 500 journalistes « sûrs » sur 7 000.

Une attention spéciale a été réservée à la justice, vu l'importance du rôle joué par les juges dans les tribunaux spéciaux qui fonctionnent en Pologne depuis le dimanche 19 décembre dernier. C'est ainsi que des consignes très précises ont été adressées par la hiérarchie militaire aux présidents des tribunaux départementaux lors d'une réunion tenue le samedi 18 démains de tout pouvoir, c'est la loi. L'usage que nous en ferons ne dépend que de nous. C'est dans les tribunaux que passe la première ligne de front (...). Une question se pose : qui montera en première ligne ? Quels seront nos juges? (...) Pour agir efficacement, le chef qu'est tout président de tribunal doit disposer d'hommes de qualité, bien intégrés et sur lesquels il peut compter à tout moment (...). L'heure n'est plus aux conversations et à la persuasion. Il faut décider quels hommes à éliminer de la magistrature », devait affirmer le colonel qui présidait cette réunion.

Ceux des magistrats qui ont refusé d'appliquer les procédures de flagrants dé. lits, comme cela a été le cas à Bytom et à

Sont aussitôt été révoqués. Quant à l'avocate de Lodz qui défendait les organisateurs d'une grève dans une usine textile de la région, elle a tout simplement été internée au soir de la première journée du procès. Depuis la période la plus noire du stalinisme, c'est le premier exemple connu d'emprisonnement d'un

Dernier instrument de choc pour la dictature : les procès d'exception qui, de puis fin janvier, ont déjà prononcé la condamnation d'environ 150 dirigeants de Solidarité à des peines allant de 3 à 7 ans de prison pour avoir rédigé des appels à la grève, organisé l'occupation de leur participé à une manifestation silencieuse au sein de leur entreprise. Mais c'est par milliers qu'il faut compter les personnes condamnées à des peines de prison ou à des amendes depuis le coup de force du 13 décembre. Chaque jour, ce sont plusieurs centaines de personnes qui sont condamnées dans les grandes villes pour violation du couvre-feu, l'amende pouvant atteindre 5 000 zlotys (à peine moins qu'un salaire mensuel moyen), et les peines de prison allant jusqu'à un mois. Et, dans tous les cas, les procès sont une pure farce, comme le montre le compte-rendu du grève LA SOLIDARITE PREND LE DESSUS SUR LA PEUR Cependant, tout cet arsenal répressif n'a pas suffi à faire plier l'échine à un mouvement de 10 millions de travailleurs dont la détermination à se battre contre le pouvoir bureaucratique n'a fait de doute pour personne depuis les grèves d'août 1980.

Non seulement la population a fait preuve de sa volonté de poursuivre la lutte dans la clandestinité sous d'autres for-

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mes, non seulement les ouvriers font tout, par leur résistance passive au travail, pour empêcher la bureaucratie d'atteindre les objectifs qu'elle s'est assignée, mais l'alliance entre ouvriers et intellectuels qui a représenté une importante conquête du mouvement de masse s'est vue renforcée depuis la proclamation de l'état de guerre. « C'est de nous-mêmes qu'il dépend que la peur paralyse ou non nos actions », affirme une lettre d'un enseignant de Cracovie. « N'oublions pas que le pouvoir a bien plus peur que nous. Il a peur de notre rire, de notre mépris et de notre ironie. Et, avant tout autre chose, il a peur de la vérité. Nous sommes les porte-parole de la vérité, comportons-nous de telle façon que nous puissions regarder en face les générations dont nous sommes les édu-

De leur côté, les lycéens ne sont pas en reste dans les initiatives prises pour manifester leur rejet de l'« occupant ». Les élèves d'un lycée de Varsovie ont organisé une action de protestation le 13 janvier en observant 20 minutes de silence pendant la grande récréation. D'autres, à Cracovie, ont organisé ce jour-là un sit-in silencieux dans les couloirs de leur lycée lors de chaque récréation. « Il semble que la campagne de "vérification" des enseignants ait été suspendue, de même que les cours d'éducation militaro-politiques », lit-on dans le Bulletin de Solidarité numéro 17. « Cela est dû pour une grande part à l'attitude solidaire du personnel des écoles et des élèves. Pendant ces causeries militaires, les élèves gardatent le silence ou bien posaient des questions très embarrassantes. De nombreux enseignants font preuve d'une attitude courageuse aussi bien pendant les en-

"vérification" que dans la vie de tous les jours. »

« La population a retrouvé ses esprits après le premier choc », affirme une lettre de Solidarité de Cracovie adressée à Lech Walesa et publiée dans le même bulletin. « La solidarité humaine prend le dessus sur la peur du licenciement, sur la peur pour le sort des enfants et de son propre sort. L'attitude de l'Eglise y contribue

En effet, en dépit de la ligne conciliatrice de Mgr Glemp, primat de Pologne, qui s'est traduite à plusieurs reprises depuis le 13 décembre par la tonalité plus que modérée de ses appels, une partie des évêques polonais se signale par des posi. tions beaucoup plus offensives. Cela explique la teneur des lettres pastorales les plus récentes de l'épiscopat exigeant la libération de tous les prisonniers, la levée de l'état de siège et la cessation des mesures de représailles à l'égard des travailleurs refusant de signer des déclarations d'allé.

D'une manière générale, les travailleurs semblent de plus en plus conscients des faiblesses du pouvoir militaire, malgré les méthodes de répression brutales dont use ce dernier.

Déjà, dix jours après le coup de forcce, les directeurs de 30 des principales entreprises du pays ont souligné la défiance absolue qui régnait dans leur usine (en particulier chez les jeunes), tant à l'égard des informations dispensées par les mass media que des propos rassurants du pouvoir sur l'amélioration prochaine de la situation économique. Ils notaient que si les cadres supérieurs prennent en général parti pour la direction, les cadres moyens et inférieurs, eux, se solidarisent avec les ouvriers. Et ils ont lancé un appel pressant à la dictature militaire pour que des mesures soient prises en vue d'éliminer les militants de Solidarité - en particulier des conseils ouvriers qu'ils contrôlaient →, et de procéder rapidement à une réforme économique d'ensemble. Même si l'on peut penser que les lock-out et les mesures répressives ont dû les satisfaire en partie sur le premier point, les informations situation économique montrent qu'ils ne sont pas prêts d'obtenir gain de cause sur le second.

Plusieurs éléments ressortent des textes qui commencent à parvenir du mouvement de résistance. D'abord la déterminadirigeants de Solidarité dans la clandestinité - tout comme des internés qui sont parvenus à faire passer des mestel Lech Walesa - à fixer des conditions bien précises à toute perspective d'« entente nationale ». Selon eux, il ne saurait en être question sans la levée préalable de l'état de guerre, sans la libération de toutes les personnes arrêtées ou internées, sans le rétablissement de toutes les libertés démocratiques et syndicales, ainsi que sans l'annulation de toutes les décisions du Conseil militaire de salut national (WRON) tant qu'elles n'auront pas été examinées par la Diète (voir p. 36 l'encadré sur les conditions posées par la direction de Solidarité dans la clandestinité à l'« entente nationale »).

Cette détermination découle d'une analyse lucide de la situation : « Aujourd'hui, le pouvoir tente de négocier avec les renégats du syndicat. Il est parfaitement clair qu'on essaie de créer un nouveau syndicat totalement soumis au régime et qui de surcroît s'approprierait le nom de Solidarité (5) », est-il écrit dans un commentaire paru dans le Bulletin de Solidarité numéro 15. « Si on nous vole nous reprendrons des formes d'activité semblables à celles d'avant août 1980 et nous créerons dans tous le pays des Groupes d'initiative des syndicats li-

Un débat traverse le mouvement quant aux meilleures formes d'action à mettre en avant dans l'immédiat. « Nous sommes opposées aux grèves de la faim et au refus des promenades en prison », affirment Joanna Duda-Gwiazda et Alina Dienkowska, dans une lettre rédigée de la prison de Fordon fin décembre, où elles exhortent Anna Walentynowicz à cesser la grève de la faim qu'elle avait entreprise, car cela risquerait d'entraîner une rupture des contacts avec l'extérieur. En outre, « c'est le parti de Jaruzelski qui nous a déclaré la guerre. Faire à la directrice de la prison l'honneur de grèves de la faim n'a pas de sens ». Pour elles, visiblement, l'arme de la grève de la faim représente un repli sur soi-même alors qu'elles considerent au contraire qu'il faut briser le mur du silence en établissant le maximum de liens entre les internés eux-mêmes, et entre les internés et les travailleurs de l'exté-

Mais il est un débat autrement plus difficile : c'est celui qui touche au recours à la violence. La direction de Solidarité de Malopolska (Cracovie) a pris à juste titre position contre l'usage du terroforme d'action minoritaire qui « sert à discréditer l'opposition aux yeux de l'opinion publique et à fournir une justification à la répression » (Bulletin de Solidarité numéro 12). A en croire les récits concernant divers affrontements récents - et notamment ceux de Gdansk le 23 janvier -, c'est pourtant une tentation qui guette de nombreux groupes de jeunes estimant qu'ils n'ont plus rien à perdre après le coup de force du 13 décembre. Beaucoup de ces jeunes, tout en respectant l'autorité de Solidarité et de l'Eglise, entendent maintenir leur autonomie sur le plan organisationnel. Or, ils jouent souvent un rôle central dans les initiatives prises par le mouvement de résistance ces derniers temps. Et ce sont souvent eux qui ont pris sur eux d'établir des contacts avec les soldats du contingent en leur distribuant des tracts (Bulletin de Solidarité numéro 17). Pour parvenir à les convaincre du bien-fondé de sa position sur la question du terrorisme, il faudra que la direction de Solidarité apporte des réponses aux problèmes réels que pose la jeunesse, qu'elle en vienne à établir une distinction entre politique de non-violence conçue comme une stratégie ou comme une tactique imposée momentanément par le rapport des forces, entre violence minoritaire et armement de masse des tra-

Le 13 décembre a montré l'impréparation de Solidarité face à un affrontement avec l'appareil militaire du régime. Les deux documents que nous publions ci-après sont des premiers essais de bilan partant de points de vue opposés. L'un (« Nous, les militants ...») lumière les illusions qui existaient a sein de réformes et de transformations par étapes. L'autre (« Nous, l'intelligentsia ... ») laisse entendre que les experts et les intellectuels avaient raison lorsqu'ils insistaient « pour que le syndicat n'aille pas trop loin ». Ce débat ne fait que com-

Les tâches du mouvement de résistance sont immenses et ne trouveront pas de solution d'un coup de baguette magique. Le soutien doit être à la hauteur de ce que les travailleurs polonais attendent du mouvement de solidarité international, tant du point de vue de l'aide matérielle que des débats politiques qui le traver-

Jacqueline ALLIO 8 février 1982. 5. Ibid., numéro 3. 6. Ibid., numéro 3.

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