DETENTE Depuis un an, un certain nombre de tendances apparues à l'échelle mondiale révèlent une aggravation des tensions entre l'impérialisme et la bureaucratie soviétique. Les plus importantes de ces tendances concernent une nouvelle intensification de la course aux armements par l'impérialisme qui a bloqué la deuxième phase des négociations SALT : l'aggravation du conflit au Moyen-Orient, la multiplication des affrontements militaires en Afrique où l'impérialisme et la bureaucratie sont engagés dans des camps opposés, le refus de l'administration Carter de renouer les relations diplomatiques avec Cuba et d'arrêter le blocus économique de l'île. Est-ce la fin de la détente ? Est-ce le retour à la "guerre froide" ? Y-a-t-il un élément réaliste dans les cris suspects de la bureaucratie chinoise et de ses porte-parole maoîstes dans les pays capitalistes sur l'imminence du danger d'une troisième guerre mondiale ? Nous avons délibérément éliminé de l'énumération des changements effectifs de la situation mondiale, les effets de la campagne démagogique de Jimmy Carter sur les "droits humains" violés en URSS et dans les "démocraties populaires", et les prétendus "effets négatifs" que cette démagogie aurait eus sur la détente. Il ne s'agit là que de pure propagande, des deux côtés. La "détente", de même qu'une rechute éventuelle de la "guerre froide" , concerne des intérêts matériels immenses et vitaux tant pour l'impérialisme que pour la bureaucratie. Seuls des naîfs peuvent croire que des décisions d'une telle importance seraient influencées, même marginalement, par des "dénonciations" propagandistes faites à Washington et à Moscou de ce qui est répugnant dans le camp opposé (1). Ecartons de même des lieux communs comme la référence au fait qu'un président américain démocrate "ne peut pas se permettre" d'être aussi "coulant" à l'égard du Kremlin qu'un président républicain (référence aux retombées lointaines du maccarthysme). N'est-ce pas Truman, Kennedy et Johnson qui ont déclenché les guerres de Corée et d'Indochine, tandis qu'Eisenhower et Nixon y ont mis fin ? Rappelons simplement, pour mémoire, que tant la bombe à neutrons que le missile de croisière (cruise missile) ont été conçus et expérimenté avant que Carter n'accède à la Maison Blanche.
A.MILES La relance de la course aux armements Le fait le plus tangible de l'aggravation de la tension internationale, c'est la multiplication des indices d'une relance de la course aux armements par l'impérialisme. Tout au long de l'année 1976, il y eut une habile préparation des esprits par la presse bourgeoise internationale. Les réunions consécutives de l'OTAN attirèrent l'attention sur le renforcement qualitatif de l'effort d'armement soviétique, qui serait passé de 6-8% du produit national brut soviétique dans les années 60 à 11-13% de ce même PNB dans les années 70. Simultanément, par suite de la fin de la guerre d'Indochine, les dépenses d'armement des USA seraient tombées de 9% du PNB en 1967 à 5,6% en 1974 (voir les rapports de l'état-major militaire de l'OTAN aux ministres de la Défense nationale de l'Alliance du 10.6.1976, complaisamment étalés dans la grande presse). Un livre à sensation du général belge Close, "L'Europe sans défense ?" , affirmant que les Russes pourraient atteindre le Rhin dans les 48 heures semant une véritable panique dans les milieux bien-pensants. Depuis lors, il y eut un ouvrage du Brookings Institute ("Sizing up the Soviet Army" qui abonda dans le même sens, s'efforçant de mettre l'accent sur le caractère de plus en plus "offensif" de l'armement soviétique. Mais cet été, le célèbre Institut international d'études stratégiques de Londres (International Institute of Strategic Studies) publia une étude intitulée "The Military Balance 1977-78" qui conclut sur un bilan plus sobre quant à l'équilibre des forces militaires sur le continent européen. Malgré l'introduction, par l'URSS, d'une nouvelle génération de missiles à têtes nucléaires multiples (les "SS 17", "SS 18" et "SS 19"), disposant d'une précision proche des missiles américains, la qualité de l'armement de l'OTAN reste supérieure à celle des armées du Pacte de Varsovie. Résultat ? Un nouvel effort de réarmement, une augmentation non négligeable des dépenses militaires des pays impérialistes, étaient ainsi justifiés d'avance. Même l'introduction des missiles Cruise est présentée comme une riposte au déploiement de nouveaux types de fusées terrestres à têtes nucléaires mul-
tiples (MIRV : multiple independently targetable reentry vehicles) par les armées du Pacte de Varsovie en Europe centrale. Ces efforts pour relancer la course aux armements sont aujourd'hui symbolisés par trois projets : • Les missiles de croisière. La décision du président Carter de ne pas construire le bombardier géant supersonique B-1 a été accompagnée d'une option en faveur des missiles de croisière, adaptables aussi bien aux navires et sous-marins avec les SLCM (sea launched cruise missile - missile de croisière-lancement mer) qu'aux avions avec les ALCM. (air launched cruise missile - missile de croisière-lancement air), et sans doute aussi aux blindés et à l'artillerie de terre. Ces fusées sont des dérivées des fusées allemandes V-1 utilisées vers la fin de la Seconde Guerre mondiale; mais elles ont une double supériorité par rapport à ces V-1 et aux dérivés antérieurs de ce modèle. Grâce aux progrès de la miniaturisation électronique, elles disposent d'un mécanisme de guidage auto-correcteur qui permet d'atteindre un objectif à 5.000 km de distance avec une marge d'erreur inférieure à 100 mètres (certains disent même à 5 mètres). Grâce au perfectionnement des moteurs à réaction, elles n'utilisent plus qu'une livre de carburant par livre de poussée fournie. L'importance de ces fusées est évidente, tant du point de vue économique que du point de vue militaire. Comme elles sont relativement bon marché, leur fabrication en très grande série est possible du jour au lendemain. Or, c'est l'ensemble des forces de terre, de mer et de l'air qui peuvent être équipées de ces fusées. Cela donne une possibilité d'accroître dans l'immédiat les dépenses militaires sur une échelle que la fabrication des bombardiers B-1 - très chers, mais produits pour cette raison au compte-gouttes, et ne servant qu'à remplacer d'autres avions - n'aurait jamais pu assurer. Il ne faut certes pas être un marxiste "mécaniste" pour voir un rapport entre la durée de la récession 1974/75, la lenteur de la reprise économique depuis lors, la menace de retomber dans une nouvelle récession dès l'an prochain ou l'année suivante, et cette reprise de la course aux armements. Qu'il s'agisse bel et bien d'une nouvelle course aux armements avec l'URSS, cela ne fait pas non plus de doute. Dans le "Scientific Ameri-
, Kosta Tsipis écrit : "Il est presque certain qu'un déploiement de fusées stratégiques de croisières aboutirait à un contre-déploiement du côté russe. Pis, le développement par les EtatsUnis d'un tel système d'armes valoriserait le concept de missile de croisière pour d'autres nations qui désirent disposer d'un vecteur de lancement (de têtes nucléaires) bon marché et précis, ce qui les convaincrait de développer une fusée similaire, capable d'atteindre les Etats-Unis. Ce pays serait alors obligé de créer un système de défense antiaérienne coûteux, non seulement contre des fusées soviétiques du type croisière mais aussi contre des fusées du même type d'autres pays. (L'auteur pense manifestement en premier lieu à la Chine). ("Scientific American" février 1977) Il semble bien que la mise sur chantier de production massive de missile de croisière soit l'un des obstacles principaux pour aboutir à une résultat dans la deuxième partie des négociation: SALT. En effet, le résultat principal de la première tranche d'accords (l'accord Ford-Breinev conclu à Vladivostok en novembre 1974), fut de limiter à 2400 le nombre de "véhicules porteurs" d'armes stratégiques (2). Les missiles de croisière sont-ils des vecteurs d'armes tactiques ou d'armes stratégiques? En fait, vu leur extrême adaptabilité et leur prix bas, elles peuvent être transformées de l'un à l'autre, et ce dans les deux sens. C'est pourquoi le Kremlin réclame qu'elles soient inclues parmi les véhicules porteurs d'armes stratégiques, tandis que le Pentagone refuse d'accepter cette proposition. D'où l'impasse de SALT-2... On ne peut pas exclure d'avance l'hypothèse qu'il s'agisse, en définitive, d'un gigantesque marchandage, et qu'un compromis sur la limitation des fusées type missile de croisière finira par être conclu (3). Mais il est clair que dans le climat économique fort changé dans les pays impérialistes, il n'y a plus le même intérêt qu'au début des années 70 pour une limitation systématique des dépenses d'armement. La peur de l'impérialisme de voir l'économie soviétique, avec son plein emploi et sa croissance régulière bien que ralentie, devenir plus attirante pour les masses occidentales frappées par le chômage et le retour régulier des récessions, peut aussi inciter ,la bourgeoisie à vouloir imposer des charges supplémentaires à l'économie et au niveau de vie des masses soviétiques, par le truchement d'une nouvelle tranche de course aux armements. Finalement, il y a une certaine logique interne du développement technologique, qui conduit à des sauts qualitatifs dans l'innovation de l'industrie d'armements, après des paliers au niveau desquels celle-ci reste figée pendant certaines périodes. Il est difficile, sinon impossible, de refuser cette logique s'il n'y a aucune garantie que le camp adverse n'en fasse pas autant. Vu le caractère antagonique des deux systèmes sociaux, et le jeu incontrôlable de la loi du développement inégal en matière technologico-industrielle, cette garantie ne peut jamais être acquise. Dès lors, la portée réelle de l'accord SALT- 1, comme le contenu réel de la "détente" , c'est une certaine rationalisation et limitation - dans l'intérêt mutuelde la course aux armements, mais non sa suppression. Le fait même que, malgré la "détente" , la course aux armements ait continué à se dérouler, fût-ce à un rythme ralenti, impliquait dès le départ le risque d'un renversement de tendance, dès qu'une nouvelle "percée" technologique était acquise. Ce risque s'est maintenant réalisé. La bombe à neutrons. Là encore, il s'agit d'un "saut qualitatif" qui nécessiterait le remplacement de tout l'arsenal d'armes nucléaires tactiques, ce qui implique de nouveau de justifier, à court et à moyen terme, un accroissement considérable des dépenses militaires. Que la "bombe à neutrons" qui épargne les bâtiments ("la propriété privée") tout en tuant les hommes, soit cyniquement conforme à la logique du capitalisme cela va de soit. Il n'en reste pas moins vrai que d'un point de vue militaire, le caractère plus ou moins "efficace" d'une nouvelle forme de tuerie atomique par rap-
port à l'ancienne étant admise par les états-majors * son emploi par l'OTAN conduira à sa fabrication en URSS, voiré en Chine. Voilà encore une fois une nouvelle phase de la course aux armements qui est lancée. . La fabrication de nouvelles armes hyper-sophistiquées par les impérialismes européens, notamment ouest-allemand. Ce développement a reçu moins d'attention de la part de la presse mondiale que le missile de croisière ou la bombe à neutrons. Il ne s'agit pas moins d'un événement important, qui, à sa manière, marque aussi un tournant dans l'évolution de la situation mondiale. En effet, l'industrie de guerre ouest-allemande (associée dans plusieurs cas à celle d'autres pays membres de la CEE) a développé, indépendamment des Etats-Unis, des "armes miracles" dans la catégorie des armes dites classiques, qui pourraient bien bouleverser certains aspects de l'art militaire et qui, de toute manière, entraineront des ripostes du côté soviétique, c'est-à-dire aboutiront également à une nouvelle étape de la course aux armements. Citons seulement deux exemples : une bombe "non-nucléaire" de la même force explosive que la bombe atomique qui a détruit Hiroshima; un nouvel hélicoptère antiblindé pratiquement invulnérable dans l'état actuel de la technique. La combinaison de ces deux armes permettrait de détruire une division blindée entière par une seule attaque aérienne. Ceux qui ont cru ou qui croient que les progrès financiers, industriels et techniques de l'impérialisme européen ne modifieront jamais la situation militaire du fait de la suprématie écrasante de l'impérialisme américain dans ce domaine, ont commis une lourde erreur, qu'ils se situent dans le camp bourgeois, dans celui de la bureaucratie, ou dans celui du mouvement révolutionnaire. Toute l'histoire contemporaine, et le jeu de la loi du développement inégal confirme le contraire. A la longue, toute contradiction par trop flagrante entre puissance en capital et en productivité industrielle d'une part, et faiblesse militaire d'autre part, finit par être effacée. Nous ne disons pas que le moment est déjà venu où cela commence à se produire sur une grande échelle en Europe. Mais les derniers progrès de l'industrie d'armement allemande (et franco-allemande, et germano-franco-italo-britannique) sont révélateurs d'une tendance à long terme. L'échec de la détente au Moyen-Orient Vu l'alliance étroite de l'impérialisme américain avec l'Etat sioniste, et l'engagement massif de la bureaucratie soviétique vot le protein monde de la rend tie lo-arabe dégénérer en conflit direct entre des forces armées américaines et soviétiques était inscrit dans l'évolution de la situation au Moyen-Orient. Aussi, l'effort pour arriver à un compromis acceptable pour les classes dominantes arabes et le Kremlin dans cette zone faisait-il partie du "grand dessein" de la détente vue par Brejnev. Le bilan, aujourd'hui, est celui d'un échec total, indépendamment du fait de savoir s'il y aura ou non formellement une nouvelle session de la "Conférence de Genève". La base du compromis imaginé par la bureaucratie soviétique, ce fut la création d'un Etat palestinien croupion en Cisjordanie. Il apparaît maintenant clairement que l'establishment sioniste n'a jamais été prêt à accepter cet État, même croupion. Il a fallu l'arrivée au pouvoir de Menahem Beghin, le responsable du massacre de Deir Yassin qui avait pour but de faire fuir les Arabes de la "terre promise" du sionisme, pour révéler à quel point l'impérialisme américian était attaché à l'establishment sioniste, quelle était la limite de sa volonté d'exercer une "pression réelle" sur Tel-Aviv (même en présence d'une presprix d'un chantage à la guerre mondiale. Dès lors, la bureaucratie soviétique et les classes possédantes arabes ont, aux yeux des masses arabes, joué un gigantesque jeu de dupes. Ils ont massacré et écrasé en grande partie la résistance palestinienne au Liban. Ils ont divisé et démobilisé les forces anti-impérialistes au Moyen-Orient. En échange de cela, ils n'ont reçu aucune contre-partie politique. Le seul élément "positif" qu'ils pourraient aligner, ce sont quelques fournitures d'armes impérialistes aux gouvernements arabes prêts à entrer dans le jeu impérialiste, fournitures bien plus réduites que celles obtenues par l'Etat sioniste et qui augmentent par ailleurs leur dépendance par rapport à l'impérialisme. Il en résultera forcément une énorme et nouvelle vague de frustration du nationalisme arabe, qui, jointe à la crise sociale qui monte en Egypte, en Syrie, au Soudan, en Irak et dans d'autres pays arabes, risque de créer des problèmes encore plus graves pour Sadate et compagnie, pour Brejnev et pour tous leurs complices dans ce mauvais coup. D'où la nécessité pour le Kremlin de hausser le ton, de réaffirmer avec force sasolidarité avec la lutte de libération du peuple palestinien et des peuples arabes. D'où une nouvelle tension au Moyen-Orient après la fausse "détente" des années précédentes. D'où le risque sérieux d'une guerre préventive de l'Etat sioniste. Etc. L'aggravation des tensions en Afrique La défaite subie par ce que tout le monde appelle aujourd'hui les "forces pro-occidentales" dans la guerre civile en Angola a été durement ressentie à Washington et dans les capitales impérialistes en Europe. La solidarité internationale que Cuba a manifestée à cette occasion à l'égard de la révolution angolaise y a incontestablement joué un rôle important. Il est difficile de supposer que Fidel Castro ait agi à cette occasion contre la volonté du Kremlin. Mais il n'est pas établi qu'il ait été simplement l'exécutant d'une décision prise à Moscou. La bureaucratie soviétique ne s'est jamais départie de son attitude hyper-prudente, dès qu'un conflit direct avec les forces impérialistes était possible. L'hypothèse la plus vraisemblable, c'est donc que Cuba, déjà engagée depuis l'époque du "Che" dans l'appui à la guérilla en Angola et au Zafre, ait considérablement étendu ces opérations d'appui (facilitées par la présence de nombreux noirs dans les forces armées révolutionnaires cubaines) et que Moscou ait couvert l'initiative après
coup. La décision de la bureaucratie soviétique comportait un certain risque. Mais elle a dû penser qu'après le choc traumatique de la guerre d'Indochine, l'impérialisme américain n'était pas prêt à risquer un deuxième Vietnam en Afrique, du moins pas à court terme. De là, le conflits'est rapidement étendu au point de devenir en partie incontrôlable par les deux "superpuissances". L'impérial isme américain était bien décidé à éviter à tout prix un deuxième défaite angolaise. Il a combiné à cette fin une double opération : - créer des relais pro-impérialistes sur place, capables d'intervenir rapidement en cas de besoin (l'armée sud-africaine occupe à ce propos une place de choix, l'armée marocaine et l'armée égyptienne devront jouer un rôle analogue, des interventions-éclair de forces impérialistes européennes ont été pratiquées lors du "conflit du Shaba" qui semble avoir été fait sur: mesure pour expérimenter une telle opération) : - "désamorcer" la bombe Zimbabwe-Namibie qui permettrait la répétition de la guerre civile angolaise dans les pires conditions pour l'impérialisme américain, c'est-à-dire comme un affrontement ouvert entre racistes blancs et masses africaines, ce qui rendrait toute intervention américaine politiquement désastreuse du fait de ses répercussions énormes au sein des masses noires aux Etats-Unis. Toute cette nouvelle orientation plus "interventionniste" plus agressive de l'impérialisme américain (et des impérialismes européens, soucieux de défendre y compris contre la concurrence US ce qui leur restait de leurs anciennes chasses gardées sur le continent africain), provoqua un enchevêtrement de conflits croisés, dans lesquels la bureaucratie soviétique fut entraînée bon gré mal gré (il est bien probable que le limogeage de Podgorny soit lié au rôle de pointe qu'il a joué dans certains engagements africains du Kremlin). Le renversement d'alliance de la Somalie, la guerre civile en Ethiopie, l'agression de l'Egypte contre la Lybie, l'engagement du Soudan contre l'Ethiopie, la crise du régime Mobutu au Zafre, le conflit entre la Somalie et le Kenya, les remous autour de l'Ouganda et les tentatives d'éliminer le régime d'Amin Dada par des coups d'Etat, la dissolution de l'Union est-africaine, l'engagement des gouvernements de l'OUA (Organisation de l'unité africaine) d'appuyer le Front patriotique du Zimbabwe au moment même où ils négocient un compromis avec l'impérialisme qui réintroduirait des troupes impérialistes au Zimbabwe, tout cela crée un invraisemblable imbroglio dans lequel la bureaucratie soviétique risque de laisser en tout cas des plumes, s'étant manifestement engagée sur trop de fronts à la fois. Il ne faut d'ailleurs pas écarter l'hypothèse que malgré l'importance stratégique de certains de ces engagements - la flotte soviétique considérablement renforcée au cours de la dernière décennie, a besoin de points de ravitaillement amis dans la mer Rouge et dans l'océan Indien et l'amiral Goltchikov, dont certains affirment qu'il est aujourd'hui le principal stratège naval de par le monde, dispose sans doute d'un poids particulier au sein de la fraction militaire de la bureaucratieils seront en définitive traités comme monnaie d'échange par le Kremlin dans ses marchandages et négociations planétaires avec l'impérialisme.
La montée révolutionnaire en Europe capitaliste coîncide cette fois-ci avec l'extension du phénomène de l'eurocommunisme c'est-à-dire une autonomie plus grande des PC européens par rapport à Moscou (à l'exception de celui du Portugal, mais pour combien de temps encore ?). Washington est parfaitement au courant de cette situation, et sait que Moscou n'a plus grand chose à offrir sur ce front-là (si les PC virent à droite, ils le font pour leurs raisons propres, et indépendamment de toute contre-partie que pourrait réclamer le Kremlin). Cela affaiblit la capacité de marchandage de la bureaucratie, qui cherche donc à compenser cette faiblesse par des positions dans d'autres zones du monde qu'elle pourrait "négocier" dans le cadre d'un nouvel accord global avec l'impérialisme américain. Quoi qu'il en soit, dans l'immédiat, l'aggravation de la tension au Moyen-Orient comme l'aggravation de la tension en Afrique, vont évidemment dans le sens opposé à celui de la
. Il en va de même du refus imprévu (et temporaire ?) de Washington de lever le blocus qui frappe Cuba et de renouer des relations diplomatiques avec le gouvernement de Fidel Castro. L'impérialisme semble avoir posé un ultimatum brutal qui ne correspond pourtant guère aux rapports de force donnés : engagement ferme d'un retrait total de Cuba (fût-ce par étapes) d'Afrique, avant que les relations américano-cubaines ne puissent se normaliser. C'est une lourde déception et pour Moscou - à qui le blocus économique de Cuba par les USA coûte très cher - et pour La Havane qui s'était efforcée de faire preuve de modération en Amérique Latine (notamment dans l'affaire du Canal de Panama) pour obtenir la levée du blocus. C'est de nouveau un signe que la lune de miel de la "détente" est passée. Elle n'aura duré que l'espace d'un printemps. Les limites du commerce Est-Ouest Il y a finalement un phénomène économique qui a également freiné l'ampleur et la durée de la "détente" : ce sont les limites apparues à une expansion continuelle du commerce EstOuest, limites d'ailleurs prévues et analysées à l'avance par notre mouvement. A la base de la "détente" , il y avait aussi une considération d'intérêts économiques réciproques. L'impérialisme, qui voyait venir la crise économique, avait besoin de marchés supplémentaires, surtout pour ses biens d'équipement: La bureaucratie soviétique qui est de moins en moins en état de contrôler le mécontentement des masses de son "glacis" et de son propre pays par la seule répression, avait besoin de technologie et de moyens supplémentaires pour accroître la production de biens de consommation de qualité. Incontestablement, pendant cinq ans, l'expansion du commerce Est-Ouest a été rapide. Les marchés de l'Est ont permis à l'impérialisme - surtout aux impérialistes européens d'ailleurs -de compenser en partie le rétrécissement des marchés occidentaux durant les années de la récession. Mais une disproportion est vite apparue. Les ventes des pays impérialistes aux Etats
ouvriers bureaucratisés augmentent beaucoup plus vite que les ventes de ces Etats à l'Occident. La raison en réside dans le caractère peu compétitif des biens industriels vendus par l'Est (sauf ceux de qualité modeste, vendus à des prix de dumping et contre lesquels s'organise alors immédiatement le protectionnisme des pays capitalistes) et dans la pénurie relative qui frappe de plus en plus les matières premières soviétiques qu'on croyait "inépuisables" il n'y a guère. Dans ces conditions, toute expansion du commerce Est-Ouest se solde par un accroissement de la dette des Etats ouvriers vers les pays impérialistes, dette qui a déjà dépassé les 40 milliards de dollars et dont la dynamique semble assez effrayante : "Les perspectives de la dette dépendent donc aussi bien du fait de savoir si l'Ouest achètera considérablement plus de marchandises en Europe orientale et du fait de savoir si l'Est est en mesure de les fournir. A l'Ouest, des résistances de marché et des pressions pour ériger des barrières à l'importation sont déjà apparentes pour un large éventail de produits. Et à l'Est, il y a peu d'indices jusqu'ici que la production, qui résulte de l'importation de biens d'équipement et de technologies, soitdestinée à accroître de manière sensible les exportations vers les pays à devises fortes... "Des projections arithmétiques directes démontrent qu'au rythme actuel de ventes de l'or (par l'URSS) et de revenus 'invisibles' (revenus provenant du tourisme, des frets, etc.), et compte tenu de la charge croissante du service de la dette, cette dette ne cesserait de croître rapidement que s'il y avait un renversement notable de la balance commerciale Est-Ouest. Si les mouvements commerciaux restaient jusqu'en 1980 ce qu'ils étaient en 1976, la dette s'élèverait à près de 90 milliards de dollars en 1980. A l'opposé, même si les importations et les dépenses 'invisibles' stagnaient au niveau de 1976, rien que pour éviter toute nouvelle aggravation de la dette avant la fin de 1980, il faudrait que l'URSS accroisse ses exportations vers les pays à devises fortes de plus de 10% par an... (Richard Portes in : "Foreian Affairs" , juillet 1977)
Ces perspectives de stagnation relative du commerce Est-Ouest - ou du moins de ralentissement sérieux de son taux de croissance - freinent à leur tour l'enthousiasme pour la détente dans les milieux impérialistes. La tentation de substituer à ce commerce en relative stagnation une "explosion" des dépenses d'armements qui, pour être acceptée par "l'opinion publique" des pays impérialistes, exige une changement du climat de "détente", est donc évidente. Il faut souligner à ce propos la différence d'accent entre les impérialismes européens et l'impérialisme US qui constitue un renversement total de la situation d'il y a cinq ans. Aujourd'hui, ce sont Helmut Schmidt, Giscard d'Estaing, Callaghan et Andreotti qui s'inquiètent des "ardeurs excessives et irréalistes" de Jimmy Carter pour la "défense des droits de l'homme" en URSS (5). Ces différences d'accent n'ont rien à voir avec une ardeur plus ou moins grande à l'égard des droits de l'homme. Elles sont en relation directe avec les gains plus ou moins importants que les uns et les autres ont obtenus (et espèrent obtenir) du commerce Est-Ouest. Les deux seuls principes moraux en cause s'appellent dollars et cents (ou faudrait-il dire plutôt par les temps qui courent, deutsche mark et francs suisses ?) Ce qui n'a pas changé La détente a donc incontestablement du plomb dans l'aile. Mais cela n'implique pas pour autant qu'on en revienne à la guerre froide à proprement parler. Il ne s'agit, somme toute, que d'une modification marginale de la situation internationale, de même que la détente, même au moment de sa plus belle envolée, ne déplaçait que des pions mineurs sur l'échiquier international. Il y a en effet des constantes de la situation internationale qui n'ont guère été modifiées au cours de ces quinze ou vingt dernières années : 1) La différence entre le régime socio-économique dominé par l'impérialisme et les Etats ouvriers bureaucratisés est une différence qualitative qui rend "l'interpénétration" ou le "condominium" impossibles. Tout pays qui passe d'un régime à l'autre constitue une perte (ou un gain) quasi absolu pour l'un ou pour l'autre. C'est pourquoi l'impérialisme continuera à s'opposer par tous les moyens, y compris la violence armée, à la suppression de la propriété privée sur un point quelconque du globe. La bureaucratie soviétique est de même obligée de se défendre (et de s'armer à cette fin) contre toute tentative de réintroduire le régime de la propriété privée dans un pays de sa propre zone d'influence où il a été supprimé. 2) La capacité de destruction nucléaire mutuelle entre l'Ouest et l'Est rend une guerre mondiale nucléaire (guerre-suicide), déclenchée délibérément par l'impérialisme, vraisemblable seulement en cas de situation immédiatement désespérée et sans issue pour la bourgeoisie américaine, - perspective qui est fort éloignée encore de la situation actuelle du grand capital des Etats-Unis. En outre, la conscience qu'a acquise
une bonne partie du peuple américain du caractère suicide d'une telle guerre subordonne la possibilité pour la bourgeoisie de la déclencher sans révolte des masses à la destruction préalable des possibilités de mobilisation, - c'est-à-dire à l'établissement préalable d'un régime fasciste ou semi fasciste aux Etats-Unis. Les conflits - réels - entre les pays impérialistes et les Etats ouvriers bureaucratisés resteront donc pendant toute une période historique en-deçà du seuil d'une guerre mondiale. 3) Cette analyse, qui rend compte de la réalité complexe des relations internationales depuis la fin de la "guerre froide", c'est-à-dire depuis vingt-cinq ans, ne cède guère aux illusions de "l'équilibre de la terreur". Aussi longtemps que survit l'impérialisme, se poursuivent les guerres "locales" sanglantes. Aussi longtemps que se poursuit la course aux armements nucléaires, la panoplie des armes nucléaires "tactiques" se perfectionne et le danger de leur emploi dans des guerres "locales" s'accroît. Aussi longtemps que s'étend l'armement nucléaire "tactique" et se multiplient les risques de leur emploi "localisé", se maintient le danger de la transformation de ces guerres "locales" en une guerre nucléaire mondiale par panique, emballement ou simple erreur, indépendamment d'un projet délibérément conçu par la direction politique de la bourgeoisie des Etats-Unis. Seul le désarmement nucléaire de la bourgeoisie - la suppression du régime capitaliste -peur sauver l'humanité du cauchemar d'une destruction nucléaire. Et ce désarmement ne peut s'effectuer qu'au sein même de ces pays, par leur prolétariat, ce qui s'applique également aux Etats-Unis. 4) La bureaucratie soviétique est une force essentiellement conservatrice, désireuse de maintenir et de consolider le statu quo social à l'échelle mondiale. Cela n'exclut pas qu'à l'occasion, elle ne cherche à étendre son pouvoir et ses privilèges. Mais elle ne le fait que si c'est réalisable sans menacer sa position en URSS même (c'est-à-dire quand elle peut le réaliser essentiellement par des moyens militaro-bureaucratiques, sans déclencher une révolution de masse qui se répercuterait sur l'activité et la conscience du prolétariat soviétique) et en accord fondamental avec l'impérialisme (partage des zones d'influence). Ces occasions sont manifestement exceptionnelles. Pour l'essentiel et dans son ensemble, la politique étrangère de l'URSS vise à maintenir et non à modifier fondamentalement le régime socio-économique du "camp socialiste" et du "camp capitaliste" de peur de bouleverser "l'équilibre" entre ces deux camps. Voilà le fondement conservateur et la portée objectivement contre-révolutionnaire de la politique de "coexistence pacifique", qu'il ne faut pas confondre avec le désir justifié d'éviter une guerre mondiale nucléaire, guerre-suicide pour le genre humain. 5) L'accentuation de la concurrence inter-impérialiste, la crise du système impérialiste international, la modification des rapports entre le capital impérialiste et la bourgeoisie des pays semi-coloniaux les plus développés, l'émergence d'une crise sociale profonde dans les pays capitalistes d'Europe qui évolue vers une crise prérévolutionnaire ou révolutionnaire au moins dans plusieurs pays de l'Europe du sud-ouest, exprime bien le déclin relatif de l'impérialisme américain et son impuissance croissante à contrôler militairement et politiquement la stabilité interne du camp capitaliste. La nouvelle étape de la crise du stalinisme depuis le "printemps de Prague" et l'invasion de la CSSR par les troupes du Pacte de Varsovie - nouvelle phase dont l'apparition de l'eurocommunisme n'est qu'une manifestation parmi d'autres - exprime un déclin parallèle de la capacité de la bureaucratie soviétique à contrôler politiquement et militairement la stabilité interne de sa zone d'influence, et surtout de sa capacité politique à canaliser l'essentiel des forces vives de la révolution des pays semi-coloniaux, vers des voies de maintien des structures capitalistes (effort de canalisation qu'implique sa stratégie de coexistence pacifique). Les flux et les reflux de la "politique de détente" se placent dans ce cadre permanent dont ils ne modifient pas les données essentielles. Ils sont donc d'une importance toute relative.
20 août 1977. 1) Dans son discours de bienvenue à Tito, prononcé à Moscou en août 1977, Brejnev a bruquement feint d'oublier le caractère "provocateur" de l'offensive Carter sur les "droits de l'homme" en URSS et a salué le caractère "réaliste" de ses dernières initiátives dans le domaine des relations Est-Ouest. 2) Sur le contenu de l'accord issu de la première manche des négociations SALT, voir l'article de Jon Rothschild dans "Inprecor" n° 5/6 du 3 août 1974. 3) Dans la "Pravda" du 20 avril 1977, Juri Zukov cite l'interview accordée par le ministre américain de la Défense, Harold Brown, au commentateur de la télévision Martin Agronski, dans lequel il répond à la question : "Qu'arrivera-t-il si les négociations (avec l'URSS) aboutissent à un échec ?" par la formule suivante : "Nous serions obligés de mettre en marche des choses que nous pensons de toute façon (sic) devoir entreprendre. " Zukov interprète l'ensemble de la tactique américaine au cours des négociations SALT-2 de la manière suivante : " ...l'exigence d'un désarmement unilatéral de l'URSS avec comme contre-prestation la promesse vague que les Américains renonceront au développement de quelque nouveau système d'arme. " L'allusion au missile de croisière est transparente. 4) Analysant la "bombe à neutrons" dans l'hebdomadaire britannique conservateur "Spectator" (23 juillet 1977), Julian Critchley rappelle que le quartier général de l'OTAN de même que le gouvernement ouest-allemand, en approuvent d'avance le déploiement et affirme péremptoirement: "D'un point de vue militaire, les têtes à neutrons (des fusées) se justifient." 5) Voir l'interview accordée par Giscard d'Estaing à l'hebdomadaire américain "Newsweek" (n° du 25 juillet 1977), dans lequel celui-ci affirma sans ambages : "La politique étrangère de M. Carter... a mis en danger le processus de la détente... (Il y a une méfiance mutuelle, aggravée par (la politique de Carter)... sur les droits humains.