RFA Avant les dernières élections législatives, le chancelier Helmut Schmidt s'était fait le commis voyageur du "modèle allemand". Il a présenté à tout le monde, avant tout à ses camarades du Parti travailliste, son pays comme l'exemple à suivre, où grâce au "bon sens" des syndicats et à la bonne collaboration entre le Capital et le Travail, on avait pu réduire considérablement le taux d'inflation. Cela devrait permettre de résoudre le problème du chômage et d'introduire une nouvelle ère de prospérité. La stabilité politique de la coalition social-démocrate-libérale devrait être conservée grâce au rétablissement du plein emploi et à la remontée de la conjoncture. Mais voici que pour une troisième année consécutive, il y a plus d'un million de chômeurs en Allemagne, et personne ne sait comment réduire ce chiffre. En réalité, plus de 1,7 millions de postes d'emplois ont été supprimés car le nombre de travailleurs immigrés employés en RFA a été réduit de 600 000 environ au cours des trois dernières années. En outre, beaucoup de salariés cessent de travailler dès l'âge de 63 ans, ou même plus tôt, non parce qu'ils ne désirent plus travailler, mais parce qu'ils ne désirent pas devenir chômeurs. Ils préfèrent une retraite inférieure au salaire mais garantie, à un emploi incertain. De nombreuses femmes qui travaillèrent à mi-temps sont rentrées au foyer parce qu'elles ne trouvent plus d'emploi. Le PNB augmente, le chômage demeure Ce qui est curieux dans cette situation, c'est que les statistiques de l'année 1976 indiquent une croissance du produit national brut en termes réels - c'est-à-dire de la masse des marchandises et services - de 5,6% et un accroissement de la production industrielle de 6,7%, alors que le chômage persiste aux environs d'un million. Le mystère s'éclaire dès qu'on apprend que l'accroissement du PNB de 5,6% a été accompagné d'un accroissement de la productivité du travail de 5,3% en moyenne dans toute l'économie de 8,3% dans l'ensemble de l'industrie et de 10% dans l'industrie métallurgique. Lorsqu'une même masse de travailleurs peut, dans un même nombre d'heures de travail, pour une masse croissante de biens et de services, il n'y a évidemment aucune nécessité pour le capital d'embaucher des salariés supplémentaires.
Anna ARMAND Le gouvernement fédéral prévoit pour l'année 1977 un accroissement de la productivité du travail équivalent à celui de 1976. En même temps, il a dû réviser vers le bas la croissance du PNB à un taux légèrement inférieur à 5%. Dans ces conditions, rien d'étonnant qu'on s'attende à 1,5 millions de chômeurs pour l'hiver 1977-78. Rien d'étonnant non plus si le camp des partis gouvernementaux devient de plus en plus nerveux et que même le parti oppositionnel, les chrétiens démocrates, soit engagé dans un débat interne sur le choix de mesures adéquates contre le chômage. Dans les trois partis, SPD (social-démocrate), FDP (libéral) et CDU (chrétien démocrate - en Bavière CSU), la discussion se déroule autour de deux axes. Selon les uns, il faut accorder au capital de nouveaux stimulants pour accroître les investissements, soit sous forme de subventions directes, soit indirectement par des réductions d'impôts. Pour les autres, il faut réduire la durée du temps de travail global (pas hebdomadaire !), soit en ramenant l'âge de la retraite à 60 ans, soit en prolongeant la durée de la scolarité obligatoire, soit en prolongeant la durée des congés payés (la confédération syndicale DGB exige 6 semaines de congés payés pour tous les salariés âgés de 30 ans ou plus). Il y a aussi différentes variantes de ces propositions, comme par exemple une réduction générale des impôts pour accroître la consommation, avec simultanément une limitation légale de la semaine de travail à 40 heures. Aujourd'hui, la durée légale du travail est toujours de 48 heures, bien que 90% des salariés ne travaillent plus que 40 heures par semaine en fonction de conventions collectives conclues par branche d'industrie. Le fait que dans tous les partis, il y a deux fronts qui se soient constitués sur cette question est en soi une preuve de l'insécurité et de l'instabilité que la crise et le chômage ont provoquées en RFA. Les grands partis perdent leur crédibilité Ce n'est nullement la seule preuve en la matière. L'enquête récente d'un politologue, le professeur Wildenmann, qui est pourtant partisan de la CDU, admet que les électeurs adoptent de plus en plus une attitude critique, voire négative à l'égard des partis établis. Jusqu'à un quart des électeurs se-
RFA raient prêts à accorder leurs voix à un "anti-parti" du type du groupement de M. Glistrup au Danemark, lors de nouvelles élections législatives. 34,4% des sympathisants potentiels d'un tel "parti de la protestation" se recruteraient au sein de la classe ouvrière. Un tiers des électeurs CDU et FDP, et "seulement" 21,5% de l'électorat social-démocrate (traditionnellement beaucoup plus stable) inclinent en faveur d'un tel parti qui n'existe pas encore. Les membres des syndicats et ceux qui s'orientent vers l'Eglise restent par contre plus liés aux structures de parti existantes. Les causes du discrédit qui frappe les "partis établis" sont certes multiples, le chômage et le poids croissant des impôts en sont une cause importante. Mais une coalition social-dé- ! mocrate-libérale qui a formé un gouvernement dans le but proclamé de réaliser des réformes, puis cherche à réduire les retraites; réduit les remboursements de la sécurité sociale en • matière de frais de maladie; est impliquée dans d'innombrables affaires de corruption; doit justifier des affaires d'écoutes illégales du téléphone des particuliers; se voit entraînée dans des conflits avec des centaines de comités de citoyens qui prennent l'initiative contre la création de centrales nucléaires; a fait du mot Berufsverbot (interdiction d'exercer la profession) une parole introduite dans toutes les langues du monde; qui s'attelle à faire baisser le niveau de vie des salariés au profit d'un accroissement considérable de celui des patrons, grands, moyens et petits : pareil gouvernement ne peut que voir se dilapider le capital de confiance qui l'a fait élire. Par ailleurs une opposition comme celle de la CDU/CSU qui est impliquée dans le même genre d'affaires de corruption partout où elle administre des Etats (Länder) ou des municipalités, qui n'a pas pu avancer un projet crédible de solution des maux qu'elle dénonce, ne peut pas gagner une confiance massive. Voilà pourquoi le même sondage d'opinion publié par le professeur Wildenmann révèle que si les élections avaient lieu "dimanche prochain" , la coalition gouvernementale les gagneraif encore avec une avance de 0,4% sur la CDU/CSU. N'empêche que le prestige des trois partis représentés au Bundestag a diminué de manière sensible par rapport aux élections de 1969, de 1972 et de 1976. La situation réelle de la classe ouvrière Selon une enquête de l'Institut allemand d'investigations économiques (Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung, DIW), les revenus nets par ménage (y compris les ménages composés d'une seule personne) ont augmenté de 14% en 1976 par rapport à 1975 lorsqu'il s'agit de ménages de travailleurs indépendants (revenu net moyen mensuel en 1976 : 2 850 dollars). Le revenu net des employés a augmenté de 4% et atteint 1. 170 dollars. Celui des ouvriers a également augmenté de 4% et atteint 1 000 dollars par mois. Revenu net signifie revenu après déduction des impôts sur le revenu et des cotisations à la sécurité sociale (revenu net disponible). Si l'on tient compte du fait que le coût de la vie pour un ménage de 4 personnes a augmenté en 1976 en moyenne de 4,6%, on doit conclure que les ouvriers et employés ont eu en 1976 un revenu réel inférieur à celui de 1975, alors que les travailleurs indépendants ont joui d'un revenu réel supérieur de 9,5% à celui de 1975. Le DIW reproche même à ces travailleurs non salariés d'avoir obtenu un accroissement de profit et de revenus provenant de leur fortune, de 12% sur le plan privé, ce qui ne correspond pas aux "buts déclarés de la politique gouvernementale, qui cherche à accroître les profits afin de stimuler les investissements. En d'autres termes, des subventions et des réductions d'impôts accordées par la coalition gouvernementale aux patrons ne les ont pas conduits à augmenter leurs investissements, aussi longtemps qu'ils ne sont pas assurés de pouvoir vendre à profit plus de marchandises. Mais quelle est la répartition des revenus en RFA, à propos de laquelle on répand souvent la légende qu'elle aurait "presque" réalisé une société égalitaire de bien-être ? Le mot "société de classe" est devenu tabou non seulement auprès de la plupart des sociaux-démocrates, mais même de nombreux syndicalistes en RFA. Voici cependant la réalité, selon l'enquête du DIW : - des 22 935 000 ménages, près d'un quart, soit 5,2 millions de ménages, touchent moins de 1 250 DM (530$) par mois; dans cette catégorie aucun menage de travailleurs indépendants n'est classé; - mais sur les 200.000 ménages qui touchent plus de 10 000 DM (4 350$) par mois, et dont les revenus mensuels moyens dépassent les 20 000 DM (près de 9 000$), 85% sont des ménages de non-salariés. La "justice sociale" qui fait partie des "valeurs fondamentales" de la social-démocratie, est donc loin d'être réalisée. Examinons par ailleurs l'évolution des revenus de la classe ouvrière depuis la victoire triomphale de Willy Brandt aux élections législatives de 1972 :
Evolution de la masse Augmentation du Masse totale des salariale nette nominale coût de la vie salaires réels
1972 + 9,0% + 5,3% + 3.7%
1973 + 8,3% + 6,8% + 1,5%
1974 + 9,8% + 6,9% + 2,9%
1975 + 7,2% + 6, 1% + 1,1%
1976 + 4,6% + 4,6% + 0,0% Mais si l'ont tient compte des travailleurs sans emploi (chômeurs et retraités) dans la répartition du revenu, l'évolution devient encore plus négative :
Revenu nominal Revenu réel par travailleur par travailleur 1972 + 6,5% + 1,2% 1973 + 8, 1% + 1,3% 1974 + 9,0% + 2,1% 1975 + 5,7% - 0,4% 1976 + 3,4% - 1,2%
La bourgeoisie a atteint son but Quels que soient les coups que la crise économique la plus grave depuis les années trente ait assénés à la classe ouvrière - coups qui sont évidemment incomparablement plus faibles que ceux de 1929-32, quand il y eut 6 millions de chômeurs et les travailleurs perdirent un tiers de leurs revenus - du point de vue de la bourgeoisie elle apparaît comme une "purge" bienfaisante : 1. - Le marché intérieur en contraction est partagé grâce à des faillites massives et à des fusions de firmes. Depuis l'automne 1973, près de 30 000 entreprises ont disparu. En 1976 il y eut 400 fusions de grandes entreprises avec un chiffre d'affaires dépassant chacun 50 millions de DM. Aujourd'hui, 116 firmes avec plus d'un milliard de DM de chiffre d'affaires emploient chacune 4 millions de salariés (55% de l'ensemble de la main-d'œuvre de l'industrie) et accaparent 70% de la production industrielle. 2. - Une vague de rationalisation a permis de liquider les réserves de main-d'œuvre dans les entreprises(surtout les employés, dont 380 000 ont été mis au chômage), d'accélérer les cadences, d'introduire des innovations technologiques (notamment les microcircuits et les sensors) ce qui a considérablement réduit les coûts de production. 3. - Les profits sont de manière croissante investis à l'étranger. 4.- Un million de chômeurs pèsent sur la classe ouvrière et contribuent à lui imposer "la discipline sur les lieux de travail" 5.- Même lorsque la mévente règne, les monopoles peuvent se permettre d'augmenter les prix, et ce malgré le fait que les coûts salariaux par unité produite ont diminué. La bourgeoisie ouest-allemande a pu pleinement réaliser le but d'améliorer sa position compétitive politico-économique dans la lutte de concurrence inter-impérialiste, sous le gouvernement social-démocrate-libéral. Le SPD s'en glorifie. Un reporter de l'hebdomadaire illustré "Stern" a demandé au président du SPD Willy Brandt : "N'est-il pas vrai que l'industrie n'a guère confiance en la social-démocratie ? Si demain un chancelier CDU était au pouvoir, nous aurions peutêtre un climat d'investissements meilleur en RFA et donc moins de chômeurs. " Willy Brandt répondit: "Pourquoi en serait-il ainsi ? Les industriels devraient être assez intelligents pour comprendre que c'est justement grâce à la coalition entre le FDP et le SPD que la paix sociale règne dans une grande mesure - beaucoup d'observateurs étrangers disent même : le maximum de paix sociale. Y-a-t-il chez nous des grèves de masse et des désordres sociaux ?" Et la réaction des travailleurs ? Il est vrai qu'en RFA, les "grèves de masse et les désordres sociaux" n'ont pas atteint le même niveau que dans d'autres pays où la crise a imposé des sacrifices encore plus durs aux travailleurs et où il y avait une tradition de lutte plus fortement enracinée. Cependant, la réponse du président du SPD prend les choses par trop à la légère. Les statistiques publiées par la publication officielle "Wirtschaft und Statistik" (n°2 de 1977) permettent de formuler un jugement plus nuancé.
En 1974, il y a eu 250 352 grévistes avec un total de jour de grève de 1 051 290. Pendant la première année de crise, en 1975, ces chiffres reculèrent à 35 814 grévistes et 68 680 jours de grève. Mais en 1976, ils remontèrent de nouveau à 169 312 grévistes et 533 696 jours de grève. Il est vrai que plus de 90% des jours de grève de l'année 1976 concernent la grève de l'industrie du Livre, avec lockout de 112 000 ouvriers des imprimeries. Néanmoins, il y avait en plus 58 000 ouvriers et employés qui ont fait grève, bien plus qu'en 1975. En outre, le grand nombre d'entreprises touchées par la grève doit être souligné: 1 481. Cela reflète un grand nombre de grèves défensives, de courtes durée, contre des tentatives patronales d'imposer une détérioration des conditions de salaires et de travail. Il ne faut pas non plus oublier que les statistiques officielles sur les grèves n'enregistrent que les conflits de travail auxquels participent au minimum 10 salariés, qui durent au moins un jour et qui causent une "perte" d'au moins 100 jours de travail. Si l'on devait ajouter à cette statistique les 400 000 participants aux brèves grèves d'avertissement dans la métallurgie, le nombre des grévistes en 1976 dépasserait très largement celui de 1975 et de 1974, mais le nombre de journées de grève n'atteindrait pas encore le niveau de celui de 1974. Autre fait indiquant que le "maximum de paix sociale" dont se vante la direction social-démocrate n'est pas assuré à tout jamais en cas de crise : la grève de l'imprimerie dont la cause a été en dernière analyse la révolution technologique de cette branche entraînant de nombreux licenciements et la transformation des conditions de travail a été le premier conflit officiel dans ce secteur depuis 24 ans ! La dernière grève de l'imprimerie (contre la loi sur les conseils d'entreprise votée par le Parlement à ce moment-là) date de 1952. Il n'y eut ensuite qu'une brève grève d'avertissement de deux heures en 1973. Les grèves d'avertissement dans l'industrie du bâtiment au printemps 1977 sont un autre indice du changement du "climat social". En 1962, le syndicat des travailleurs de la construction et de la pierre avait conclu un accord avec les patrons de la branche "afin d'assurer le maximum d'efficacité sociale et économique de l'industrie du bâtiment dans l'intérêt du bien commun". Mais au cours des trois dernières années, 400 000 ouvriers et employés ont été éliminés de l'industrie du bâtiment! Les salaires effectifs des salariés de cette branche sont descendus de la 7ème à la 1 9ème position dans l'ensemble des branches économiques. Beaucoup d'ouvriers qualifiés ont quitté la profession pour d'autres occupations. Voilà pourquoi cette direction syndicale, pourtant acquise à la collaboration de classe, a été obligée d'organiser des manifestations de protestations massives, auxquelles participèrent 10 000 syndiqués, et même de déclencher des grèves d'avertissement. Il y eut après cela un accord avec le patronat que l'organe officiel du syndicat "Der Grundstein" interpréta ainsi : "D'après ce que nous avons pu constater, personne n'est vraiment enthousiaste ou même satisfait de cet accord. " On a ensuite inter-
RFA rogé les membres, - pratique tout à fait nouvelle pour ce syndicat bureaucratisé. Une majorité se prononça tout de même en faveur de l'accord et contre la grève. Jusqu'ici, l'année 1977 n'a pas été marquée par une remontée des luttes ouvrières. Les espoirs d'une reprise conjoncturelle qui éliminerait le chômage ont été déçus. Les luttes ouvrières majeures se produisent en général lors d'un changement de la conjoncture (passage de la crise à la haute conjoncture ou vice versa). Sans aucun. doute, le rôle de. frein de la direction de la plupart des syndicats, qui ont suivi les exhortations du chancelier Helmut Schmidt de lui faire confiance pour qu'il efface les effets de la crise, a également contribué à maintenir une "paix sociale" trompeuse. Car en période de : crise, il n'est pas facile pour les travailleurs de déclencher des luttes sans l'appui de leur syndicat, de manière spontanée. Les attaques verbales de dirigeants syndicaux contre la politique gouvernementale qui imposerait des charges supplémentaires aux salariés et accroîtrait les profits, devraient leur procurer un alibi auprès des adhérents. Mais combien de temps pourront-ils poursuivre cette politique de tromperie, sans se heurter à des difficultés dans leur propre base ? S'il n'y a pas une réduction radicale de la durée du travail grâce à des actions syndicales et des luttes ouvrières dures, afin de réduire considérablement le nombre des chômeurs, quelles seraient les chances de la coalition social-démocrate-libérale d'être réélue ? Jusqu'ici, elle a pu gagner les élections législatives (malgré des échecs lourds aux élections provinciales et municipales), en insistant sur le danger de la solution de rechange, c'est-à-dire un gouvernement CDU/CSU incluant les pires ennemis des syndicats, Franz-Josef Strauss et Dregger. Mais la passivité des syndicats dans la lutte contre le chômage implique le danger de mobiliser les réserves électorales de la droite, alors que celles de la gauche sont refoulées vers l'abstention. La vague de nostalgie hitlérienne La dépolitisation de la classe ouvrière allemande par une direction politique et syndicale qui a capitulé idéologiquement devant l' "économie sociale de marché", qui a refusé d'assumer la défense des intérêts de classe des salariés, qui a éliminé les mots d'ordre anticapitalistes de son programme et dont le but avoué n'est plus le socialisme mais un capitalisme "humanisé" - tout cela conduit à la consternation avec laquelle en affronte aujourd'hui la vague de "nostalgie hitlérienne" qui prépare le terrain pour une nouvelle idéologie réactionnaire. Le SPD et les syndicats ont traité le fascisme en tant que phénomène moral - en dénonçant les brutalités et crimes du fascisme - soit en tant que problème politique : dictature contre démocratie. Mais elle a délibérément obscurci les rapports entre mouvement nazi et intérêts sociaux du grand capital. Et ceci pour deux raisons : 1. Pareille révélation aurait mis l'accent sur la continuité avec laquelle les profiteurs capitalistes du Illème Reich se sont intégrés dans la démocratie de Bonn.
2. Elle aurait fait découvrir le cadavre caché dans les caves du SPD et des syndicats réformistes: leur capitulation devant les nazis en 1933, leur tentative de sauver "l'organisation" en abandonnant leurs idées et en offrant (en vain d'ailleurs) leurs bons offices aux nazis (la fraction parlementaire du SPD a voté pour la "politique de paix" de Hitler au Reichstag; la direction syndicale a appelé les travailleurs à participer à la "manifestation nationale du Travail" convoquée par les nazis pour le ler mai 1933): Comme on n'avait jamais surmonté ces péchés passés, on ne peut guère s'étonner qu'aujourd'hui une nouvelle légende Hitler soit en train de naître. Hitler aurait été "l'expression psychologique des masses" qui lui auraient permis de prendre le pouvoir. Il serait une figure historique de la dimension de Napoléon? Il serait faux d'affirmer que le grand capital l'aurait porté au pouvoir. Dès qu'on présente Hitler comme une "personnalité démoniaque" et qu'on rompt les liens entre la montée du mouvement nazi et les buts impérialistes du grand capital allemand, on peut effectivement considérer comme "valables" les moyens avec lesquels les nazis ont par exemple combattu le chômage grâce au "service national du travail'" , sans susciter le soupçon qu'il s'agit, une fois de plus, d'un service rendu à la grande bourgeoisie. La continuité de l'histoire allemande, du point de vue des forces réactionnaires qui veulent préparer un Etat autoritaire est ainsi rétablie de la manière la plus facilement imaginable. On a en outre l'avantage de s'appuyer sur "l'opinion publique la plus large" ', qu'on avait bien jadis confrontée avec les "crimes horribles des nazis" , mais qu'on n'avait jamais éduquée quant à la fonction sociale du fascisme, en tant que dernière issue pour le sauvetage du capitalisme. Le fait qu'aujourd'hui les feuilles de chou de la maison d'édition Springer (le quotidien à sensation "Bild-Zeitung" ', instrument bourgeois par excellence pour intoxiquer la classe ouvrière et qui est lu tous les jours par 12 millions de personnes) et même des journaux à prétention intellectuelle comme "Frankfurter Allgemeine Zeitung", peuvent se permettre le luxe d'attiser ouvertement une large vague de sympathie pour l'assassin d'otages et SS-Obersturmbannführer, Kappler, est une preuve supplémentaire de la confiance en lui-même accrue et de l'arrogance croissante de l'impérialisme ouest-allemand. Il ne s'agit pas de savoir si on laisse l'assassin de plus de 300 otages, Kappler, mourir dans une prison italienne ou en RFA. Il s'agit du fait qu'on est en train d'en faire une sorte de héros populaire qui confirme non seulement les vieux nazis et les jeunes néo-nazis, mais aussi les "forces conservatrices" qu'on retrouve dans les trois partis établis, dans leur "vision de l'histoire" : Hitler a certes commis des erreurs, mais son but, la lutte contre le bolchévisme, était légitime. Il serait faux de parler d'un danger fasciste imminent en RFA. Mais la capitulation continue du SPD et de la direction syndicale devant le capital, le manque total de perspectives, l'absence d'un but qui dépasse celui du capitalisme, la lenteur avec laquelle s'effectue le processus de reconstitution
USA, bas les pattes devant Panama !
de la "gauche" aussi bien au sein du SPD et des syndicats, qu'en dehors d'eux et surtout le développement hésitant d'une conscience de classe combative dans les entreprises, tout cela accentue les dangers de droite. Dans le meilleur des cas, cela pourrait conduire à un gouvernement conservateur instable (comme le gouvernement Heath en Grande-Bretagne) si une victoire électorale du CDU/CSU provoque des luttes syndicales. Dans le pire des cas - si les luttes ouvrières continuent à s'éteindre à petit feu -, le "modèle français" pourrait se réaliser où la faillite du gouvernement Mollet a frayé la voie au coup d'Etat gaulliste. Mais le "modèle allemand" d'un "Etat de bien-être réalisant de manière permanente des réformes progressistes" ,modèle promis par Willy Brandt, est en tout cas mort et enterré. Les forces de résistance A trois niveaux des efforts sont en cours pour arrêter une évolution conservatrice ou réactionnaire. Le mouvement des "initiatives de citoyens à la base" réussit à mobiliser des dizaines de milliers de personnes contre la construction de centrales nucléaires et exerce une influence dans les trois partis. Le mouvement de libération des femmes constitue déjà une force en dehors des partis établis, malgré toutes les difficultés qu'il a rencontrées et malgré le fait qu'il ne réussit, pas plus d'ailleurs que les "initiatives des citoyens", à élaborer un projet concernant le changement de la société dans son ensemble. Le troisième élément est celui des luttes au sein des entreprises. Avec ou sans l'appui de l'appareil syndical, des syndicalistes jusqu'ici isolés s'efforcent de résister à la détérioration des conditions de travail et de vie et de s'opposer aux licenciements. Ce n'est que si ces luttes peuvent s'étendre et se généraliser, si elles acquièrent une perspective commune qu'il y a une chance d'empêcher un retour de manivelle réactionnaire très dangereux.