Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SRI LANKA

Le raz-de-marée UNP

· Inprecor n° 12, 15 septembre 1977 · p. 31-32 · 1 824 mots

Inde et Asie du Sud

SRI LANKA L'article ci-dessous de notre camarade Bala Tampoe avait été rédigé avant que ne se soient produites les graves émeutes antitamoules qui ont pris l'ampleur de véritables pogromes racistes. Nous espérons pouvoir publier dans notre prochain numéro l'analyse de ces pogromes et de leurs conséquences, faite par nos camarades ceylanais.

... Les élections du 21 juillet 1977 ont totalement modifié les rapports de force électoraux établis lors des élections précédentes, le 27 mai 1970. Le Sri Lanka Freedom Party (SLFPParti de la liberté) du premier ministre sortant, Sirinavo Bandaranaike, avait gagné 91 sièges lors des élections de 1970. Cette fois, il n'en obtient que 8 sur les 168 que compte l'Assemblée nationale. En 1970, l'ex-parti trotskyste, le Lanka Sama Samaja Party (LSS P - Parti de l'égalité) et le Parti communiste avaient obtenu respectivement 19 et 6 sièges. Ils étaient entrés dans la coalition gouvernementale de Bandaranaike, le Front uni. Ils ont perdu tous leurs sièges lors de ces dernières élections et ne possèdent donc aucun représentant au Parlement. Par contre, le conservateur United National Party (UNPParti de l'unité nationale) - qui avait été chassé du pouvoir à la suite du vote massif en faveur des partis du Front uni en 1970 et ne conservait alors que 17 sièges au Parlement -prend en mains les rênes gouvernementales. Il a obtenu cette fois le vote le plus important de toute l'histoire parlementaire du pays : 139 sièges. De plus, il est certain de gagner la bataille électorale qui doit encore se dérouler dans une circonscription. Dès lors, l'UNP détient une hégémonie complète sur le plan parlementaire. En outre, il contrôle l'appareil d'Etat. La nouvelle Assemblée nationale est donc débarrassée de la pseudo-majorité de gauche et se trouve complètement dominée par la droite, non seulement du côté du gouvernement, mais aussi du côté de l'opposition. Alors que le dirigeant de l'UNP, J.R. Jayawardene réclamait la charge de premier ministre de tout Ceylan, le Tamil United Liberation Front (TULF) - Front uni de libération tamoul) revendiquait le droit d'établir un Etat séparé du Tamil Eelam (le Ceylan tamoul) pour les Tamouls, dans les provinces du

Bala TAMPOE nord et de l'est. Le Federal Party (Parti fédéraliste) et le Tamil Congress (le Parti tamoul du Congrès), qui forment le TULF, s'adjugèrent les 14 sièges dans les provinces du nord, rassemblant 68,5% du total des votes et écrasant l'UNP, le SLFP et le LSSP dans toutes les confrontations. Néanmoins, dans les provinces de l'est, le TULF ne put s'assurer que 3 sièges sur 10, les 7 autres allant à l'UNP. Avec 17 sièges, le TULF représente le deuxième parti de l'Assemblée. Il décida de jouer le rôle de parti d'opposition dans la nouvelle assemblée. Le leader du Parti fédéral, Amirthaligam, fut élu dirigeant de l'opposition. Ainsi, le nouveau premier ministre est-il contraint de répondre aux revendications politiques essentielles du peuple tamoul s'il veut éviter des heurts importants aussi bien au Parlement que dans le pays et spécialement dans le nord sur la question de l'Etat tamoul séparé. Bandaranaike, pour sa part, se trouve dans la situation délicate de voir l'opposition dirigée par un leader tamoul. Dès lors, son parti a décidé de fonctionner comme un groupe à part dans l'opposition. Une analyse des résultats permet de dégager des lignes de force intéressantes. L'UNP gagne un peu moins de 3 millions de voix sur un total de 5,7 millions, soit,52%. Le SLFP obtient un peu plus de 1,7 millions de voix, soit 30%. Le United Left Front (ULF - Front de la gauche unie) - composé du LSSP, du PC et d'un groupe ayant scissionné du SLFP -réunit un peu plus de 400 000 voix, soit environ 7%. Dans les provinces du nord, le TULF obtient 68% des suffrages (sur un total de 400 000), l'UNP 7,8%, le SLFP 1,4% et l'ULF un peu moins de 1%. Dans les huit autres provinces du pays, l'UNP réunit 55% des suffrages, le SLFP 32, 3% et l'ULF. 7,5%. Dans les provinces de l'est qui possèdent une population composite (300 000 Tamouls, plus de 245 000 musulmans de langue tamoule et 167 000 Cinghalais, la majorité de la population de Ceylan est cinghalaise, l'UNP rassembla 41,6% des votes, le TULF 31,4%, le SLFP 24, 1% et l'ULF 2,4%. Dans les provinces de l'ouest, la partie de Sri Lanka la plus peuplée et la plus urbanisée, où se trouve la capitale Colombo, l'UNP obtient 942 000 voix, le SLFP 541 000 et l'ULF 138 000, respectivement les pourcentages s'élèvent à

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SRI LANKA 56,8%, 32,6% et 8,3%. Dans les autres provinces - du centre, du sud, du centre-nord, Uva (centre-est) et Sabaragamuwa (entre l'ouest et le centre) - où la population cinghalaise prédomine, l'UNP réunit respectivement 55,2%, 54,9%, 56,8%, 54,9%, 58,8%, et 54, 3% des suffrages. Ainsi, on constate un déplacement quasiment homogène en faveur de l'UNP dans l'ensemble des provinces. Dans ces provinces, le SLFP totalise 33,4%, 29 %, 35 %, 40%, 37,6% et 30% des votes. L'ULF n'obtint que 1,2% des suffrages dans la province du centre, 4,3% dans celle du nord-ouest, 3, 6% dans celle du centre-nord et 1,9% dans l'Uva. Dans la province du sud où le PC avait obtenu 4 sièges lors des élections précédentes et le LSSP 3 (sur un total de 21), l'ULF totalise 13,3% contre 29% pour le SLFP. Dans la province de Sabaragamuwa, où se trouvent quelques bastions du LSSP - y compris la circonscription contrôlée par N.M. Perera, un dirigeant central du Parti - et où le LSSP disposait de 5 sièges et le PC d'un (sur un total de 17), il n'obtient cette fois que 14,7% des voix. Par contre, le SLFP s'en adjuge 30%. Dans la province du sud, dans celle de Sabaragamuwa, comme dans la province d'Uva, l'UNP remporta tous les sièges, avec plus de voix que ceux réunis par le SLFP et |'ULF, ceci dans 48 circonscriptions sur les 50 que comportent ces trois provinces. Dans les provinces de l'ouest, dans lesquelles le LSSP comptait précédemment 10 sièges sur un total de 36, non seulement il les perdit tous en faveur de l'UNP, mais il passa en troisième position derrière le SLFP. L'ancien ministre du PC, Keuneman, perdit son siège dans la circonscription de Colombo-centre (qui dipose de 3 sièges), alors qu'il a été élu sans interruption depuis 1947. Il passe au 5ème rang. Le candidat du SLFP obtient la troisième place et gagne un siège. Subasinghe, un ancien ministre du SLPP, qui quitta le gouvernement SLFP au dernier moment pour devenir un dirigeant de l'ULF, passe de même au 3ème rang dans la circonscription qu'il contrôlait, alors que le candidat du SLFP se trouve en seconde position derrière celui de l'UNP. Les élections indiquent clairement que la polarisation parmi les masses (à l'exception de la province du nord et dans une certaine mesure dans celle de l'est) se fit entre l'UNP et le SLFP. Leurs candidats apparaissaient comme crédibles sur le plan gouvernemental. Bien que l'ULF ait présenté 130 candidats, seulement ceux qui détenaient un siège précédemment affirmaient une certaine crédibilité face à ceux de l'UNP. Comme les résultats l'indiquent, dans de nombreuses circonscriptions, même les candidats du SLFP étaient acceptés comme une alternative crédible face à l'UNP. La dénonciation effectuée par les leaders de l'ULF de J.R. Jayawardene comme "fasciste" et de Bandaranaike comme la dirigeante de "l'aile réactionnaire droitière du SLFP", ainsi que leur bavardage futile sur le "socialisme", n'eut aucune prise sur les masses. Dans un contexte de polarisation extrême entre l'UNP et le SLFP, les candidats présentés par l'Anti Capitalist United Front (ACUF - Front uni anticapitaliste) - qui était composé du Revolutionary Marxist Party (RMP), section de la IVème Internationale et du Ceylon Mercantile Union (CMU) - comme ceux présentés par le Janatha Vimukti Peramuna (JVP -Front de libération du peuple), ne purent développer une influence significative sur la masse des électeurs. Ils ne réunirent que quelques centaines de suffrages dans chacune des circonscriptions où ils se présentaient. Les candidats du RMP/ CMU n'ont totalisé que 1 055 voix dans les quatre circonscriptions où ils se présentèrent à Colombo et dans les environs. Le JVP se présenta dans deux circonscriptions dans la province du sud et aussi dans la province du centre-nord. Dans ces régions où il disposait d'une influence considérable antérieure ment à l'interdiction de 1971, il ne totalise que 3 443 suffrages dans ces deux provinces. La Revolutionary Communist League (RCL - Ligue communiste révolutionnaire) qui se rattache au courant de Healy, présenta des candidats dans six provinces différentes. Ils ne totalisèrent que 1283 voix. Le déplacement des électeurs du SLFP et de ses anciens alliés de "gauche" en direction de l'UNP fut indiscutablement le produit des expériences amères faites depuis 1970 par les masses sous le gouvernement de Front uni. La perte de voix qu'ont enregistrée les partis de la "gauche traditionnelle" est due aux désillusions provoquées par leur politique de "voie parlementaire" au socialisme. Cette fois-ci, les masses les ont laissé s'ensabler sur cette "voie" ! Il n'est pas nécessaire de faire un long discours sur le SLFP. Sa politique de brutale répression, sa responsabilité dans le développement d'une inflation galopante, le chômage massif, une corruption sans précédent, le népotisme expliquent que les électeurs se soient détournés de ce parti. La rupture du Front uni avant les élections et le fait que le SLFP et l'ULF non seulement se concurrençaient mais aussi se dénonçaient dans de nombreuses circonscriptions ne firent qu'accroître la méfiance des masses envers ces deux formations. La large majorité des nouveaux électeurs qui représentent plus d'un million, vota pour l'UNP. Il ne fait aussi aucun doute que la majorité de la classe ouvrière, polarisée entre l'UNP et le SLFP, se prononça en faveur de l'UNP. En ce qui concerne la minorité parlant tamoul, les musulmans et les travailleurs des plantations d'origine indienne - qui ont obtenus les droits civiques - les résultats montrent que la majorité d'entre eux s'est prononcée pour l'UNP, à l'exception de la province du nord et dans une certaine mesure de la province de l'est. La victoire électorale de l'UNP est premièrement le fruit des désillusions et de la méfiance parmi des secteurs entiers de la population envers la capacité du SLFP - qu'il soit seul ou en alliance avec les autres partis de "gauche" - de résoudre un seul des problèmes qui se posent actuellement aux masses au Sri Lanka. De plus, cela traduit aussi un certain espoir des masses que l'UNP pourrait faire mieux. Dans ces circonstances, le flot des suffrages qui se sont dirigés vers l'UNP porte avec lui les éléments de possibles mobilisations si ces espoirs étaient déçus. Dans cette situation, l'élimination des partis de "gauche" tra ditionnels du Parlement suscite quelques soucis parmi les leaders de l'UNP, puisque toute mobilisation extra-parlementaire ne trouvera plus une soupape de sécurité dans l'institution parlementaire.

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