Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ZIMBABWE

Une nouvelle tentative néocoloniale

· Inprecor n° 12, 15 septembre 1977 · p. 26-30 · 4 301 mots

Afrique australe Grande-Bretagne

ZIMBABWE néo-coloniale

La dernière tentative des impérialismes américain et britannique pour apporter une "solution pacifique" au problème du Zimbabwe ne peut être comprise que dans le contexte de l'étape actuelle de la lutte de libération nationale dans ce pays. L'usure rapide de la domination du régime de Smith constitue l'aspect essentiel de la présente situation au Zimbabwe. Le résultat des élections générales en Rhodésie blanche - la défaite des "durs" et la victoire écrasante de Smith - montre que les Blancs sont de plus en plus conscients qu'ils ne peuvent continuer à exploiter les masses africaines de la même manière qu'auparavant. Les propositions de Owen et Young ainsi que les aspirations des Blancs rhodésiens ont un objectif et une logique communs: trouver le moyen d'assurer une transition vers un régime néo-colonialiste. Les tactiques ne diffèrent que dans la mesure où les intérêts sociaux qu'elles cherchent à préserver ne sont pas identiques. Lès dirigeants des Etats africains "de pretionalistes au Zimbabwe agissent de concert dans cette opération. Les premiers poussent à un règlement pacifique car la poursuite de la lutte de libération nationale menace leur économie et leur gouvernement. (Voir "Inprecor" nº63 du 25 novembre 1976). Les seconds désirent assurer leur position pour la succession de Smith. Ils se trouvent ainsi d'accord pour passer sous la table, dans la négociation, l'autodétermination du peuple du Zimbabwe et pour combiner un arrangement avec Smith, Londres et Washington jouant les "entremetteurs honnêtes" D'autres articles d' "Inprecor" (n° 52, 59 et 63) ont déjà analysé l'arrière-fond de la lutte au Zimbabwe et les positions des diverses forces sociales impliquées. Nous essaierons ici de mettre cette analyse à jour et d'examiner les développements les plus récents. Le déclin de la domination de Smith La lutte armée a pénétré plus profondément le pays tandis que les mouvements nationalistes ont étendu leur influence dans la population noire. Les chiffres officiels évaluent le nombre des guérilleros à 2500 pour mars de cette année alors qu'en septembre 1976 l'estimation n'était que de 1700. Les derniers chiffres parlent de 3400 guérilleros actifs. De nouvelles bases ont été installées au Botswana et en Zambie. Un nouveau front a ainsi été ouvert à l'ouest pour épauler le front de l'est. Ceci se traduit par le fait que toute la région de la

Julius KARANJA &Pat JORDAN frontière du Botswana, du Parc national Wankie au nord-est au Territoire de la tribu Shansi au sud-ouest, a été déclarée zone interdite sur huit kilomètres de profondeur. Les activités militaires des mouvements nationalistes ont été surtout orientées vers des objectifs économiques, mais contrairement à la propagande du régime de Smith, répercutée systématiquement par la presse capitaliste, l'activité nationaliste ne s'est pas limitée à l'aspect militaire, bien que cette dernière reste essentielle. Il est certain qu'un travail de masse réel est effectué au Zimbabwe lui-même, particulièrement dans les Tribal Trust Lands (TTL - réserves tribales). La stratégie de la guérilla vise généralement à éviter les confrontations avec les troupes gouvernementales et s'attache à pénétrer le pays pour y établir une base de masse, particulièrement dans les TTL. Des boycottages généralisés du système scolaire y sont organisés, favorisant le recrutement des jeunes étudiants à la guérilla. Selon des chiffres gouvernementaux, en mars 1977, plus de 36 000 étudiants ont boycotté les écoles de Maranka, de Zimunya et des TTL adjacents de la zone d'Umtali. La guérilla organise de même le boycottage des centres de triage du bétail privant ainsi le gouvernement de revenus substantiels. Pour la même raison, de nombreux débits de boissons alcoolisées et brasseries gouvernementaux ont été détruits. Les difficultés des prétendus Conseils africains, autorités fantoches des TTL, mettent en relief l'efficacité de cette campagne. Selon Peter Parson, conseiller gouvernemental auprès des Conseils africains, 50 Conseils sur 240 sont aujourd'hui près de la faillite. De plus, Parson révèle que 40 Conseils n'ont pas été placés sous le contrôle d'administrateurs du gouvernement, "parce que les conseillers étaient menacés et les Conseils étaient au bord de l'effondrement". La réponse du gouvernement à cette campagne consista à tenter d'isoler la population paysanne de la guérilla en déplaçant les populations rurales africaines et en les confinant "dans des villages renforcés " ("Consolidated villages - CV) et dans des "villages protégés" ("Protected villages" - PV) (1). On estime que quelque 300 000 africains vivent désormais dans les PV. Pourtant les attaques se multiplient contre les CV et les PV. La totalité de la population d'un PV du TTL de Sengwe a disparu sans laisser de traces au début du mois d'avril. A la fin du mois de mai, au nord-est de Salisbury, un CV a été rasé. Tout en concentrant son effort pour s'implanter dans les TTL, la guérilla s'attaque aussi occasion-

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nellement aux fermes des colons blancs. Des plantations de thé ont été bombardées au mortier près de la frontière mozambicaine. Dans certaines zones blanches, un couvre-feu de douze heures a dû être imposé. En attaquant les voies de communications, la guérilla porte des coups importants à l'économie disperse une grande partie des troupes gouvernementales. Elle pose des mines et tend des embuscades le long des routes et des voies ferrées. A la mi-mai, le pont de la rivière Bubye sur la ligne de Beitbridge - reliant la Rhodésie à l'Afrique du Sud - a été attaqué en même temps que d'autres routes et voies ferrées. Cela n'a pas seulement provoqué des dégâts importants dans le système de communication, mais a surtout aggravé la crise de l'économie qui souffre déjà de la désorganisation des transports due à la fermeture de la frontière avec le Mozambique. Ce n'est qu'une question de temps, avant qu'un nombre de saboteurs bien entrainés pénètrent dans le pays et s'attaquent aux voies ferrées, aux lignes à haute tension, aux ponts et autres objectifs industriels. Le Zimbabwe est un pays relativement industrialisé selon les normes africaines. Dès lors, nombreux sont les objectifs stratégiques qui ne peuvent être protégés par les forces armées de Smith. De plus, les récents bombardements de Salisbury et d'autres éléments indiquent que la guérilla se meut avec une relative aisance dans les zones urbaines. Le gouvernement Smith se trouve dans une situation critique en raison de l'effort de guerre. Les dépenses militaires se montent à 152,24 millions de dollars pour l'année en cours, ce qui représente une augmentation de 20% par rapport à l'année dernière. Le gouvernement a du mal à se procurer des pièces détachées pour l'équipement militaire, particulièrement pour les hélicoptères. Vu l'aggravation de la crise politique en Afrique du Sud, son approvisionnement militaire est de plus en plus difficile, même si l'Afrique du Sud n'épargne aucun effort pour venir à sa rescousse. Récemment, le régime Vorster s'est engagé à fournir des Mirages à la Rhodésie. Les chiffres officiels des pertes des troupes rhodésiennes ont dramatiquement augmenté. En 1976, 180 militaires avaient été tués, selon des sources officielles, 130 ont perdu la vie durant les quatre premiers mois de 1977. Le nombre de mercenaires blancs ne cesse de croître (500 merdéparts se montaient à 7072, alors qu'en mai 1977 ils atteignaient déjà le chiffre de 3587 (la population blanche compte 250000 personnes). La mobilisation, l'émigration et les pertes ont des conséquences importantes sur l'économie. Elles contribuent aussi à démoraliser les Blancs qui restent. Ceux-ci doivent faire face non seulement aux obligations militaires mais au déclin des services sociaux (enseignement, soins hospitaliers...). En 1976, plus de 850 membres de professions libérales, y compris des enseignants, des médecins, des sages-femmes et des infirmières sont partis. La crise du budget de l'Etat se révèle par les augmentations des impôts indirects (15%) et des impôts sur le revenu (10%) ainsi qu'au travers du blocage des salaires décrété afin de faire face à l'augmentation des dépenses militaires. Ceci stimule l'inflation qui frappe avant tous les Noirs. Selon des sources officielles, le taux d'inflation actuel est de 20% pour les Noirs et de 13% pour les Blancs. Il est donc probable que les syndicats noirs engagent des actions dans la période à venir. Des syndicats ont déjà discuté de revendiquer des augmentations de salaire de 50 à 70%. La crise s'accélèrerait fortement si ce secteur de la population se mobilisait. Ainsi, la combinaison de l'intervention militaire et du travail de masse entrepris par les forces de libération a miné le régime de Smith et mis à l'ordre du jours la perspective de sa désintégration. Au cours de ce processus, une insurrection généralisée pourrait se produire. Voilà pourquoi Smith a changé d'opinion et parle désormais de "règlement interne" • Voilà pourquoi l'impérialisme américain et britannique cherche désespérément à dévoyer cette lutte. La formule du règlement interne de Smith consiste en une sorte d'accord avec les nationalistes modérés qui ne participent pas à la lutte armée. Afin d'éclairer le sens de sa manœuvre, Smith permet à Sithole de revenir au pays et en même temps déclenche une furieuse chasse aux sorcières contre les partisans du Front patriotique (2). On assiste ainsi à l'activité ouverte et publique de Muzorewa et Sithole (3), qui cherchent à renforcer leur organisation, d'une part, et d'autre part, à la poursuite des assassinats légaux par le régime. L'exécution de Robert Bhebe n'est qu'un cas parmi quarante autres depuis septembre 1976. Les déclarations de Muzorewa et Sithole, spécialement leurs attaques contre le Front patriotique, ont été largement rapportées par la presse. Pour les Blancs, le réglement interne, aurait l'avantage de combiner des concessions apparentes à la majorité noire avec le contrôle total sur le pouvoir. Van der Byl, le ministre rhodésien des Affaires étrangères, a explicité les conceptions du régime à propos du réglement interne, lorsqu'il a déclaré que les ministres africains, nommés dans ce cadre, auraient le droit de vote dans les délibérations gouvernementales mais ne seraient pas membres du Parlement. Ils participeraient au gouvernement en tant qu'invités du Front rhodésien et donc pourraient être révoqués à tout moment. Dans de telles conditions, même les dirigeants nationalistes les plus opportunistes ont dû s'opposer au réglement interne. Muzorewa par exemple, se fondant sur le soutien de masse accordé à son organisation, le United African Nationalist Congress (UANC - Congrès nationaliste africain unifié) avait espéré tirer quelques concessions de Smith. Mais l'intransigeance de ce dernier a provoqué une crise au sein de l'UANC. Six membres de sa direction, y compris le vice-président, un ex-président, six secrétaires, ont démissionné. Muzorewa a dissout des directions croupions afin "de permettre des décisions claires". De nombreux démissionnaires discutent avec

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ZIMBABWE Sithole dans la perspective de lancer une nouvelle organisation. Sithole, dont le soutien est faible, peut plus facilement être souple dans ses négociations avec le régime de Smith. Les propositions anglo-américaines Les propositions anglo-américaines ont été publiées simultanément à Londres, Washington et Salisbury, tout de suite après la victoire électorale écrasante de Smith. Elle peuvent brièvement se résumer ainsi : 1. Abandon du pouvoir par le régime de Smith et retour à la "légalité" 2. Transition dans l'ordre et le calme vers "l'indépendance" durant l'année 1978. 3. "Elections libres et impartiales" sur la base du droit de vote généralisé pour les adultes. L'évêque Abel T. Muzorewa à Genève le 25 octobre 1976, 4. Etablissement par l'impérialisme britannique "d'une administration de transition" ayant pour tâche d'organiser des élections pour un gouvernement "indépendant"

5. Présence des Nations unies, y compris militaire, durant la période de transition. 6. Adoption d'une constitution permettant l'élection démocratique d'un gouvernement, l'abolition des discriminations raciales, la protection des droits de l'individu et l'indépendance de la justice. 7. Un fond de développement dépendant de l'application. de l'accord dans son entier. La nature de ces propositions est plus clairement illustrée par la personnalité de celui qui a été choisi comme "le représentant officiel de la Grande-Bretagne" (c'est-à-dire le gouverneur britannique). Ce gentleman devrait assurer le contrôle des élections en regroupant des éléments de l'armée de Smith (avec l'aide des forces de l'ONU) et une partie des forces de libération afin de former une armée nationale du Zimbabwe, qui veillerait au déroulement du processus de transition. Le gouvernement travailliste britannique a dû se donner beaucoup de peine pour trouver le personnage le mieux adapté pour mettre en pratique les objectifs réactionnaires de cette opération. Il a certainement trouvé l'homme de la situation. Lord Carver, qui vient de quitter son poste de chef de l'état-major britannique, est connu en Afrique pour le rôle qu'il a joué dans la répression de la lutte de libération nationale au Kenya, au cours du soulèvement Mau-Mau. Il était aide de camp du général Lathbury, responsable des opérations contre les Mau-Mau. Il est aussi célèbre pour son admiration et son soutien à la théorie de la contre-insurrection prônée par le général Kitson (4). Ainsi, l'impérialisme veut répéter au Zimbabwe l'opération du Kenya. Smith a qualifié de "surprise agréable" d'autres aspects de ces propositions tels que : le maintien du système judiciaire actuel, y compris de juges qui ont condamné à mort des combattants des forces de libération; la reconnaissance du caractère légal des lois fabriquées par le régime de Smith; le maintien d'une partie au moins de l'armée de Smith; la présence des forces de police actuelles durant la période de transition; l'existence enfin, de la clause nº5-dans la proposition de constitution, clause qui assure la "protection contre toute atteinte à la pro'priété privée". Il n'est donc pas étonnant que le porte-parole du capital britannique, le "Financiel Times", ait qualifié les propositions anglo-américaines de "courageuses", "d'ingénieuses" et d' "inattendues" La réponse des nationalistes A première vue, les clauses concernant le rôle des forces rhodésiennes blanches durant la période de transition sont inacceptables aussi bien pour le Front patriotique que pour les Etats de première ligne. Dans les négociations antérieures, le Front patriotique avait fait de la dissolution des forces armées de Smith un point préalable. Il semble pourtant que cette question puisse être négociée, du moins pour les partisans de Nkomo. Le problème cependant, c'est que Nkomo possède sa base parmi la guérilla. S'il se défait de ces partisans, il se trouve au même niveau que Muzorewa. S'il pouvait disposer de quelques assurances sur ce point, sa marge de

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manœuvre serait plus grande. Dans une conférence de presse donnée à Salisbury, le vice-président de l'organisation de Nkomo, Chinamano, a déclaré que ces questions de l'armée et de la police étaient des "points délicats" qui devaient être négociés, mais qui étaient négociables. Dans un premier temps, le Front patriotique a complètement rejeté les propositions de Owen et Young. Dans une déclaration de son secrétaire général, Joseph Maika, le Zimbabwe African Peoples Union (ZAPU - Union des peuples africains du Zimbabwe) décrivait ces propositions comme "inacceptables"; quant à la proposition d'une force armée de l'ONU, la déclaration disait: "Nous avons encore en mémoire la catastrophe et la confusion provoquées par la présence des forces armées de l'ONU au Congo, à Chypre et en Corée. " Nkomo cependant, prenant la parole à Tripoli, tout en attaquant les propositions, devait déclarer le premier septembre 1977 : "Si nous demandions la présence de troupes de l'ONU nous demanderions aussi qu'elles soient formées par tel ou tel pays. Il faut d'abord nous convaincre qu'elles peuvent être utiles. Nous ne les rejetons pas d'emblée" Parlant à Maputo et répresentant le point de vue des principales forces engagées dans la lutte armée, Mugabe dénonçait violemment les propositions comme un complot destiné à imposer un "régime néo-colonialiste". Pour sa part, l'évêque Muzorewa, a accueilli favorablement la proposition introduisant le suffrage universel, bien qu'il ait précédemment affirmé que la formule "one man, one vote" ne constitutait pas une pré-condition pour engager des négociations avec Smith. Sithole a mis à profit la présentation des propositions de Owen et Young pour démentir son soutien au règlement interne, lui opposant la nécessité d'un accord sur la base d'une version modifiée des propositions anglo-américaines. Quant à Smith il a caractérisé certaines des propositions comme "folles", "inacceptables" "inapplicables". Cependant, il s'est gardé de les rejeter. Il vise à obtenir davantage de concessions en ce qui concerne le rôle des forces de répression existantes. Mais il peut se féliciter de la possibilité offerte par les propositions de Owen et Young de mener le débat sur un terrain voisin de celui du "réglement interne" La question agraire La discussion autour d'un réglement négocié se mène sur le terrain où les nationalistes sont les plus faibles et les plus facilement sujets à la manipulation des puissances impérialistes et de leurs complices des "Etats de première ligne". Rien ne le montre mieux que le désarroi des nationalistes à propos de la question sociale essentielle pour la lutte de libération nationale au Zimbabwe : la question agraire. La lutte des masses au Zimbabwe fut le produit de l'oppression raciale et de la question de la terre. C'est dans le mécontentement profond des masses rurales que le mouvement de guérilla a puisé sa base sociale.

La division de la terre entre Blancs et Noirs est d'une injustice criante. Cette répartition constitue l'un des traits essentiels de l'Etat rhodésien depuis sa fondation. Le décret de 1930 sur la terre divisait le pays entre zones "blanches" et zones "indigènes" . Cette division fut renforcée par le décret de 1969 promulgué par le régime de Smith, qui instaure un système d'allocation de la terre très rigide. Il aboutit à une répartition per capita des terres dans une proportion de 118 à 1 en faveur des Blancs. En outre, les terres attribuées aux Blancs sont de loin les plus productives. Dans les régions blanches, les investissements d'infrastructure (eau, électricité, routes) sont incomparablement plus élevés que dans les TTL. Les fermiers blancs ont accès facilement au crédit. Ce n'est pas tout. La rapide croissance démographique dans les TTL (3,6% par année) et l'érosion du sol ont créé une rareté des terres arables. La pauvreté et l'arriération des TTL ont obligé une grande partie de la population noire à chercher un emploi ailleurs. Conformément aux plans gouvernementaux, elle constitue un réservoir de main-d'œuvre à bon marché pour le capital local et international. Parmi ces travailleurs, les travailleurs agricoles constituent le contingent le plus exploité. Au nombre de 356000, ils perçoivent les salaires les plus bas du Zimbabwe et leur revenu, selon les sources officielles, se situent en-dessous du niveau de 1948. En vertu du décret sur les maîtres et les serviteurs, le droit de grève et d'organisation syndicale leur est dénié. Sous la pression de la crise, le régime de Smith dû amender la législation en vigueur. Les Africains disposent formellement du droit d'acheter de la terre dans les zones blanches. Cette concession a provoqué une crise au sein du parti de Smith. Douze députés de son parti ont démissionné pour former le Rhodésia Action Party (RAP - Parti de l'action rhodésienne). Mais la nouvelle législation, le Land Tenure (Amendment) Act, n'implique aucun changement substantiel, dans la mesure où les Africains ne peuvent réunir le capital nécessaire pour acheter de la terre. Si l'on considère le piteux résultat du RAP lors des dernières élections, il apparaît évident que les électeurs blancs ont mieux compris de quoi il retournait que ceux qui ont créé le RAP. Malgré des débats très durs parmi les groupes nationalistes, il n'existe pas de différences importantes dans leur programme sur la question agraire. On connaît peu de choses des positions du ZANU, qui possède sa base dans le Mozambique. Connu aussi sous le nom de ZIPA, ce courant du Front patriotique est représenté par Mugabe dans les négociations. On en sait beaucoup plus sur les positions des autres composantes du mouvement nationaliste. Au cours des derniers mois, une large discussion s'est déroulée au Zimbabwe sur la question agraire. Des séminaires ont été organisés par la Rhodesian National Farmers Union (RNFU), qui représente quelque 6000 fermiers blancs et par d'autres organisations patronales et professionnelles. Des représentants de l'UANC et de l'ANCZ (6), dirigée par Nkomo,y ont participé. Ils assurèrent les participants à ce séminaire que leur propriété serait sauvegardée sous un gouvernement noir et ils s'affirmèrent en faveur d'un encouragement au secteur privé.

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ZIMBABWE Chinamano, vice-président de l'ANCZ, déclara que seules les terres abandonnées et en friche seraient nationalisées. Chavanduka, de l'UANC, expliqua : "Nous ne nous mêlons pas des grosses fermes. " L'UANC, de façon générale, explique que l'économie devrait être fondée sur "ce qu'il y a de meilleur dans le capitalisme". L'ANCZ déclare pour sa part : "Nous ne sommes pas communistes, nous ne sommes pas capitalistes, nous sommes simplement africains. " Ces déclarations ne font que confirmer les programmes de ces deux groupes. Refusant la révolution sociale, ils se prononceront en faveur du maintien d'une situation dans laquelle la vaste majorité des masses noires se verraient contraintes de demeurer dans les actuelles TTL et dans les zones noires (achetées par les Africains avant 1969). Dans ces zones, ils envisagent même la transformation de la propriété communale en propriété privée. C'est pourtant le régime de Smith, ironiquement, et non pas un gouvernement indépendant, qui a mis en place une législation permettant aux Noirs d'acquérir des terres. C'est sous cet angle que les dirigeants nationalistes appréhendent la fonction du fonds de développement en faveur du Zimbabwe. Il devrait fournir les ressources nécessaires à un secteur de la petite bourgeoisie noire pour se constituer en bourgeoisie sur la base de l'appropriation de la terre. Même si ce fonds a pour fonction de compenser les effets socio-économiques du départ de nombreux Blancs, sa fonction première (comme au Kenya dans les années 60) est de nature politique. Il doit servir à créer la base économique de la future bourgeoisie dépendante du Zimbabwe. Leur politique en direction des travailleurs agricoles ne promet pas d'être meilleure. Chavanduka a expliqué que les revendications salariales, "si elles visaient trop haut... pourraient provoquer le chômage". Le sort des masses paupérisées du Zimbabwe restera donc inchangé. La déclaration programmatique de l'UANC souligne : "Le droit des personnes à accéder à la propriété de la terre, selon les modalités passées, doit être conservé dans la période à venir, car cela représente un mécanisme de sécurité sociale essentiel pour les paysans. " Lors du séminaire du RNFU, Magadzire, un nationaliste qui est vice-président de l'Association des fermiers rhodésiens, affirma : "Le système de libre entreprise dont nous discutons maintenant dépendra de la rapidité avec laquelle sera conclu un réglement politique pacifique." Ces assurances, ajoutées aux perspectives d'un boom consécutif à l'accord, encourage le RNFU à chercher un accommodement avec les nationalistes africains. D.R. Norman, vice-président du RNFU, déclarait le 18 mai : "'C'est dans l'exportation que résident les plus grandes possibilités... et nous savons que nous pouvons produire les marchandises qui sont demandées..." Il ajouta : "Une fois trouvée une solution acceptable dans le domaine constitutionnel, nous deviendrons une zone intéressante pour les investissements étrangers." L'avenir est sombre Les dirigeants nationalistes auront des difficultés à appliquer cette politique dans la mesure où la lutte de guérilla se poursuit et vu leurs liens avec les masses africaines exploitées. Une fois au gouvernement, ils devront faire quelques concessions, ou bien ils seront contraints d'utiliser la répression. Ceci donne toute la mesure du rôle que peuvent avoir les troupes rhodésiennes blanches, sans parler des forces de l'ONU, durant la période de transition. En général, les dirigeants des Etats de première ligne en viennent à accepter l'idée d'une force de l'ONU pour maintenir l'ordre. La tournée du Président du Nigéria en Afrique méridionale a permis d'établir un accord sur le futur rôle des forces nigériennes. On se souviendra que ces dernières avaient déjà joué un rôle important dans le cadre de la force de l'ONU au Congo. De toute façon, un réglement est loin d'être en vue au Zimbabwe. Malgré les concessions américaines au régime de Smith, il y aura une longue période de négociations avant et après d'éventuelles élections, si les choses en arrivaient là. Mais il existe des pressions très fortes des milieux bourgeois au Zimbabwe. Les principales firmes travaillant dans ce pays se révèlent extrêmement pessimistes sur l'avenir qui, selon un homme d'affaires connu, ne peut être stabilisé qu'au travers "d'un accord politique". Le régime de Smith, les négociateurs anglais et américains, les Etats de première ligne et la majorité des dirigeants nationalistes ont en commun de vouloir conclure un accord au détriment des masses noires du Zimbabwe. Mais même si une "solution pacifique" émergeait, il est peu probable que les masses du Zimbabwe se laisseraient frustrer des fruits de leur lutte. A cette étape, il semble que seul un massacre des secteurs les plus avancés du mouvement de libération peut permettre d'imposer un régime néo-colonial: Le mouvement de solidarité avec la lutte des peuples d'Afrique du Sud doit donc rester vigilant.

5 septembre 77. NOTES 1 ) Les "consolidated villages" sont composés de populations déracinées provenant de deux ou plusieurs villages "consolidés" en un seul CV. Les "protected villages" (villages protégés) sont entourés d'une palissade. Dans les deux cas, les populations y sont soumises à de sévères réglementations de couvre-feu, évidemment très astreignantes pour les paysans et les bergers; les déplacements y sont strictement contrôlés. Les forces de répression du régime de Smith n'hésitent pas à tirer sur ceux qui enfreignent les réglements des CV et des PV. 2) Voir "Inprecor" n° 63 du 25 novembre 1976, sur les courants du mouvements nationaliste au Zimbabwe. 3) Sithole fut l'un des fondateurs du ZANU qu'il a quitté en 1976. Il prétend toujours être le président légal de cette organisation et il a rassemblé quelques partisans sur cette base. 4) Kitson, qui est officier dans l'armée britannique, a publié plusieurs ouvrages sur la "contre-insurrection" fondés sur son expérience en Malaisie. De nombreuses suggestions de ces ouvrages ont été utilisées par l'impérialisme américain au Vietnam. 5) Les révélations faites récemment par l'Institut catholique des Affaires étrangères sur l'utilisation de la torture par la police rhodésienne a porté un coup sévère à la crédibilité des propositions de Owen et de Young. 6): Pour des raisons légales, la ZANU opère sous le nom d'ANCZ au Zimbabwe.

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