NOUVELLES DU MOUVEMENT OUVRIER ET DE L'INTERNATIONALE
BELGIQUE
La grève nationale interprofessionnelle du 8 février François VERCAMMEN
« Le gouvernement ne tirera aucune conclusion tactique de cette action », avait annoncé le Premier ministre Martens à la veille de la grève nationale du 8 fé. vrier. Cette réflexion est tout à fait dans le style du nouveau gouvernement bourgeois homogène issu des élections du 8 novembre 1981, et dont la première inidemander des pouvoirs spéciaux (qui permettent au gouvernement d'obtenir des pouvoirs législatifs pour une période donnée, en l'occurrence un an), afin de « réaliser urgemment le redressement de l'économie belge ».
La « panne » du jeu parlementaire causée par les dernières élections a incité la bourgeoisie à déplacer l'axe de la vie politique hors du Parlement et à tester les réactions de la classe ouvrière sur terrain des entreprises. Ce cinquième gouvernement Martens est loin d'être un gouvernement fort : il ne peut survivre qu'à la seule condition de ne pas perdre l'appui tacite du syndicat chrétien (CSC). S'il a choisi d'affronter plus directement les travailleurs, il est en même temps obligé de manœuvrer afin de diviser les rangs ouvriers. C'est ce qu'il a tenté en faisant voter les pouvoirs spéciaux fin janvier, mais sans spécifier le contenu concret et pré. cis des lois qui allaient suivre. Si la portée générale de celles-ci n'est un mystère pour personne, la manœuvre était habile parce
La permis aux courants les plus droitiers de la CSC de prêcher l'attentis-
Ainsi, malgré une attitude très souple et « ouverte » de la direction nationale de la centrale syndicale à direction social-dé-
FGTB, qui entendait riposter immédiatement contre la loi sur les pouvoirs spéciaux, mais en maintenant le front commun avec la CSC, cette dernière a finalement décidé de poursuivre les pourparlers avec le gouvernement. Ce qui n'a pas été du goût des sections régionales de la CSC en Wallonie, qui avaient pratiquement toutes décidé de défier les consignes de la direction nationale (à majorité flamande) et de débrayer ensemble avec la FGTB.
Dès 22 heures, le dimanche 7 février, les cheminots ont donné le coup d'envoi de cette grève nationale et interprofessionnelle de 24 heures. En moins de 15 minutes, l'ensemble du réseau ferroviaire était paralysé en Wallonie grâce à l'unité d'action entre la FGTB et la CSC. A Bruxelles, et dans une moindre mesure en Flandres, des perturbations plus ou moins graves selon les endroits, allaient progressivement se manifester. Ce préambule devait assez bien refléter la réalité de la grève du lendemain, lundi 8.
En Wallonie, la grève a été totale (à quelques exceptions près : l'enseignement « libre » dans la région de Mons et certains secteurs dans la province du Luxem-
En général, les piquets ont été symboliques et n'ont pas débordé d'activité. Peu de manifestations de rue. Le jeudi 4, à Charleroi, à l'assemblée générale de la FGTB, la bureaucratie avait re-
June proposition de syndicalistes combatifs qui allait dans ce sens. A Liège, pas de manifestations non plus mais, par deux centrales syndicales avaient organisé des « piquets volants ».
A Bruxelles, la grève a été effective dans la ceinture industrielle ou, de fait, le tront syndical commun a été réalisé, mê me si les objectifs des deux syndicats n'ont pas toujours coïncidé. La grève a été peu suivie par les employés du secteur public (administrations centrales) et du secteur privé (banques, assurances), mais la manifestation a été dynamique et radi-
En Flandres, où la CSC est nettement majoritaire, les travailleurs CSC n'ont pas débordé d'une manière significative l'appareil syndical. La FGTB a néanmoins réussi à paralyser en bonne partie le port d'Anvers (notamment grâce aux agents des services publics). Dans plusieurs entreprises industrielles, les travailleurs de la CSC n'ont pas devant des piquets un peu « fermes » et un travail d'explication préalable lors d'assemblées générales dans les entreprises (notamment dans le secteur du pétrole et certaines entreprises du secteur chimique comme Bayer). Dans la zone industrielle de Gand, la grande usine sidérurgique de Sidmar a fait grève à 80 % malgré le fait que la CSC y soit majoritaire ; chez Texaco, elle a été totale ; les chantiers navals de Langerbrugge n'ont pas travaillé. Les du Limbourg - qui venaient d'apprendre à la veille du 8 février que leurs salaires allaient être réduits - ont débrayé malgré les consignes formelles de la bureaucratie très droitière de la CSC.
Dans l'ensemble du pays, le mouvement de grève n'a nullement été un échec, ni même un demi-échec. Pour comprenIre ce qui s'est passé « à l'intérieur » du nouvement, il faut prendre en compte trois facteurs:
- D'abord, la grève avait un caractère d'avertissement et non pas de lutte jusqu'au bout contre la loi sur les pouvoirs spéciaux. L'appareil de la FGTB n'a pas ménagé ses efforts pour la réussir. Mais pour vraiment paralyser tout le pays (avant tout les Frandres), il aurait fallu donner un caractère autrement acharné et décisif au mouvement, pour que les syndiqués CSC puissent comprendre l'intérêt de déborder leur direction bureaucratique. Or, dans l'esprit de la direction de la FGTB, il s'agissait d'un coup de semonce
. «pas d'un nouveau 1960-1961 » (référence à la grève générale).
Deuxièmement, compris par les délégués de la FGTB (surtout là où ils sont minoritaires bien sûr), ils en ont souvent tiré la conclusion qu'essayer d'imposer une grève minoritaire à des délégués et des militants CSC - avec qui un rapprochement unitaire sérieux est en cours depuis un certain temps - allait faire peser une lourde hypothèque sur l'action future qui devra de toute façon se faire en un front syndical commun. La direction droitière de la CSC flamande l'a compris à sa manière : elle a lancé contre la FGTB l'accusation de grève que » et incité ses délégués à empêcher la
- Troisièmement, la montée ouvrière en est de toute façon à ses débuts. L'ampleur des mesures antisociales du gouvernement n'étant pas encore concrètement perçue par la masse des travailleurs, il n'y a pas encore une véritable poussée à la base, mais plutôt une radicalisation des délégués et militants syndicaux, surtout à la
De plus, les travailleurs (et ceux de la en particulier) n'ont pas encore oublié la présence du Parti socialiste belge (PSB) au dernier gouvernement d'austérité, et ne perçoivent pas pour quelle perspective politique il faut se battre. Et pour cause : les programmes de la FGTB et de la CSC sont d'une grande faiblesse.
Si le résultat de cette grève nationale est fortement discuté parmi les travailleurs et au sein de l'avant-garde ouvrière, il y a un facteur extrêmement positif qui en est ressorti : c'est la CSC flamande qui ment syndical, et pas la FGTB wallonne
Ice fut le cas en 1960-1961). C'est là un facteur qui va peser lourd lorsque le gouvernement prendra des mesures s'attaquant à l'échelle mobile des salaires (l'index) et à la Sécurité sociale.
François VERCAMMEN Bruxelles, 15 février 1982.