dirigeante du Parti socialiste révolutionnaire
Angel MUNOZ: - A la veille des élections, comment définirais-tu la situation du mouvement ouvrier et, plus généralement, celle du mouvement de masse ?
Socorro RAMIREZ : — A partir de l'échec du paro civico nacional (grève nationale) d'octobre 1981, nous nous trouvons dans une situation de reflux. Il est certain que l'échec de cette grève n'est pas de la responsabilité du mouvement populaire. Le fait est que la grève a échoué et que le reflux du mouvement s'est contirmé, mais on ne peut pas dire qu'il s'agisse d'une défaite. Les luttes ont continué. Ces derniers jours, les huit principales usines de la région de Medellin, fortement frappée par la crise, ont lancé un appel à la grève. Ces jours-ci également, dans la région de Santander, à l'ouest du pays, s'est produite l'unification des qua tre centrales syndicales, contre la volonté confédérales, grâce poids important des courants classistes. Les conditions existent donc pour que le mouvement de masse se ressaisisse.
- Le problème de la guérilla a pris une importance considérable dans la situation colombienne actuelle. Le M-19 (Mouvement du 19 avril), en particulier, a menacé de boycotter les élections, si l'amnistie n'est pas décrétée. Quelle est la podu Parti socialiste révolutionnaire (PSR) sur le problème de la guérilla ?
- En Colombie, la guérilla constitue, depuis plus de trente années, une réaction d'autodéfense des paysans face à la violence armée des propriétaires fonciers et de l'armée. La guerre civile de 1948 a même donné naissance à une guérilla libérale qui fut à l'origine des FARC (Forces révolutionnaires de Colombie actuellement liées au Parti communiste colombien (PCC). Bien qu'il y ait eu certaines manifestations de foquisme, n'est pas dans la tradition de la guérilla colombienne.
L'apparition du M-19 a produit une FARC mènent généralement une activité de type défensif, le M-19 a conféré un caractère offensif à la plupart de ses actions. Dans une première conquis une large sympathie populaire. Mais, au cours de la dernière période, il a tenté de précipiter la crise du régime sans favoriser pour autant l'apparition d'une alternative ouvrière, commettant de plus de très graves erreurs pratiques. Boycotter les élections, par exemple, serait une erreur énorme.
A la base de la politique du M-19, il y a l'affirmation de l'ouverture imminente d'une situation pré-révolutionnaire en Colombie, d'où découle l'idée selon laquelle
Socorro Ramirez section de la IVe Internationale la tâche centrale du moment consiste en l'organisation d'une « Armée rebelle ». Nous, nous sommes en total désaccord analyse, mais le PSR sera au premier rang de la bataille pour l'amnistie, en solidarité avec les prisonniers politiques, dont la majorité appartiennent au M-19, et luttera pour la dénonciation de
- Le thème de la répression et des ataux droits démocratiques revêt une importance capitale aujourd'hui en Colombie. C'est l'axe de votre campagne électorale. Peux-tu nous expliquer davantage le contenu de cette orientation ?
- Bien avant de constituer la coalition Unité démocratique (UD), le PSR a livré, durant ces trois dernières années, bataille systématique contre toute forme de répression et en faveur des libertés démocratiques. Nous luttons pour que cette bataille soit dirigée par le mouvement ouvrier, mais nous avons cherché à ce qu'y participent également toutes sortes d'organismes et de personnalités, y compris bourgeoises, prêtes, par exemple, à dénoncer la torture.
A l'approche des élections, avons pensé qu'il ne fallait pas conserver, sur le terrain électoral, ce type d'alliance large. Notre orientation a été de construire un front unitaire des organisations ouvrières, des partis clairement de gauche, qui assumeraient cette bataille démocratique essentielle dans le cadre d'une absolue indépendance envers les partis, les programmes et les personnalités de la première bataille importante, dans ce sens, s'est menée contre la position du PC colombien, qui a commencé par présenter une liste de sept candidats possibles à la présidence de la République, dans leur grande majorité des personnalités bourgeoises, dont aucune n'était susceptible d'être le candidat unique de la gauche. Nous avons proposé que tous les partis ouvriers soutiennent la candidature proposée par le mouvement FIRMES, celle de Gerardo Molina, un patriote, un démocrate et un penseur socialiste qui possède une longue habitude de la lutte démocratique dans ce pays. Nous avons travaillé à la préparation d'une Convention nationale à laquelle participeraient tous les partis de la gauche et les organisations ouvrières et populaires, qui adopterait une plate-forme unitaire de lutte, sans pourtant que les différents partis ne renoncent à leurs différences programmatiques. On arriva à un accord. Ce fut le PSR qui l'impulsa le plus résolument et qui rédigea la plate-forme unitaire commune. On s'est mis d'accord pour que les points de divergence entre les organisations signataires ne soient pas utilisés dans la campagne d'agitation unitaire, tout en laissant à chaque parti la liberté de mener sa propre campagne sur ces thèmes. C'est le cas, par exemple, de la campagne de solidarité avec les travailleurs polonais, à laquelle le PCC s'est résolument opposé, que Gerardo Molina lui-même soit président du Comité de solidarité avec la Pologne et ait signé de nombreuses déclarations de solidarité avec Solidarnose.
La Convention s'est tenue en novembre 1981. C'est alors qu'ont commencé les tâches d'organisation des listes électorales pour les élections générales de mars, qui doivent refléter le soutien au candidat présidentiel et à la plate-forme commune, bien qu'il ait été convenu qu'il y aurait liberté de constitution des listes.
dans plusieurs régions du pays, comme Antioquia, del Valle, Atlantico, nous avons réalisé des listes unitaires de toutes les composantes d'Unité démocratique. Mais dans d'autres régions du pays, comme Caqueta, Elmeta, etc., le PCC a passé des accords avec le candidat libéral Luis Carlos Galan, ce qui signifie une rupture avec l'un des points fondamentaux
Le conflit le plus grave s'est produit dans la région de Bogota-Cundinamarca. Dès avant la proclamation de la candidature de Gerardo Molina comme représentant unitaire de la gauche, le PSR avait passé, dans cette région, un accord électoral intitulé Unité de la gauche démocratique (UID) avec la section FIRMES de la région et le Parti du travail colombien (PTC). Cette liste est totalement conforme aux accords généraux d'Unité démocratique (UD), mais le PC a lancé une grande campagne pour la discréditer, dirigée principalement contre le PSR.
- Il me semble nécessaire de souligner certains aspects de cette campagne, que j'ai pu observer personnellement. Le dimanche 21 février, le PCC a organisé une farce en faisant apparaître comme forces organisatrices d'un meeting central un fantômatique Parti ouvrier (posadiste) et un « PSR » factice, avec la collaboration de trois ou quatre ex-militants du parti, qui sont ou simplement irresponsables, ou qui ont alors carrément perdu toute moralité et toute dignité révolutionnaires. Comment le PSR va-t-il réagir à ce genre de provocation ?
- Nous sommes préoccupés par cette campagne qui vise à détruire UID. Il faut savoir que nous avons eu des discussions avec le PCC pour tenter de parvenir à une liste commune: sa seule proposition fut de nous demander d'appuyer ses propres listes. Devant cet ultimatum, nous avons revendiqué notre droit à participer effec-
tivement à la campagne électorale dans cette région du pays et à y construire notre parti. S'il n'y a pas de liste unitaire à Cundinamarca, la responsabilité en incombe au PCC. Il s'est servi de ces ex-militants, qui ont délibérément abandonné le militantisme, pour certains depuis plus d'un an, pour monter la farce de dimanche dernier.
Nous allons exiger du candidat présidentiel, Gerardo Molina, qu'il fasse respecter le PSR et que soit dénoncée publiquement la présence dans cette campagne de ces individus qui, sous la houlette du PCC, attaquent notre parti.
- Changeons maintenant de sujet. Comment caractérisez-vous les candidats bourgeois ?
- Alfonso Lopez Michelsen, candidat officiel du Parti libéral, a obtenu sa désignation de manière frauduleuse, en organisant une Convention composée exclusivement de lopistes (ses partisans). II se présente comme « le candidat de la paix » et prétend être le seul candidat capable de garantir que le pays ne s'engage pas dans une voie de salvadorisation, comme nous disons ici. En plus, il a promis d'affilier le Parti libéral à l'Internationale socialiste. Il cherche ainsi à répondre à la crise du bipartisme colombien et à la tendance du mouvement ouvrier à rechercher des formes d'organisation unitaires et une intervention politique plus directe. Cette image de « candidat de la paix » est en complète contradiction avec sa propre politique, celle qu'il a menée lorsqu'il fut président de 1974 à 1978, quand il eut l'armée comme partenaire privilégié et qu'il lui re. mit le pouvoir dont elle dispose aujourd'hui. Comme représentant des secteurs clés de la bourgeoisie financière, c'est lui qui a introduit la politique néo-libé. rale, les méthodes de l'Ecole de Chicabien qu'il fasse aujourd'hui une campagne démagogique, jusqu'au point de parler de lutte contre les monopoles ... Alfonso Lopez Michelsen souffre d'un discrédit énorme dans le pays, d'autant que son précédent mandat a été marqué par une importante montée des luttes des masses, qui s'est exprimée plus particulièrement dans le paro civico nacional de 1977. Avec sa proposition d'affiliation à l'Internationale socialiste, il cherche, d'une part, à résoudre la crise du Parti libéral et, de l'autre, à améliorer la force d'attraction du pays sur les capitaux européens, tout en maintenant entier son projet économique et politique,
Belisario Betancourt, du Parti conservateur, qui apparaît à ce jour comme le vainqueur possible de ces élections, représente lui aussi des secteurs de la bourgeoisie financière et bénéficie d'appuis particuliers de la part des milieux qui contrôlent le trafic de la drogue. Il fut ministre du Travail, poste qui le vit mener une politique très réactionnaire et anti-ouvriè. re. Il se présente comme le candidat « national », au-dessus de son parti, et cherche à tirer avantage du discrédit dont est victime Alfonso Lopez Michelsen.
Enfin, Luis Carlos Galan, le « dissident » du Parti libéral — soutenu par la vieille oligarchie, notamment les Lleras Restrepo et la grande presse —, essaye de jouer la carte du « populisme », d'apparaître comme nationaliste, mais ses thèses sont toujours plus droitières.
- Nous savons que le PSR étudie la proposition de Gerardo Molina concernant la construction d'un Parti socialiste. Par ailleurs, il semble possible que UID influerait à coup sûr sur notre tactique de construction du parti. Peux-tu nous exposer les orientations actuelles du PSR sur
- Nous pensons que la proposition de Gerardo Molina est d'une grande importance dans la réalité colombienne actuelle, et le PSR l'a saluée avec chaleur. Nous sommes convaincus qu'il faut unitier les propositions et les efforts de tous ceux qui, comme nous, sont intéressés à la construction d'un parti pour la révolution. De nombreux secteurs ouvriers et populaires, qui ne sont même pas organisés politiquement, ont manifesté leur inté.
Socorro Ramirez, dirigeante du ron, intervenant duns un quartier de Bogota. (DR) rêt pour cette proposition. En raison des conditions nationales, ce parti ne serait pas initialement un grand parti de masse, mais certainement un parti qui rassemble. rait quantité de révolutionnaires, de syndicalistes, de femmes ..., et qui en finirait avec la dispersion existante.
Nous ne croyons pas que l'on puisse trouver des raccourcis dans la construetion du parti révolutionnaire, mais nous devons appuyer les efforts concrets du mouvement ouvrier pour s'émanciper politiquement de la bourgeoisie et du réformisme. Nous accordons une grande importance aux fréquentes manifestations de ces efforts au sein du mouvement ouvrier colombien, un mouvement qui lutte, mais qui s'abstient aux élections, qui n'agit pas politiquement. Le parti ouvrier le plus important, le PCC, représente une infime minorité des travailleurs.
Nous accordons aussi une grande importance à UID, et nous pensons qu'il est possible de prolonger cet accord au-delà des élections, non seulement sur le terrain syndical et dans les luttes de quartier, mais également dans la lutte pour l'unité des révolutionnaires, pour la construction de ce « parti socialiste » pour lequel il faut commencer à créer un espace.
- Pour conclure, parions de la récente expérience de solidarité internationale avec le PSR, qui s'est exprimée dans l'action pour la libération de votre dirigeant, Ricardo Sanchez, enlevé par un groupe terroriste de droite. La campagne fut fort heureusement brève, parce que le problème s'est résolu en très peu de temps. Mais pour l'avenir, qu'est-ce que le PSR attend de l'Internationale ?
- Nous avons toujours compris que la construction du PSR en Colombie passe par un lien, le plus étroit possible, avec l'Internationale, et en particulier avec ses organismes centraux. La campagne pour la libération de Ricardo Sanchez a été très importante. Aujourd'hui encore, nous recevons des messages du monde entier manifestant une solidarité. Mais la situation colombienne s'aggrave, la répression s'accroît, en particulier contre le PSR. Nous allons continuer à avoir besoin d'une solidarité active.
L'Internationale nous a aussi aidés à résoudre des problèmes internes, en particulier durant des débats au cours desquels son expérience nous a été très utile. Enfin, la pratique internationaliste, les campagnes que nous menons, par exemple en solidarité avec la révolution salvadorienne et avec les travailleurs polonais, ont une grande importance, aussi bien pour la construction du parti dans notre pays que pour ce que nous faisons pour la révolution sandiniste et ce que nous apprenons d'elle. La campagne sur la Pologne nous aide aussi à répondre aux travailleurs qui nous demandent pourquoi nous ne nous unissons pas au PCC, quelles sont nos divergences avec lui quant au socialisme pour lequel nous combattons, et quelle est notre attitude envers les luttes ouvrières, etc.
Nous pensons que nous contribuons ainsi à ce que l'Internationale soit une Internationale de masse, qui rassemble tous les révolutionnaires et constitue une alternative à la crise de direction du mouve. ment ouvrier mondial.
Propos recueillis par Angel MUNOZ, Bogota, 25 février 1982.